jeudi 30 septembre 2010

Beast on the Moon / Une Bête sur la lune - Entretien avec David Grillo et Larry Moss / Interview with David Grillo and Larry Moss

© Century Center, New York, 2005

Une passion arménienne : entretien avec David Grillo, producteur, et Larry Moss, réalisateur de Beast on the Moon [Une Bête sur la lune]

par Nancy Agabian

www.groong.org


[NdT : A l’occasion de la reprise récente de Beast on the Moon ce mois-ci à Hollywood, sous la direction de Paul Lampert (1), nous présentons cet interview, paru en avril 2005, de Nancy Agabian, romancière arméno-américaine contemporaine, avec David Grillo et Larry Moss (2).]

Beast on the Moon, une pièce sur de jeunes mariés, survivants du génocide arménien, faisant leur vie dans l’Amérique de l’après-Première Guerre mondiale, ouvre le Off de Broadway, le 27 avril [2005], au Century Center for the Performing Arts. Depuis ses débuts en 1995, cette pièce a été largement produite à travers le monde, récemment primée Meilleure pièce de théâtre à Buenos Aires et Paris en 2001. Créant aussi la polémique : début 2004, elle devait figurer au festival du théâtre de Karlsruhe, ville d’Allemagne méridionale comptant une importante population turque, lorsque le consul de Turquie menaça de boycotter le festival ; l’œuvre fut finalement retirée de la programmation.

Depuis un an environ, j’avais des nouvelles de la production imminente à New York de Beast on the Moon, lorsqu’un ami m’invita à une lecture mise en scène, présentée par le producteur David Grillo et le réalisateur Larry Moss, en novembre 2004. J’appris alors que Richard Kalinoski, le scénariste, avait été exposé à l’histoire du génocide via son mariage avec une Arménienne. Je fus émue par son récit d’Aram et Seta Tomassian, qui se rencontrèrent à l’origine chez eux, après qu’Aram ait emmené Seta, sa fiancée rencontrée à distance, dans le Milwaukee. Je fus aussi impressionnée par le jeu des principaux acteurs, Omar Metwally et Lena Georgas, qui semblaient pleinement incarner leurs rôles après quelques jours de répétitions seulement.

J’ai récemment rencontré David Grillo et Larry Moss dans un local de répétitions, au centre-ville, situé parmi des boutiques de tapis arméniens. Ils répétaient depuis juste une semaine, à trois autres de la première. A mon arrivée lors de la pause déjeuner, les acteurs sortaient de la scène qu’ils venaient juste de jouer, quittant les intenses moments d’émotions de la pièce. Je confie à Larry à quel point j’avais été impressionnée par les acteurs, lorsque j’avais assisté à la lecture mise en scène, m’attendant à ce qu’il me parlât de son travail en tant que directeur d’acteurs réputé (il a travaillé avec Leonardo DiCaprio pour son rôle d’Howard Hughes dans The Aviator et Hillary Swank dans Million Dollar Baby) (3), mais, au lieu de cela, il m’apprit que le directeur du casting (Vince Liebhart) avait fait un travail fantastique, que les acteurs avaient totalement le profil du rôle, impatients et désireux d’atteindre les dimensions les plus pénibles de leurs personnages. Grand, des lunettes, la barbe grisonnante, il me parla avec beaucoup d’émotion de Beast on the Moon. David se montra sociable, nourrissant une égale passion pour leur cause artistique. Nous poursuivîmes notre conversation, assis sur les canapés et les chaises à la fois confortables et défraîchis du local de répétition, tandis que la lumière de l’après-midi traversait une fenêtre, derrière nous.

- Nancy Agabian : Ma première question s’adresse à vous deux : comment êtes-vous entrés à l’origine en contact avec la pièce et qu’est-ce qui dans cette pièce vous a décidés à aller jusqu’ici ?

- David Grillo : Je suis tout d’abord tombé sur cette pièce en tant qu’artiste. Je suis à la fois comédien et producteur et j’ai joué le rôle masculin central à Boston, il y a six ans [1999]. J’y voyais déjà un chef-d’œuvre. C’est grâce à Beast on the Moon que je me suis intéressé au génocide arménien… Cette pièce a un rôle éducatif. J’en suis un bon exemple. Je suis un odar qui ne savait rien du génocide. Et j’ai mené les recherches que mènent les artistes ; tu t’imprègnes de l’univers de la pièce. Et je me suis dit : « En fait, non seulement c’est un chef-d’œuvre, cette pièce, mais c’est aussi une injustice historique immense qui n’a jamais été mise au jour, ni réparée. » Depuis, elle m’accompagne. Et puis, il y a trois ans, j’ai appelé Richard [Kalinoski] et je lui ai dit : « Pourquoi ta pièce ne serais pas jouée à New York ? »
J’ai pas mal de potes qui connaissaient Larry… et j’avais vraiment l’impression qu’il était l’homme idéal pour ce travail [de mise en scène]… Cette pièce concerne le jeu d’acteurs… Dans tout son parcours, Larry a su obtenir des performances extraordinaires de la part d’acteurs déjà doués. Voilà ce qui faisait de lui l’homme clé de la pièce.

- Larry Moss : Un de mes étudiants, Michael Goodfriend, jouait le rôle d’Aram, dans cette pièce, à Los Angeles. J’ai été voir Simon qui l’avait dirigée. Il m’a dit : « Tu devrais lire cette pièce, j’ai parlé au producteur pour qu’on se rencontre. » Alors j’ai lu la pièce… Ayant été longtemps enseignant (j’ai enseigné pendant 32 ans), j’ai lu et vu des centaines de pièces… Je suis heureux d’avoir dit plusieurs fois que je sais comment lire un scénario… Quand je lis quelque chose d’incroyablement émouvant, j’en tombe de ma chaise, je me mets à pleurer et je dois me reprendre pour revenir à la pièce et continuer à lire. Et c’est tout à fait ce qui s’est passé avec Beast on the Moon. J’avais peur, car cela me touchait d’une façon très subjective ; la pièce me fait tant souffrir. Voilà comment je trouve mon matériau. Et si quelque chose ne me touche pas comme ça, je n’ai pas vraiment envie de le faire, car la vie est trop courte…

- David Grillo : Dans ma vie ça se passe exactement comme ça ; voilà pourquoi j’ai choisi cette pièce. Ce qui est intéressant et important à reconnaître c’est que… c’est une pièce qui parle et reparle de guérison… Si elle a tant de succès, c’est qu’elle parle de deux survivants. Pas du million et demi qui ont été massacrés. Juste de deux êtres qui ont une chance incroyable. Non seulement ils s’échappent de la Turquie, mais ils parviennent à survivre en pleine Amérique. Arrivant à apaiser leurs blessures jusqu’à fonder une famille et d’aller de l’avant. Un immense défi, équivalent au fait de traverser le Proche-Orient pour rejoindre l’Europe, puis l’Amérique. D’arriver ici en pleine jeunesse et de porter tout ce fardeau…

- Nancy Agabian : Quel est, d’après vous, le principal intérêt de la pièce ?

- David Grillo : J’ai tant d’amis dans la communauté arménienne maintenant et ils me disent : « Pourquoi cette pièce ? Pourquoi cette pièce, quatre-vingt-dix ans après ? » Demandons-nous tout d’abord pourquoi il se fait que la communauté juive ait si bien réussi à raconter son histoire durant ses cinquante dernières années et que, en quelque sorte, l’histoire arménienne n’a jamais été racontée d’une manière efficace. A un niveau microscopique, la pièce représente un véritable défi, inhabituel, épicé de plusieurs moments hilarants bien mérités, qui finissent par avoir un rôle rédempteur. Le genre de pièce vraiment difficile à écrire. Et que beaucoup de gens apprécient ; faisant appel à un spectre très large d’habitués du théâtre et à tous ceux qui aiment les histoires. Si bien que, par exemple, lorsque je l’ai donnée à Boston, des hommes dans la cinquantaine venaient me voir, les bras croisés, en me disant : « Vous savez, d’habitude je n’aime pas ce genre de choses, et c’est ma femme qui m’a traîné ici ce soir, mais je suis vraiment content d’être venu. » [Il y a une] réelle beauté physique et une qualité artistique, chose inhabituelle et qui pourtant attire beaucoup de gens…

- Larry Moss : Tu commences par la pièce. Tu peux parler du génocide et des atrocités, mais si la pièce n’existe pas, si les personnages ne sont pas denses et profonds et s’il n’y a pas de progression intéressante – l’odyssée de chacun des personnages -, alors tu ne ressens rien, tu ne ressens pas le génocide. Tu aimes Aram et Seta, tu les adores, tu les comprends et aussi le côté brillant, à mon avis, de la pièce, c’est que l’on découvre pendant les répétitions à quel point leur existence est profonde et avec quelle précision Richard les décrit. A nous d’adapter toute la spécificité, le comportement et la sensibilité arménienne…

- David Grillo : Un chercheur arménien est venu nous parler et on a eu une séance de danse avec un chorégraphe arménien… et on interrogeait beaucoup d’amis arméniens quant à savoir comment gérer la maisonnée… Des gens voient la pièce et disent : « Oh ! c’est trop arménien : pourquoi sont-ils aussi Arméniens ? Ils ne pourraient pas être un peu plus Américains ? » Certains Arméniens disent : « Ce n’est pas assez arménien ! » Difficile de plaire à tout le monde, d’ailleurs ce n’est pas notre affaire… Ce qui devrait compter le plus pour la communauté arménienne ce n’est pas le fait que la pièce soit arménienne, mais qu'elle est universelle. C’est bien plus important. Nous faisons notre possible pour rendre un tableau précis et respectueux de la vie arméno-américaine au début du 20ème siècle. Mais ce qui est bien plus important c’est le concept de la pièce. Le concept du récit touche les odars. Et c’est la première fois qu’on peut le dire. Elle a été vue par un million de gens. 90 % d’entre eux ne sont pas Arméniens.

- Nancy Agabian : Donc cette pièce touche un public très divers : hommes, femmes, Arméniens, non Arméniens. A quelle sorte de promotion recourez-vous pour atteindre ces publics ?

- David Grillo : Beast on the Moon s’intéresse à toutes les stratégies commerciales, agressives, visant à promouvoir le théâtre, ajoutant aussi une véritable composante de base. Par exemple, nous avons envoyé 175 000 mails à des familles passionnées de théâtre, on lance des publicités dans le New York Times et beaucoup d’autres journaux, à la radio, des promotions croisées, etc. De plus, on travaille aussi avec des groupes d’étudiants et via des églises et associations arméniennes, grecques et juives. Tous les gens qui manifestent un réel intérêt pour cette belle histoire d’une survie, on sympathise. Et la réaction est unanime. La pièce plaît au grand public, tout en s’adressant directement aux objectifs de chaque association orientée vers les droits de l’homme.

- Nancy Agabian : Tu posais la question : pourquoi la Shoah est-elle racontée et écoutée ?… A cause du déni, la priorité donnée en général dans la transmission de l’histoire (arménienne) a été de dire « ceci est arrivé », alors que la priorité de Beast on the Moon est simplement de donner à voir la vie des gens qui ont survécu au génocide. Or, même s’il comporte une tonalité différente, il y a toujours des problèmes avec le gouvernement turc… Je me demandais si tu t’inquiètes d’une réaction de la Turquie.

- David Grillo : Je ne m’inquiète pas d’une quelconque réaction turque… Je sais qu’il y a eu des cas de réaction ou de contre-choc turc à l’égard de projets arméniens comme Ararat et Musa Dagh, et d’autres (4). Le côté différent de Beast on the Moon c’est que le boîte de Pandore est déjà ouverte. Cette pièce a été jouée pendant douze ans ; c’est une œuvre d’art à la dimension universelle. C’est trop tard. Et c’est aussi différent par rapport à Ararat. J’ai parlé avec Atom Egoyan ; je sais qu’il a eu un tas de problèmes, de pressions et de menaces… quand son film était en préparation.
Lorsque [le gouvernement turc] a tenté de faire interdire Beast on the Moon en Allemagne du Sud, il a réussi à empêcher bon nombre de représentations, mais il n’a rien pu faire pour museler la presse. J’ai sur mon disque dur chez moi vingt-cinq articles d’actualité provenant de toute l’Allemagne ; un véritable embarras international pour ce gouvernement, tous ces articles écrits par des journalistes et des politiciens, et tout un débat public contre la demande d’adhésion à l’Union Européenne de la Turquie en toile de fond. La Turquie est censée être une nation démocratique ; est-ce un comportement démocratique ce qu’ils ont fait à ces artistes ? Il s’agit d’une pièce importante, d’une pièce, comme je disais, connue dans le monde entier. Regarde ce qu’ils font. Ils intimident, ils censurent, ils font pression sur les artistes et les producteurs, ça ne se fait pas ! Le théâtre c’est sacro-saint. C’est le lieu où nous avons la permission de raconter toutes les histoires que nous voulons…

- Larry Moss : Par rapport à l’Amérique, cela parle de liberté de parole et de liberté d’expression. La seule manière pour la communauté arménienne, comme je la vois en tant qu’odar, est qu’elle peut commencer à grandir en tant que communauté selon des modalités plus fortes pour déplorer cela. Et c’est ce manque de réaction émotive qui provoque le sentiment d’être au-dehors et de ne pas être respecté… avec un effet de cascade énorme. Hier, on dialoguait avec un spécialiste passionnant. Il s’est mis à parler de ses grands-parents et de ce qu’ils avaient traversé. Il a croisé ses jambes, recouvert sa tête et son pied s’est mis à faire comme ça (à le secouer) ; je pouvais voir ses yeux devenir humides… Alors, je lui ai dit : « Je peux voir à quel point ça vous touche. » Il m’a répondu : « Oui. Ça me touche très, très profondément ; depuis très longtemps. » Et en tant que Juif, issu d’une famille bancale, tu te languis d’un temps où tu peux t’asseoir avec ta famille, ta communauté et pleurer ensemble.

- David Grillo : Et les Arméniens en ont été empêchés depuis quatre-vingt-dix ans ! Dans son livre, A Problem from Hell [Un Problème issu des enfers], Samantha Power note que l’étape finale du génocide c’est la négation du génocide, dans laquelle tu continues à victimiser ta victime. Voilà pourquoi, je crois, la communauté a mis du temps pour raconter son histoire. C’est tellement inhumain de continuer à nier et d’exercer des pressions. J’aime cette citation de Theodore Roosevelt, dans laquelle il explique que l’absence de traitement des atrocités arméniennes signifie que tout autre débat sur la sauvegarde du monde est un non-sens insigne. J’apprécie cela. D’autant plus que le côté remarquable est financier. C’est une histoire d’argent. De politique et d’argent. Et en 1915 – ce n’est pas un hasard – les Etats-Unis perçoivent leur première bouffée de revenus pétroliers au Moyen-Orient. Voilà pourquoi aucune souveraineté n’a été accordée à l’Arménie. Voilà pourquoi il n’y eut ni terre, ni réparations, ni reconnaissance. Et c’est une honte.

- Nancy Agabian : Et ça continue aujourd’hui.

- David Grillo : Oui. C’est toujours ce même non-sens insigne. C’est une histoire d’argent, totalement. Et c’est une des choses qui me gênent en tant qu’Américain et aussi qui m’amène, en tant qu’artiste, à raconter cette histoire. Parce que, bien sûr, la Turquie est coupable, bien sûr l’Allemagne est coupable, en ce qu’elles sont totalement impliquées dans le génocide arménien et, bien sûr, les Etats-Unis sont coupables pour ne pas l’avoir reconnu.

- Larry Moss : C’est une question très sensible en Amérique. Toute cette Amérique emplie de ses immigrés. C’est pareil avec toute la grande famille du cinéma ; ils changeaient de noms et tentaient d’apparaître comme s’ils étaient chrétiens et catholiques, alors qu’ils étaient juifs. Vivant ce genre de vie raffinée, tu vois, non juive, élevant même leurs enfants en dehors de la religion juive, ce qu’ont fait mes parents. Et le déni de ton sang, de ton sang national, fait mal, très mal. J’aimerais que les jeunes Arméniens, enfants et adolescents, viennent… En fait, ça parle d’un jeune couple, d’un enfant, comment l’élever, surmonter des obstacles énormes, à la fois intérieurs et extérieurs ; donc, à cause de ça, c’est une pièce importante…

- Nancy Agabian : Ce que j’ai trouvé de différent dans la pièce en terme d’œuvre d’art traitant du génocide arménien, c’était de voir deux personnes qui auraient pu être mes grands-parents, se parler. Mes grands-parents pouvaient le faire, mais ne le faisaient pas. A l’inverse, beaucoup de choses qu’ils essayaient d’aborder dans leur passé a été filtré à travers les générations. C’était donc très réconfortant d’assister à ces entretiens [d’Aram et Seta], leur vécu se dévoilant… Je pense que beaucoup de familles arméniennes se sont contentées de vivre au jour le jour, et qu’à l’époque les mots manquaient aux gens pour parler…

- David Grillo : En fait, dans Beast on the Moon, cette génération-là met en œuvre sa propre douleur, contrairement au simple fait de transmettre l’héritage.

- Nancy Agabian : J’aime aussi le fait que les deux personnages soient si différents, qu’ils abordent leurs problèmes différemment. Il me semble que Seta est dans ce cas, comme si elle était le porte-parole de la nouvelle génération, disant : « Faites attention à ce que vous faites. »

- David Grillo : C’est celle qui possède les mots, pour reprendre ton expression. Elle sert de catalyseur pour la transformation d'Aram. La pièce concerne douze ans dans la vie d’un homme qui ne se plaindra pas. Il ne se plaindra pas. Alors elle le secoue, elle le secoue, elle le secoue : « Regarde-nous. On est dans le Milwaukee. On a survécu. »

- Larry Moss : Pareil pour le garçon orphelin. Son odyssée est très similaire. Sa mère se trouve dans une institution, son père est mort. Il subit de mauvais traitements à l’orphelinat et il découvre cette femme orpheline et son mari orphelin… La pièce parle du respect, je pense à Aram et Seta. Ils ont réalisé quelque chose de magnifique. Elle reste avec lui et l’autorise à se plaindre, pour qu’il puisse devenir un adulte, sortant un orphelin de la rue et disant à son mari : « Voilà le seul enfant que nous soyons capables d’avoir. Pourquoi lui fermer la porte ? »

- David Grillo : Et c’est un genre inattendu de bonheur qu’elle met en œuvre pour eux. Il n’y a pas de problèmes avec Aram. Aram est un jeune homme bien. Il arrive jeune dans ce pays, il est tout heureux d’avoir pu s’échapper. Avec notre regard occidental du 21ème siècle, on pourrait dire à le voir : « C’est un Moyen-Oriental plutôt coincé. », mais il n’y a pas de problèmes avec lui, c’est un jeune homme bien. Il se projette dans l’avenir. Il a une idée très rigide de ce qu’il veut. Il veut venir ici ; il voulait se marier avec une Arménienne ; il veut avoir des enfants et travailler. Je ne vois rien de mal là-dedans. Le problème est qu’il ne peut avoir exactement ce qu’il veut…
Mais, comme Seta est une fille extraordinaire, elle essaie, elle se met à le secouer, tente une voie nouvelle, trouver les mots, et elle y arrive finalement… Et le public comprend : « Mais c’est génial ! Si ces jeunes arrivent à s’en sortir avec tout ce qu’ils traînent, de quoi je me plains ? »

- Larry Moss : L’important pour Seta c’est d’avoir été aimée. Il y a ce moment superbe, lorsqu’il [lui demande] : « Qu’est-ce que tes parents t’ont appris ? » Et elle de répondre : « Je ne sais pas. Ils m’ont aimée ! » Aram : « Mais qu’est-ce qu’ils t’ont appris ? » Seta : C’étaient simplement mes parents. » Grande différence entre eux pour ce qui est de leur éducation et leur approche de ce qu’est l’amour.

- Nancy Agabian : J’allais demander quelle différence entre eux faisait qu’elle est capable de se plaindre et pas lui, et tu as répondu.

- Larry Moss : Sa mère était libre ; je pense que ça parle aussi beaucoup de féminisme. Sa mère fut libre de s’exprimer. Son père soutint cela. Il ne recourait pas aux coutumes rigides, laissant sa fille lui lire la Bible. Et cette absence de rigorisme lui a donné un sentiment de liberté, comme si elle valait quelque chose. Elle pense avoir de l’importance. Et elle croit en l’amour.

- David Grillo : Autre chose que Larry et moi on aime beaucoup dans cette pièce, le fait qu’il y ait un personnage féminin hors du commun. Elle est extraordinaire… Tout le public l’adore.
Aram est plus qu’un défi. Lorsque je le jouais à Boston, des femmes me disaient pendant l’entracte : « Je vous hais ! » Et je répondais : « D’accord ! Et si on parlait de la fin ? » Et elles de me dire : « En fait, je crois le comprendre et l’aimer. Ok. »Alors je leur posais une question plus importante : « Ça vous plaît qu’ils restent ensemble ? » Et elles de répondre par l’affirmative. C’est une partie de notre périple où on emmène les gens. Et c’est un sacré périple pour une pièce de te faire haïr quelqu’un, puis de les comprendre, de les aimer et d’être heureux de leur réussite…
Je reviens à ta question concernant Seta. Tout d’abord, je crois, c’est une fille très dégourdie. Ensuite, elle a grandi dans un milieu urbain ; lui non. Sa famille est libérale ; celle d’Aram est traditionnelle. Elle a grandi dans un foyer où la danse et la musique faisaient partie de la vie quotidienne. Elle reconnaît très tôt : « Je n’ai jamais été tranquille. Je m’excuse, monsieur Tomassian, je n’ai jamais été tranquille. » Elle ne l’est pas et c’est ce qu’apprécie en elle le public. Simplement, elle sort de l’ordinaire… Voilà pourquoi c’est un succès, en grande partie. Parce que si elle était de moindre envergure, elle serait intimidée par lui. Et leur relation ne grandirait pas. Mais ce n’est pas le cas, elle est aussi forte que lui, et même davantage. Donc elle continue.

- Nancy Agabian : A votre avis, qu’est-ce que son combat avec Aram lui rapporte ? Qu’est-ce qui la motive ?

- Larry Moss : Il l’a sauvée. Et elle ressent la responsabilité pleine et entière de le sauver. Ils réalisent mutuellement leur souffrance comme personne d’autre ne peut le comprendre.

- David Grillo : Et le mot non dit. En fait, tu l’as prononcé s’agissant de sa famille, mais il est énoncé très rarement, et c’est le mot amour… Ils s’aiment. Elle arrive, elle lui est immensément reconnaissante, ils ont le même âge, ils ont la même histoire traumatisante, ils se marient. Pourquoi ne pas s’aimer ? Alors tu les regardes et tu comprends. Même si ce n’est pas écrit ; tu le verras avec nos acteurs, c’est une pièce inspirée par l’amour. Voilà la réponse à ta question. Elle le fait parce qu’elle l’aime…


[La première de Beast on the Moon a [eu] lieu le 12 avril 2005 à New York, au Century Centre for the Performing Arts d’Off-Broadway. Suivie d’une sortie officielle le mercredi 27 avril 2005.
Richard Kalinoski, auteur ; Larry Moss, metteur en scène ; Louis Zorich (Forty-Five Minutes from Broadway, She Loves Me, Mad About You sur la chaîne NBC) et Omar Metwally (Sixteen Wounded) (5), nominés aux Tony Awards ; présentation : Lena Georgas et Matt Borish ; conception scénique : Neil Patel ; costumes : Anita Yavich ; éclairages : David Lander. Beast on the Moon [était] présentée par David Grillo, Stillwater Productions.]

La pièce la plus récente [2005] de Richard Kalinoski, A Crooked Man, a été présentée au Future Fest dans l’Ohio en juillet 2004. Beast on the Moon a remporté 5 Molières, dont celui de la meilleure pièce de théâtre en 2001 à Paris. La même année, l’œuvre a remporté 5 Ace Awards, dont celui de la meilleure pièce à Buenos Aires. Aux Etats-Unis, Beast on the Moon a remporté les prix Agnouni, Osborn (critiques de théâtre américains) et Garland. La pièce [a] fait partie du répertoire du Théâtre d’Art de Moscou (début en nov. 2004). Lauréat en 2003 d’un Literary Arts Fellowhip du Wisconsin Arts Board, Richard Kalinoski a été auteur et dramaturge auprès de la National Playwrights Conference, de l’Eugene O’Neill Theater Center, sous la direction de Lloyd Richards. Il enseigne [2005] la dramaturgie et le théâtre à l’Université du Wisconsin d’Oshkosh.

Larry Moss est metteur en scène, lauréat de nombreux prix, dont The Syringa Tree (6) a été représenté à New York durant deux ans et demi, remportant les Obie, Drama Desk, Drama League et Outer Critics Circle Awards. Entre autres engagements à New York, citons Runt of the Litter au MCC Theater et Who Is Floyd Stearn ? au Off de Broadway cette saison (7). Larry Moss a une longue carrière de direction d’acteurs dans des films importants d’Hollywood. Vision qui a contribué au formatage des interprétations suivantes : Helen Hunt dans As Good As It Gets (Academy Award), Hilary Swank dans Boys Don’t Cry (Academy Award), Michael Clarke Duncan dans The Green Mile (nominé aux Academy Awards), Hank Azaria dans Tuesday with Morrie (Emmy Award), Toby Maguire dans Seabiscuit, Leonardo DiCaprio dans le Film The Aviator de Martin Scorsese, Jim Carrey dans The Majestic, etc (8). Leonardo DiCaprio et Hilary Swank remportent deux Golden Globe Awards pour les rôles qu’ils créèrent avec lui dans The Aviator et Million Dollar Baby. Tous deux furent nominés aux Academy Awards pour ces mêmes rôles. Hilary Swank remporta l’Oscar de la meilleure actrice dans Million Dollar Baby.

Louis Zorich s’est produit à Broadway dans She Loves Me, Le Mariage de Figaro, Arms and the Man, Death of A Salesman avec Dustin Hoffman, The Knew What They Wanted (nominé aux Drama Desk), Hadrien VII (nominé aux Tony), Herzl, Goodtime Charley, Moonchildren, et Fun City (9). Lors de la première année d’Herbert Blau et Jules Irving au Lincoln Center Repertory, L. Zorich s’est produit dans La Mort de Danton, The Country Wife, Les Séquestrés d’Altona, The Odd Couple, Moby Dick avec Rod Steiger, et Becket avec Anthony Quinn et Laurence Olivier (10). Parmi son répertoire au Off-Broadway, citons Henry IV (actes I et II), True West, Sunset Boulevard, La Tempête, Le Brave soldat Chveik, Six Personnages en quête d’auteur, Vêtir ceux qui sont nus et Henry V (11). Il a travaillé dans de nombreux théâtres en province, en particulier au Williamston Summer Theatre Festival, sur Tchekhov, Brecht, Euripide, Pinter, O’Neill, Miller et Williams, souvent en compagnie de sa femme Olympia Dukakis, avec qui il a fondé le Whole Theatre à Montclair, New Jersey. Parmi ses génériques au cinéma, citons Commandments, City of Hope, Fiddler On The Roof, The Muppets Take Manhattan et Made For Each Other, pour n’en citer que quelques-uns (12). Il a joué dans plus de 200 productions télévisées. Citons encore la série Brooklyn Bridge et Mad About You (13).

Omar Metwally (Aram). Broadway : Sixteen Wounded (nominé aux Tony et Outer Critics Circle) (14). Off-Broadway et en province : Quartet à la Brooklyn Academy of Music, Homebody/Kabul au Théâtre Steppenwolf, première mondiale de Summertime, de Charles L. Mee, au Magic Theatre ; collaboration avec le Berkeley Repertory Theater (Pentecost), le Long Wharf Theater (Sixteen Wounded), l’American Conservatory Theater, la Trinity Repertory Company et d’autres théâtres à travers les Etats-Unis (15). O. Metwally a aussi joué avec la Compagnie Campo Santo (San Francisco, Californie) et à New York avec la Rude Mechanicals Theater Company, l’Edge Company, l’International WOW Company, les Théâtres Synapse et Nibras. Parmi ses génériques au cinéma et à la télévision, citons Life on the Ledge, Nash Bridges (CBS), entre autres (16). Titulaire d’un Master of Fine Arts (American Conservatory Theater).

Nancy Agabian est l’auteur de Princess Freak (Beyond Baroque Books, 2000), recueil de poèmes et de performances artistiques. Ses écrits sont aussi parus dans Birthmark : A Bilingual Anthology of Armenian-American Poetry (Open Letter Journal, 1999) ; Scream When You Burn, une anthologie du magazine Caffeine (Incommunicado Press, New York, 1998) ; et Hers 2 : Brilliant New Fiction from Lesbian Writers (Faber & Faber, 1997). Ainsi que sa condisciple Dolores Zohrab Liebmann, elle a participé au séminaire de littérature non-romanesque (Master of Fine Arts) de l’Université Columbia. [Sa thèse, Me As Her Again, mémoires sur sa famille arméno-américaine, est parue aux éditions Aunt Lute Books en oct. 2008.] (NdT) Depuis décembre 2002, elle coordonne « Gartal », un programme de lectures littéraires en arménien à New York. Elle enseigne la littérature au Queens College (New York). Site internet : http://nancyagabian.com.

Notes

1. http://asbarez.com/84987/beast-on-the-moon%E2%80%99-to-open-in-hollywood-on-sept-11/
2. Site internet : http://larrymoss.org
3. The Aviator, réal. Martin Scorsese, 2004 – Million Dollar Baby, réal. Clint Eastwood, 2004. (NdT)
4. Allusion au film Ararat d’Atom Egoyan (2002) et aux projets d’adaptation à l’écran du roman de Franz Werfel, Les Quarante Jours du Musa Dagh. (NdT)
5. Forty-Five Minutes from Broadway, comédie musicale de George M. Cohan (1905) ; She Loves Me, de Joe Masteroff, Sheldon Harnick et Jerry Bock (1963), d’après une pièce de Miklos Laszlo et l’adaptation au cinéma The Shop Around the Corner ; Mad About You, série télévisée (1992-1999) de Paul Reiser et Danny Jacobson ; Sixteen Wounded, pièce d’Eliam Kraiem, mise en scène de Garry Hynes (2004). (NdT)
6. The Syringa Tree, pièce d’après l’œuvre de Pamela Gien (2005). (NdT)
7. Runt of the Litter, pièce de Bo Eason (2002) ; Who Is Floyd Stearn ? monologue de Michael Raynor (2004). (NdT)
8. As Good As It Gets [Pour le pire et pour le meilleur], film américain de James L. Brooks (1997) ; Boys Don’t Cry, film américain de Kimberly Pierce (1999) ; The Green Mile [La ligne verte], film américain de Frank Darabont (1999) ; Tuesdays with Morrie, télé-film américain de Mick Jackson (1999) ; Seabiscuit [Pur Sang, la légende de Seabiscuit], film américain de Gary Ross (2003) ; The Aviator [Aviateur], film américain de Martin Scorsese (2004) ; The Majestic, film américain de Frank Darabont (2001). (NdT)
9. She Loves Me (cf. supra, n. 6) ; The Marriage of Figaro [Le Mariage de Figaro], Circle in the Square Theatre, 1985 ; Arms and the Man, comédie de George Bernard Shaw (1894), Circle in the Square Theatre, 1985 ; Death of a Salesman [Mort d’un commis-voyageur], pièce d’Arthur Miller (1949), Broadhurst Theatre, 1984 ; They Knew What They Wanted, pièce de Sydney Howard (1924), Playhouse Theatre, 1976 ; Hadrien VII, pièce de Peter Luke, d’après le roman de Frederick Rolfe, alias « Baron Corvo », Helen Hayes Theatre, 1969 ; Herzl, pièce de Dore Schary et Amos Elon (1976), Palace Theatre, 1976 ; Goodtime Charley, comédie musicale de Sidney Michaels, Larry Grossman et Hal Hackady (1975), Palace Theatre, 1975 ; Moonchildren, comédie de Michael Weller (1971), Royale Theatre, 1972 ; Fun City, pièce de Joan Rivers (1972), Morosco Theatre, 1972. (NdT)
10. La Mort de Danton, drame de Georg Büchner (1835) ; The Country Wife, comédie anglaise de Willioam Wycherley (1675) ; Les Séquestrés d’Altona, de Jean-Paul Sartre (1959) ; The Odd Couple, pièce de Neil Simon (1965) ; Moby Dick, pièce d’Orson Welles (1955) ; Becket ou l’Honneur de Dieu, pièce de Jean Anouilh (1959). (NdT)
11. Henry IV, de William Shakespeare (1596-1598) ; True West, de Sam Shepard (1980) ; Sunset Boulevard, comédie musicale de Don Black, Christopher Hampton et Andrew Lloyd Weber (1993) ; La Tempête, de William Shakespeare (1611) ; Le Brave soldat Chveïk, opéra de Robert Frank Kurka (1957), d’après le roman de Jaroslav Hašek (1921-23) ; Six personnages en quête d’auteur, de Luigi Pirandello (1921) ; Vêtir ceux qui sont nus, de Luigi Pirandello (1922) ; Henry V, de William Shakespeare (1599). (NdT)
12. Commandments, film américain de Daniel Taplitz (1997) ; City of Hope, film américain de John Sayles (1992) ; Fiddler on the Roof [Un Violon sur le toit], comédie musicale de Joseph Stein, Sheldon Harnick et Jerry Bock (1964), adaptée à l’écran en 1971 ; The Muppets Take Manhattan, film américain de Frank Oz (1984) ; Made For Each Other, comédie de Joseph Bologna et Renée Taylor (1971). (NdT)
13. Brooklyn Bridge, série télévisée américaine sur le réseau CBS (1991-1993), créée par Gary David Goldberg ; Mad About You, série télévisée américaine sur le réseau NBC (1992-1999), créée par Paul Reiser et Danny Jocobson. (NdT)
14. Sixteen Wounded : cf. supra n.6.
15. Quartet, pièce de Ronald Harwood (1999) ; Homebody/Kabul, pièce de Tony Kushner (2001) ; Summertime, pièce de Charles L. Mee (2000). (NdT)
16. Life on the Ledge, film américain de Lewis Helfer (2005) ; Nash Bridges, série télévisée américaine sur le réseau CBS (1996-2001). (NdT)

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20050411.html
Article paru le 11.04.2005.
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.


samedi 25 septembre 2010

Génocide arménien - Chants de lamentation / Genocidio armenio - Canciones-lamentos


La mémoire du génocide dans les chants de lamentation des victimes

www.sardarabad.com.ar


En 1999, le Musée-Institut du Génocide publia, conjointement à l’Académie des Sciences d’Arménie, un ouvrage intitulé The Armenian Genocide in the Memoirs and Turkish-Language Songs of the Eye-witnesses [Le génocide arménien dans la mémoire et les chants turcs des témoins oculaires], dans lequel Verdjiné Svazlian, docteur en sciences philologiques, recense les témoignages dramatiques et douloureux des survivants.
Les mémoires populaires et les chants à caractère historique, créés sous l’impression immédiate des événements, possèdent une valeur historique et cognitive. Voilà pourquoi Svazlian réalisa une série d’entretiens avec des témoins oculaires et des survivants, déportés vers les provinces d’Arménie Occidentale, de Cilicie et d’Anatolie, d’où ils gagnèrent l’Arménie.

Le matériau que nous reproduisons fait partie de ce livre (1). Il est à noter que ces chants furent créés sous l’impression immédiate de ce que le peuple arménien vivait ; ils possèdent ainsi une véritable valeur de témoignage.
Comme ils relèvent d’une transmission orale, nombre de ces chants se ressemblent. Ils furent aussi élaborés simultanément, ce qui met en évidence leur caractère historico-populaire.
Bien que ces chants aient été créés en turc, ils sont d’origine arménienne. Outre cette précision, rappelons que « l’on coupait la langue à tous ceux qui prononçaient un mot en arménien », d’où le fait que « les Arméniens qui vivaient en Cilicie (Sis, Adana, Tarson, Aïntab) et les populations voisines perdirent leur langue maternelle » ou encore que « la pression et les persécutions des Turcs étaient si fortes à l’égard des arménophones qu’Aïntab devint une région turcophone au même titre que les autres régions d’Asie Mineure », explique Kevork Avedis Sarafian dans son ouvrage A Briefer History of Aintab [Histoire des Arméniens d’Aïntab] (Los Angeles, 1953, vol. 1).

Le chant populaire qui suit est un fidèle témoignage du passé :

Dans l’école ils sont entrés et ont emmené la maîtresse…
Hélas ! Hélas !
La bouche ils lui ont ouvert et coupé la langue
Hélas ! Hélas !

Ainsi empêchait-on la maîtresse de continuer à enseigner l’arménien à ses élèves.

Dans les chants que la philologue a réussi à rassembler, se reflètent simplement la mobilisation, la collecte d’armes, la déportation, le massacre et l’extermination de la population arménienne. En un mot, il ne reste pratiquement pas un seul événement historique du plan macabre d’extermination qui n’ait son corrélat dans le chant de lamentation de l’Arménien, victime dans sa chair.
Par exemple, le massacre d’Adana, connu comme « la nuit de Cilicie », se traduit par le chant suivant, dédié à la mémoire de certains des survivants :

Ô cèdres, cèdres, cèdres bigarrés
Chaque fois que le jour se lève, s’écoule la résine…
Hélas ! de cadavres et de sang la rivière d’Adana est emplie
Vois ! Je suis venu te voir, Adana la sacrifiée
Hélas ! Je vous ai vus, enfants massacrés… !

Ainsi débuta le génocide, lorsque les Jeunes-Turcs préparèrent l’extermination totale du peuple arménien, dans l’attente d’une occasion favorable. Ce moment espéré fut la Première Guerre mondiale, qui apparaît aussi dans le chansonnier populaire :

Le vent souffle depuis la fenêtre.
Vois qui arrive
Des roses par bouquets entiers
Qu'il est dur de résister à la mort !
Lève-toi, sultan despotique !
Le monde entier pleure de sang !

Dans ce chant, l’arrivée du printemps (« des roses par bouquets entiers ») contraste fortement avec l’horreur de la mort et l’indifférence du terrible sultan pour le sort de son peuple (« le monde entier pleure de sang »).

Vint aussi l’époque où la grande « étourderie » des chrétiens – et des Arméniens – fut la mobilisation et la collecte d’armes. Sous prétexte de rechercher des armes, les policiers turcs détruisaient les foyers des Arméniens, pillaient leurs biens et arrêtaient ou tuaient la plupart d’entre eux.

Le chant qui suit l’explique :

Hé, djavour, dis-moi la vérité !
As-tu un fusil ?
Non, monsieur, ce n’est pas vrai !
Je ne sais pas ! Je n’ai rien vu…
Je ne sais pas ! Je n’ai rien vu…

ajoutant secrètement en arménien :

Il est accroché au mur, mais je ne dirai rien.

Hé, djavour, dis-moi la vérité !
Connais-tu Serop Pacha ?
Non, monsieur ! Ce n’est pas vrai !
Je ne sais pas ! … Je n’ai rien vu…
Je ne sais pas ! … Je n’ai rien vu …

ajoutant secrètement en arménien :

Je le connais, mais je ne dirai rien
Je ne trahirai pas la nation arménienne.

Sous prétexte de mobilisation, les Arméniens âgés de 18 à 45 ans furent enrôlés dans des bataillons de travail et assassinés dans des lieux précis, d’après les ordres du gouvernement. Les jeunes recrues avaient le pressentiment de s’engager sur « un chemin de mort », « empli d’Arméniens », comme le démontre le chant qui suit :

Mère, réveille-moi, laisse-moi partir m’entraîner
Laisse-moi prendre mon fusil
et m’engager sur la route de la patrie !
On dit que c’est la route de la mort,
Que Dieu nous protège !
On dit qu’elle est pleine d’Arméniens,
Que Dieu nous protège !

Et le jeune Arménien d’implorer la miséricorde du cruel Tcherkesse ; sinon, « sa nouvelle fiancée se changera en veuve » :

Tcherkesse, fais-moi grâce de la vie,
j’ai une nouvelle fiancée ; de noir elle devra se vêtir.

De fait, sa promise versera des larmes salées, telles les noisettes salées d’Istanbul :

Salée est la noisette d’Istanbul ;
des Arméniens rocailleux est le coussin.
Maudite soit cette fausse amitié !
Ils ont séquestré mon aimée, pleure qui entend cela,
Hélas, hélas, ma mère !

A cette époque, des instructions particulières furent données pour séparer les chrétiens qui servaient dans l’armée, lesquels – en l’absence de tout délit – étaient conduits vers un lieu tenu secret afin de les assassiner, hors de la vue d’autrui, ou relégués jusqu’à leur mort en prison.

Où sont-ils ceux qui ont mangé mon sel et mon pain ?
Et ceux qui me disaient : laisse-moi mourir avant que ne meure mon ami ?

Et ses amis arméniens de lui répondre :

Teghlikian Sarkis et Taslakian Missak ont été assassinés.

Et le soldat arménien d’être emprisonné :

Il pleut sur nous dans la prison.

Son camarade lui répond :

Au-dessus de ma tête mère pleure,
et ma pauvre promise, vêtue de noir.

Outre les prisons ou le cachot, la mort attendait le soldat arménien à chaque instant :

Dis à ma mère de ne pas dormir à terre,
et de ne pas regarder la route en espérant que son fils
Toros revienne
Dis à ma mère de ne pas ouvrir mon balluchon
et de ne pas passer la corde à mes pantalons en laine.
Je ne puis encore venir en aide à ma patrie,
ni voir Isguhi, ma promise,
ni quitter cette voie étroite.

La déportation et le massacre de la population arménienne de Cilicie débuta au printemps 1915. L’une après l’autre, Marash, Aïntab, Hadjin, Antiok, Iskenderum, Kessab et d’autres localités peuplées d’Arméniens furent mises à sac :

Alors commença l’exil ; déserté fut le village ;
mes biens précieux aux Turcs abandonnés,
sur la route nous avons jeté nos enfants et nos anciens,
alors commencèrent le vol et le pillage.

D’après les témoins et les survivants, le massacre des Arméniens commença en avril, le dimanche de Pâques, jour de la Crucifixion de Jésus-Christ, pour que les Arméniens puissent eux aussi être dignes de la Passion du Christ.

« Les Arméniens peindront les œufs de Pâques avec leur sang », disaient les Turcs, tandis que l’inquiétude des Arméniens se reflétait dans ce chant, qui brisait le cœur :

Un dimanche de Pâques [Zatiguí Guiraguí] ils ont démantelé les tentes,
vers le désert ils ont conduit en rangs les Arméniens,
tels des chèvres ils ont sacrifié les Arméniens
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Alors commencèrent d’indescriptibles tortures :

Des arbres s’enfuient les oiseaux,
ardent, en flammes est mon cœur.
ne brûle pas, mon cœur, ne brûle pas !
Cette séparation était notre destin ;
cet exode était notre destin ;
ce derzorlik était notre destin !

Le désert de Deir-es-Zor était le cimetière vivant du génocide arménien, sans le moindre espoir de salut :

Si je pars à Deir-es-Zor,
peut-être ne reviendrai-je pas ;
privé de pain, privé d’eau,
peut-être mourrai-je.

Les monde entier, les organes de presse gardèrent le silence, pendant qu’un des peuples les plus anciens et travailleurs était supplicié et exterminé face au monde civilisé du seul fait d’être Arméniens :

De brume est couvert le désert de Deir-es-Zor
Hélas ! Hélas ! Misérable est notre sort,
de sang les hommes et l’herbe sont rougis
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Dans le désert de Deir-es-Zor je me morfonds,
devenu nourriture pour les corbeaux,
Hélas, ma mère ! Hélas, ma mère !
Misérable était notre sort
Quand nous étions dans le désert de Deir-es-Zor.

De Deir-es-Zor combien de blessés jonchent le désert,
Ne viens pas, docteur ! Ne viens pas ! c’est inutile,
nous n’avons plus que Notre Seigneur
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Cette lamentation s’achève toutefois par une prière :

J’ai gravi et atteint le sommet de la montagne,
tant de malheurs les Arméniens ont subi,
Tout-puissant, ô Dieu Tout-puissant, viens à notre secours !
Libère le peuple arménien ! Sauve-nous !

L’air du désert était saturé par l’odeur des cadavres :

Dans le désert de Deir-es-Zor pousse la menthe,
dans le monde entier la puanteur des cadavres s’est propagée.
Pour nous cet exil est pire que la mort,
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Non seulement l’air était contaminé, mais l’eau elle aussi était empoisonnée :

Un puits avec une chaîne à Deir-es-Zor,
Les Arméniens boivent l’eau empoisonnée.

Surgit alors la fièvre typhoïde :

Une rangée d’abricotiers dans le désert de Deir-es-Zor,
par la typhoïde les Arméniens exilés sont infectés,
Hélas, ma mère ! Hélas, ma mère !
Misérable était notre sort,
Quand nous étions dans le désert de Deir-es-Zor.

Le peuple arménien allait à la mort dans des souffrances indescriptibles :

A force de marcher, bouger mes jambes ne peuvent plus,

A force de pleurer, voir mes yeux ne peuvent plus,
Hélas ! Hélas ! Misérable était mon sort aussi
Quand j’étais dans le désert de Deir-es-Zor.

Les Turcs commencèrent à enlever les enfants
Avant que leurs mères n’aient le temps d’embrasser leurs joues,
Je les ai vus pleurer amèrement
Nous, les Arméniens qui mourons pour notre foi !

Il existe de nombreux témoignages semblables à ceux-ci. Parfois, les Arméniens expriment leur gratitude envers les Arabes qui les abritèrent dans leurs campements. D’autres chants évoquent des cas de conversion forcée et ces femmes qui décidèrent de se jeter dans l’Euphrate plutôt que de se soumettre ou d’être contraintes de vivre comme des Turques.

Laisse-moi me sacrifier pour les temps jadis, mayrig !
Mes bras n’en pouvaient plus, dans le désert j’étais toute seule, mayrig !
Sans ma mère, sans mon père, mayrig !
Si je ne pleure pas, mayrig,
Alors, qui va pleurer, mayrig ?

Avec eux ont pleuré tous les Arméniens d’hier, d’aujourd’hui et de toujours.

Note

1. http://www.armeniapedia.org/index.php?title=Songs_of_the_Eye-witness_Genocide_Survivors © Raffi Kojian – Tous droits réservés.
Traduction française (extrait) par Louise Kiffer - http://www.armenweb.org/espaces/louise/reportages/chansons_turques.htm
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Source : http://www.sardarabad.com.ar/wp-content/uploads/2010/04/1552color1.pdf
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 09.2010.
Cliché : http://www.puiseralasource.org


vendredi 24 septembre 2010

Turquie - Histoire orale / Turkey - Oral History

© Actes Sud, 2009


Sept femmes ouvrent une Fondation sur l'Histoire Orale en Turquie

par Vercihan Ziflioğlu

Hürriyet Daily News and Economic Review, 13.09.2010


[Sept femmes issues de plusieurs disciplines viennent de créer l'Association pour la Recherche en histoire, culture et art de l'oralité. L'association conduira des travaux sur l'histoire orale dans toute la Turquie et apportera son soutien aux chercheurs étrangers opérant dans le pays, « L'histoire officielle a un tel poids en Turquie que le chaos surgit lorsque quelque chose de différent est exprimé. », note Mehtap Filiz, une des fondatrices de l'association.]

Un groupe de sept femmes bénévoles, issues de professions, disciplines artistiques et origines ethniques diverses, ont créé une association de recherche sur l'histoire orale dans chaque région du pays.

L'Association pour la Recherche en histoire, culture et art de l'oralité, fondée à Istanbul en août 2010, a pour ambition de conduire des recherches sur l'histoire orale à travers la Turquie, afin de mettre en lumière la diversité et l'importance du fait ethnique dans le pays.

Pour Türkan Akkulak Koç, présidente de l'association, la Turquie compte de nombreuses questions taboues susceptibles d'être étudiées. L'association ne travaillera pas seulement en Turquie, mais prendra aussi contact avec d'autres associations et organisations oeuvrant à l'étranger dans le domaine de l'histoire orale. Elle apportera, précise-t-elle, son aide à tous ceux qui désirent mener des recherches en Turquie.

Mme Koç est née et a grandi dans la province turque orientale d'Elazığ [Kharpert]. Puis elle s'est installée à Istanbul avec sa famille, d'où elle a émigré vers l'Allemagne. « Durant mes études en Allemagne, on nous interrogeait sur notre identité ethnique, dit-elle. On voulait lever tous les obstacles en vue d'une coexistence pacifique. Voilà pourquoi nous avons pour but de mener nos recherches à travers le pays. »

La première mission de l'association, précise-t-elle, concernera les problèmes des femmes. « Non seulement en Turquie, mais aussi dans les pays du monde les plus avancés, les femmes sont des citoyens de seconde zone. Voilà pourquoi nous donnons la priorité à ce problème. »

Le groupe de sept femmes a suivi plusieurs séminaires à l'Université Bilgi [Istanbul] pour lancer leurs recherches sur l'histoire orale et aboutir à créer leur association. « Nous avons fait de notre mieux pour définir notre objectif et notre recherche », note-t-elle, ajoutant que les recherches sur l'histoire orale ont connu une accélération des dernières années et sont d'une grande importance en termes de développement social. D'après elle, la société turque ne veut pas se souvenir du passé. « Nous gardons tous les problèmes dans notre inconscient. Or nous avons besoin de nous parler mutuellement. Nous devons avoir le courage de considérer tous nos maux globalement. »

Recherches sur des enfants lanceurs de pierres

La sociologue Mehtap Filiz, une des fondatrices de l'association, souligne l'importance de l'histoire orale : « L'histoire officielle a un tel poids en Turquie que le chaos surgit lorsque quelque chose de différent est exprimé. » Optimiste quant à l'avenir de la Turquie, elle ajoute : « La Turquie a traversé des processus explosifs dans son histoire récente. La démocratie est toute nouvelle. La Turquie vit maintenant un processus durant lequel elle devra se confronter à elle-même. »

Le groupe ambitionne, dit-elle, de mener des projets sur les problèmes des Kurdes, ajoutant que bien qu'hésitant à traiter ces problèmes, elles se mettront au travail.

« Je veux faire des recherches sur les enfants kurdes, à l'Est, qui jettent des pierres sur la police et mener une étude sociologique. Avant tout, nous avons besoin de découvrir pourquoi ces enfants recourent à la violence et comment ils sont influencés par le climat politique. », précise-t-elle.


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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=seven-women-open-door-for-oral-history-foundation-2010-09-08

Traduction : © Georges Festa – 09.2010.


jeudi 23 septembre 2010

Atıl İnaç - Büyük Oyun / Grand Jeu

© TFT Yapim, 2010

Le nouveau film d’İnaç :
une « plongée dans les ténèbres » au sens littéral du terme

par Emine Yildirim

Todays’ Zaman, 21.09.2010


Büyük Oyun [Grand Jeu], plusieurs fois primé à travers le monde, du réalisateur Atıl İnaç, constitue littéralement une plongée dans les ténèbres de la réalité au Moyen-Orient.

Ne vous attendez pas à de faux espoirs ou à quelque tentative adoucie d’afficher d’immenses cieux azur en guise de liberté. Ce ne sont que paysages rudes, un soleil de plomb ou un froid glacial mis en scène dans ce morne récit d’une jeune femme, rejointe ensuite par une autre, faisant la seule chose qu’elle sache faire : survivre.

Voilà : la survie, que côtoient la bienveillance et la cruauté d’étrangers. Car, dans ce paysage, serrer la main d’un étranger constitue un véritable pari.

Cennet (Suzan Genç) est une jeune femme d’origine turkmène, vivant dans un village en Irak. Les conditions sont misérables, mais au moins elle possède sa famille chérie. Naturellement – comme nous le rappelle sans cesse le film – sa vie elle aussi va changer en un instant lorsque des soldats américains lancent un raid sur son village et finissent par tuer toute sa famille. La seule personne que Cennet peut retrouver désormais est son frère aîné à Kirkouk. Ainsi débute son long périple.

Elle monte à l’arrière d’un camion avec une poignée d’étrangers et part pour Kirkouk. Pour l’heure, elle est heureuse ; ses compagnons sont amicaux. A peine arrivée dans la ville, elle découvre que son frère a été blessé par l’explosion d’une bombe et emmené à Istanbul pour y être soigné. Complètement seule, ses grands yeux sans cesse emplis de larmes, Cennet n’a d’autre choix que de voyager vers la Turquie sans passeport, clandestinement.

Elle tombe alors sur un groupe d’hommes prenant la route via les montagnes titanesques qui longent la frontière. Des hommes farouches, soucieux tout d’abord de sa protection. L’un d’eux lui dit : « Ce n’est pas la nuit que tu dois redouter, mais le jour, car on peut être abattus n’importe quand par des rebelles ou des soldats. » Il a raison, car le jour ne peut assurer la moindre sécurité à quiconque représente une cible facile. Ils franchissent la frontière. Tout semble aller pour le mieux, lorsque Cennet est violée par le même homme qui l’avait prise sous son aile. Les autres font semblant de ne pas voir. Elle ne peut le supporter et tente de se suicider. Qui pourrait l’en blâmer ? Elle se retrouve toute seule au beau milieu de nulle part, ne sachant même pas si son frère est mort ou vivant.

Elle est ensuite repérée par un groupe d’islamistes, deux hommes et deux femmes, qui font eux aussi route vers Istanbul. Ils la sauvent et la prennent eux aussi sous leur protection, en particulier Amira (Selen Uçer), la benjamine du groupe. Ils lui parlent de la vie et de la mort ; Cennet leur demande si, en des temps de désolation, mourir constitue le bon choix. Amira, qui elle aussi a perdu toute sa famille, lui répond catégoriquement que c’est possible. Tout cela devient une amitié fondée sur un chagrin commun, un des liens les plus profonds que deux êtres puissent avoir. A partir de là, nous serons encore plus traumatisés par les événements qui vont s’ensuivrent, car Cennet et Amira se transforment en un des duos féminins le plus sincère du film.

Le groupe arrive finalement à Istanbul, ce qui pourrait donner une chance à Cennet de retrouver son frère. Si seulement c’était aussi facile. Elle et Amira sont désignées comme les kamikazes du groupe islamiste ; les femmes doivent obéir. Le groupe le sait, les femmes aussi. Qu’ont-elles à perdre ? Lors d’une scène finale des plus rugueuses, l’on nous donne à voir la différence entre tenir à la vie et son contraire, et naturellement comment les plus « humains » des êtres humains sont utilisés via leur disparition par ce serpent à deux têtes nommé terreur.

İnaç réalise un film puissant, co-écrit avec le journaliste Avni Özgürel. S’étalant sur quelque 120 minutes, Grand Jeu est passablement long, mais réalise sa quête consistant à explorer de quelle manière certains êtres, quels que soient les événements atroces qu’ils traversent, parviennent à rester debout. Il ne s’agit pas d’une histoire de lendemains qui chantent, mais du droit le plus élémentaire d’un être humain – celui d’exister.

Saluons la performance de Suzan Genç, une nouvelle venue, ainsi que de Selen Uçer, qui affirme son importance légitime au sein du cinéma turc. Ces deux femmes portent tout le film sur leurs épaules. Vous n’oublierez jamais leurs visages après avoir vu ce film, car leurs personnages incarnent la réalité de notre époque.

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Source : http://www.todayszaman.com/tz-web/news-222192-112-inacs-newest-film-a-literal-step-into-the-darkness.html
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.

mercredi 22 septembre 2010

Silvina Der Meguerditchian - Interview

© Silvina Der Meguerditchian, Amor
Voulu/obligé, Biennale de Venise, 2009

Entretien avec Silvina Der Meguerditchian

par Christopher Atamian

The Armenian Reporter, 09.05.2009


[Silvina Der Meguerditchian et d’autres exposants lors de la Biennale de Venise 2009 ont été interviewés par Christopher Atamian.]

- Christopher Atamian : Peux-tu décrire l’œuvre que tu va présenter à la Biennale de Venise cette année ?
- Silvina Der Meguerditchian : J’exposerai trois formats plus larges dans le cadre de ma série « Champs Sémantiques ». Des œuvres multimédias en laine et papier.

- Christopher Atamian : Quel est le concept, si tant est ?
- Silvina Der Meguerditchian : Dans « Champs Sémantiques », j’explore l’espace entre l’image et le mot écrit. Parfois j’aime créer l’illusion que la laine traverse les murs ou les bâtiments. Dans cette série je travaille avec du papier. Le papier – support premier du mot écrit – est ponctué par la matérialité de la laine ou du fil à coudre. Les mots « nous », « amour », « lieu » sont déconstruits dans un faisceau de fibres. Par sa surface douce, poreuse, cet « encodage laineux » parle à la capacité d’osmose du langage et aux frontières perméables séparant les idées de leurs signifiants.

- Christopher Atamian : Comment ton œuvre cadre-t-elle avec les thèmes du groupe ou du Pavillon Krossing que tu coordonnes et s’y intègrera-t-elle ? Que signifie pour toi l’intitulé « voulu / obligé » de la présentation ?
- Silvina Der Meguerditchian : En fait, j’ai l’impression que les concepts de diaspora et de transnations sont très importants, pour l’exposition comme pour notre travail dans « Underconstruction ». La notion de « transnation » est un concept dont on débat depuis 15 ou 20 ans et qui n’est pas encore bien défini… Mais, d’un point de vue pragmatique, la différence réside pour moi dans le fait qu’une diaspora est un état temporaire dans lequel on attend de rentrer « chez soi », quand la situation (économique, politique ou autre) s’améliore, tandis que l’idée de transnation reconnaît qu’il existe un entre-deux. Le fait que mère patrie et qu’une diaspora continueront d’exister - dans notre cas, la république d’Arménie et la diaspora - construisent la transnation. Le titre provient d’une conversation avec Achot Achot, alors que nous débattions du thème d’une exposition nouvelle pour « Underconstruction ». Et dans cette discussion, on s’est demandé plusieurs fois : qu’est-ce qui nous rassemble ? qu’y a-t-il derrière cet héritage culturel commun ? quels choix nous laisse cet héritage ? cet héritage constitue-t-il un choix ou n’avons-nous pas le choix ? pouvons-nous créer un microcosme où nous nous comporterions d’une autre façon que dans les sociétés que nous critiquons ou qui nous rendent malheureux ? Je pense qu’il doit y avoir une place pour des contradictions et que nous avons le droit de les énoncer. Pourquoi devrais-je me taire, du fait que j’éprouve et que je roule des idées contradictoires ? Il se peut que dans la tension entre deux points opposés ou éloignés (identité nationale / identité culturelle), nous puissions faire l’expérience d’une part de vérité. Il se peut que dans la tension entre voulu et obligé nous puissions faire l’expérience de notre arménité. Comme Derrida le dit dans ses derniers entretiens avec J. Birnbaum : « Je ne vois pas pourquoi je devrais renoncer à une contradiction, parce que tel ou tel journaliste ne me comprend pas. Renoncer à un concept, uniquement parce qu’il en contredit un autre reviendrait à me nier moi-même. »

- Christopher Atamian : Comment et quand as-tu intégré « Underconstruction » ?
- Silvina Der Meguerditchian : J’ai fondé le groupe en 2005.

- Christopher Atamian : Où es-tu née et où habites-tu actuellement ?
- Silvina Der Meguerditchian : Je suis née à Buenos Aires, en Argentine, et je vis actuellement à Berlin.

- Christopher Atamian : Pourrais-tu nous dire comment tu vois les relations entre la diaspora et l’Arménie – dans chaque aspect ou en termes généraux – et la relation ou l’interaction entre les artistes de la diaspora arménienne et ceux d’Arménie ? La scène artistique est-elle bien vivante ici et là ?
- Silvina Der Meguerditchian : A « Underconstruction » on essaie de créer quelque chose qui puisse durer et qui enrichisse « parallèlement » le paysage artistique en Arménie. Ce qui veut dire qu’on essaie d’élargir le paysage qui façonne nos identités au lieu de le réduire.
Je pense qu’en tant qu’artistes, intellectuels, chercheurs, écrivains, etc, nous pouvons donner un bon exemple. Quelqu’un doit commencer. La concurrence est une bonne chose, mais dans notre cas - le fait d’être dispersés et intégrés/désintégrés dans nos pays d’accueil -, je pense que nous devons joindre nos efforts et essayer d’échanger, en premier lieu notre « savoir-faire », respecter les efforts d’autrui et travailler à construire un paysage. Toute tentative ayant pour but de situer tel projet particulier devant tel autre ou « à la place » d’autres projets ou egos individuels revient à tuer une part de nous-mêmes. Naturellement, nous devons rester critiques, mais tous ces projets qui sont bien vivants, comme Nor Alik, le tien, le cycle de conférences de Neery Melkonian à l’Université Columbia, le Festival du Film de San Francisco, notre groupe « Underconstruction » et d’autres doivent se connecter. Si les communautés arméniennes ne peuvent servir de lieu où cela puisse se produire, alors nous devons prendre l’initiative et faire que cela arrive par nous-mêmes. J’imagine qu’il y a suffisamment de mécènes qui seraient heureux d’apprendre notre existence. Je pense que nos projets sont suffisamment solides pour survivre en dehors de la diaspora et être reconnus à l’extérieur. Et grâce à l’impact de notre travail, ensemble nous pouvons pousser des mécènes encore hésitants à nous rejoindre et soutenir cette culture faite de diversité et de générosité. C’est difficile, je sais. A cet égard, mon projet sur la diaspora, lors de la dernière Biennale, la 52ème [juin – nov. 2007], était frustrant, parce que le niveau politique combattait ce concept généreux d’ « Arménien » et l’aspect financier était très problématique. Mais une fondation importante aux Pays-Bas nous a permis de continuer.
Concernant la scène artistique dans la diaspora, lorsque je grandissais dans la communauté arménienne à Buenos Aires, cet élément était totalement absent : il n’y avait aucun artiste que j’aurais voulu imiter. Je pense que les communautés arméniennes à travers le monde sont obsédées par l’idée de préserver, préserver, préserver à tout prix. Ce qui manque dans la diaspora arménienne c’est le fait de comprendre que l’art n’est pas un passe-temps et que pour qu’il y ait des artistes qui puissent passer du temps à créer un art véritablement professionnel – et pas un art pour café du commerce que seuls les membres de la communauté visionnent – il faut créer des professionnels, croire en eux et en leur art pour exister. Et puis il y a aussi cette mentalité selon laquelle il faut envoyer tout son argent en Arménie, en pensant qu’on fera ainsi son salut. Oubliant que la diaspora n’est pas vieille de 90 ans (autrement dit, elle n’a pas commencé en 1915 avec le génocide arménien), mais de plusieurs siècles. C’est aussi une culture extrêmement riche, mais c’est une culture qui doit elle aussi être nourrie. Ce qui inclut, par exemple, ces magnifiques manuscrits enluminés qui furent produits dans des époques de paix. Ces œuvres d’art ont été produites dans la diaspora ! Le premier journal arménien a été imprimé en diaspora, à Madras. Autrement dit, la culture de la diaspora est extrêmement riche, mais elle doit être modernisée et actualisée, parce qu’on ne peut plus fonctionner d’après des paradigmes vieux de plusieurs siècles – c’est impossible. Si on continue comme ça, alors la diaspora disparaîtra, tout simplement.

- Christopher Atamian : Une question difficile : pourquoi n’y a-t-il plus de « grand » artiste arménien depuis Gorky ?
- Silvina Der Meguerditchian : Je ne sais pas ce que tu entends par « grand ». Tu veux dire peut-être quelqu’un qui soit reconnu sur la scène transnationale ? Je n’ai pas de réponse à cette question. Je suppose que pour avoir des artistes très connus à travers le monde, il faut des pays ou des groupes intéressés derrière eux, lesquels, pour telle ou telle raison, soutiennent et mettent en avant les artistes. Et les artistes arméniens n’ont personne qui veuille les pousser ou y voir un intérêt économique ou politique. Je pense qu’en république d’Arménie, ils ont eu une sorte de système de soutien, ce qui a produit quelques grands peintres…

- Christopher Atamian : Mon œuvre pour la Biennale de Venise est centrée autour de Nigoghos Sarafian et des questions de langue et d’exil. Pourrais-tu nous dire un mot sur ton intérêt à ce sujet ? L’importance ou la place de la langue ? Sarafian écrit : « Notre patrie nous a fui, nous avons été jetés à la mer. » Voilà peut-être le meilleur moyen d’apprendre à nager. On est des Michael Phelps ou une bande de gamins en train de barboter dans un bassin ?
- Silvina Der Meguerditchian : La langue est aussi une des mes questions-passions principales. Je travaille aussi comme traductrice et sous-titreuse ; je comprends donc ton intérêt. J’ai appris l’arménien à l’école. Quand j’étais petite, j’étais à deux heures et demie en bus de l’école arménienne, si bien que jusqu’au cours moyen j’ai fréquenté une école argentine normale. Quand j’ai eu dix ans, mon désir de faire partie du « monde arménien », où se situait le reste de ma famille, et mon désir d’apprendre l’arménien était si fort que ma sœur et moi on se levait à 7 heures du matin, chaque jour, pour passer deux heures à faire la navette vers cette école arméno-argentine. Comme mes camarades de classe étaient, bien sûr, déjà plus avancées, j’ai commencé au « masnavor tasaran » (une classe réservée aux débutants complets). En un an, j’ai appris suffisamment d’arménien pour sauter quatre classes ! Donc je peux dire que le rapport que j’ai eu très tôt avec la langue arménienne provient de mon « désir » personnel. Ensuite, le système éducatif arménien, le manque de gens capables de reconnaître et d’encourager ce désir, et le contexte conservateur de la communauté arménienne ont épuisé ce désir… J’en suis vraiment désolée et ça m’énerve quand Achot ou Archi essaient de corriger mon arménien. Parfois, je ne sais pas si ce que je dis est faux ou s’ils veulent me convertir à leur arménien oriental… Et je ne suis pas d’accord avec Archi, quand il se plaint qu’il y ait différentes manières de désigner telle ou telle chose en arménien. Ou comment prononcer un « p » ou un « b ». Je pense que la diversité est une chose merveilleuse et je suis très triste de voir l’arménien occidental disparaître. J’aimerais être motivée pour apprendre via des livres ou de la littérature contemporaine… Tu peux me proposer quelque chose ?
Pour les langues, je pense qu’on est vraiment des Michael Phelps ; en ce qui concerne la solidarité et le fait de construire quelque chose ensemble, les Arméniens sont moins efficaces. C’est ce manque qu’on essaie de combler avec « Underconstruction ».
J’ai longtemps travaillé sur le thème de la mémoire et il se trouve qu’en 2004 je suis allée en Arménie dans le but conscient de continuer à apprendre sur moi et mon identité. J’ai été terriblement déçue : ce que je recherchais n’existait pas en Arménie. Le monde d’où provenaient nos grands-parents se trouve au Moyen-Orient et en Turquie, pas dans l’Arménie actuelle. Par dessus le marché, ajoutons le fait que durant ces 90 dernières années, les Arméniens de la diaspora et ceux qui vivent en Arménie ont vécu des existences très différentes, si bien qu’en fin de compte notre désir de découvrir en république d’Arménie l’Arménien qui manque en nous ne peut être comblé. Les Hayastantsis ont vécu en Arménie durant ces 90 dernières années : ils sont nés là-bas, alors ils posent des questions différentes. Ces Arméniens vivent dans une géographie bien réelle, alors que la nôtre est imaginaire, avec tout ce que cela entraîne. Ils vivent dans un pays post-soviétique et ils ont d’autres préoccupations. Si bien que je me suis dit : « Jamais je ne trouverai en Arménie ce que je cherche. C’est à moi de le créer. » Voilà pourquoi j’ai lancé la plate-forme intitulée www.underconstructionhome.net, pour que des artistes – Arméniens et non-Arméniens – puissent communiquer au jour le jour.

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Source : http://www.reporter.am/pdfs/C050909.pdf
Traduction : © Georges Festa – 09.2010.
Avec l’aimable autorisation de Christopher Atamian.

site de Silvina Der Meguerditchian : http://www.silvina-der-meguerditchian.de/