vendredi 29 octobre 2010

Génocide : étapes et phases / The Steps and Stages of Genocide

© Hybrid, 2009


Les étapes et les phases du génocide

par Alan Whitehorn

www.peacemagazine.org


Le génocide procède par étapes distinctes, comparables au fait de gravir un bâtiment à plusieurs étages, surveillé par des meurtriers. Si l’entrée du bâtiment peut sembler bénigne, les étapes finales sont plus brutales. Entre chaque niveau, il existe des étapes cruciales permettant aux « génocidaires » potentiels de passer d’un étage à l’autre. Il nous faut saisir cette architecture, si l’on veut comprendre comment une étape peut conduire à la suivante.

Gregory Stanton, universitaire, officiel du gouvernement et militant, a défini le contexte du génocide en huit étapes : classification, symbolisation, déshumanisation, organisation, polarisation, préparation, extermination et enfin déni. Il livre d’utiles détails concernant les aspects de chacune de ces phases. Nous pouvons explorer chacune d’elles en énumérant les étapes spécifiques qui les composent, et en ajoutant quelques autres : stigmatisation et victimisation extrême. Commençons par ce qui est apparemment bénin.

Classification

Les gens classifient toutes sortes de choses – y compris autrui. Une manière aisée de le faire est de créer des opposés polaires par dichotomies – par exemple, familier/non familier, élevé/inférieur, fort/faible, semblable/dissemblable, amical/hostile). Bien que cet habitus mental soit omniprésent à travers les cultures, il peut conduire à l’utilisation de stéréotypes simplistes, dualistes, qui ignorent les variations à l’intérieur de chaque catégorie, ainsi que les chevauchements.

Symbolisation

Les gens emploient souvent des raccourcis verbaux et visuels pour classifier, ignorer la diversité et qualifier des groupes à l’aide d’un nom simplifié ou d’un symbole. Ce genre d’étiquette peut se rapporter à l’habillement, au comportement spécifique ou à de prétendues particularités physiologiques d’un groupe.

Stigmatisation

L’un des risques dans ce genre de pensée dualiste est de glisser sans justification de la description au jugement. Il est aisé de passer du descriptif - « nous par rapport à eux » - au fait de juger – « nous valons mieux qu’eux. » Rapidement, la différenciation entre « nous » et « eux » devient une inégalité. C’est le début de la stigmatisation. L’inégalité structurelle peut avoir des conséquences dévastatrices pour les relations entre les différents groupes ethniques, raciaux ou religieux.

Déshumanisation

Il est bien naturel d’éprouver des craintes concernant ce que nous ne connaissons pas. L’on glisse ainsi vers la critique de ce qui n’est pas familier. Plaisanter au sujet d’autrui peut aisément passer d’un jeu d’enfant au discours haineux, aux plaisanteries cruelles et aux caricatures vengeresses propres à l’adulte. Le bizutage des jeunes peut évoluer vers une dérision grave des adolescents et une victimisation des adultes. Des paroles préjudiciables peuvent être renforcées par les parents, les enseignants, les dirigeants religieux et politiques. Ce processus peut être accentué par une histoire de bouc émissaire ou le fait de critiquer un groupe au nom de tous les maux de la société.

Le groupe minoritaire est dépeint comme tombant en dehors de la communauté principale et perçu comme non intégré. Des étiquettes comme « ennemi » sont lancées, en particulier si le groupe est perçu comme ayant partie liée avec une puissance étrangère. Les membres de la minorité sont présentés comme « inférieurs » ou « infidèles » et deviennent une cible de mépris et de colère.

Le groupe victime est souvent assimilé à une catégorie infra-humaine : parfois à du pur et simple bétail ou décrit comme sale, rongé de maladies, comparé à de la vermine, des rats, des serpents, des microbes, des parasites ou des cafards devant être éradiqués.

Organisation

Pour tuer des êtres humains sur une grande échelle, une coordination organisationnelle est nécessaire. A savoir une mobilisation de milices ou de groupes d’autodéfense. Pour ce faire, l’Etat centralisé manipule les images des médias. Les bourreaux sont idéalisés, tandis que les victimes sont rabaissées. La censure étatique bloque les récits des appels à l’aide désespérés des victimes.

Polarisation et accroissement des inégalités

Le groupe victime est dépouillé de ses droits : le droit politique de s’administrer collectivement, le droit social à l’autonomie collective et même le droit d’exister sont niés. L’Etat autoritaire formalise et amplifie les inégalités juridiques, privant le groupe victime de ses droits civiques. Ces derniers se voient interdire l’accès à la fonction publique, en particulier aux niveaux les plus élevés du gouvernement, et refuser l’intégration dans l’armée. Il est plus facile de victimiser un groupe ciblé sans armes. Le régime despotique nie au groupe minoritaire le droit à l’autodéfense ou de posséder des armes. Les organisations sociales ou les partis politiques susceptibles de représenter le groupe vulnérable sont démantelés, laissant ce dernier sans défense.

Un régime génocidaire cherche à accroître les handicaps sociaux du groupe ciblé. Il recourt à l’enfermement, à la restriction dans certains emplacements régionaux ou ghettos urbains. Les membres du groupe peuvent être confinés à des moments spécifiques de la journée (par exemple, lors de couvre-feux en soirée) et marginalisés dans des emplois de seconde zone. L’objectif est de les affaiblir et de les rapprocher de l’anéantissement.

Un Etat génocidaire s’engage fréquemment dans la discrimination religieuse. Par exemple, il peut écourter la célébration des fêtes religieuses ou le port de symboles religieux. Des casseurs peuvent interrompre les offices religieux d’un groupe minoritaire et l’Etat peut interdire des célébrations religieuses, fermer les écoles religieuses, les monastères et les lieux de culte, contraindre les dirigeants religieux à ne plus revêtir d’habits liturgiques et confisquer les biens religieux.

Première étape clé, la discrimination ethnique. Les patronymes de la minorité sont désapprouvés ou interdits. Les embauches ou les promotions à des fonctions plus élevées sont limitées par des quotas ou prohibées. Lors des étapes suivantes, les membres de la minorité ethnique sont démis de leurs fonctions, voient leurs économies et leurs biens confisqués, perdent leurs pensions, leurs allocations et leurs moyens de subsistance. En étroite relation, la discrimination linguistique, qui commence en niant la singularité et l’importance de la langue du groupe minoritaire, mais finit par bannir cette langue du commerce, du débat public, des livres et des journaux. Les écoles utilisant la langue minoritaire sont fermées.

Interdire une langue indigène dans les écoles primaires place une minorité ethnique dans un handicap énorme, lequel peut être accentué en empêchant un groupe d’accéder à l’enseignement supérieur. D’autres formes de discrimination peuvent aussi se présenter : des impôts supplémentaires peuvent être exigés, ainsi que l’interdiction d’accéder à des emplois de haut niveau et la confiscation des biens personnels. Il s’agit là d’une manière rapide de se procurer des richesses et de satisfaire la jalousie d’un groupe rival.

Autre technique, la dislocation. Retirées de leurs emplois, de leurs foyers, de leur patrie historique, les victimes sont isolées du reste de la société et du soutien social. Le mariage interethnique, interracial ou interconfessionnel est interdit. Les responsables politiques qui protestent contre de telles mesures sont liquidés.

Préparation

Un génocide requiert une préparation importante. Les victimes visées doivent être identifiées et localisées. Etape par étape, elles sont séparées de la population et désarmées – en particulier, les hommes en âge de servir à l’armée. Le régime dresse des listes de mort avec les noms des dirigeants pouvant se rallier à la résistance. Tous les membres du groupe victime sont contraints de porter des symboles identificateurs. Plus tard, cela accélèrera le massacre concret.

Victimisation extrême

Une autre étape implique une victimisation extrême, laquelle peut entraîner souffrances et tortures. Les victimes peuvent être déplacées vers des lieux inhospitaliers, isolées dans des ghettos ou des réserves appauvries, surpeuplées. Ensuite, elles peuvent à nouveau être déplacées vers des camps de concentration encore plus sinistres. Ceux qui survivent à de telles conditions sont ensuite dirigés vers des camps/sites d’extermination à des fins d’exécutions en masse. Les victimes affaiblies offrent alors peu de résistance physique. Elles ont été conditionnées à la mort.

Soumises à une famine et à de mauvais traitements croissants, les victimes sont dirigées à marches forcées vers des lieux inhospitaliers en manquant de nourriture, d’abris ou de soins médicaux. Les groupes spécialisés dans l’aide humanitaire internationale se voient refuser leur accès. Les brutes génocidaires ridiculisent les victimes avant de les tuer. L’humiliation ritualisée prend place afin de déshumaniser davantage les victimes, avant leur mort. Cela est souvent réalisé en déshabillant les jeunes femmes, les mères et même les grands-mères nues. L’agression sexuelle visant de belles adolescentes se manifeste, mais peut rapidement dégénérer en viol collectif de jeunes enfants innocents et de femmes âgées.

Avant les massacres, la violence va de l’agression mineure à la mutilation et à la torture. D’autres membres de la famille peuvent être contraints d’assister aux tortures et au massacre, avant que leur tour n’arrive d’être mis à mort.

Extermination

A la fin, le génocide représente un massacre de masse, qui débute habituellement par la décapitation des dirigeants du groupe ciblé. Les dirigeants de la société civile et religieux sont rapidement exécutés. Suivent les journalistes, les universitaires, les personnalités littéraires et les hommes d’affaires éminents, puis les enseignants. Une fois les élites éliminées, il devient plus facile d’exterminer la masse. Le massacre va croissant, allant de petits groupes à des groupes plus larges, jusqu’à ce que le génocide devienne une chaîne de montage. A un certain point, une pause peut se produire – non du fait du remords, mais de l’épuisement temporaire des meurtriers ou de l’incapacité des camps de mort à maintenir le rythme effréné.

Une fois les dirigeants du groupe éliminés, le secteur suivant est celui des hommes en âge de servir à l’armée. Ce qui prévient toute possibilité de révolte. Les jeunes enfants et les femmes enceintes sont tués en masse. Ce qui permet de s’assurer que la minorité ciblée n’a pas d’avenir. Parfois, les enfants, en particulier les belles fillettes, sont enlevés. Leurs noms et identités sont volés et ils sont convertis de force à la religion dominante. Leurs racines d’origine leur sont désormais cachées.

Ceux qui perpètrent concrètement le massacre peuvent être d’anciens voisins issus d’un clan différent, susceptibles de convoiter un gain matériel grâce aux biens devenus soudain accessibles. Plus souvent, le massacre est le fait de groupes d’autodéfense fanatisés, de milices ou d’unités paramilitaires spéciales d’extermination. Leur besogne est facilitée par la police et l’armée. Lors d’événements particulièrement horribles, le massacre est perpétré concrètement par les propres membres de la famille de la victime, contraints à de tels actes par les génocidaires qui les menacent d’un sort bien pire, si leurs ordres ne sont pas suivis. Pour beaucoup, le suicide est considéré comme une meilleure option. Contraints à un atroce « choix de Sophie », certains parents épargnent par amour leurs jeunes enfants d’autres atrocités en choisissant de les soulager rapidement, bon gré mal gré, en les tuant. Le gémissement des mères affligées fait entendre un son obsédant, que l’on ne peut oublier.

Le massacre peut aller de l’usage généralisé d’armes de poing à celui d’armes anciennes ou de haute technologie. Dans l’Antiquité, il existe de nombreux récits d’armées victorieuses taillant en pièces des dizaines de milliers de civils issus d’une cité ou d’une région rivale vaincues. Aux 20ème et 21ème siècles, ce rituel continue au moyen des armes automatiques. Il est facile maintenant de massacrer des villages entiers. Les génocidaires sont nourris d’une haine telle que le simple massacre ne peut les satisfaire. Ils veulent que les victimes souffrent. Les scientifiques peuvent maintenant appliquer des techniques modernes de massacre, élaborées en laboratoire, avec une précision plus grande, tout en prétendant faire avancer le savoir scientifique.

Déni

Le massacre, pour l’essentiel, advient lors d’un pic intense de tueries, sur un laps de temps relativement court. A l’inverse, le déni couvre un temps beaucoup plus long et prend place avant, pendant et après les actions criminelles. Il peut même s’étaler sur un siècle ou plus.

Avant que le génocide ne débute, les conspirateurs nient toute intention malveillante ou toute existence de plans secrets. Lorsque des rumeurs ou des rapports de services secrets circulent pour la première fois, concernant ce genre d’intentions possibles, l’opinion est ordinairement assurée que ces craintes sont l’œuvre d’alarmistes.

Durant le génocide, l’Etat recourt à un écran de secret et de censure. Ceux qui osent défier ses décrets sont mis à mort. L’appareil de propagande lance un barrage de désinformation et de dénis publics. Pendant ce temps, le régime reproche aux victimes leur déloyauté, les accusant même de commettre prétendument un génocide. Il empêche les étrangers d’avoir accès aux lieux de massacre. Les observateurs étrangers, les journalistes, les diplomates ou les travailleurs humanitaires sont confinés dans la capitale ou bannis du pays tout entier.

Mourir possède une composante à la fois physique et spirituelle. Un régime génocidaire refuse donc d’autoriser tout droit à des funérailles religieuses aux membres du groupe victime.

Les architectes d’un génocide tentent habituellement de détruire les preuves documentaires de leurs crimes. Ils ordonnent aux escadrons de mort de dissimuler les corps ou de les déplacer vers des endroits plus reculés. Lorsque leur nombre est trop grand pour un transport en masse, le régime ordonne le démembrement ou la destruction des corps. Cette violation a lieu après les massacres. Les fragments de corps sont jetés comme nourriture pour chiens, abandonnés à la dévoration par des bêtes sauvages, brûlés ou détruits par des moyens chimiques. Si le temps manque pour ces actes permanents d’effacement, des tentatives peuvent être faites de camoufler ou de passer au bulldozer des tumulus au-dessus des fosses communes. Des actions violentes sont menées pour réduire au silence des témoins potentiels, immobiliser des sauveteurs potentiels et détruire toute preuve documentaire.

Lorsqu’il lui reste peu de jours pour se maintenir au pouvoir, le régime génocidaire s’empresse souvent de détruire autant de preuves que possible. Les documents sont déchirés ou brûlés. Les lieux de culte religieux et les cimetières sont démantelés. Des bibliothèques historiques et des sites vieux de plusieurs siècles sont détruits. Les registres des morts sont jetés. La documentation, les dossiers démographiques et les tables statistiques concernant l’implantation et la dimension du groupe sont modifiés pour tenter de diminuer l’étendue des crimes du régime.

Le régime qui succède à un Etat génocidaire peut poursuivre le déni. Beaucoup de gens ordinaires, au sein de la société, souhaitent conserver des profits mal acquis, échapper à un possible emprisonnement à venir, éviter des réparations coûteuses ou une culpabilité psychologique. Afin d’encourager le déni, ils s’engagent dans un révisionnisme historique. D’anciens génocidaires rédigent des mémoires niant les actes commis et justifiant leurs agissements comme ayant été nécessaires, compte tenu des conditions extraordinairement difficiles de cette époque. Ces personnes emploient des euphémismes pour décrire leurs actions violentes : « déportations forcées » devient simplement « déplacement », le « crime de meurtre » devient les « victimes moururent du fait de causes nombreuses ». Des officiels de haut rang nient que l’étiquette de « génocide » se rapporte à ce contexte particulier. A l’inverse, d’autres facteurs, tels que la famine et la maladie, sont mentionnés. Les victimes elles-mêmes sont critiquées, principalement pour avoir provoqué ces événements terribles ou déclenché ce qui leur arriva. Elément clé du déni, le débat sur le nombre réel des victimes.

En dépit des efforts du révisionnisme historique, un régime négationniste peut avoir à réaliser finalement que ses efforts pour réécrire l’histoire ne sont pas acceptés par les chercheurs à travers le monde. De fait, il existe un risque de poursuites criminelles. En conséquence, l’Etat recourt à des réponses évasives, bloquant les recherches internationales sur les lieux de massacres. Le régime nie la légitimité de la juridiction d’une Cour ou d’un tribunal international, dans l’espoir de « se tirer d’affaire ».

Fréquemment, toutes les références positives au groupe victime sont retirées des manuels scolaires d’histoire. Les villages, les villes et les régions sont rebaptisés et une interdiction légale frappe l’usage journalistique ou universitaire du terme « génocide ». Tout refus d’obéir à cette législation orwellienne peut signifier de sévères peines de prison pour ceux jugés « coupables » d’avoir tenté de déranger l’orthodoxie officielle de l’Etat.

Un Etat peut faire plus que le simple déni. Il peut activement encourager et financer d’autres Etats dans leurs agissements et écrits négationnistes. Un tel Etat peut ainsi envoyer des financements significatifs aux auteurs prêts à s’engager sur une voie aussi lucrative. Des carrières et des instituts peuvent être promus pour ces universitaires, lesquels font écho à la stratégie négationniste du gouvernement. Dans certains cas, une recherche préliminaire, des travaux de nègres et des modèles en série peuvent être proposés aux auteurs étrangers. Des consultants auprès des médias peuvent être engagés et des annonces publicitaires d’ordre politique achetées pour des journaux ou des sites internet. Des fondations ou instituts outre-mer peuvent être créés, ayant pour but officiel l’enseignement, mais dont l’objectif essentiel est, dans les faits, de nier le génocide.

Dans un monde d’alliances entre puissances politiques et militaires, des formes dures de realpolitik peuvent se manifester. A l’extérieur, d’autres gouvernements étrangers, qui ont en commun un système d’alliance conjoint, sont avertis de graves conséquences pour leur sécurité nationale, s’ils osent reconnaître le génocide. Tel auteur éminent, qui défie les menaces et continue d’écrire au sujet du génocide, est assassiné ; transmettant ainsi un avertissement rapide et sinistre aux autres.

La combinaison d’une guerre intra-étatique et inter-étatique peut s’avérer trop lourde à gérer aux yeux d’un régime autocratique. Il n’est donc pas inhabituel pour les régimes génocidaires (par exemple, la Turquie ottomane de Talaat Pacha, l’Allemagne nazie d’Hitler, le Kampuchéa de Pol Pot et le Rwanda de Bagosora) d’être vaincus par des armées étrangères rivales – mais trop tardivement pour la plupart des victimes. Si le régime cruel est renversé et qu’il existe un risque de poursuites, les dirigeants génocidaires, jadis emplis de bravade, empruntent alors une fausse identité et se cachent dans le pays ou fuient en exil et requièrent la protection de quelque gouvernement étranger ami. L’objectif est d’éviter la justice. Dans certains cas, les génocidaires optent pour le suicide.

S’ils sont arrêtés et traduits en justice, ils mettent en cause l’autorité du tribunal et prétendent qu’ils ignoraient ce qui se passait en réalité. Autre tactique, le fait de nier toute responsabilité personnelle pour les actes véritablement commis. Soutenant qu’ils ne faisaient qu’obéir aux ordres émanant d’officiels de haut rang.

Conclusion

Si quelqu’un tente de suggérer que le génocide est un accident, incitez-le à considérer combien d’étapes et de phases il comporte. Mettre en œuvre un génocide requiert de grands efforts. Ce n’est pas simplement un accident de l’histoire ou un manque de chance. Le génocide résulte de la volonté nuisible d’un groupe puissant, lequel a les moyens d’un massacre, avec l’aval de l’Etat.

Néanmoins, un cadre analytique peut nous aider à reconnaître les étapes et les phases du génocide, à « penser l’impensable ». Comprendre le génocide est la première étape pour finalement l’empêcher. Tâche essentielle, si nous voulons vivre dans la paix et la justice.

[Alan Whitehorn est professeur de sciences politiques au Royal Military College of Canada (Point Frederick, Kingston, Ontario). Page personnelle : http://www.rmc.ca/aca/ws-eg/per/whitehorn-aj-eng.asp.]

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Source : http://peacemagazine.org/archive/v26n3p16.htm
Traduction : © Georges Festa – 10.2010


Richard Nonas

Richard Nonas, Sans titre, 2010
Pierre – Dimensions variables
Galerie Anne de Villepoix, Paris
FIAC, Jardin des Tuileries, oct. 2010



Nés du feu et du tumulte. Déposés parmi la foule éphémère. Lourde, empêtrée. Déplacements d’atomes vibrionnants. Simple question de mesure. File de fauves immobiles, attendant. Un instant regroupés. Agrégeant leurs forces silencieuses. Météorites d’avant l’homme. Sur lesquels les millénaires, les écrasements. Miroitements d’automnes. Compressions sans nom. Surfaces en résumé. Jalons de hasard. Destinés à conjurer un temps. Le chaos, la dissolution. Les lettres de la phrase. Un sens informulé tente ici de se faire une place. D’articuler des passages. Eluder un temps la dévoration. L’engloutissement. Donner à voir l’obscénité terrestre. Linceul ordinaire des jours et des âmes. Dans cette exhibition minérale. Où s’épousent les contraires apparents. Galets en flottaison. Parmi d’autres galets. En mouvement. Enième jeu de go. Où il s’agit de traquer, mesurer. Combien de temps, de lieux. Autour de la digue. Vagues, halos de corps. Qui l’emportera ? Récit de la genèse. Tu as été pierre. Délivrance de ce qui n’a pas encore de forme. Ou plus. Alors peser, de tout son poids. Une dernière fois, éprouver l’instant, la seconde. Comme une rencontre inespérée. Dans laquelle l’immanent se fait matière. Le regard totalité. L’horizon basculement. Marches de bataille, tranchée. Car une guerre invisible, inexorable. Se livrant au cœur de la matière. Dans ce tournoiement d’aspérités, de silhouettes. Continents en miniature. Ou cailloux dérisoires. Affaire d’échelle, de résolution. Les jours jonchés d’obstacles. Où l’on ne peut plus avancer. Les repères barrés. Traverses. Déplacer les montagnes. Comme l’on se heurte au mur. Et si tout se jouait entre ? Parmi les ombres dissimulées. Trouver son fil d’Ariane. Dans ce resserrement, cet étouffement. Les façades aveugles, là où le souvenir s’efface. Le chemin rompu. Qui menait à la source. Tu suis la rive. Désormais asséchée. Ligne de fracture. Les frontières invisibles. Vanités qui te livrent une clef. Un temps reformer la totalité. Yin et yang. Aimantations formelles. Conjuguant creux et failles. Masses et arêtes. Faire barrage. Le signe plénitude. Epuisant toutes les langues. Etreindre cette déclinaison d’aubes et de brûlures. Ce qui a surgi. Domestication vaine. La main de l’homme. Il ne s’agit plus de découper, d’abraser. Simplement redonner place. Terre mère. Redistribuer les cartes. A ce jeu des siècles. Eprouver ce qui ne cesse. Plongé dans la gangue. L’éboulis. Dans ce mur défait réconcilier. Agrégats d’étoile. Nos Atlantides.

© georges festa – 10.2010


jeudi 28 octobre 2010

Vassili Grossman - Derniers récits / Vasily Grossman's last stories

© Robert Laffont, 2006

Après Vie et destin : derniers récits de Vassili Grossman

par Robert Chandler

www.opendemocracy.net


Parmi les derniers récits de Grossman, plusieurs peuvent être lus comme une réponse à l’œuvre d’Andreï Platonov, le seul écrivain parmi ses contemporains que Grossman admirait sans réserve. Platonov était plus âgé de six ans que Grossman, mais Grossman était une personnalité plus en vue et, une fois du moins, il parvint à être d’un réel secours pour Platonov ; en 1942, il demanda à David Ortenberg, le rédacteur en chef du quotidien Krasnaïa zvezda [L’Etoile Rouge], de prendre Platonov sous sa protection, lui disant que « cet écrivain de valeur » était « sans défense » et « sans aucune position établie ». Ortenberg s’empressa de prendre Platonov comme correspondant de guerre. Plus tard, Grossman proposa à Platonov de collaborer au Livre Noir (1) ; en 1945, Platonov se vit confier, à un moment donné, la responsabilité de tout le matériau concernant le ghetto de Minsk. (2) Lorsque Platonov était malade à la fin de sa vie, Grossman vint le voir quasiment chaque jour et prononça l’un des discours les plus importants à ses funérailles. Platonov et Grossman étaient à bien des égards très différents. La prose de Platonov confine souvent à la poésie, alors que celle de Grossman est peut-être aussi proche du journalisme que la grande prose peut l’être, tout en demeurant une grande prose. Quoi qu’il en soit, les deux écrivains se découvrirent d’évidence beaucoup de choses en commun. Ortenberg écrit dans ses Mémoires de guerre : « Grossman, comme son ami Andreï Platonov, n’était guère loquace. Tous deux venaient parfois à L’Etoile Rouge, prenant place sur un canapé […] et restaient là toute une heure, sans dire un mot. Sans se parler, ils semblaient rouler une conversation connue d’eux seuls. » Semyon Lipkin, ami de Grossman, décrit Platonov comme « plus indépendant dans ses jugements » et Grossman comme un écrivain « plus traditionnel ». Il relate ensuite comment il avait pour habitude de s’asseoir avec Platonov et Grossman dans la rue, face à l’appartement de Platonov. Les trois hommes se relayaient, échafaudant des histoires sur les passants. Celles de Grossman étaient détaillées et réalistes ; celles de Platonov étaient « décousues », davantage centrées sur la vie intérieure de la personne, « à la fois inhabituelle et simple, comme la vie d’une plante ».

Plus intéressant encore, cependant, la portée avec laquelle Grossman, durant la période allant de la mort de Platonov en 1951 à la sienne en 1964, semble avoir absorbé une part du style et de la vision idiosyncrasiques de Platonov – comme s’il tentait quasiment de maintenir en vie l’esprit de Platonov. La Bâtarde évoque une chienne du nom de Petrouchka – première créature vivante à avoir survécu à un voyage dans l’espace. Par son aptitude au dévouement, sa vie antérieure de chien errant, sans abri, et sa compréhension rapide de la technologie, Petrouchka a beaucoup à voir avec les héros paysans de Platonov. Dans un autre récit, La Route, Grossman semble plus platonovien que Platonov lui-même. Platonov nous montre souvent des gens sans éducation aux prises avec de difficiles problèmes philosophiques ; Grossman nous donne à voir une mule qui non seulement résout le dilemme d’Hamlet – être ou ne pas être -, mais parvient même au concept d’infini.

Comme Platonov, Grossman se meut librement entre des idées abstraites et une matérialité vigoureuse. Le tableau, à la fin de A Kislovodsk, d’un mari baisant les sous-vêtements et les pantoufles de sa femme est une réminiscence d’un passage de Moscou heureuse : « Elle lui donna ses chaussures à porter. Sans qu’elle le remarquât, il les renifla, les effleurant même de sa langue ; désormais, ni la personne de Moscow Chestnova, ni quoi que ce soit d’elle, fût-il sale, n’eûssent pu donner la nausée à Sartorius et il eût considéré les déchets de son corps avec le plus grand intérêt, puisqu’ils avaient appartenu, il y a peu, à cette créature splendide. » Plus platonovien encore, le moment, dans Tiergarten, où un gardien de zoo misanthrope embrasse sur les lèvres son gorille adoré.

Grossman et Platonov ont une admiration commune pour le peuple ouvrier, simple, non intellectuel. Lipkin a proposé que, dans le cas de Grossman, cela puisse provenir des croyances populistes qu’il avait assimilées de ses parents, alors que dans le cas de Platonov, cela faisait simplement partie d’une vénération panthéiste de la vie dans toutes ses manifestations. Vers la fin de la carrière de Grossman, cette distinction cessa néanmoins d’opérer ; ses derniers récits sont empreints d’un culte panthéiste très proche de celui de Platonov.

Il existe une autre similitude, assez étonnante, entre Platonov et Grossman : les deux écrivains furent plus largement lus qu’on ne pourrait le penser. La dernière œuvre, importante entre toutes, de Platonov – les versions émouvantes, spirituelles, de contes populaires russes qu’il composa après la guerre – fut intégrée, sans mention de l’auteur, à des millions (littéralement !) d’exemplaires de manuels scolaires. De même, certaines phrases célèbres, reprises d’un des articles de guerre de Grossman, sont gravées dans le granite, en caractères énormes, sur l’immense mausolée militaire de Stalingrad ; l’une d’elles est même ciselée en or. Or, nulle part dans ce complexe commémoratif, il n’est fait mention de Grossman en tant qu’auteur. Les autorités soviétiques tuèrent ou supprimèrent nombre de leurs meilleurs écrivains, tout en portant aux nues leurs paroles.

L’Avalanche, un récit que Grossman écrivit un an avant sa mort, peut être lu comme une expression de son angoisse quant à ce qui pourrait arriver à son propre héritage. Une vieille femme vient de mourir. Ses enfants et petits-enfants ont des difficultés à se partager ses biens ; les uns sont grossiers et avides, les autres hypocrites. L’histoire s’achève sur une note de grâce inattendue ; Irina, la benjamine des petits-enfants, descend la rue aux premières heures d’une matinée ensoleillée. Quelqu’un, de l’autre côté de la rue, sifflote l’air du Toréador de Carmen ; un homme qui marche à côté d’Irina se joint à lui, fredonnant maladroitement le même air. Les deux hommes se toisent. Irina pense alors : « Qu’il est facile de partager l’héritage de Bizet ! » A l’instar d’Irina, Grossman lui-même peut être vu comme ressentant à la fois envie et admiration pour Bizet. Un compositeur, à certains égards du moins, a plus de chance qu’un romancier. Après tout, un long roman, complexe et subversif, ne saurait se transmettre de personne à personne, à travers une rue.

Trois autres récits des dernières années de Grossman – La Route, La Bâtarde et A Kislovodsk – contiennent tous des répétitions significatives de l’expression « vie et destin ». Les mots sont comme des marqueurs – ou des cloches, rappelant au lecteur à quel point la perte de son roman domine les pensées de Grossman.

La Route (1961-62) peut être lue comme un concentré de Vie et Destin, sa recréation en miniature. Pouvant même représenter une tentative de la part de Grossman de compenser « la mise aux arrêts » de son roman, de retirer le meilleur du désespoir que cela occasionna en lui. Même dans Vie et Destin, il n’évoque pas aussi puissamment l’aspect implacable de cette longue campagne hivernale qui culmina lors de la Bataille de Stalingrad. La peinture des horreurs de la guerre et du miracle de l’amour semble des plus universelle, du fait du point de vue inattendu avec lequel l’histoire est racontée – celui d’une mule originaire d’un régiment d’artillerie italien.

A Kislovodsk – le dernier récit qu’écrivit Grossman – a aussi pour cadre la première année de la guerre. Nikolaï Viktorovitch, un médecin soviétique haut placé, doté d’un amour presque excessif du confort et de la beauté, n’est ni un mauvais homme, ni entièrement égoïste – mais il est toujours trop disposé à faire des compromis. Le récit s’achève sur une note rédemptrice. Requis par les nazis de faciliter le meurtre des soldats soviétiques blessés qui sont ses patients, Nikolaï se suicide. Sa femme se joint à lui. Durant leurs dernières heures, le mari et sa femme, d’habitude d’une élégance impeccable, s’autorisent à se conduire « vulgairement », danser sur une musique « vulgaire », dire adieu à leurs porcelaines adorées qu’ils embrassent et à se dire adieu en s’étreignant comme de jeunes amants.

En réaction aux exigences des nazis, Nikolaï Viktorovitch affiche une force morale dont il n’a jamais fait montre auparavant. Au regard de la plupart des gens, Grossman lui-même démontra une grande force morale durant son existence – mais ses critères étaient stricts et sans nul doute se reprocha-t-il les divers compromis qu’il fit durant toutes ces années. Jusqu’à la « mise aux arrêts » de Vie et Destin, Grossman tenta de travailler dans le cadre du système ; ce n’est que lors de ses trois dernières années qu’il cessa de faire des compromis. Cette intransigeance nouvelle lui coûta beaucoup. En décembre 1962, par exemple, il choisit de ne pas publier La Paix soit avec vous (le récit de son séjour de deux mois en Arménie, fin 1961) (3) dans la revue Novy Mir, plutôt que d’accepter l’omission d’un court paragraphe concernant la Shoah et l’antisémitisme russe. Estimant qu’une nouvelle publication aiderait grandement Grossman, à la fois financièrement et au regard de son image publique, Lipkin lui conseilla de renoncer, mais sans résultat. Grossman estima apparemment qu’il valait mieux devenir un non-être que se trahir et trahir la mémoire de son peuple et de sa mère. La vigueur de la détermination de Grossman à se comporter de manière honorable, et la conscience qu’il avait de la difficulté à ne pas céder aux pressions, sont bien illustrées dans un passage des mémoires d’Anna Berzer, rédactrice à Novy Mir, responsable de la publication de plusieurs de ses récits au début des années 1960. Berzer fut l’une des visiteuses les plus assidues de Grossman, durant ses derniers mois à l’hôpital, et l’une des quatre personnes à qui il montra Tout passe (4). Elle relate comment, un jour, Grossman se réveilla en sa présence. Encore à demi plongé dans ses rêves, il lui déclara : « Ils m’ont emmené pour m’interroger durant la nuit. Je n’ai trahi personne, au moins ? »

[La traduction anglaise de La Route, un recueil de récits et d’articles de Vassili Grossman, par Robert et Elizabeth Chandler, est parue fin octobre 2010 aux éditions MacLehose (GB) et NYRB Classics (USA). Une traduction anglaise nouvelle de La Fouille d’Andreï Platonov, par Robert et Elizabeth Chandler, paraîtra en novembre prochain aux éditions Vintage Classics (GB).]


Notes

1. Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman. Le Livre noir. Textes et témoignages traduits du russe par Yves Gauthier, Luba Jurgenson, Michèle Kahn, Paul Lequesne et Carole Moroz sous la direction de Michel Parfenov. Actes Sud, mai 2010, 1136 p. (NdT)
2. Platonov n’est pas ordinairement recensé parmi les 29 contributeurs du Livre noir. Or, Nina Malygina a découvert un document issu des archives du Comité Juif Antifasciste, qui confirme la transmission à Platonov de toute une série de matériaux liés au ghetto de Minsk. Malygina transcrit ce document [GARF, fonds 8114, opis 1, delo 945, p. 164] dans son article « Yevreiskaya tema v tvorchestve Andreya Platonova », paru in Semanticheskaya poetika russkoi literatury. K yubileyu professora Nauma Lazarevicha Leidermana (Iekaterinbourg, 2008), p. 128-39. Une traduction yiddish du récit de Platonov, Le Septième homme [GARF, fonds 8114 (Comité Juif Antifasciste), opis 1, delo 271, p. 383-98], fut proposée à la revue Eynikayt, sans jamais être publiée. L’original russe de ce récit puissant sur un partisan juif de la banlieue de Minsk ne fut publié pour la première fois qu’en 1970. Le thème du récit, et le fait qu’il ait été soumis à Eynikayt, confirme encore que Platonov – du moins, à un certain point – travaillait sur la partie du Livre noir liée à Minsk. Voir aussi Shimon Redlich, War, Holocaust and Stalinism (Harwood Academic Publishers, 1995), p. 353-54.
3. Vassili Semenovitch Grossman. La paix soit avec vous / Notes de voyage en Arménie. Traduit du russe par Nilima Changkakoti. Avec une préface de Shimon Markish. L’Age d’Homme, 2007. 175 p. (NdT)
4. Traduction française par Jacqueline Lafond. L’Age d’Homme, 2001. 234 p. (NdT)

Robert Chandler est poète et traducteur. Parmi ses ouvrages récents, une traduction anglaise de Lady Macbeth du district de Mtensk, de Nikolaï Leskov (rééd. Hesperus Press Ltd, 2003), et du chef-d’œuvre d’Andreï Platonov, La Fouille (Harvill Press, 1996).

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Source : http://www.opendemocracy.net/od-russia/robert-chandler/after-life-and-fate-vasily-grossman%E2%80%99s-last-stories
Article publié le 13.10.2010
Traduction : © Georges Festa – 10.2010


mardi 26 octobre 2010

Alain Nahum

© Alain Nahum, 2005
Galerie BaltHazaR, Dona Levy

Alain Nahum - Papiers de nuit

Le Grand Pari(s) de l’art contemporain
Abbaye de Maubuisson, Val d’Oise, 12.09 – 10.10.2010

par Georges Festa


En la noche dichosa,
En secreto, que nadie me veia
Ni yo miraba cosa,
Sin otra luz y guia
Sino la que en el corazón ardia.

San Juan de la Cruz, Noche Oscura
Jean de la Croix, Nuit Obscure


De l’ordure à l’extase, de l’informulé au sacré, de l’anonyme à l’accompli : telles sont quelques-unes des variations formelles auxquelles nous convie le regard du photographe, égarés, puis éblouis. Dans cet alphabet de signes oniriques, arrachés à leur gangue d’asphalte, un monde éphémère échappe, entame une danse, s’élève jusqu’à nous.

- De tes draps froissés, une ramure inespérée. Oiseau phœnix ou mante religieuse. Une dernière fois, s’ébattre parmi l'infini étoilé. Tu te laisses porter, ensommeillé. Ultime rapt. Oublier ce qui toujours fit défaut. L’aigle blanc. De pauvreté et de merci. Vers ce qui n’a pas de nom.

- L’idéogramme enturbanné. Oiseau acéphale. Ou note d'écume. Rescapé de quel désastre. Enième caprice grotesque. Esquisse de carnaval. A la robe de plumes et de pantomime. Nul ne devine les fils. Qui animent la marionnette improvisée. De son pas incertain traversant les abîmes. Tu seras sauvé.

- Ne reste plus qu’un suaire. Froissé, écrasé. Torsions dernières. Reptile laineux, momie démesurée. Empreintes de ce qui n’avait pas de terme. Les amplitudes. Nageoires, encolures. S’ébattre parmi la terre. Mécanismes, pesanteurs. Menace surgie des grandes profondeurs.

- Autre pied de nez. Une constellation animale esquisse un pas de deux. Aux lambeaux savamment accordés. Nul ne doit voir le masque. A la double postulation. Se riant de l’égaré. Tu peux choisir encore. Le gardien n’aura de cesse. Seuil cannibale. Les monstruosités bouffonnes.

- De son mont drapé. Vierge détachée de la roche. Brandissant le sceptre. En apesanteur. Tournoyant au dessus. Prête à fondre. Ange de rémission. Ou de défaite. A jamais insaisissable. Entrailles de papier. Une forme se détache. Genèse lente, imparfaite. L’accouchement des mots.

- La diseuse de bonne aventure. Ou l’art de faire illusion. Versions du mirage. D’une main l’oiseau, le bouquet. Corne d’abondance, sandale. D’où s’échappent l’or, le satin. Nul ne saura. Dans ce patchwork de salissures et de grâce. Le mirage et sa clé. Dernière fête de Flore. Proclamant l’inutile.

- Le sacrificateur. Prêt à donner le coup de grâce. Vasque victimaire. Ou nacelle du naufragé. Eclairant la rive. Eclat de coquillage. Ou vestige de porcelaine. L’annonciation immémoriale. Un condamné aura laissé ce graffiti. Messagère de paix. Ou l’éternelle camarde. Au vautour salamandre.

- Le danseur. Au casque de rapace. Cauchemar d’Arcimboldo. Ou délire d’anatomiste ? Ici des muscles, là des crânes. En décomposition. Marqueterie aux ligaments. Fœtus cartographié. Ou cellule hypertrophiée. Dans ce mélange savant articuler la lettre. Les archipels à venir.

- Abattre les cartes. Ou la rencontre mille fois célébrée. Noces de l’oubli et du don. Rejoindre ceux qui ne sont plus. Les fragments de photographies. Tenter de recomposer le puzzle. Tu crois reconnaître. Passagère, épousée. Semeuse, musicienne. Collage, flashback. Donner ta nuit.


© georges festa – 10.2010

site de la Galerie BaltHazaR Dona Levy : http://donalevy.canalblog.com


Génocide et imagination historique / Genocide and the Historical Imagination

© Basic Books, 2002 – HarperCollins, 2003

Génocide et imagination historique

par Hovig Tchalian

www.criticsforum.org



April is the cruelest month, breeding
Lilacs out of the dead land, mixing
Memory and desire, stirring
Dull roots with spring rain.

Avril, ce mois cruel entre tous, qui fait surgir
D’une terre meurtrie les lilas, qui mêle
Mémoire et désir, qui agite
De sombres racines d’une pluie printanière. (1)

Difficile en ce mois d’avril d’échapper à la tentation, au caractère, semble-t-il, inévitable, d’écrire sur un sujet traitant du génocide. Or, la nécessité de cet exercice, en ce « mois cruel entre tous », fait peut-être des célèbres vers d’ouverture du poème épique de T. S. Eliot, The Wasteland [La Terre vaine], devenus maintenant un cliché, une épigraphe commode pour cet article.

Opportunité qui motive ces lignes, un autre retour en arrière – cette fois, sur la publication récente d’une nouvelle édition (2007) d’un ouvrage de Samantha Power et d’un autre de Peter Balakian, paru un an après la première publication du livre de Power.

L’année 2002 a vu la publication originale du constat émouvant, sans concessions, qui a valu le Prix Pulitzer à Samantha Power, de l’échec de l’Amérique à empêcher la perpétration du génocide au vingtième siècle, A Problem from Hell : America and the Age of Genocide (New York : Harper Collins, 2002), dont le premier chapitre concerne le génocide arménien. L’année suivante, Peter Balakian publia son essai remarqué et primé, The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America’s Response [Le Tigre en flammes : le génocide arménien et la réponse de l’Amérique] (New York : HarperCollins, 2003).

Balakian se réfère à Power, relevant dans sa préface qu’elle affirme, avec d’autres historiens, que le génocide arménien constitue « le modèle de la plupart des génocides qui suivirent au vingtième siècle » (Burning Tigris, p. xiv). Balakian suit ici la voie royale de nombreux porte-paroles du génocide avant lui, affirmant que le fait de reconnaître des génocides passés en empêche de futurs. En fait, sa position ne diffère pas qualitativement de ce que relève aussi Power – elle-même faisant écho à d’innombrables autres avant elle -, à savoir qu’Hitler justifia la Shoah en se fondant en partie sur la faible réaction dans l’histoire au génocide arménien (A Problem from Hell, p. 23).

Or, le propos explicite de Balakian dans The Burning Tigris est aussi plus vaste que ne le laisserait penser ce seul énoncé – à savoir réinstituer le génocide arménien en tant que catastrophe humanitaire centrale, peut-être même au centre de l’histoire américaine. Comme l’écrit Balakian (Burning Tigris, p. xiii) :

« La réponse des Etats-Unis à la crise arménienne, qui débuta dans les années 1890 et perdura jusque dans les années 1920, fut le premier mouvement humanitaire international dans l’histoire américaine et contribua à définir l’identité globale émergente de la nation. Il semble qu’aucune autre question humanitaire internationale n’ait jamais préoccupé les Etats-Unis sur une durée aussi longue… L’ampleur et l’intensité de l’engagement américain dans l’effort visant à sauver les Arméniens de l’empire ottoman est un chapitre important dans l’histoire américaine, et un chapitre qui a été oublié. C’est aussi un chapitre dont les Américains d’aujourd’hui peuvent apprendre beaucoup. »

Balakian propose un panorama historique pouvant aider l’Amérique à s’expliquer, en renvoyant à un crime qui coïncide avec un moment séminal dans la conscience nationale et l’identité américaine, analogue au déplacement forcé et au meurtre à grande échelle des Américains autochtones, lors de l’expansion des Etats-Unis à travers le continent américain aux 18ème et 19ème siècles. Dans ce cas, cependant, le crime n’est pas celui du perpétrateur, mais du témoin et du défenseur historique devenus spectateur et complice.

De fait, la thèse de Balakian inclut une seconde tragédie historique, dont l’une a partie liée au déni du génocide qui, comme Balakian le souligne plus loin (citant Deborah Lipstadt, de l’Université Emory) (2), n’est autre que la « phase finale du génocide, puisqu’il vise à remodeler l’histoire humaine, afin de diaboliser les victimes et réhabiliter les perpétrateurs » (p. xix). Le crime est ici encore plus subtil – la nation américaine trahit les victimes arméniennes en se trahissant tout d’abord elle-même, en oubliant ou en ignorant le plaidoyer de nombreux Américains éminents concernant son propre passé, lesquels en appellent à une reconnaissance et à une réponse. Parmi eux, figurent des gens tels que l’industriel John D. Rockefeller, la critique sociale féministe Charlotte Perkins Gilman, l’écrivain Stephen Crane, l’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie Henry Morgenthau, l’ancien président Theodore Roosevelt et le poète Ezra Pound, qui joua aussi, paradoxalement, un rôle clé dans la publication de Wasteland d’Eliot, publié en 1922, alors que les débats sur la réaction appropriée à la « Question arménienne » faisaient encore rage.

La thèse de Balakian l’inscrit dans le rôle quintessentiel du fils d’immigré, s’exprimant à la fois en vertu de son passé arménien et de son présent américain. Son approche remplit un objectif complexe – apporter l’espoir et la promesse de rétablir un fragment perdu du passé de l’Amérique via l’acte modificateur, rédempteur, consistant à restituer aux Arméniens une mesure de justice sociale et historique, déjà inscrite dans l’histoire politique américaine. Par essence, la voie rebattue de la thèse de Balakian sur la prévention du génocide emprunte un chemin de traverse à l’intérieur de la psyché américaine ; en reconstituant l’arc de l’histoire des victimes (et de sa nation) – revisitant sans cesse le passé -, Balakian finit par le resituer en termes de discours de témoin oculaire personnel et national. Et de ce point de vue, du moins, le personnel précède l’historique ; la révélation de soi précède celle des victimes.

L’on pourrait dire, à cet égard, que si l’argument explicite du texte de Balakian est de tendre un miroir à la conscience de l’Amérique, l’implicite s’attèle à la tâche ardue de reconstruction historique – celle du côté tardif ou de la difficulté, dans un présent éloigné, de réhabiliter un événement oublié. La tragédie américaine réactive simplement une trahison plus essentielle de l’histoire - la sienne.

Or, ce qui rend l’argumentation de Balakian particulièrement efficace, c’est son talent pour personnaliser l’aspect historique, rendre son éloignement temporel aussi important pour le témoin oculaire (quasiment) qu’il ne le fait pour la victime. Dans cette récapitulation, ce qui apparaît comme une autre tentative tragique, désespérée, de guérison renforce simplement l’engagement personnel – vers une reconnaissance, une réponse claire et sans ambiguïté – requis pour la réaliser ; la thèse historique se cristallise dans la simple nécessité d’agir.

L’échec tragique de l’Amérique pour se révéler à elle-même et à son propre passé réunit l’ouvrage de Balakian et celui de Power. Une question simple, complexe, hante les deux textes : « Quel est le rôle de la nation la plus puissante au monde, lorsque le crime ultime est perpétré au vu et au su de tous ?… Pourquoi la politique des Etats-Unis reste-t-elle évasive, apathique, rebelle à l’action… et souvent empreinte de déni ? » (p. xiii-xiv).

Les deux textes soutiennent que, considérée d’un point de vue tant personnel qu’historique, la résistance se fait déni, l’autosatisfaction confine à la complicité. Ce faisant, ils suivent des parcours singuliers, mais parallèles, qui leur renvoient des reflets mutuels. Balakian parle en tant que fils d’immigrés arméniens, né en Amérique, portant cette expérience en lui dans le paysage historique américain. Power, à l’inverse, conduit ses lecteurs (non Arméniens) dans un voyage vers la psyché arménienne (et aussi juive et cambodgienne…). Tous deux rendent la posture de neutralité impossible à tenir, en contraignant leurs lecteurs à réexaminer le rôle des témoins oculaires historiques, écartelés entre les deux pôles de victime et de perpétrateur.

Il est donc très surprenant de voir Balakian souligner l’importance des « récits de survivants » qui, relève-t-il à juste titre, « sont une part profonde de l’histoire et nous font pénétrer dans des domaines que, sinon, nous ne connaîtrions pas » (p. xviii). A l’inverse, sans tirer parti de cette perspective, Power débute son argumentation sept ans plus tôt. Son premier chapitre, « Le meurtre d’une race », s’ouvre, de façon intéressante, dans le Berlin de 1921, lorsque Soghomon Tehlirian assassine Mehmet Talaat, ancien ministre de l’Intérieur de la Turquie et l’un des cerveaux du génocide arménien.

Power ne commence donc pas par la question historique, mais, suivant les instincts de tout bon journaliste ou romancier, par l’acteur historique. En fait, elle commence par le moment exact de l’assassinat, répétant lors de son développement les mots que Tehlirian aurait prononcés , lorsqu’il appuya sur la gâchette : « Ça c’est pour venger la mort de ma famille ! » (A Problem from Hell, p. 1). En commençant par le pathos de l’acte vengeur de Tehlirian, Power fait en sorte que le lecteur prenne immédiatement une position autre que la sienne, avec ses complexités particulières et convaincantes. Tehlirian est à la fois un vengeur autoproclamé et une victime du génocide – Power nous rappelle bientôt que Tehlirian fut lui aussi raflé en direction de Deir-es-Zor et frappé à la tête, pour se réveiller en plein carnage, unique survivant de son village et de sa famille.

La dramatisation par Power de l’assassinat comploté par Tehlirian renvoie à la thèse implicite, chez Balakian, de « l’éloignement temporel » évoqué plus haut – des Arméniens faisant pression pour une reconnaissance et des Américains luttant pour une réponse. Tehlirian endosse ce crime tout en reconsidérant son acte six ans après, incarnant à la fois les rôles doubles et contradictoires de la victime et du retardataire.

Dans un sens, la scène que décrit Power dramatise le moment de rédemption proposé par Balakian. Sa version de l’acte de Tehlirian imagine à nouveau la quasi tragédie de la complicité américaine via l’autosatisfaction comme un moment de grande conviction. En la personne de Tehlirian, Power ne présente les désirs du retardataire que pour les dissoudre dans un moment d’action ; en tant que survivant – par essence, une quasi victime -, Tehlirian vit pour raconter et, plus important encore, agir sur son expérience et son savoir. La reconstitution par Balakian de la psyché américaine chez l’Américain trouve son parallèle dans la substitution qu’opère Power de l’acte de Tehlirian à celui de l’Amérique. Sans romancer l’assassinat en tant que tel, Power l’utilise comme un appel clair et incontournable à une réponse.

Burning Tigris de Balakian et A Problem from Hell de Power partagent un sens aigu de l’identité et de la responsabilité personnelles. C’est cette sensibilité qui permet aux deux auteurs d’imaginer à nouveau les rôles respectifs du témoin historique et de la victime originelle, à partir du contexte de l’engagement personnel et national, prouesse d’autant plus intimidante que seuls les meilleurs romans y parviennent.

Or, là n’est peut-être pas le plus étonnant – maintes grandes œuvres historiques partagent avec la littérature un sens profond du pouvoir de l’imagination historique. En renvoyant au plaidoyer personnel et national, à l’action et à la réponse, les deux auteurs mettent aussi en lumière les hasards de l’imagination historique, qui s’exprime à travers le combat avec les preuves et la polémique sans fin sur les points de vue.

Power nous rappelle que ce « débat » débute avec les acteurs historiques eux-mêmes. Elle relate une rencontre entre l’ambassadeur Morgenthau et Mehmet Talaat dans lequel ce dernier aurait prononcé ces mots atroces sur la responsabilité de son gouvernement (plus atroces, osons le dire, que la déclaration ultérieure d’Hitler à ce même sujet, maintenant passé) : « Nous n’avons que faire de l’avenir ! – s’exclama-t-il. Nous ne vivons que dans le présent ! », confiant plus tard à un journaliste allemand : « On nous a reproché de n’avoir fait aucune distinction entre les Arméniens innocents et ceux coupables. […] Or cela est totalement impossible, vu que ceux qui sont innocents aujourd’hui peuvent être coupables demain ! » (p. 8). Ces mots témoignent d’une version sinistre de la faute et de l’expiation collectives de la nation américaine imaginée par Balakian et Power, déjà inscrite ici en tant que « faute » collective inévitable de toute la race arménienne. Dans de telles circonstances, Burning Tigris et A Problem from Hell nous rappellent que, par un des paradoxes, peut-être, les plus cruels du mois d’avril, l’imagination historique elle-même est ce qui peut nous trahir le plus aisément.

NdT

1. Traduction Georges Festa.
2. Université Emory, Druid Hills, Géorgie, Etats-Unis.

Hovig Tchalian est docteur de littérature anglaise de l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Il a publié plusieurs revues et compte de nombreux articles à son actif.
Vous pouvez contacter chaque contributeur de Critics’ Forum à comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette collection sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à une version électronique hebdomadaire des nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé pour débattre de questions liées à l’art et à la culture arménienne en diaspora.

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1207578475.pdf
Article publié en avril 2008.
Traduction : © Georges Festa – 10.2010
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.


lundi 25 octobre 2010

Steven E. Wilson

© www.hailey-grey-books.com

The Ghosts of Anatolia : An Epic Journey to Forgiveness
(Fantômes d’Anatolie : un voyage épique vers le pardon]

par Steven E. Wilson

www.a1plus.am


J’étais à Jérusalem en 1996, lorsque pour la première fois j’ai entendu parler du génocide arménien, advenu en Anatolie et dans d’autres parties de l’empire ottoman à l’époque de la Première Guerre mondiale. J’étais venu passer quelques jours dans la Ville Sainte avec ma femme, peu après avoir quitté mon emploi médical à l’UT Southwestern Medical Center de Dallas, au Texas, pour la clinique de Cleveland à Cleveland, dans l’Ohio, et avant d'écrire mon premier roman.

En cette journée ensoleillée de printemps, nous descendons une allée aux abords du quartier arménien, frappés par le contraste entre cette partie calme, retirée, de Jérusalem, dans la zone entourant le périmètre du quartier arménien où les touristes ordinaires sont autorisés à se promener, et les autres quartiers (chrétien, juif et arabe) de cette ville ensorcelante. Nous parlons avec un policier, rencontré par hasard ; il nous apprend qu’il n’est pas possible de voir les maisons et les autres parties du quartier arménien, à moins d’être Arménien ou d’y être invité par un ami arménien.

Au bout de l’allée, nous tombons ensuite sur un angle où une affiche est punaisée sur un montant avec une photographie choquante d’un groupe d’Arméniens pendus à Alep, en Syrie, en 1915. J’observe en silence durant plusieurs minutes, incrédule, cette image obsédante. L’affiche s’intitule « N’oubliez pas le génocide arménien ! ». Je ne l’ai jamais oubliée.

Durant les dix ans qui suivirent, j’ai lu des dizaines d’ouvrages et parcouru des centaines de sites internet centrés sur les événements qui se sont produits en Anatolie (à la fois ceux qui soutiennent et ceux qui réfutent ce point de vue), dont Days of Tragedy in Armenia : Personal Experiences in Harpoot, 1915-1917 [Jours tragiques en Arménie : mon séjour à Harpoot] (1), du missionnaire américain Henry H. Riggs. De fait, le personnage du docteur David Charles, dans mon nouveau roman, The Ghosts of Anatolia, s'inspire assez largement du Révérend Riggs, ce que je n’avais pas remarqué jusqu’à ce que mon roman soit réécrit et que je relise Days of Tragedy in Armenia, l’année suivante. J’ai aussi visionné des centaines d’autres clichés des événements survenus dans l’empire ottoman, y compris ceux pris par Armin T. Wegner, un soldat et médecin allemand qui servit dans l’empire ottoman durant la Grande Guerre.

Je voulais toujours que mon premier roman soit consacré à ce que j’avais appris des événements survenus en Anatolie et à Jérusalem, mais le sujet était si complexe que j’ai fini par écrire Winter in Kandahar [Un Hiver à Kandahar] (un roman d’aventures tournant autour des vendettas centenaires entre Tadjiks et Pachtounes en Afghanistan – finaliste 2004 du Prix Benjamin Franklin dans la catégorie Nouvelles voix romanesques) et Ascent from Darkness [Retour des ténèbres] (un roman d’aventures consacré aux souffrances des Kurdes au nord de l’Irak – finaliste 2008 de l’Indie Book Awards dans la catégorie action-aventure).

Finalement, les événements dans le monde, ainsi que des changements dans ma vie personnelle, m’amènent à me poser et à écrire The Ghosts of Anatolia : An Epic Journey to Forgiveness. Selon moi, c’est de loin le meilleur roman que j’aie écrit à ce jour. Voici ce qu’en disent deux premiers lecteurs :

« The Ghosts of Anatolia nous emporte dans un voyage réaliste vers une période sombre de l’histoire génocidaire. Ma famille personnelle vécut les atrocités sur la route de Ras-ul-Aïn. Après avoir ce roman poignant, j’ai maintenant l’impression d’être avec eux. »
Armand Arabian, conseiller de justice (honoraire), Cour Suprême de Californie

« J’ai été totalement transportée à travers le temps et l’espace par The Ghosts of Anatolia. L’intrigue est captivante et les personnages attachants. L’histoire des Wilson à travers les générations et les continents respire la passion et les épreuves, la guerre et la famille, l’histoire et le mystère. Dans The Ghosts of Anatolia, nous suivons le personnage extraordinaire et complexe de Sirak Kazerian, de son enfance en Anatolie à l’aube du 20ème siècle, à travers ses études à Jérusalem, puis dans sa vie en Amérique. Sirak réalise que, bien qu’ayant fui à des milliers de kilomètres, il ne peut échapper à son passé – les « fantômes » de l’Anatolie surgissent selon des modalités auxquelles aucun lecteur ne s’attend. L’histoire de Wilson est un tissu de contradictions : d’amitiés à travers les frontières au milieu des conflits religieux, d’amour et de laisser-aller, de vengeance et de pardon, et du pouvoir illimité de la foi en la guérison. »
LaVon Keller, présidente d’Ethis Communications

Je suis finalement allé voir le quartier arménien à Jérusalem. Alors que j’avais presque achevé The Ghosts of Anatolia, j’ai été invité à donner des conférences médicales à Tel Aviv. Les officiels me demandèrent ce que j’aimerais faire de mon temps de libre en Israël. Je leur parlai de mon nouveau roman en leur disant que j’aimerais avoir la chance de visiter à nouveau Jérusalem pour vérifier l’exactitude de mes souvenirs, après plusieurs années (que j’avais utilisés pour écrire une partie de mon livre qui se situe dans la Ville Sainte). Lorsque nous sommes arrivés dans le quartier arménien, je fus immédiatement conduit à Patriarchate Road, près de la porte de Jaffa, où je fus présenté à George Hintlian, le conservateur du Musée Arménien situé dans ce quartier. M. Hintlian m’emmena gracieusement à la cathédrale Saint-Jacques assister à l’office de vêpres.

Puis il me fit faire une promenade fascinante à travers la zone résidentielle du quartier arménien. Je découvris là les réfectoires où des centaines de réfugiés furent nourris et j’eus la chance de visiter plusieurs appartements et de discuter avec des survivants âgés des convois de mort, chassés d’Anatolie en 1915 et 1916, dont une habitante nommée « Mary », qui n’a jamais su son véritable nom, étant trop jeune lorsqu’elle fut séparée de sa famille, du fait des atrocités survenues en Anatolie. La zone résidentielle dans ce quartier était très proche de ce que j’avais imaginé et j’ai modifié peu de choses lorsque j’ai achevé mon roman, suite à ma visite. Les appartements étaient plus petits que je n’avais imaginé et j’ignorais les marches à travers cette zone qui empêchaient une charrette de conduire mon héros, Sirak Kazerian, et sa sœur, avec leur peu d’affaires, vers leur nouvel appartement. Mais les jardins et les gens aimables que j’ai découverts et rencontrés là étaient très proches de ce que j’avais imaginé.

Ma visite de ces lieux fut l’un des nombreux éclairages personnels qui m’ont permis d’écrire The Ghosts of Anatolia. Quant à mes romans, mon style vise à relater précisément des événements réels, les histoires de mon personnage interférant dans le récit. Un critique a qualifié mon style de « factuel ». J’espère que vous aimerez mon roman. J’aimerais avoir votre sentiment après avoir fini de le lire.

Steven E. Wilson
contact : jjjackson2569 [at] roadrunner.com

NdT
1. Londres : Institut Komitas, 1997, 220 p. [en anglais]

Steven E. Wilson : The Ghosts of Anatolia : An Epic Journey to Forgiveness. Hailey-Grey Books, 2010. 454 p. – ISBN-13 : 978-0972948036

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Source : http://www.a1plus.am/en/culture/2010/07/25/goa
Traduction : © Georges Festa – 10.2010


Génocide arménien : angoisse cachée et conspiration du silence / Armenian Genocide : Hidden Anxiety and the Conspiracy of Silence

Arshile Gorky (1904-1948)
© accessibleartny.com

L’angoisse cachée et la conspiration du silence que subissent les familles des survivants du génocide arménien
Entretien avec le docteur Jack Danielian, psychologue arménien

par Marni Pilafian

The Armenian Mirror-Spectator, 23.10.2010


EXETER, New Hampshire (USA) – Un psychologue arménien n’a pas eu à chercher bien loin pour découvrir les effets du génocide arménien sur les familles des survivants. Il n’eut qu’à considérer sa propre enfance. Ayant grandi à Methuen, au Massachusetts, il appartient à la seconde génération des petits-enfants arméniens américains, nés de survivants du génocide. Le docteur Jack Danielian se souvient de cet épisode :
« Un garçon de huit ans entend un gémissement terrible émanant d’une invitée, dans une autre pièce, prenant le café avec les parents et les grands-parents du garçon. Le gémissement est suivi de sanglots prolongés, puis d’un silence également prolongé. La dame est une victime survivante du génocide arménien, qui a participé aux marches de la mort, arrivant dans ce pays telle l’ombre d’elle-même. Elle est totalement prise au piège dans le monde dangereux et potentiellement meurtrier séparant terreur et néant, bien qu’en apparence impliquée dans une situation sociale inoffensive.
Sans en avoir conscience, le garçon est lui aussi pris au piège entre le fait d’entendre et ne pas entendre, savoir et ne pas savoir. Bien qu’appartenant à une famille très liée, ce garçon de huit ans n’entre pas dans le salon pour demander une explication ou être rassuré par sa famille. Et plus jamais le garçon et ses parents ne feront état de cet épisode. »
Travaillant depuis plus de trente ans dans un cabinet privé à New York et dans le New Hampshire, tout en enseignant à l’université, J. Danielian a consacré de nombreuses années à apprivoiser l’angoisse cachée des victimes de génocide. Licencié d’Harvard et docteur en psychologie de l’université Columbia, il enseigna cette discipline quatre ans durant, devenant professeur associé. Résidant encore à New York, il suivit une formation psychanalytique post-doctorale à l’American Institute for Psychoanalysis, de l’Institut-Centre de Psychanalyse Karen Horney, et fut diplômé en 1975. Après avoir pris sa retraite en tant que praticien libéral en 2001, J. Danielian a été nommé directeur de cet Institut.
J’ai interviewé J. Danielian afin d’éclairer la signification de sa recherche dans deux articles marquants, « Hidden Anxiety » [Angoisse cachée] en 2007, et son étude la plus récente, « A Century of Silence : Terror and the Armenian Genocide » [Un siècle de silence : terreur et génocide arménien], publié en septembre 2010 par The American Journal of Psychoanalysis (1). Etude qui aborde le ressenti et les expériences de nombreuses familles arméniennes qui sont les survivants et les descendants du génocide arménien.

- Marni Pilafian : Vos recherches et écrits concernaient-ils au départ la culture arménienne ?
- Jack Danielian : J’ai publié mes recherches, des années 1970 aux années 1990, sur la cognition culturelle, la communication interculturelle via les jeux de rôles, et en développant des critères non tendancieux concernant les mesures dans la recherche, ainsi qu’un article sur l’ethnocentrisme cognitif et l’identité culturelle arménienne : les problèmes de définition à l’Ouest. Finalement, je me suis centré sur « l’angoisse cachée » des familles de survivants du génocide, intervention présentée en 2007 à Erevan lors du 2ème Congrès médical international d’Arménie.

- Marni Pilafian : Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir comme thème de recherche les effets du génocide arménien sur les familles des survivants ?
- Jack Danielian : En tant que psychanalyste, j’ai pris conscience du haut niveau de l’état de stress post-traumatique (ESPT) en Arménie, suite au tremblement de terre dévastateur de 1988 et la guerre difficile avec l’Azerbaïdjan.

- Marni Pilafian : Comment définiriez-vous l’ESPT ?
- Jack Danielian : ESPT est l’abréviation d’état de stress post-traumatique, un diagnostic établi lorsque le traumatisme provoque des symptômes fragilisants (cauchemars, flashbacks, pertes de mémoire, surexcitation, déconnexion).

- Marni Pilafian : Comment définissez-vous le « traumatisme » dans ce sens ?
- Jack Danielian : Les psychologues et les psychiatres utilisent le terme de « traumatisme » pour décrire une blessure émotionnelle du fait de violences, d’abus, de peurs ou de mauvais traitements. Le traumatisme peut être caché ou plus évident. Le traumatisme non dit a un fort potentiel pour affecter d’autres membres de l’unité familiale, ce que nous appelons « contagion ».

- Marni Pilafian : Quel était votre objectif en présentant votre première conférence en Arménie, « L’angoisse cachée » ?
- Jack Danielian : Dans mon esprit, l’angoisse cachée renvoie à l’ESPT, avec un déclenchement différé. Jusqu’à l’apparition du symptôme, ce qui peut prendre des semaines, des mois ou des années, ni le sujet, ni personne d’autre, ne sait que le sujet souffre d’un traumatisme. L’angoisse qui est cachée représente un défi diagnostique encore plus grand pour le praticien et est souvent sous-diagnostiquée. Elle crée une grande détresse chez le patient. Nous prenons davantage conscience de l’angoisse cachée non par ce qui est dit, mais par ce qui n’est pas dit. Le patient peut omettre des éléments clé de son histoire, d’une histoire qui a souvent à voir avec la perte. Outre la douleur, les souffrances et les maux de tête, cette angoisse cachée se dissimule derrière ces symptômes et se manifeste par des signaux verbaux et émotionnels chez le patient ; la douleur se dissimule derrière l’angoisse. La douleur s’exprime souvent à la marge, et pourtant il s’agit d’un élément essentiel pour pouvoir aborder la perte.

- Marni Pilafian : Quels autres symptômes d’angoisse cachée peuvent survenir ?
- Jack Danielian : L’angoisse induite par le traumatisme peut relever la tête lors de conflits familiaux, de catastrophes naturelles ou d’exposition à la violence de la guerre. Ces symptômes peuvent survenir des mois ou des années plus tard. L’ESPT peut conduire les patients à se sentir humiliés, découvrant qu’ils n'ont rien à se reprocher, et pourtant qu’ils sont incapables de gérer leur vie. Comme ils ne peuvent se dissocier de leurs maux physiques et mentaux, cette dissociation conduit le patient, comme le/la conjoint(e) et leurs descendants à méconnaître ce qui va mal chez eux. Les Arméniens ne sont pas étrangers à cette dynamique.

- Marni Pilafian : Et les enfants des survivants sont eux aussi affectés par le traumatisme du patient, ainsi que la seconde génération ?
- Jack Danielian : Oui. L’« impact trans-générationnel » caché du traumatisme peut concerner les générations à venir, avec une dissociation continue des symptômes. Ni le patient, ni ses descendants ne sauront ce qui va mal. La « conspiration du silence » peut donc ne pas se limiter aux seuls survivants. Les descendants y contribuent souvent, sans en avoir conscience. Notez que dans l’EPST la mémoire est fragmentée, en sorte que les fragments issus du passé et du présent sont entrelacés. Le passé de la famille devient le présent.

- Marni Pilafian : Quels seraient les symptômes chez les descendants ?
- Jack Danielian : Une traumatisation secondaire impliquant la culpabilité du survivant, la honte, un sentiment d’inutilité et souvent une capacité nettement amoindrie à tolérer que le deuil ou le chagrin puissent exister sous une forme cachée. Pour la première génération (les enfants des victimes), la conspiration du silence et le traumatisme en tant que tel auront une présence profonde. Les victimes ne peuvent raconter leurs « histoires » et leur souffrance ne peut donc être comprise ou, parfois, leur comportement accepté.

- Marni Pilafian : Dans quelle mesure les descendants peuvent-ils être affectés par cette angoisse ?
- Jack Danielian : Il est probable que la « conspiration du silence » affecte le plus les membres plus jeunes de la deuxième, troisième et quatrième génération. Ils peuvent ressentir le fait que quelque chose s’est passé dans la famille, dont on ne doit pas parler. Autrement dit, sans un savoir conscient, un traumatisme non intégré peut affecter la première, la deuxième, la troisième, et même la quatrième génération – du grand-parent au parent à l’enfant et à l’arrière-petit-fils.

- Marni Pilafian : Quelle serait la différence d’impact entre les conséquences de l’angoisse cachée sur la première génération des enfants et la seconde génération des petits-enfants ?
- Jack Danielian : Une différence significative ! La première génération des enfants opère un retour sur soi afin d’être soutenue par la famille, la société, l’Eglise arménienne, les traditions ou la religion en général.

- Marni Pilafian : Qu’en est-il de la seconde et troisième génération des petits-enfants ?
- Jack Danielian : La seconde et, je crois aussi, la troisième génération des petits-enfants, se sont tournées et se tournent vers l’extérieur – ils demandent des réponses de la part du monde extérieur. Ce qui constituait un dilemme privé, caché, devient une posture publique, sociale et politique.

- Marni Pilafian : Et toutes ces réactions de la part de ces générations sont liées au traumatisme ?
- Jack Danielian : Bien sûr ! Toutes ces réponses sont liées de façon intergénérationnelle à un traumatisme antérieur.

- Marni Pilafian : Peut-on finalement guérir ? En tant que membres de la famille ?
- Jack Danielian : Oui. Nous observons à la fois de la souffrance et une guérison lorsque des Arméniens s’efforcent de sortir de niveaux multiples de traumatisme. En abordant le traumatisme émotionnel du génocide arménien, les familles arméniennes victimisées finiront par guérir, avec ou sans reconnaissance de la part de la Turquie.

- Marni Pilafian : Diriez-vous la même chose pour le peuple turc ? Guériront-ils eux aussi ?
- Jack Danielian : Je ne pense pas pouvoir dire la même chose pour les responsables de tels crimes et pour ceux qui restent dans le déni ou qui continuent à n’éprouver aucun remords.

- Marni Pilafian : Comment définiriez-vous le déni ?
- Jack Danielian : Le déni est un terme utilisé pour décrire comment une personne, consciemment ou inconsciemment, ne reconnaît pas ou ne peut reconnaître le fait que quelque chose soit arrivé.

- Marni Pilafian : C’est donc là où vos recherches sur l’angoisse cachée et la « conspiration du silence » prennent appui ?
- Jack Danielian : Oui. Dès que l’angoisse cachée est identifiée, les professionnels de la santé mentale peuvent prodiguer des soins et encourager un soutien culturel et familial.

- Marni Pilafian : Existe-t-il des programmes de santé mentale visant une aide professionnelle concernant ces questions en Arménie ?
- Jack Danielian : Le programme psychosocial de Médecins Sans Frontières a été très utile en dispensant des soins adaptés en santé mentale. Le ministère arménien de la Santé poursuit ce travail.

- Marni Pilafian : Suite à votre précédente recherche sur l’angoisse cachée, vous avez écrit, l’an dernier, un article davantage centré sur l’effet de la terreur provoquée par le génocide, publié ce mois-ci [septembre 2010] dans The American Journal of Psychoanalysis. Pourriez-vous expliquer le titre « Un siècle de silence » ?
- Jack Danielian : Oh ! Parce que le silence est souvent assourdissant et que je voulais souligner à quel point cela est vrai du génocide arménien et ravageur pour les survivants et les familles de survivants. Naturellement, nous n’en sommes pas encore à 100 ans, mais pas loin [95 ans]. Comme vous savez, j’évoque le silence des responsables et des négationnistes, mais aussi, pour des raisons très différentes, le silence traumatisé des victimes.

- Marni Pilafian : Pourriez-vous définir plus précisément le concept psychologique de la « conspiration du silence » ?
- Jack Danielian : Conspiration du silence est un terme utilisé pour décrire comment des familles ou des personnes dans un groupe ethnique ou national ont tous reçu le message subconscient selon lequel nul ne doit faire état du traumatisme que chacun a subi dans la famille ou le groupe. Tout en n’en parlant jamais, chacun sait très bien qu’il ne doit jamais être abordé.

- Marni Pilafian : J’ai lu votre article. Les exemples de honte, de dégradation, d’humiliation et de torture sont terribles et abjects. Sur un plan émotionnel, cette lecture m’a été pénible. Etait-il nécessaire d’inclure tous ces récits documentés de témoins oculaires et ces extraits d’ouvrages ?
- Jack Danielian : Nous assistons ici à la blessure du génocide chez la victime et les avocats de la victime, dans toute son atrocité et dans tout son silence effrayant. Mon objectif de contribuer à la littérature sur le génocide n’était pas d’ajouter des détails historiques supplémentaires, mais de susciter un effort psycho-dynamique afin de faire face au sinistre « silence de la terreur » ou, exprimé autrement, « donner la parole à une souffrance qui n’a pas de nom ». Certains ont nommé cela la transmission intergénérationnelle du traumatisme – un processus de chiffrement.

- Marni Pilafian : Qu’entendez-vous par « chiffrement » ?
- Jack Danielian : La terreur est « chiffrée » dans le centre vital de quelqu’un, les mots qui lui échappent, les réflexions, la communication, la voix ou l’expression émotionnelle. Via un processus muet de ce genre, la mémoire est fragmentée et la déréalisation s’installe. Aspect le plus effrayant, peut-être, des exemples traumatiques que je cite, le mutisme profond que cela engendre à la fois chez la victime, le défenseur de la victime, le survivant ou le spectateur. Toutes les parties sont laissées avec des niveaux variés de distanciation, de déconnexion, de désaveu, de déréalisation, de dissociation et de déni possible. Et finalement le sujet se retrouve dans une douloureuse solitude.

- Marni Pilafian : Quand la guérison commence-t-elle ?
- Jack Danielian : La guérison débute lorsque la « conspiration du silence » est brisée. A l’inverse, le silence en tant que tel ne peut être brisé que lorsqu’un autre être humain peut devenir un témoin intime de la terreur gisant derrière le processus de réactivation et les répercussions à répétition de cette terreur. Pour une victime de traumatisme, le rétablissement de la mémoire dépend essentiellement de la présence d’un « autre protecteur », tel qu’un psychanalyste ou un thérapeute.

- Marni Pilafian : Vous avez été ce petit garçon de huit ans, participant sans le savoir à la réactivation de l’expérience traumatique, évoquée au début de cet entretien. En tant que psychanalyste, comment accédez-vous à l’expérience traumatique d’autrui ?
- Jack Danielian : En tant que psychanalystes traitants, le principal bénéfice que nous pouvons retirer de ce genre de processus d’activation, liés au traumatisme, constitue aussi une gageure des plus mobilisatrice : la capacité de l’analyste à s’immerger subjectivement dans la terreur du patient sans perdre ses repères ou le contexte du traitement. La subjectivité de la terreur peut mobiliser toutes sortes de contre-transferts chez l’analyste ou le thérapeute dynamique. Parfois, la survie l’emportera sur le traitement. Or la capacité à s’immerger au sein de la terreur est essentielle au traitement des victimes et, de même, à celui des responsables. Lorsque cette immersion est réalisée, les patients traumatisés peuvent éprouver la « singularité » de l’expérience intérieure qui s’expose grâce à l’autre protecteur. Une présence humaine profonde, que Horney nomme une « attention de tout cœur », permet de faire face au chiffrement.

- Marni Pilafian : Ce « chiffrement » de souvenirs ou de croyances déformés peut-il être inversé ?
- Jack Danielian : Le chiffrement est manipulé par le responsable de la terreur et d’un génocide. Le responsable tente d’inverser la responsabilité en direction de la victime et d’induire la croyance malveillante que jamais personne ne croira, ni même comprendra ou s’occupera de la victime.

- Marni Pilafian : Vous énoncez donc qu’une méthode pour parvenir à cette destruction de la mémoire est d’inverser la responsabilité ?
- Jack Danielian : Oui. Via l’exploitation violente, à répétition, d’une victime, la victime commence à accepter la responsabilité honteuse du perpétrateur [responsable]. Il se dit : « Personne ne peut être aussi mauvais ; c’est parce que je suis pire que je le pense et sans le savoir. Je suis responsable d’avoir suscité le pire chez cette personne. » Les responsables peuvent se voir en tant que victimes et les victimes en tant que responsables.

- Marni Pilafian : De quelle manière le responsable élude-t-il la responsabilité de ses actes ?
- Jack Danielian : La psychologie des responsables indique qu’ils s’engageront dans un déni massif de responsabilité, même face à la preuve irréfutable. Terreur et déni sont des outils au service d’un processus de déréalisation malveillante de la vérité ; conçus afin d’insensibiliser les victimes et permettre d’autres violences génocidaires à l’égard d’autres peuples à l’avenir. Mes recherches font état d’une longue liste de survivants, familles, témoins spectateurs et journalistes, tous sujets, à des degrés variés, à cette déréalisation et à l’insensibilisation qui l’accompagne.

- Marni Pilafian : Cela conduit-il à une conspiration du silence des victimes ?
- Jack Danielian : Oui. Après des tortures répétées, une exploitation sexuelle, physique et émotionnelle, un « lien à vie de silence » avec la population des victimes perdure. Les générations des familles survivantes et leurs défenseurs se retrouvent à se demander si le génocide a jamais eu lieu ou à croire qu’on s’en rappelle mal ou qu’il est délibérément déformé. Le but incessant est de créer une profonde altération psychologique, afin d’induire un silence permanent.

- Marni Pilafian : Sans parler des exemples atroces de torture physique et de manipulation mentale ignoble, lors des périodes génocidaires, présentés dans votre article, j’ai noté que la discrimination qui en résulte en Turquie à l’encontre des personnes d’origine arménienne continue à ce jour. Les emplois de fonctionnaires vont à des gens qui peuvent prouver qu’ils n’ont pas d’ancêtre chrétien converti ; les Arméniens sont contraints de changer leurs noms de famille pour se conformer aux patronymes turcs, et le crime d’« outrage à l’identité turque » empêche la plupart des Arméniens d’évoquer ou d’agir contre ces pratiques partiales. En fait, le terme dégradant de « restes de l’épée » fut réservé aux Arméniens survivants du génocide. Est-ce là un autre exemple d’humiliation des victimes ?
- Jack Danielian : Pour citer [le professeur Roubina] Peroomian, le terme est une « expression lourde de sens, qui porte l’histoire d’une nation, l’état d’esprit et la disposition psychologique des survivants d’une grande catastrophe » et comment ces victimes sont perçues par les responsables de cette catastrophe. Le message est clair : ces Arméniens n’ont survécu que parce qu’ils n’étaient pas dignes du noble sabre turc. Je dois souligner l’importance de l’étude psychologique de ce genre de responsables, si l’on veut approfondir notre compréhension des processus par lesquels des mécanismes insidieux visant à déshumaniser les survivants peuvent renforcer la terreur chez ces mêmes survivants.

- Marni Pilafian : Votre article relève des exemples positifs de changement en mieux, ces cinq dernières années. Des chercheurs turcs, des écrivains et des avocats turco-arméniens prennent la parole (malgré les menaces de représailles et le crime d’outrage à l’identité turque), brisant le silence sinistre de leurs propres familles et reprenant les récits des témoins. Vous dites : « Le mur commence à s’effriter. »
- Jack Danielian : Tous les éléments du silence semblent ressortir : les Arméniens de la diaspora, les survivants turco-arméniens et un groupe hors pair d’experts en droits de l’homme.

- Marni Pilafian : Pouvons-nous surmonter le génocide ?
- Jack Danielian : Pas encore. Tant que le crime n’est pas nommé, il est impossible de surmonter un génocide. Ce faisant, cela permettra d’identifier certains récits prévisibles et imprévisibles de la part des responsables eux-mêmes.

- Marni Pilafian : Comment les Arméniens et d’autres nations peuvent-ils faire en sorte que le monde réagisse au génocide, que les Nations Unies contribuent à l’éradiquer, que le Congrès des Etats-Unis ratifie une résolution sur le génocide arménien, quand tant de politiciens restent sourds aux droits de l’homme ? D’autres semblent détachés et assument un point de vue objectif. Y a-t-il une meilleure option ?
- Jack Danielian : La meilleure option constitue un parcours difficile – parler au nom de ceux qui ne peuvent parler, faire le choix de la mémoire contre l’oubli. Dans tout génocide, l’expérience doit être transcendée afin de rétablir en chacun le sens des valeurs humaines, le sens de l’humanité et le sens de l’esprit humain.

- Marni Pilafian : En attendant que le génocide arménien soit officiellement qualifié de « génocide », peut-on donc penser que le gouvernement turc parvient, en dépit de quelques exemples encourageants, à poursuivre sa conspiration du silence ?
- Jack Danielian : Une vérité plus large concernant l’impulsion génocidaire émerge de tout ceci : le fait que chaque génocide est lié aux autres génocides. Cet aperçu est essentiel au processus. Les responsables potentiels « testent la conscience, la solidarité et la fermeté du reste du monde », écrit [l’historien Vahakn] Dadrian. Chaque génocide représente donc une répétition pour chaque génocide en acte, n’attendant qu’une évaluation des preuves de contre-pressions pouvant être exercées à l’encontre des responsables.

- Marni Pilafian : Que pouvez-vous dire des génocides contemporains ?
- Jack Danielian : Les génocides au Cambodge, au Kurdistan, au Rwanda, en Bosnie, Au Kossovo, au Congo et ailleurs ont succédé au génocide arménien et à la Shoah. Il existe un déni dans les prises de position des Etats-Unis et des puissances occidentales, qui perdure aujourd’hui.

- Marni Pilafian : Qu’en est-il de cet autre phénomène appelé « déni ping-pong » ?
- Jack Danielian : De plus en plus, l’opinion n’est pas véritablement alertée par son gouvernement et celui-ci se met alors à invoquer un manque de soutien dans l’opinion pour agir. Samantha Power voit dans ce déni ping-pong une relation circulaire délibérée entre dirigeants politiques et opinion publique. Les manifestants sont frustrés par les politiciens et finissent par hausser les épaules. C’est un exemple de déréalisation, entre « savoir et ne pas savoir », lequel développe l’incrédulité. Les périodes cumulées de déréalisation peuvent conduire à une dépossession de sentiments non seulement à l’égard d’autrui, mais envers soi-même.

- Marni Pilafian : Quel serait donc le message final ?
- Jack Danielian : Pour apprendre ce qu’est un génocide, même un spectateur ne peut en fuir les conséquences. Nous devons toujours être vigilants.

NdT

1. Jack Danielian, « A Century of Silence », The American Journal of Psychoanalysis 70, 245-264 (September 2010) - http://www.palgrave-journals.com/ajp/journal/v70/n3/full/ajp201012a.html

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20October%2023,%202010.pdf
Traduction : © Georges Festa – 10.2010