lundi 29 novembre 2010

Littérature turque - Traductions / Turkish Literature - Translations

© Actes Sud, 2003


La littérature turque ouvre de nouvelles portes à l’étranger grâce à de nouvelles traductions

par Hatice Ahsen Utku

www.todayszaman.com


Un programme de traductions littéraires, lancé en 2005, vient finalement de porter ses fruits : 20 volumes d’œuvres parmi les plus importantes de la littérature turque ont été traduites en allemand, dans le cadre du projet intitulé « La Bibliothèque Turque ».

Ce projet d’1,5 million d’euros, lancé par la Fondation [Stiftung] Robert Bosch, vise la jeune génération d’immigrés turcs en Allemagne, ainsi que tous les germanophones qu’intéresse la culture et la littérature turques.

Cette sélection de vingt titres, rassemblés par les éditeurs Erika Glassen et Jens-Peter Laut, comprend des romans tels que Mor Salkımlı Ev [La Maison aux glycines] d’Halide Edip Adıvar, Ölmeye Yatmak [Mentir à en mourir] d’Adalet Ağaoğlu, Içimizdeki Şeytan [Le Démon en nous] de Sabahattin Ali, Bir Bilim Adamının Romanı [Le Roman d’un homme de science] d’Oğuz Atay, Aylak Adam [Le Tire-au-flanc] de Yusuf Atılgan, Tuhaf Bir Kadın [Une Femme étrange] de Leyla Erbil, Kırmızı Pelerinli Kent [La Ville au manteau rouge] d’Aslı Erdoğan, Ayaşlı ve Kiracıları [Ayaşlı et les prêteurs] de Memduh Şevket Esendal, Bir Gün [Un Jour] d’Ayşe Kulin, Hikayeler [Récits] de Murathan Mungan, Huzur [Une âme en paix] d’Ahmet Hamdi Tanpınar, Gölgesizler [Les Ombres disparues] d’Hasan Ali Toptaş, Sis ve Gece [Nuit et brouillard] d’Ahmet Ümit, Aşk-ı Memnu [Amour interdit] d’Halid Ziya Uşaklıgil et Tol de Murat Uyurkulak.

Récemment encore, les écrivains turcs n’étaient guère populaires en dehors des frontières de la Turquie, excepté quelques-uns, comme Yachar Kémal et Orhan Pamuk.

Ce programme vise à changer la donne et à présenter davantage d’écrivains turcs auprès des germanophones et ce, d’une manière diversifiée : le projet comprend non seulement des romans très connus, mais aussi des anthologies de contes populaires, de poésies et de nouvelles, ainsi que des mémoires.

« La Bibliothèque Turque » est un bref résumé du siècle passé [dans la littérature turque], précise Dieter Berg, président du conseil d’administration de la Fondation Robert Bosch. Cela ne concerne pas seulement les Allemands. C’est aussi une opportunité pour les Turcs d’accéder en allemand à leur littérature. »

Jens-Peter Laut partage ce point de vue : « 95 % de mes étudiants sont d’origine turque. Et ils n’ont jamais rien lu de leur propre littérature. Notre but final est qu’ils puissent la lire dans sa langue d’origine. »

La responsable du projet, Bettina Berns, souligne la nécessité d’un tel programme pour les écoles et les universités : « Environ 70 000 volumes ont été diffusés dans les établissements. Et ces ouvrages vont représenter un matériel important pour les conférenciers. »

La Fondation, ajoute-t-elle, continuera de soutenir à l’avenir d’autres projets de traductions et encourage aussi des traducteurs littéraires prometteurs grâce au Prix de traduction Tarabya, lancé cette année via un effort conjoint du ministère allemand des Affaires Etrangères, du ministère turc de la Culture et du Tourisme, de la Fondation S. Fischer et du Goethe Institut.

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Source : http://www.todayszaman.com/news-228029-turkish-literature-opens-more-doors-abroad-with-new-translations.html
Article publié le 26.11.2010.
Traduction : © Georges Festa – 11.2010.


Ayten Mutlu

Willem de Kooning, Untitled XXV, 1977



Vie



L’ombre a la senteur d’une rose et le soleil
Qui se glisse dans les yeux d’un nuage
La feuille aspire profondément le vent de toute son âme

Délaissé derrière les crues anciennes
Le soir a la senteur du jour et les semences
Qui se glissent dans les yeux d’un arbre
La terre se gorge de pluie de toute son âme

Toutes les saisons s’éteignent tel le printemps
Ici même, tout ce que tu as oublié
Parmi l’herbe foisonnante et les rêves


Hayat


gül ve güneş kokuyor gölge
bir bulutun gözlerine bakarak
rüzgârı içine çekiyor yaprak

eski sulardan kalan
gün ve tohum kokuyor akşam
bir ağacın gözlerine bakarak
yağmuru içine çekiyor toprak

İlkyaz gibi geçiyor bütün mevsimler
işte burda, ne varsa unuttuğumuz
gür otlar ve şarkılar arasında

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Parle maintenant


Ecoute
L’eau souterraine sourdre profondément dans ton âme
Voir en songe grottes, visages que jamais le soleil n’a touchés
Pardons comblés de prières
Et parle, maintenant, où que tu gardes le silence

Parle à tes enfants de ces âmes habitées d’échos futurs
Parle-leur avec réserve, vibrionnante, telle la coccinelle
Cachant dans ses élytres
Les forteresses des jours, se tenant par la main, effondrées
Cette force ultime qui alluma la flamme de la création sur
La force d’être un être humain
Maintenant défaite

Nos corps font l’amour avec des cristaux de silicone
Vois comme ils se mêlent dans nos mains
L’aube nouvelle prendra son essor
Et vois comment le feu dans nos âmes s’est assombri
Tout étonné de la solitude matinale
A la lumière des éclats d’ivresse dévorateurs d’âmes
Maintenant que tout n’est que chaos

J’erre parmi les champs, les marais
A mes pieds rampent les créatures primitives de la boue
Des poissons morts comblent chacune de mes cellules
A la source du fleuve, sur des tertres de sable gisent des êtres fantomatiques
Les morts

Nous sommes tous là, répétant seulement une immense faute
Répétant seulement une atroce solitude
Laissant seulement l’écume de tous les rêves s’éloigner
Oiseaux tristes au-dessus de mers fuyantes et gluantes
Oiseaux de silence
Hôtes d’une civilisation faite d’oiseaux vomissant abreuvés de pétrole

Tel le bourgeon se dressant à la pensée d’atteindre l’infini
Tel est le fruit, telle est la vie, tel est l’amour
Brouillard et vomissement
Vert tel un instant de silence, rouge tel un cri, blanc tel un rai de lumière
Tout, dans sa fureur rugissante
Le temps est venu !

Ce feu fuyant dans nos paroles
Qui ment, ment, ment
Entends-tu
Les chants graves de l’humanité
Le silence
Qui sépare les pensées jusque dans ses plus petites particules
Et les gouttes d’acide qui enflamment le sang

Viens écoute
Ce démon souterrain qui habite ton âme
L’enfer que déroule ta langue, toutes ces soifs brûlées de soleil
Cette révolte silencieuse qui se fraie un chemin dans ton âme
Ecoute simplement ce qu’elle dit !
Eprouve simplement l’instant chargé de l’amertume
D’un temps sans avenir, juste avant que l’humanité ne disparaisse
Parle, oh, je t’en prie, parle maintenant
Depuis le lieu où tu gardes un silence entier


Konuş artik


dinle
içindeki yer altı çağlayanını
mağaralar düşle, güneşsiz yüzler
yakarışlarla dolu affedişler
ve konuş nerede susuyorsan

söyle, geleceğin yankısını taşıyan çocuklarına
utanarak, kıvranarak, bir böcek gibi
çekilip kabuğuna ve itiraf et!
el ele günlerin kuleleri yıkıldı
yaradılış ateşinin kıvılcımını çakan
o mutlak güç, insan olmanın gücü
yenildi

silikon kristallerle sevişiyor bedenlerimiz
nasıl da eridi ellerimizde
yükselecek yeni gün
ve nasıl karardı içimizdeki ateş
şaşarak sabahın yalnızlığına
ruhları içmiş çiplerin ışığında
şimdi her şey karmaşa

kırları ve bataklıkları dolaşıyorum
ilkel çamur yaratıkları ayaklarımda
ölü balıklar doluyor hücrelerime
nehrin ağzında, kum setlerinde hayalet insanlar
ölü insanlar

buradayız, bir büyük yanlışlığı
korkunç bir yalnızlığı tekrarlayalım diye
sönsün diye sanki köpükleri hayallerin
kaygan denizlerde kederli kuşlar
suskun kuşlar
petrol içen kuskun kuşlar uygarlığında

tırmanırken bir filiz sonsuzluk budur diye
işte meyve, işte hayat, işte aşk
sis ve kusmuk
sükut gibi yeşil, çığlık gibi kırmızı, ışık gibi beyaz
çatırdayan öfkesiyle
işte çağ!

alevin kayganlığı sözlerimizde
yalan, yalan, yalan!
duyuyor musun
insanlığın hazin şarkılarını
düşünceyi zerrelere ayıran
sessizliğin
kanı tutuşturan asit damlalarını

gel ve dinle
içindeki yer altı şeytanını
cehennemler dilinden, güneşli susuzluklar
içinde yol bulan o sessiz isyan
ne diyor, dinle!
geleceksiz zamanın acısını taşıyan
an’ı duy, insan yitip gitmeden
konuş, ne olur konuş artık
en çok sustuğun yerden

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Ton visage au son des cloches


Quel printemps rire avec toi
Et toucher les carillons de ton visage
Lascif et serein telle une grenade nue

Ton visage est comme l’annonce du matin

Là où se rassemble l’automne
Dans les mers closes de ton visage
Volent les oiseaux telles des flèches empoisonnées
L’été les yeux bandés au bas d’un mur

Ce qui reste de ton visage, une ombre rouillée
La forêt qui s’éloigne, la fleur endeuillée
Morceaux de verre brisé les couleurs du printemps

Comment les oiseaux s’accoutument-ils à quitter un ciel ?

Las, je connais trop tard la pluie
Telle une grenade nue me voici défaite et blessée
Là où, tel l’automne s’abîmant, ton visage ancien
S’évanouit au son des cloches


Yüzün ve çan sesleri


nasıl da ilkyazdı seninle gülmek
ve dokunmak yüzünün çan seslerine
çıplak bir nar gibi kösnül ve dingin

imleriydi yüzün kuşluk vaktinin

uğrak yerinde güzün
yüzünün kapanan denizlerinde
uçtu kuşlar zehirli oklar gibi
yaz gözleri bağlı duvar dibinde

ne kaldı yüzünden paslı bir gölge
uzaklaşan orman yas tutan çiçek
kırık cam parçaları ilkyazın renklerinde

nasıl alışır kuşlar bir göğü yitirmeye?

ah, geç kaldım yağmuru öğrenmeye
çıplak bir nar gibiyim yenik ve küskün
çürüyen güz gibi eski yüzünün
çan sesleriyle yitip gittiği yerde


Ayten Mutlu

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Adaptation : © Georges Festa – 11.2010
Source : http://www.poetasdelmundo.com/verInfo_asia.asp?ID=5437
Traductions anglaises : © Aysu Erden, Suat Karantay
Illustration : www.artnet.com


dimanche 28 novembre 2010

Çağan Irmak - Interview

© Most Production, 2008

Entretien avec le réalisateur turc Çağan Irmak

par Michael Leader

http://wildtyme.blogspot.com


[Hier soir, j’ai assisté à Londres à la première et au gala d’ouverture d’Issiz Adam [Alone], un film qui a connu un immense succès en Turquie, attirant plus de trois millions de spectateurs. J’ai eu la chance de m’entretenir avec l’auteur et réalisateur Çağan Irmak, qui m’a parlé de ses méthodes de travail, de ses thèmes d’inspiration et de ses intentions concernant le film. Nous avons aussi évoqué la Turquie, la culture turque et sa place dans le monde.]

- Michael Leader : D’où vient Issiz Adam ? Quelle a été ton inspiration ?
- Çağan Irmak : Ces cinq dernières années, j’ai réalisé quelque chose à Istanbul. La solitude existe. C’est quelque chose de nouveau pour la Turquie. Vous connaissez peut-être cette sensation en Angleterre ou dans une métropole, mais pour nous c’est nouveau. Tout le monde fait l’expérience de la solitude… C’est une histoire dans une grande ville ; pour moi, ce n’est pas une histoire d’amour, c’est une histoire sur la solitude, sur un homme seul. Si ce film était une chanson, ce serait du Alan Parsons Project. L’inspiration m’est venue de la rue, de la foule. C’est ma première histoire sur la vie dans les grandes villes, après mon dernier film Ulak [Le Messager] (2008), qui était fantastique et épique, une sorte de conte de fées.

- Michael Leader : Ce n’est pas une simple histoire d’amour, dis-tu ; et pourtant le film a trouvé un large public. A ton avis, pourquoi le film est si populaire ?
- Çağan Irmak : Ça dépend. Je n’avais pas prévu ça. Ce film est venu du cœur. C’est une « lettre à George ». Quand tu es seul, et que tu écris quelque chose pour toi. Comme si ce film me murmurait quelque chose.

- Michael Leader : Le film comporte beaucoup d’éléments spécifiquement turcs, y compris sa bande son contenant des morceaux datant des années 1970 et d’autres périodes. Quels sont ces aspects « turcs » ? Pourrais-tu expliquer pour ceux qui sont étrangers à cette culture ?
- Çağan Irmak : Toutes les chansons contribuent au récit et des récitants figurent dans le film. Ils proviennent de mon enfance – tous les disques que tu vois dans le film proviennent de ma collection. Alper, le personnage principal, est originaire d’une petite ville et il est perdu dans une métropole. Sa mère lui demande : « Pourquoi es-tu aussi malheureux ? » Et lui ne sait pas pourquoi, car il est perdu dans la grande ville.

- Michael Leader : Penses-tu que l’identité réside dans la famille ? Une identité que l’on perd, lorsque quelqu’un part dans une ville ?
- Çağan Irmak : Parfois, la famille peut faire de ta vie un enfer, et parfois elle peut t’apporter un peu de joie et de bonheur. En Turquie, les liens familiaux sont très importants pour nous. On se balade entre notre vie et nos familles. J’ignore laquelle est la « bonne », mais c’est comme cela que nous vivons.

- Michael Leader : De l’autre côté, le personnage féminin principal, Ada, lit Far From the Madding Crowd [Loin de la foule déchaînée] de Thomas Hardy…
- Çağan Irmak : J’adore ce livre ! Dans ce livre la femme est si forte. Pour moi, Ada est une femme forte. Je n’avais pas prévu ça pour le public anglais. Ça s’est trouvé comme ça. Ça aurait pu être House of Mirth [Chez les heureux du monde] d’Edith Wharton ou tout un tas de livres turcs que tu ne connais pas.

- Michael Leader : Dans le film, tu utilises des techniques cinématographiques très particulières pour refléter la tonalité du film, l’idylle. Tu démarres dans la légèreté et la fraîcheur, avec beaucoup de plans rapides, et puis on passe à de lents panoramiques…
- Çağan Irmak : Ça dépend des personnages. Dans mon film, la caméra a le rôle principal. Je dois rendre les choses claires en tant que réalisateur grâce à la caméra – ça c’est pour la narration. Je suis un raconteur d’histoires, avant d’être un réalisateur. Et je voulais ressentir la caméra. Et la caméra dépend de l’humeur des personnages. Mais je ne voudrais pas passer pour un crâneur ou un narcissique !

- Michael Leader : Sur les affiches, le film est présenté comme « polémique ». Il l’est, à ton avis ?
- Çağan Irmak : En fait, je n’avais pas prévu ça. Pour moi, c’est une histoire toute simple… Mais pour la Turquie, c’est une histoire neuve. Les jeunes adorent ce film, parce qu’ils s’y retrouvent, eux et leurs histoires. Ils retrouvent leurs rues, leurs cafés ! Ils se disent : « Je suis comme lui, comme elle. »

- Michael Leader : On sent une vraie authenticité. J’ai lu que tu as filmé dans des lieux réels, des restaurants, des appartements…
- Çağan Irmak : En fait, on a créé les maisons et les costumes à partir de rien. A mon avis, si tu racontes des histoires sur quelqu’un, tu dois les créer de toutes pièces. Tu dois reconstituer sa maison. Ça dépend des personnages – chaque chose compte. Par exemple, Ada est une femme qui crée de l’art. Imagine qu’elle touchait chaque table, chaque mur, chaque surface. Personne ne remarque ça, mais pour moi c’est important. C’est sa manière d’être !

- Michael Leader : Le cinéma turc semble vivre une nouvelle vague en matière de réalisation de films. Que penses-tu de la culture turque en ce moment ?
- Çağan Irmak : Où se situe la Turquie dans le monde ? Même chose pour le cinéma turc. Quelle opinion le monde se fait-il de la Turquie ? Idem pour le cinéma turc. En plus, en Turquie, nous vivons une époque compliquée. Un vrai purgatoire ! Il nous faut sauter de l’autre côté, mais on attend. On cherche à travers les styles, à travers nos histoires et nos existences. Un jour, on fera le saut – j’attends. En Turquie, nous n’avons pas de cinéma « grand public ». Parfois nous faisons des films d’art et d’essai, parfois des superproductions, mais dans le cinéma turc il n’y a pas d’histoires « grand public ». Avec ce film, je voulais réaliser une histoire « grand public » pour les jeunes. Nous en avons besoin.

- Michael Leader : Donc, tu voulais créer une œuvre grand public pour les jeunes en général ?
- Çağan Irmak : Je suis entre les deux. Mais ce n’est pas un problème ! Le côté grand public me satisfait !

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Source : http://wildtyme.blogspot.com/2009/03/159-interview-with-turkish-director.html
Article publié le 13.03.2009
Traduction : © Georges Festa – 11.2010 - Tous droits réservés
Avec l'aimable autorisation de Michael Leader.


jeudi 25 novembre 2010

Body Truth / Vérité du corps

© www.accea.info

Vérité du corps

par David Kareyan

Hetq, 06.11.2010


Ce que nous haïssons est en réalité l'objet de notre amour.
Nietzsche


Souvent l’art emprunte des formes à la vie, tandis que, parfois, nous rencontrons dans l’art des directions, qui s’opposent à la vie et à ses aléas pour mieux s’y substituer. De nouvelles formes d’art démystifient des pans entiers de morale publique, lesquelles devraient évoluer, mais au contraire perdurent à travers une mentalité stéréotypée.

Cette section de l’exposition intitulée « Le Corps : nouvel art figuratif en Arménie » montre des œuvres qui réfléchissent à l’axe corps-art-société, lequel a suscité un grand intérêt dans la scène culturelle arménienne ces dix dernières années. Elle contient des matériaux documentaires, jetant un regard rétrospectif sur les nouvelles formes de perception du corps dans l’Arménie post-soviétique. Les notions de spiritualité et de corporéité ont changé parallèlement à la mutation de la morale publique durant le 20ème siècle. Percevoir le corps humain dans le cadre d’un discours culturel est la fonction exclusive du processus culturel post-idéologique que nous connaissons aujourd’hui. Par manque d’espace, il est presque impossible de présenter ici de manière exhaustive les spécificités de ce mouvement culturel, qu’il est convenu de nommer « l’art de résistance », bien que l’existence de plusieurs dizaines d’œuvres d’art et d’essais critiques impressionnants permettent de le percevoir et de le présenter en tant que processus culturel spécifique.

En octobre 1999, une exposition s’ouvrit à l’ACCEA (NPAK) (1), intitulée « La Crise », qui coïncida avec l’attaque terroriste au sein du Parlement de la république. Le choc émotionnel conduisit un groupe d’artistes à revenir à des moyens extrêmes d’expression, afin de saisir l’horreur de la guerre, de la famine et du chaos, constituant davantage une prémonition de l’avenir qu’une réminiscence du passé. Le climat d’actualité de l’exposition frappa le public, en particulier les journalistes.

Nombre d’expositions, tel le tank en carton, grandeur nature, réalisé par Tigran Khachatryan, devinrent des icônes durant la décennie suivante, pour un mouvement émergent de résistance, lequel exhibait la libération du corps en tant que combat contre la répression hiérarchique. Une autre exposition, en 2000, intitulée « Insurrection citoyenne », réunissant beaux-arts, cinéma, théâtre, musique, etc., se transforma en un véritable mouvement, dans lequel la parole de la jeunesse se fit entendre au sein de la république d’Arménie, nouvellement indépendante.

Lors de cette exposition, le groupe de rock Incest se produisit sur scène pour la première fois. Ce projet, conduit par plusieurs jeunes filles (Tsomak, Nata,, Nara, Asia), fit davantage songer à un acte protestataire qu’à un concert. Choisissant l’inceste (institutionnalisé à l’aube de la civilisation et s'imposant à l’esprit humain) comme nom de groupe, elles voulaient révulser le public, lui faisant expérimenter jusqu’à saturation les fruits amers d’une hallucination physiologique. Il s’avéra que le fait même de penser les origines de la civilisation pouvait susciter la nausée. Alors que, pour s’assurer une digestion quotidienne, un consommateur moyen n’a besoin que de s’abstenir de penser à la vérité, sans parler des origines de la civilisation. Dès leur prime enfance, les gens sont conditionnés à vivre sans penser ; un impact aussi stupéfiant, par exemple, est obtenu grâce à la plupart des comptines dans les crèches.

Lorsque Nata, la chanteuse phare d’Incest, émaille d’une vie crue les vers idylliques d’une comptine pour enfants, le tout culmine en vomissant, affirmant par là que la vérité est préjudiciable à la digestion. Les rôles et les scénarios nous contraignant à travers les contes de fées et les comptines pour enfants ne cessent de nous conduire à des impasses, à la stagnation et, en fin de compte, à une panique outrancière.

Voir dans le charnel le spirituel revêt un rôle et une signification importante dans le processus de libéralisation. Percevoir la culture comme un système de communication, plutôt qu’un « butin », fut de façon prédominante la contribution d’artistes femmes. En 2001, Sonia Balassanian organisa une exposition intitulée « Effondrement des illusions », unique par son format et qui se distinguait, du fait de la prédominance d’une sélection avertie d’œuvres de qualité.

Cela ressemblait à une grande fête théâtrale, où le spectateur semblait se mouvoir sur scène, d’une performance à l’autre, devenant acteur dans ce processus. Ce mélange d’installations, de vidéos et de performances touchait une corde sensible, non tant à cause de sa réussite formelle novatrice, que grâce au fait de réunir plusieurs artistes, leur accordant l’expérience exceptionnelle de travailler ensemble. La vidéo-performance « No Return », exposée lors de la Biennale internationale de Gumri en 2003, est le résultat de cette expérience. Le métrage est de moi, Yeva Khachatryan apporta la bande-son et le projet fut conçu par nous avec un groupe d’artistes.

Nous voulions saisir dans cette œuvre les efforts de l’homme moderne pour revenir à une société traditionnelle et l’impossibilité d’y parvenir. Cette vidéo-performance présentait les contradictions et la confusion, qui régnaient dans la société post-soviétique. Construites à partir d’images juxtaposées : le présent et l’avenir, la culture et la violence, l’individu et la société, etc. Le pivot de tous ces phénomènes est l’homme : projeté dans l’avenir, se retrouvant dans le passé et renonçant au présent.

Dans quasiment toutes mes œuvres et celles de mes amis, entre 1999 et 2005, se manifeste la tentative d’extérioriser des désirs interdits. Des désirs qui sont transfigurés, méconnaissables, souvent même innommés, pouvant être perçus comme non existants. Le désir humain est contradictoire par nature, bien que nous le percevions souvent comme transgressant les frontières de l’acceptable. Nous tentions de comprendre l’homme. Est-il possible ou non de vivre sans violence, quel est l’habitat autochtone de l’homme ? Pourquoi la culture, tout en étant clairement un mécanisme compensateur, n’arrive-t-elle toujours pas à clarifier le périmètre à l’intérieur duquel l’homme peut admettre vivre dans son milieu naturel ? Pourquoi les hommes croient-ils que les forêts ou l’océan soient ses alliés naturels ? Nous tentions de soulever ces questions parmi le public, revenant à des contrepoints esthétiques et psychologiques.

En 2005, j’ai mis en place un projet intitulé « Resistance Through Art », lors de la 51ème Biennale internationale de Venise, impliquant Diana Hakobyan, Vahram Aghasyan, Sona Abgaryan et Tigran Khachatryan. Depuis le milieu des années 1990, ces artistes ont participé le plus activement en Arménie à pratiquement toutes les manifestations artistiques de premier plan, en dehors des institutions héritées de l’époque soviétique. Leurs œuvres présentent de la manière la plus percutante la « réhabilitation révolutionnaire » de la culture rurale, les accès hystériques et malsains de masse, émanant de la modernisation industrielle. Autant d’affrontements, que l’on peut observer lorsqu’une idéologie poussant vers un monde unipolaire rencontre la réalité.

Lorsque Diana Hakobyan montre dans sa vidéo les rôles prescrits à une femme à travers les résultats d’enquêtes sociologiques, l’on se demande s’il est possible de se résigner à la cruauté et à l’injustice qui gouvernent ce monde, s’il est possible de créer une société où le narcissisme et le pouvoir ne conduisent pas à un « jeu de dupes ».

Des images, dansant sur un rythme rock’n’roll sur trois écrans, créent une séquence dynamique, rappelant par son impact visuel l’apport des processus d’émancipation des années 1960 et 1970 à la libération de la morale publique. Quelque faibles ou inaperçus qu’aient pu être en Arménie soviétique les effets des processus libertaires du début de l’ère soviétique, l’idée d’une égalité des sexes ne sera plus soumise à un objectif autre, aussi important fût-il.

La libération sexuelle de l’Ouest, à partir des années 1960, permit à la plupart des gens d’éprouver leur pouvoir sur leur propre destin. L’on pouvait changer d’habitations, d’occupations, d’identité sexuelle, de couleur de peau, pratiquement tout. Diana Hakobyan tente de réveiller la mémoire des spectateurs, les plongeant dans le processus de libéralisation des années 1960, un long et sinueux discours, se heurtant sans cesse à des accès de néo-patriarcat justifiant la « logique de pouvoir », l’exploitation et la consommation béates.

La nouvelle vague de résistance survint avec l’émergence, en 2009, du collectif Art Laboratory [Laboratoire d’Art]. Contrairement aux adeptes de l’art physique qui les ont précédé, ces artistes, au lieu d’introduire la politique dans le territoire de l’art, mêlent l’art à la politique. Grâce à leurs performances artistiques, ils brisent des systèmes sociaux clos, tentant de les libéraliser. En 1999, le collectif Art Laboratory inaugura un projet intitulé « Résistance » à l’Institut Mkhitar Sebastasi. Les contributeurs soutenant que le simple fait de présenter l’histoire de la libéralisation dans l’art constituait en soi un acte de résistance.

Les artistes, qui considèrent la vérité du corps comme un combat contre les idéologies, utilisant des contrepoints esthétiques et psychologiques, illustrent la « confrontation du charnel et du spirituel », comme l’écho d’un monde depuis longtemps disparu, lequel peut néanmoins mettre en péril notre propre existence par ses réverbérations.

NdT

1. ACCEA : Armenian Center for Contemporary Experimental Art, Erevan (Arménie) – site internet : http://www.accea.info/

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Source : http://hetq.am/en/home/d-kareyan/
Traduction anglaise de l’arménien : © Artashes Emin.
Traduction française : © Georges Festa – 11.2010

site internet de David Kareyan : www.davidkareyan.com


lundi 22 novembre 2010

Zygmunt Bauman

© Editions de L’Herne, 2010

Au-delà de la bureaucratie et du marché

par Neal Lawson

www.opendemocracy.net


[L’Etat bureaucratique du milieu du 20ème siècle a fait son temps et la tentative de retour à un mythique marché du 19ème siècle ne nous satisfait pas. Le sociologue Zygmunt Bauman nous aide à penser notre avenir au-delà.]

L’impact de Zygmunt Bauman sur moi – et, je pense, beaucoup d’autres – a été profond.

Précisons. Je ne suis ni un universitaire, ni un théoricien, encore moins un sociologue. Je ne puis rivaliser avec son œuvre abondante – mais ce que je veux faire, c’est vous dire pourquoi elle compte à mes yeux – pourquoi ce Polonais octogénaire émigré est aujourd’hui utile pour le monde auquel nous faisons face, pour les espoirs, les rêves et les craintes que nous nourrissons.

Je suis tombé pour la première fois sur l’œuvre de Zygmunt Bauman au milieu des années 1980, alors qu’il écrivait toute une série d’articles importants pour le News Statesman. J’étais alors un jeune étudiant politiquement sous-développé, chevelu, davantage accoutumé à écouter et citer Stanley I. Benn que Bauman – je ne comprenais pas grand chose dans ce qu’il écrivait dans cette série d’articles, mais j’étais sensible non tant à leur signification importante qu’à l’ébullition que ces théories suscitaient en moi.

De Benn je me suis retrouvé avec Blair. Après 18 ans d’exil, le désir de gagner l’a emporté sur celui de bien faire. J’ai travaillé pour Gordon Brown et pour Peter Mandelson au cœur de la machine du New Labour. L’essentiel était de s’atteler à tout. En l’emportant dans tous les domaines, le Labour perdit le contact avec ce pour quoi il voulait l’emporter. Mais quelque chose était en train de ronger. Je n’arrivais pas à me défaire complètement de Benn, ni de ces échos de Bauman. Je croyais naïvement que le New Labour était pragmatique – un idéalisme davantage tempéré par la réalité que simplement jeté aux orties. Et que la tentative de se connecter à nouveau avec l’électorat britannique était telle qu’un nouveau moment social démocrate pouvait finir par naître. J’avais tort. Blair disait : « Nous avons gagné en tant que New Labour ; nous gouvernerons en tant que New Labour. » Avec la confiance d’une maturité plus grande, j’allais apprendre que nous avions gagné parce que nous n’étions pas le gouvernement conservateur haï. Tout était encore possible. Mais alors il était déjà trop tard. L’étiquette New était utilisée pour étiqueter le parti comme Not Labour.

Peu de temps après la victoire des travaillistes en 1998, j’écrivis un article, qui eut aussi la chance de paraître dans le New Statesman, posant la question de savoir si le New Labour faisait vraiment partie du projet social démocrate. Je fus estampillé comme le premier rebelle au sein du New Labour. Dès lors, je me suis révolté.

A la fin des années 1990, je me suis éloigné, non sans agitation, ni hésitations, du New Labour, à mesure que la chasse à l’oie sauvage - la troisième voie – devenait plus apparente. Aux alentours de 2000, deux ouvrages m’ont ouvert les yeux. Le premier fut Left and Right [La Gauche et la droite], de Norberto Bobbios (1), qui m’a réconcilié avec le concept basique, mais fondamental, d’égalité, et le second, celui qui a eu un effet plus profond sur moi, fut Work, Consumerism and the New Poor, de Zygmunt Bauman (2).

En le lisant, je n’ai pas seulement eu l’impression de comprendre beaucoup plus clairement le monde. J’ai éprouvé une sensation de colère en voyant que mon parti prenait part, comme on le verra, à la diabolisation de ceux-là même qu’il prétendait représenter. Et de cette colère est née une décision d’agir dans ce domaine.

Ils disent maintenant : « Ne rencontrez jamais vos héros. » Un bon conseil, je crois. Souvent, ceux-ci ne répondent pas à nos attentes irréalistes. Mais, parfois, les possibilités sont si séduisantes qu’on laisse passer. Un jour, j’ai rencontré mon héros. Un ami commun organisa à mon intention un rendez-vous pour prendre le thé un après-midi avec Zygmunt. Qui s’avéra bien sûr un après-midi à la vodka. Je crois bien que je me suis contenté de m’asseoir et de contempler ce Yoda, tel un personnage dispensant sagesse et d’aimables conseils.

Il me frappa ce jour-là, comme il le fait lors de chaque entretien que j’ai lu auparavant et depuis, comme un homme d’un charme, d’une cordialité et d’une dignité incommensurables, plus qu’humaines. Il écrit sans compter pour un grand nombre de publications et de médias. Il le fait car cela l’intéresse. Il semble être engagé dans une course pour à la fois prodiguer son savoir et ses points de vues, mais aussi suivre les événements. Il continue à prendre le pouls du consommateur moderne et de la culture des célébrités – réglant à la X Factor sa critique du capitalisme actuel.

Or cette volonté de rester en contact, pertinent, est ce qui lui confère sa vitalité. Si bien qu’il continue d’écrire car il est sollicité et recherché, car il est populaire sur les campus à travers le globe, car il propose une vision unique de notre monde – prendre le temps d’écouter entre les deux piliers de l’optimisme et du pessimisme, de l’espoir et du désespoir.

C’est de ces deux piliers que je veux parler. Commençons par le côté sombre – le pessimisme.

Zygmunt ne prend pas de gants pour nous présenter la situation. Décrivant un monde sinistre, composé d’existences gâchées. Un cycle pervers – de croyance et d’influence collective en déclin, conduisant à un plus grand retrait de la scène sociale. Plus nous nous retirons, plus s’affaiblissent nos engagements. Plus nous nous individualisons, plus se resserre le nœud. Dans la description qu’il livre du passage d’un monde défini par les producteurs à un monde défini par la consommation, il révèle un paysage de sables mouvants, avec quelques amis, mais aussi, tragiquement, des ennemis encore plus rares. Les riches n’ont pas à être haïs et rabaissés, mais sont voués au malheur et portés au pinacle pour leurs succès en tant consommateurs.

Bauman recourt beaucoup à la métaphore du sable mouvant. Car il s’agit d’une des meilleures illustrations du monde liquide moderne, dont son œuvre se fait le héraut. Un monde situé entre l’offre solide d’une modernité sous la forme d’un seul travail, d’une seule communauté, d’un Etat tout-puissant et d’une nation fière et indépendante. Et les caprices et le relativisme d’un monde post-moderne. Dans cette modernité liquide, les choses se trouvent dans un flux constant, prenant des formes nouvelles, se métamorphosant. Les nations, les économies, les Etats et les peuples changent constamment de forme.

Dans cette odyssée, qui va de l’analyse du communisme en Pologne à celle du consumérisme à l’Ouest, le jeu ne change pas – il s’agit de contrôle social et de la reproduction systématique de l’autorité et du privilège. La socialisation au moyen de la police secrète se transforme en socialisation au moyen de la séduction. Vous pouvez combattre la police secrète, mais comment, ici bas, combattre la séduction – pourquoi en auriez-vous même envie ? Alors que le capitalisme passe de l’exploitation du territoire matériel vierge d’un empire au territoire émotionnel vierge de nos esprits – l’espace dédié à l’accumulation du profit progresse de façon exponentielle. En lisant Zygmunt, je ne cessais de songer au film Matrix, des frères Warchasky, où les gens sont amenés à croire qu’ils vivent une réalité de consommateur, alors que leurs corps ne sont que des batteries au service d’une machine.

Il existe deux objectifs dans ce monde, où nous sommes avant toute chose des consommateurs – le premier est notre malheur – si nous sommes malheureux, alors nous chercherons un réconfort dans le seul endroit qui nous soit accessible : le marché – littéralement, dans une thérapie de la vente.

Et le second, l’éradication des alternatives. Il n’existe qu’une seule manière d’être – le turbo-consommateur – entraîné et discipliné par le désir urgent de ne pas tomber dans la routine – de rester normal dans la course sans fin visant à forger des identités toujours nouvelles. D’appartenir, d’être différent, d’être unique, d’être le même. Et si nous chutons – lorsque nous connaissons un échec – nous n’avons qu’à nous en prendre qu’à nous-mêmes.

Par conséquent, Bauman parle d’une société en état de siège pour au moins trois raisons. Premièrement, parce que le pouvoir a divorcé de la politique et réside maintenant, comme nous le constations chaque jour, dans le monde des affaires – que ce soit le capitalisme financier, l’or noir ou les médias. Deuxièmement, du fait de la crise de représentation et du déclin de la classe ouvrière, partant du mouvement travailliste. Et, troisièmement, du fait de la sécession du pouvoir hors de l’Etat-nation.

Le New Labour est né de cette conjoncture et de ce profond sentiment de pessimisme et de crise à l’égard de la gauche. Pourquoi aller lutter contre un système qui non seulement se sent invincible, mais peut être présenté comme inévitable et même désirable ? Si l’on ne peut les vaincre, rejoignons-les donc.

Chez Tony Giddens (3), le New Labour a trouvé une rationalité théorique de faire ce qu’il désirait le plus – gagner – grâce à une sociologie dépassant les classes sociales – rendue faisable à ses yeux grâce à la nouvelle économie en état d’apesanteur. Dans le monde allègre de l’Angleterre moyenne, nous pouvons tous être des gagnants – exceptés ceux qui, du fait de leurs actes, ne sont pas arrivés à travailler dur et à respecter les règles. Le passage à un monde au-delà de la gauche et de la droite, au-delà des luttes, est accompli.

Or, en dépit du discours béat d’une Grande-Bretagne nouvelle, il s’agit de la politique la plus sinistre qui soit, car dans sa version du thatchérisme à visage humain, elle enfonça dans notre psyché la notion de TINA – « there is no alternative » [pas d’autre choix possible].

Paradoxalement, Zygmunt fut ignoré, en dépit de quelques tentatives pour introduire ses idées à Downing Street, du fait qu’il ne proposait pas de matériaux à court terme pour le projet du New Labour, son offre n’étant pas la bienvenue. Il était alors considéré comme trop sombre pour un projet qui ne proposait lui-même guère plus qu’une modernisation du néolibéralisme.

Comment eût-il pu en être autrement ? Le New Labour n’arriva pas à proposer le moindre sentiment sincère et sérieux d’une alternative, car, du fait de son adoption du marché comme solution unique à tous nos maux, il perdit de vue un facteur essentiel – notre humanité. Et c’est ainsi que nous revenons à l’optimisme de l’œuvre de Zygmunt.

Le New Labour oublia, comme je l’ai appris à mes dépens, que les fins ne peuvent être séparées des moyens. Si bien que le marché ne peut être utilisé à des fins progressistes. L’efficacité économique n’est qu’une condition nécessaire, mais pas suffisante, de la justice sociale. Les marchés sont là pour le profit, pas pour la population. Et ce parti oublia ou ignora qu’un projet qui n’est pas ancré dans l’humanité – dans une capacité à regarder l’autre en face, à se voir et se savoir, non comme des concurrents, mais comme des co-opérants – est voué à une obscurité bien plus grande que celle que Zygmunt Bauman n’ait jamais évoquée.

Zygmunt nous donne à espérer – pour deux raisons. Premièrement, parce qu’il décrit à quel point sont fortes les chaînes qui nous retiennent sur place, et qu’il nous enseigne ainsi à quel point nos pinces coupantes doivent être puissantes. Et deuxièmement, il nous donne un aperçu d’une liberté bien plus éloquente que celle que nous découvrons en tant que clients sous pression dans la rue. Il identifie une liberté fondée sur le sentiment d’autonomie – la capacité à forger nos existences et notre société, tandis que nous décidons, parce que - et seulement parce que - nous le faisons avec d’autres.

Zygmunt nous oblige à penser la notion d’utopie – ce lieu qui n’existe pas encore -, mais en luttant pour cela, nous découvrons notre objectif. Pour être réalistes, nous devons tout d’abord être visionnaires, et pour être pragmatiques, nous devons savoir à quoi s’applique notre pragmatisme.

Il est critiqué du fait qu’il ne propose guère une feuille de route. En fait, cela nous est impossible. Mais il existe deux concepts pratiques qui, à mon avis, sont importants, et que ne cesse de nous renvoyer Zygmunt.

Le premier est l’idée de l’Etat social, grâce auquel nous pouvons contrebalancer les échecs et les limites de l’Etat bureaucratique de l’après-guerre et son successeur : l’Etat-marché. L’Etat social et démocratique ne concerne pas seulement l’apport du bien-être, mais aussi la création d’un domaine responsable et réactif, dans lequel nous pouvons être des citoyens et pas seulement des consommateurs.

La seconde politique ferme qu’il adopte est celle d’un revenu citoyen (4) ou d’un revenu de base. Autrement dit, une somme versée à chacun dans la société comme moyen à la fois d’établir les ressources nécessaires afin de vivre en liberté et de sauvegarder notre sentiment de citoyenneté partagée. Une idée véritablement novatrice.

En 2005, Zygmunt donna trois conférences à Londres – les conférences Miliband en présence de David et d’Ed Miliband. Ce n’était pas la première fois qu’ils se rencontraient. Ralph (5) amenait déjà le jeune David et Ed, encore plus jeune, assister à des débats politiques à Leeds. D’aucuns appellent maintenant Miliband à devenir le prochain dirigeant du parti travailliste. L’un des deux frères aura-t-il la sagesse de creuser en profondeur pour bâtir en hauteur et se mettra-t-il à lire l’œuvre de Zygmunt Bauman ? S’il le font, ils commenceront à découvrir les causes d’existences à la fois angoissées, mal assurées et épuisées – et pas seulement les symptômes. S’ils ne le font pas, la marche arrière du Labour poursuivra sa course.

Nos rapports avec les dirigeants sont chargées de complexité. Pour reprendre une formule de Gramsci (6), le défi de la modernité liquide consiste à vivre sans illusions, sans pour autant devenir désabusé.

A l’instar des rivières tombant en cascade le long d’une montagne, les dirigeants suivent la voie d’une moindre résistance. L’enjeu est de bâtir des barrages d’idées et les aqueducs d’un mouvement, afin de les canaliser dans une direction qui procurera davantage d’égalité, de consistance et de démocratie.

Voilà la tâche que m’inspire Zygmunt.

J’ai lu à haute voix ces lignes devant 1 500 militants et théoriciens réunis à Londres, en juin dernier [2010], lors du congrès annuel de Compass (7). Compass est une organisation comptant plus de 40 000 adhérents et partisans – des gens issus du Labour, des Verts, des libéraux, d’associations et de groupes de pression, concernés par la triple crise de l’inégalité, de l’économie durable et de la démocratie.

Voici la citation :

« Tel le phénix, le socialisme renaît, de chaque tas de cendres que laissent, jour après jour, nos rêves brûlés et nos espoirs calcinés. Il continuera de ressusciter tant que les rêves seront brûlés et les espoirs calcinés, tant que la vie humaine demeurera privée de la dignité qu’elle mérite et de la noblesse dont elle est capable, si on lui donne la chance de se rassembler. »

La gauche est dans un grand trou noir et ce, depuis quelque temps. La gauche, ce sont ces gens et leurs institutions qui croient en l’humanité, qui font confiance aux gens, qui pensent que nous sommes nés différents, mais égaux, qui savent que les réponses à nos problèmes viendront de la démocratie et non des marchés – des gens qui savent que nous ne vivons que l’ombre de ce qui pourrait être.

Tel est le défi que Zygmunt nous propose. Tracer notre voie hors des ténèbres et vers la lumière.

Quelqu’un m’a dit un jour qu’on ne devrait jamais avoir un emploi, que l’on veut quitter ; Zygmunt Bauman semble occuper cet emploi. Ou plutôt, et mieux encore, il a utilisé sa vie professionnelle, afin de bâtir une plate-forme vouée aux affaires sérieuses durant le reste de son existence. Depuis sa retraite officielle, sa production atteint la moyenne incroyable de deux livres par an environ, ainsi que nombre d’articles, de conférences et d’entretiens.

Je ressens une forte ambivalence vis-à-vis de notre époque – à la fois optimiste et réaliste. Tels des moines dans un monastère durant les âges obscurs, gardons-nous simplement, mais de manière cruciale, la flamme vivante, empêchant les livres d’être brûlés, dans l’attente des lumières ? Ou bien la triple crise de l’inégalité, de l’économie durable et de la démocratie sonne-t-elle le moment d’un progrès novateur ? Nous ne savons. Nous faisons l’histoire – mais pas dans les conditions de notre propre choix.

Nous faisons ce que nous pouvons. Zygmunt a fait plus que nombre d’entre nous. Nous nous appuyons sur les épaules des géants. Le mien s’appelle Zygmunt Bauman. Puisse-t-il encore longtemps écrire, m’inspirer, moi et des milliers d’autres. Puisse-t-il ne jamais prendre sa retraite.

Notes

1. University of Chicago Press, 1997
2. Philadelphia : Open University Press, 1998
3. http://www.les.ac.uk/Depts/global/stafflordgiddens.htm
4. http://www.citizenincome.org
5. Ralph Miliband (1924-1994), philosophe politique marxiste britannique, père de David et Ed Miliband, membres du gouvernement de Gordon Brown (2007-2010) - http://fr.wikipedia.org/wiki/Ralph_Miliband
6. http://www.theory.org.uk/ctr-gram.htm#hege
7. Compass – Direction for the Democratic Left – site web http://www.compassonline.org.uk/ (NdT)

[Neal Lawson est président de Compass et auteur de All Consuming (Penguin, 2009), ouvrage consacré à l’œuvre de Zygmunt Bauman. Il s’agit de la version imprimée d’une conférence plénière, prononcée le 6 septembre 2010 à l’université de Leeds, afin de marquer l’ouverture du nouvel Institut Bauman.]

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Source : http://www.opendemocracy.net/neal-lawson/relevance-of-zygmunt-bauman
Article paru le 22.09.2010
Traduction : © Georges Festa – 11.2010


dimanche 21 novembre 2010

Mouvement Erroriste - Errorist Movement

© http://erroristkabaret.wordpress.com

Un mouvement erroriste à la Biennale

par Yasemin Sim Esmen

www.hurriyetdailynews.com


[Pour le collectif artistique Etcetera, basé à Buenos Aires, l’art peut contribuer à briser les stéréotypes et ouvrir de nouvelles portes. Le groupe rejette tout perfectionnisme et a lancé le « mouvement erroriste », thème de leur exposition à l’Antrepo 3, un événement de la 11ème Biennale internationale d’Istanbul.]

Exprimant leur opposition aux préjugés et au perfectionnisme, les membres du collectif artistique Etcetera, basé à Buenos Aires, présentent leur « mouvement erroriste » dans le cadre de leur exposition à la 11ème Biennale internationale d’Istanbul.

« Nous représentons ici un mouvement, le « Mouvement Erroriste International », précise Federico Zukerfeld, membre du collectif. Le mouvement, explique-t-il, a débuté, lorsque l’ancien président des Etats-Unis, George W. Bush, s’est rendu en Argentine en 2005.

« En Argentine, les gens haïssaient Bush. Alors ils ont manifesté contre lui. Et puis la loi anti-terroriste venait juste d’être votée, rappelle Zukerfeld. C’était un piège, car la loi présente les comportements symboliques comme dangereux. Disant que toute personne qui a l’air d’être terroriste est dangereuse. »

« On voyait aux actualités des mecs ayant l’air de Palestiniens en train de manifester. On nous donnait une fausse image de cette partie du monde, dit-il, faisant allusion à la représentation stéréotypée des Palestiniens en colère dans les médias. On s’est demandé comment répondre à ça ; il nous fallait tendre un miroir. »

Le collectif s’est mis alors à faire des recherches sur le terrorisme et un de ses membres, qui venait du théâtre, est arrivé avec l’idée de traiter l’idée du terrorisme à travers le théâtre. Mais, du fait d’une erreur d’orthographe, le titre de son intervention était « Errorisme et théâtre ». « Une vraie trouvaille ! Un mot ouvert qui nous permettait d’aborder le sujet », note Zukerfeld.

« Nous rejetons toujours l’erreur. Or, pour un erroriste, l’erreur est quelque chose de bien », ajoute-t-il. Zukerfeld explique que lorsque les membres du collectif ont réalisé des dessins, très réalistes, de mitrailleuses sur des bandes dessinées, ils ont failli être arrêtés : « On s’est rendu compte qu’il y avait un problème de représentation. »

C’est alors que le collectif décide de créer le « mouvement erroriste », un mouvement basé sur le fait de fabriquer des « erreurs », afin de briser les stéréotypes et les préjugés. Le mouvement s’est aussi développé dans d’autres pays. « On a décidé de faire la propagande pour le mouvement à Istanbul. On voulait montrer en Turquie ce qu’est l’errorisme, précise Zukerfeld. Istanbul foisonne d’errorisme. On remarque une structure urbaine [fondée là dessus]. Cette ville répond peut-être à l’errorisme. »

L’exposition, organisée à la façon d’un cabaret, présente Che Guevara et des personnalités turques, Hrant Dink, ce journaliste turco-arménien assassiné en janvier 2007 par un jeune ultranationaliste de 17 ans, et Deniz Gezmiş, un militant marxiste-léniniste qui fut l’un des membres fondateurs de l’Armée Populaire de Libération de Turquie (THKO).

Le THKO fut un mouvement clandestin armé de gauche en Turquie et Gezmiş fut condamné à mort et exécuté en 1972. Zukerfeld explique que le collectif a demandé aux organisateurs de la Biennale de choisir les personnalités turques présentées dans cette exposition.

« On voulait montrer ici les contradictions entre ce que nous voulons et leurs réactions négatives », dit-il. Un autre membre d’Etcetera, Loreto Garin Guzman, précise : « Les œuvres sont davantage vivantes. Pour nous, le public est le protagoniste de l’histoire. Si bien que le gens peuvent interroger les personnages. Voilà pourquoi nous avons conçu notre mise en scène. »

« On voulait jouer avec le stéréotype. La première réaction des gens, lorsqu’ils voient ces images, c’est la peur de la représentation, explique Zukerfeld. Parfois, il arrive que les gens rejettent telle personne, car ils appartiennent à une autre culture. Cela montre comment nous élaborons nos stéréotypes, sans voir l’individu dans l’autre. »

Les artistes définissent l’installation, proche du cabaret, comme une invitation : « Réfléchir sur les rêves, le changement social, etc… Pour nous, notre seule arme c’est la métaphore. »

« La seule manière d’ouvrir l’espace à des idées nouvelles et d’être capable de changer quelque chose, c’est d’accepter l’erreur, souligne Guzman. Car si l’on ne croit qu’en la perfection, on ne peut rien changer. Alors l’erreur c’est la clef qui ouvre [de nouvelles possibilités]. »

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=an-errorist-movement-at-the-biennial-2009-09-14
Article publié le 14.09.2009.
Traduction : © Georges Festa – 11.2010

Blog du Collectif Erroriste : http://erroristkabaret.wordpress.com/


Pour une arménité humaniste / Quiero una armenidad humanista


Je ne demande ni un radicalisme arménien, ni même un humanisme arménien. Je demande une arménité humaniste.

par Eduardo Dermardirossian

http://caucasoypampa.blogspot.com


Commémorer, c’est « faire œuvre de mémoire ou procéder à une commémoration » ; et la commémoration, dans l’acception première du dictionnaire, équivaut à « la mémoire ou [au] souvenir que l’on célèbre de quelqu’un ou de quelque chose, en particulier si cela est opéré lors d’un acte ou d’une cérémonie » (1). Autrement dit, lorsque nous parlons de commémorer, nous situons presque toujours l’action dans le cadre d’une célébration ou d’une cérémonie.

Je ne prétends pas examiner des questions philologiques, ni restreindre les concepts afin de les faire entrer dans quelque corset lexicographique. Alors que l’on commémore le 90ème anniversaire du génocide arménien, je souhaite réfléchir aux actions qu’il convient de mettre en œuvre pour parvenir à un résultat politique. Et, ce faisant, je me propose de mesurer la distance qui sépare l’activité commémorative et l’élucidation des faits. Tracer la voie que doivent suivre nos institutions, pour contraindre à la reconnaissance du génocide. Tel est l’objet de ces lignes.

Indubitablement, les actes cérémoniels doivent avoir lieu, si l’on veut maintenir vivant le souvenir des faits tragiques de 1915-1923. Mais il faut aussi procéder à des actions de documentation, d’étude et de formation, d’analyse et de comparaison, de diffusion systématique et de communication, à des fins de revendication. Il faut arbitrer des ressources humaines et des flux financiers réguliers.

J’examinerai ici quelques-unes de ces questions.

Je reverrai les choses à partir de ma situation d’Argentino-arménien. Et si je le puis, et si le lecteur me le concède, à partir aussi de ma situation de citoyen d’un monde global. Car notre époque nous impose de considérer le passé et le présent, et de peser l’avenir, d’un point de vue totalisant et dans un esprit universaliste. Tout ce qui se fait aujourd’hui nous incombe à tous : le World Trade Center est tombé sur les Nord-américains et les missiles se sont abattus sur les Afghans et les Irakiens, mais aussi sur l’ensemble des autres nations, touchées par ces faits. La tragédie de Beslan s’est produite dans la lointaine Russie ; or ses effets ont atteint l’humanité tout entière.

Aujourd’hui, être c’est être universel. Voilà pourquoi la question du génocide est un devoir d’une dimension universelle. Comme le Rwanda, comme la Palestine, comme la gabegie pétrolière et le gaspillage des vies en Asie Centrale, comme la dégradation de l’environnement, le sida et le trafic de drogue. Sujets différents, certes, mais qui ont en commun leur dimension planétaire. A cet égard, je ne demande ni un radicalisme arménien, ni même un humanisme arménien. Je demande une arménité humaniste et, pour cela, intégrée et solidaire avec tous les peuples qui demandent justice. Je souhaite voir les Arméniens avec un esprit universaliste, respectueux de toutes les cultures et aussi de leurs propres valeurs.

De sorte que, premier constat, s’impose la nécessité de considérer le génocide arménien comme une question globale, autrement dit, concernant l’humanité dans son ensemble. Une question qui ne peut être examinée du seul point de vue de la nation qui l’a subi, mais en fonction de l’intérêt qu’a l’humanité dans son ensemble à établir la vérité historique, attribuer les responsabilités qui en découlent et exiger la réparation pour le dommage infligé. Et aussi créer des mécanismes qui empêchent à l’avenir la répétition de tels faits.

Il est nécessaire de définir la demande, de catégoriser l’activité, de leur assigner une place dans l’agenda international. Il convient de situer le génocide arménien parmi les exigences relevant des droits de l’homme, afin d’attirer l’attention et l’adhésion de tous les Etats. Il ne s’agit pas là d’une manœuvre opportuniste. Il s’agit d’assigner à cet appel la place privilégiée que lui reconnaît aujourd’hui le droit international et les courants modernes de la pensée politique. Mais à la condition que les demandes des autres nations puissent occuper une place équivalente au sein des communautés arméniennes, car toutes habitent un même univers, à savoir une totalité sans exclusives ni privilèges. Voir les choses comme nous étant propres et que les revendications de telle nation ou groupe humain sont celles de toutes les nations et groupes humains. Voilà quel est l’enjeu.

Cette prétention à universaliser les demandes dérivées du génocide est de longue date dans le combat du peuple arménien. Les années d’oubli soviétique sont maintenant derrière nous et il est de bon augure de voir le gouvernement de la république d’Arménie brandir aujourd’hui ces étendards. Espérons que l’activité politique et l’action diplomatique acquièrent une profondeur suffisante pour emporter l’adhésion des gouvernements. Et aussi pour réveiller les consciences parmi les intellectuels turcs. Car la vocation européenne séculaire de la Turquie ne correspond pas à son négationnisme obstiné. A cet égard, il est impératif d’œuvrer dans le cadre de l’Union Européenne, au delà de la date et de la manière avec laquelle aura lieu l’entrée de la Turquie. Car s’il est difficile de conditionner son entrée à une reconnaissance préalable du génocide, ce le sera moins lorsque cette entrée aura eu lieu.

Pour atteindre cet objectif, je propose d’impulser un mécanisme de dialogue arménien au sein des communautés de la diaspora, avec la participation des politiques et des intellectuels. Il est à souhaiter que ce dialogue soit en conformité avec la politique du gouvernement de l’Arménie, mais il pourra emprunter des modalités particulières, en fonction des particularités de chaque pays. Cette initiative n’exige pas de se substituer aux institutions, ni de biaiser ses objectifs ou ses actions. Elle n’ignore pas non plus l’effort inter-institutionnel qui se déploie chaque année sous les auspices de l’Eglise Apostolique arménienne. Cette initiative fait le pari qu’un effort conjoint et organique puisse servir l’action revendicative, laquelle a pour base le génocide.

Des ateliers dédiés aux thèmes de l’identité et de l’intégration, de l’interculturalité et de la langue (par exemple, un dictionnaire multilingue est une nécessité que l’on diffère étrangement) et autres questions centrales, outre le génocide et les droits de l’homme, peuvent aussi faire l’objet du dialogue arménien.

C’est à dessein que je n’approfondis pas cet exposé, pour que ce soit les acteurs eux-mêmes qui en dessinent l’organigramme, les aspects méthodologiques et l’agenda. Mais il me faut souligner le fait que le dialogue proposé ne doit pas (à vrai dire, ne pourra jamais) rivaliser avec les institutions existantes. Il s’agira, à mes yeux, d’un projet dans lequel les intellectuels et tous ceux qui ont vocation à s’intéresser à ces choses pourront contribuer, grâce à leurs efforts.

Note

1. Diccionario de la Real Academia Española, 22ème éd., 2001.

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Source : http://caucasoypampa.blogspot.com/2008/11/no-quiero-un-radicalismo-armenio-ni_25.html
Article publié en nov. 2008.
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 11.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eduardo Dermardirossian.


vendredi 19 novembre 2010

Yeroukhan - Le Fils naturel / Léo - Ani

Yeroukhan (1870-1915) - Léo (1860-1932)


Yeroukhan (1870-1915) – Le Fils naturel / Léo (1860-1932) – Ani

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


1. L’étude d’une haine de soi


Le temps et les circonstances enterrent souvent des œuvres littéraires de valeur qui, même traduites, conservent le pouvoir de combler et d’inspirer, grâce à leur traitement éclairant de l’expérience humaine en bien des aspects. Le Fils naturel, court roman de Yeroukhan [Yervant Srmakechkhanlian, 1870-1915] (in Œuvres choisies, Antélias : Liban, 1992), publié pour la première fois en 1913, est un exemple éloquent. En le lisant, l’on ne peut s’empêcher de penser que, si l’auteur avait vécu au-delà de ses 45 ans seulement, quelques chefs-d’œuvre eussent orné les étagères de plus d’une bibliothèque d’un amoureux des lettres.

Les thèmes du roman sont des plus contemporains. En moins de 100 pages, Yeroukhan restitue l’expérience douloureuse d’un être qui, tout en profitant d’une vie matérielle confortable, n’est pas à l’aise avec lui-même, ne parvient pas à assumer son passé et qui, terrifié à l’idée de la déchéance sociale que ce passé menace de lui faire subir, traverse une terrible crise personnelle. Comme portrait d’un être dont la confiance en soi et l’estime personnelle brisées le conduisent à mettre en doute sa raison même de vivre, l’œuvre est convaincante. L’irrésolution, la haine de soi et le drame psychologique qui en résulte, tandis qu’il lutte pour guérir, sont traduites avec une force étonnante.

Benjamin Parseghian est le fils d’une riche famille arménienne, installée dans l’Istanbul d’avant 1915. Comme de jeunes gens de sa génération, il est envoyé suivre ses études à Paris, où il mène aussi une vie nocturne dissolue et débridée. Mais, à son retour à Istanbul, où il s’installe en tant qu’homme d’affaires respectable et marié, les aventures sexuelles de sa jeunesse reviennent le hanter. Malvine, son épouse, souhaite désespérément avoir des enfants. Or Benjamin est stérile. Lors de son séjour à Paris, il a contracté une maladie vénérienne. Ses relations avec sa femme connaissent donc une crise. En outre, il vit dans une société où la valeur d’un homme, de fait sa masculinité, est amoindrie s’il n’arrive pas à engendrer. Surgissent alors tensions et pressions psychologiques, doutes et perte d’estime de soi, qui finiront par briser l’esprit de Benjamin, jusqu’à sa volonté de vivre.

Afin d’échapper au handicap social et à l’humiliation personnelle, Benjamin demande désespérément conseil à la médecine. Il retourne même à Paris, dépensant force argent pour rétablir sa fertilité. Une courte période de soulagement, une seconde chance inespérée dans sa vie, semblent se manifester avec la grossesse soudaine et inattendue de sa femme et la naissance d’un enfant. Mais il s’agit d’un faux espoir, qui ne fait qu’accélérer et accentuer son délabrement psychologique. Prête à tout pour avoir un enfant, Malvine a une liaison avec Vahé, un ami de la famille, et tombe enceinte de lui. A mesure que cet enfant, Aram, grandit, l’univers de Benjamin est à nouveau fracassé, lorsqu’il réalise, lentement et de façon traumatique, qu’Aram n’est pas, en fait, son propre fils. Le poids de cette douleur est encore aggravé par l’infidélité de son épouse. Ses affres intérieures le tourmentent alors plus que jamais.

Le cycle de crise prend une tournure nouvelle et le conduit à une fin quasi inévitable : le suicide. Grâce à une prose merveilleusement limpide et inventive, Yeroukhan nous emmène au cœur d’une solitude cauchemardesque, tandis que le sentiment de rejet social et d’inutilité personnelle envahit Benjamin. Crise qu’il doit traverser seul. Il éprouve trop de honte pour révéler la vérité sur son état, que ce soit à sa femme ou à ses proches. Dans la société parisienne, des désordres de jeunesse n’eussent pas conduit à une telle crise traumatique personnelle à un âge plus avancé. Mais au sein du monde conservateur, sur le plan moral, de l’Istanbul arménienne, admirablement mis en avant par Ghiragos, le domestique de la famille, issu de Van, une ville provinciale, la crise est inévitable. Benjamin n’a ni les moyens ni la force de défier et d’ignorer les restrictions des codes moraux de la société qui l’entoure. Et, à cause de ses écarts de conduite, la société finit par se venger, pour ainsi dire, en le forçant au suicide.

D’aucuns ont soutenu que le suicide achève de manière artificielle, abrupte et insatisfaisante ce récit. Peu importe. Dans une œuvre qui compte, une conclusion discutable ne diminue pas l’expérience humaine, à laquelle elle donne vie avec tant d’efficacité.


2. Ani – Ce grand œuvre dédié à la civilisation arménienne et humaine


Léo [Arakel Babakhanian, 1860-1932], grand historien arménien, fut un écrivain prolifique, quelque peu spécialiste dans quasiment tous les domaines vers lesquels il tourna son esprit brillant, que ce soit la littérature, la politique, la linguistique, l’architecture ou l’archéologie. Ani, son passionnant récit de voyage, fut écrit peu de temps après sa visite dans les ruines de cette magnifique cité arménienne du Moyen Age. Véritable périple au sein d’un monde sombre et inconnu, illuminé page après page par le tableau fervent que livre Léo du passé de la ville, sa passion évidente pour le bien-être du peuple, sa vaste érudition, son imagination poétique et son arménien remarquablement limpide, aisé et alerte.

Aucun visiteur ne peut parcourir les vestiges de ces ruines grandioses sans être subjugué par leur somptueuse beauté, la qualité magique de leur architecture. Malgré des siècles de destruction et de dégradations, ce qui en reste demeure aussi présent et frappant que si tout cela eût été bâti hier. Ce qui en reste, même s’il ne s’agit que d’une proportion infime de ce qui fut, demeure un témoignage de grandeur, de culture et de beauté. Léo nous emporte par son évocation des grandes heures d’Ani, citant des voyageurs étrangers et leurs développements sur le passé glorieux de la ville et ses merveilles architecturales. Le récit qui suit de ses impressions personnelles, relevé par une quantité étonnante de données historiques de premier ordre, propose une lecture saisissante et instructive. Convenons que l’empressement de Léo à en rajouter au niveau des détails recouvre parfois le fil essentiel du récit, au point d’exaspérer. Mais les lecteurs qui persévèrent ne pourront qu’être récompensés !

Les descriptions de l’environnement naturel, tandis que Léo se rend vers la ville, sont de toute beauté. Les grandioses et imposants monts Aragatz et Massis, ainsi que le cadre naturel luxuriant, mais écrasant, de Lori, prennent vie dans notre imagination. Pourtant, alors qu’il traverse des décors à la beauté naturelle stupéfiante, il ne peut s’empêcher, avec une souffrance sincère, de noter certaines scènes, révélant la misère et l’ignorance des plus effroyable et avilissante, dans lesquelles la population arménienne vivait alors.

Or, note Léo, non loin de là les vestiges d’Ani portent témoignage de la capacité des peuples au regard de la civilisation et de la culture. Pour Léo, comme pour tout intellectuel, historien, artiste ou philosophe qui se respecte, la renaissance du savoir concernant Ani ne répond pas simplement à des fins universitaires. Il ne s’agit pas d’une quelconque mise au jour archéologique désintéressée du passé. Ani peut n’être que ruines, peuplées désormais de bandits et de scorpions. Mais son héritage doit être transformé afin d’inspirer, d’une manière vivante, le présent. La connaissance de ses hauts faits doit être mise au service de l’élimination de cette fausse image convenue selon laquelle les Arméniens seraient par nature essentiellement arriérés, passifs, lâches, dénués de culture et ignares. Ani peut inspirer de la fierté, aider les gens à se retrouver et à reléguer des siècles d’arriération et d’ignorance.

En dépit de l’importance de ce monument pour l’histoire arménienne, les élites corrompues d’alors (singées au détail près par celles que nous connaissons) refusèrent de financer et/ou de soutenir les travaux urgents et nécessaires de restauration des vestiges. Léo dénonce avec force ces élites qui, sous de belles paroles, d’innombrables discours et des monceaux de poésie sentimentale, refusent d’avancer des fonds afin d’aider à la préservation des ruines. La ville se trouve maintenant sous le contrôle de l’Etat turc et a été systématiquement détruite, durant des décennies. Mais il semble que certaines mesures de protection soient actuellement prises. Le lieu peut devenir une attraction touristique, susceptible de procurer à la Turquie quelque échange avec l’étranger. Or les autorités turques n’ont de cesse de supprimer, dans tous les documents publics concernant Ani, toute référence à son patrimoine arménien.


[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20010223.html
Article paru le 23.01.2001.
Traduction : © Georges Festa – 11.2010.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.