vendredi 31 décembre 2010

Gabriel Soundoukian - Bebo / Derenik Demirdjian - Nazar le brave

Arthur Sarkissian, 13 Colour Scriptums, huile sur toile, 2009, 80x110 cm
© http://arthursarkissian.com


Gabriel Soundoukian, Bebo / Derenik Demirdjian, Nazar le brave

par Eddie Arnavoudian

www.groong.org


I. Bebo de Gabriel Soundoukian et l’affirmation de la dignité humaine


Ecrite en 1857, Bebo, comédie en trois actes de Gabriel Soundoukian (1825-1912) (in Œuvres Choisies, Erevan, 1973, vol. 2), est le première de ces contributions à la tradition dramatique arménienne moderne, qui gardent à ce jour leur valeur. Affirmation passionnée de la dignité de tous les hommes et femmes, elle légitime l’honneur et l’égalité comme conditions pour des relations humaines honnêtes. Montrant aussi combien celles-ci sont piétinées par les hommes de pouvoir dans leurs rapports avec ceux qu’ils estiment être leurs inférieurs et combien l’argent exerce un rôle brutal dans ce processus. Soundoukian excelle en cela, car il n’écrit pas en vue de quelque dessein moral a priori. Le drame émerge à partir de soucis quotidiens, des espoirs et des malheurs de gens ordinaires, dont il façonne avec art les personnages.

Le désastre se profile à l’horizon dans la famille du pêcheur Bebo. Le fiancé de sa sœur menace d’annuler leur mariage, à moins que Bebo ne s’acquitte immédiatement de la dot promise. Le mariage de Gezel devait être une occasion de réjouissances pour la famille, ainsi que l’affirmation publique de son intégrité et de son honneur personnel. Le mariage a été annoncé et les deux tourtereaux se sont même embrassés en public. Pour le fiancé, se rétracter maintenant serait catastrophique. Le résultat serait considéré comme la preuve d’une affreuse méprise, un manque impardonnable de caractère et de moralité, mais non bien sûr du point de vue du mari, mais de Gezel, la promise. Une humiliation publique et une souffrance intérieure sont inévitables. Bebo ne peut payer la dot, qui devait provenir d’une dette que le marchand Haroutioun a envers lui. Le récépissé du débiteur a été égaré et, saisissant cette opportunité, ce dernier refuse d’admettre la chose, et encore moins de payer.

Elle n’a transgressé aucun code de la morale humaine et pourtant, se soumettant à l’esprit du temps, la famille de Bebo accepte le droit de la société de la juger et de la condamner au nom d’une tradition sociale clairement arriérée. Elle se sent donc profondément humiliée et honteuse. Or, ce sentiment est lié à un noyau profondément sincère et moral. Elle l’éprouve comme un échec du devoir familial, l’impossibilité d’empêcher un autre être humain, leur Gezel bien-aimée, de devenir un objet de calomnie et d’ostracisme. Bebo ressent cela comme s’il échouait à honorer une promesse. Bien que ce soit le fiancé qui menace de susciter déshonneur et humiliation sur Bebo et sa famille, Soundoukian situe les racines plus profondes de leur infortune dans leur impuissance sociale. Ce qui émerge en particulier dans des scènes où Gezel et sa mère, Shushan, maudissent leur sort, tandis qu’elles cousent pour un salaire de misère, afin de joindre les deux bouts. Victimes toutes deux du puissant qui les dupe, les escroque et les réduit à une misère et une dépendance abjectes. La prise de conscience de leur pauvreté semble parfois forcée, pas assez néanmoins pour anéantir le flux naturel d’un dialogue libre de toute préoccupation didactique d’auteur et enrichi par des merveilles de sagesse populaire, de la part de Shushan en particulier.

L’acte II nous transporte chez le marchand Haroutioun, où le contraste avec la demeure de Bebo est frappant, mais pas à première vue en raison des disparités de richesse matérielle. Au sein de la famille de Bebo existe une morale, un sens de l’honneur et du devoir, ainsi que l’amour. Dans le foyer d’Haroutioun prévalent vacuité, consommation voyante, mépris, vanité et mensonge éhonté, tout en vivant de gains mal acquis. Pour compenser sa cinquantaine décrépite, Haroutioun peut se permettre de teindre ses cheveux et de s’acheter une nouvelle jeune épouse. Par sa vanité et son narcissisme il est d’une vérité et d’une modernité totales, de même que son épouse, Ephemia, qui s’épuise dans des achats incessants. Créature dépensière, sans cœur, emplie de mépris pour ses domestiques, elle est aussi empreinte d’une profonde aversion à l’égard de sa bru. Dans les relations entre ces deux êtres, Soundoukian montre la laideur des mariages sans amour, faits d’argent.

L’entrée à l’improviste et énergique de Bebo au domicile d’Haroutioun met un terme à son aisance auto-satisfaite. Tandis qu’il exige le paiement de sa dette, le sort imminent de sa sœur enflamme son discours d’une passion qui concentre toute l’injustice que ressentent les gens ordinaires aux prises avec des hommes tels qu’Haroutioun. Nous assistons ici à l’une des affirmations artistiques les plus admirables de la dignité des hommes et des femmes et de la nécessité d’un noyau moral dans les relations et les actions humaines. Bebo éprouve passionnément son humanité, son sens de la dignité et de sa personnalité. Déboulant dans les lieux, son identité mise en question, il réplique : « Qui suis-je ? Moi ! » Il ne demande pas la charité, mais le respect. A mesure que la scène se déroule, ses monologues mettent l’accent sur la structure corrompue du monde des riches et, à travers sa réaction, Haroutioun dévoile en retour l’angoisse du riche, lorsqu’il est contesté.

L’acte III conclusif laisse une impression indélébile. La tromperie d’Haroutioun est mise au jour. Pour éviter que l’affaire aille en justice, il propose de s’acquitter de sa dette avec intérêts à la clé. Mais, concernant le tort causé à Gezel et sa crapule de fiancé, qui cherche ailleurs une dot et une servante à domicile, sa chute est sans appel. Sa réputation ne peut en renaître et aucun homme ne l’épousera. Aussi Bebo refuse-t-il la proposition d’Haroutioun, espérant l’exposer publiquement dans un tribunal, pas seulement au nom de sa sœur. Dans un des discours de clôture, il se présente comme un vengeur prêt à terrasser les Haroutiouns de ce monde, qui dépouillent les miséreux de leur humanité. « Tu en as abusé bien d’autres de la même façon que tu as tenté de nous tromper, tu t’es prêté à ce jeu avec bien d’autres, tu as saigné bien des gorges et je ne serais pas Bebo, si je ne les vengeais tous ! »

Cet affrontement, que Soundoukian dépeint de manière si aiguisée, reste un tableau inspiré des conséquences du pourrissement moral au cœur de l’ordre social, qui aujourd’hui encore fait des millions de victimes. Tous ceux qui pensent que le drame de Bebo n’a qu’un intérêt historique, devraient interroger les 25 000 paysans indiens sans terre et appauvris qui, en octobre 2007, organisèrent une marche, un mois durant, sur Delhi, la capitale de l’Inde. Ils marchèrent pour exiger des droits fonciers de la part des grands propriétaires qui les expulsaient de la terre qu’ils avaient labourée durant des générations, mais pour laquelle ils ne pouvaient produire le moindre document officiel !


II. Nazar le brave, de Derenik Demirdjian


Nazar le brave, conte comique en cinq actes de Derenik Demirdjian (1877-1956) (in Œuvres Choisies, Erevan, 1973, vol. 5), constitue une satire brillante et inventive sur la politique tyrannique et les ambitions des grandes puissances, leur mépris à l’égard des intérêts des petites nations, de la démocratie et de la morale.

Tel est le jugement de Hrant Tamrazian sur ce qu’il considérait comme la plus remarquable de toutes les adaptations modernes de ce conte populaire rural arménien, un classique, que Demirdjian écrivit en 1924. Compte rendu difficile à contester. Nazar le brave est d’un art accompli, réunissant dans un seul ensemble un conte populaire classique et la vision moderne de la politique mondiale par l’A., une vision qui conserve son intérêt aujourd’hui encore. Nazar est un personnage justifiant toute la dérision dont les esprits les plus acerbes et les intelligences les plus cruelles sont capables de l’accabler. Sa bravoure pompeuse, ses déclamations vides et son comportement grotesque sont admirablement présentées. Nazar est un bon à rien paresseux, fainéant, ignare, déplaisant, grossier et brutal. L’Andy Capp arménien, pour ceux qui connaissent ce pitre des dessins animés anglais ! Il est aussi l’incarnation de la lâcheté grotesque, craintive de toute chose, tremblant face au plus petit mouvement inconnu, redoutant même de sortir dans l’obscurité de son jardin sans sa femme. Et pourtant c’est en même temps un être fantasque, se donnant une image d’homme au courage à toute épreuve, prêt à combattre et à vaincre des malfrats locaux, devant lesquels tous les autres s’enfuient. S’imaginant comme le courageux défenseur de la communauté ployant sous l’ennemi le plus puissant et profitant de toute la gloire et de la situation qui en résultent.

Comme parfois dans les contes, la fortune lui sourit et de grande façon. Par un étrange retour de circonstances, Nazar s’acquiert une réputation de bravoure, ainsi que la fortune et le trône d’un monarque. Fuyant craintivement deux lâches également peureux, il se retrouve célébré en héros dans une lointaine principauté, auprès de laquelle il a cherché refuge, et se prépare alors à vivre en grand seigneur, aux dépens de tout un chacun. C’est ainsi que dans l’acte II, Nazar en vient à se pavaner comme un chef d’Etat, un roi vénéré, incarnant aussi une politique dégénérée. D’une manière typiquement impériale, il engage le combat contre chaque nation qui a le cran de refuser une humble soumission. Le tableau de ses protestations indignées face à ceux qui refusent de céder leurs terres est d’une drôlerie grotesque, tout en constituant une représentation des plus précise de l’histoire de la conquête coloniale.

Tandis que Nazar conspire à l’aide de ses troupes, d’une manière qui rappelle volontiers un club de grandes puissances complotant afin de se partager le monde, nous assistons à une transition burlesque, allant de la farce à la satire politique. Des scènes d’un comique inénarrable racontent des vérités universelles sur les élites qui nous gouvernent. Les traits personnels de Nazar – ignorant, paresseux, grossier et brutal – émergent comme l’incarnation des élites inhumaines, sans cœur, cruelles et violentes, au pouvoir dans chaque recoin de ce monde. Toujours prêt à massacrer des civils innocents venus de l’étranger, Nazar utilise son propre peuple pour perpétrer combats et tueries, tandis que lui et ses complices festoient dans le luxe.

A cet égard, une manifestation significative du déclin de la critique contemporaine surgit lors d’un commentaire rédigé par David Gasparian sur cette pièce de Demirdjian et publié en 2002 dans son ouvrage La littérature arménienne. Guidé par un besoin irraisonné de présenter d’importants artistes arméniens comme fondamentalement hostiles au socialisme, à la révolution russe de 1917 et à la soviétisation de l’Arménie, Gasparian, parmi nombre de points éclairants, soutient aussi bizarrement que Nazar le brave, par son exposé de l’abus du pouvoir politique, fut essentiellement écrit comme une critique des autorités soviétiques d’alors. Ne disposant d’aucune preuve textuelle à l’appui de cet argument, l’A. attribue allègrement un sens explicitement opposé à la preuve explicite. Il écrit :

« Désireux de prévenir d’intempestives migraines, Demirdjian indique dans ses notes que les sources de ses personnages proviennent de régimes politiques révolus ou se situent à l’étranger, alors même qu’il est pleinement conscient de ce dont il parle et du pays où il vit. Tout le monde écrit à propos de son époque et a en tête les cibles spécifiques de la vie politique de son temps. Or, pour sa propre sécurité, l’on prétend que l’on écrit sur d’autres époques que la sienne. »

Une approche aussi arbitraire, subjective et artificielle ne rehausse en rien notre appréciation de la pièce, tout en caricaturant grossièrement l’esprit et l’ambition de son auteur. Or la pièce fut écrite et publiée en 1924, au moment même où une grande partie de l’intelligentsia arménienne, dont Demirdjian, ainsi que Tcharents, Mahari, Bakounts, Naïri Zarian et beaucoup d’autres, témoignèrent un enthousiasme et un espoir sans bornes pour le nouvel Etat arménien soviétique.

Nazar le brave n’a rien à voir avec le slogan, la vocifération, la platitude ou le cliché. La réussite de Demirdjian réside dans la perfection de ces transitions allant de la farce à la polémique politique. Les outrances de Nazar en chef d’Etat corroborent totalement sa personnalité scandaleuse et toutes deux sont convaincantes. Son action politique, à la fois dangereuse, fruste et grossière, portées à l’extrême, procède logiquement des traits de son caractère personnel. Cette cohérence, qui mêle farce comique et formulation politique, empêche le politique d’apparaître envahissant ou de confiner à la propagande. La pièce est rehaussée par une direction d’auteur inhabituellement importante, tant pour la mise en scène que pour les mouvements des personnages. Le geste physique, les expressions faciales et les relations physiques entre les protagonistes contribuent grandement à l’élaboration et au développement du personnage, de l’intrigue, de la comédie et de la satire.

Bien qu’une légère lassitude puisse résulter de quelques aspects répétitifs et déclamatoires, ces imperfections sont aisément ignorées à mesure que l’aventure s’approche de son terme motivant. En revenant à son point de départ, nous assistons une fois encore à une querelle grossière entre Nazar et sa femme, devenue reine entre temps. Cet affrontement est déclenché par la tentative de Nazar de divorcer d’elle pour une reine captive, plus jeune, plus belle, au sang noble ! Or, tandis qu’ils laissent libre cours à leurs débordements, le peuple commence à se révolter. Pendant ce temps, les troupes de Nazar, réalisant enfin qu’il n’est qu’un lâche, commencent à saccager son palais.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubriue de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20080721.html
Traduction : © Georges Festa – 12.2010 – Tous droits réservés.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.


jeudi 30 décembre 2010

Hrant Dink Spirit Lives / L'esprit vivant de Hrant Dink

Istanbul, avenue Istiklal, juin 2007
© fr.wikipedia.org


En direct de Turquie : l’esprit vivant de Hrant Dink

par Daphne Abeel

The Armenian Mirror-Spectator, 06.11.2010


ISTANBUL – Je me suis décidée à voyager en Turquie, suite à ma collaboration avec The Armenian Mirror-Spectator, où j’ai travaillé comme rédactrice adjointe huit ans durant et où je continue d’œuvrer en tant qu’essayiste indépendante.
Je suis revenue en Arménie dès 2001 et j’ai lu entre temps d’innombrables articles sur la Turquie dans la presse arménienne et américaine, rencontrant plusieurs chercheurs, écrivains et intellectuels turcs qui ont reconnu le génocide arménien – des gens comme Taner Akçam, Hassan Çemal, Orhan Pamuk et Fatma Muge Goçek. J’ai rendu compte d’ouvrages d’auteurs turcs comme Pamuk et la journaliste Ece Temelkuran. Il était temps, ai-je pensé, de voir la Turquie par moi-même.
J’arrive à Istanbul le 19 septembre [2010], le jour où la communauté arménienne assiste à un office religieux à Akhtamar. Je ne suis pas arrivée à temps pour assister à la cérémonie, mais il en est question le lendemain dans le quotidien anglophone Hürriyet et les gens à Istanbul semblent tout savoir à ce sujet.
Le jeune concierge dans mon petit hôtel du quartier Sultan Ahmet à Istanbul bavarde presque gaiement avec moi à propos de cet événement, sans exprimer la moindre opinion. Et le journal de préciser que la croix n’a pas été érigée, du fait de son poids trop lourd. Apparemment, une façon diplomatique d’arranger les choses. Une semaine plus tard environ, un autre article dans ce quotidien anglophone signale que la population turque locale d’Akhtamar redoutait que le rassemblement d’un millier d’Arméniens, présents lors de la cérémonie, ne se retournât contre elle, lui demandant de restituer maisons et terres.
Ma première impression d’Istanbul, en arrivant de l’aéroport, est celle d’une couche massive d’immeubles de faible hauteur, s’étendant aussi loin que porte le regard, des deux côtés du Bosphore. Aujourd’hui, Istanbul contient plus de 15 millions d’habitants et la ville continue de grandir. Je me demande si j’arriverai à donner sens en l’espace de quelques jours à cette vaste métropole. Le petit hôtel Almina, sur le rivage européen du Bosphore, s’avère bien davantage à l’échelle humaine, situé dans un cul de sac – les rues étroites y conduisant sont bien trop petites et resserrées pour qu’un car de touristes y pénètre, et je vais y découvrir un endroit béni.
Mon premier rendez-vous concerne les rédacteurs d’Agos, le journal de Hrant Dink, situé sur la rive asiatique. Il se trouve à sept ou huit kilomètres de mon hôtel et je n’ose utiliser le système des transports publics, de crainte de me perdre ou de manquer mon rendez-vous. J’ai pris la précaution de taper sur des feuilles de papier les adresses de chaque endroit où je veux me rendre, ce qui s’avère une manœuvre prudente.
Je hèle un taxi et tends l’adresse au chauffeur. Pour arriver à destination, il est important de connaître le quartier de la ville, ainsi que le nom de la rue, et Agos est situé sur la rue principale du quartier de Sisli.
Les conducteurs de taxis à Istanbul constituent un monde intrépide et plein de ressources. Aux prises quotidiennement avec, de fait, des embouteillages permanents. Le dimanche est le seul jour où les rues sont clairsemées, quoique modérément. J’apprends que la situation était bien pire, il y a dix ans, avant que le métro ne soit construit. Quoi qu’il en soit, nous ne cessons de nous arrêter et de redémarrer à travers le Bosphore sur le pont de Galata, où beaucoup d’hommes et quelques rares femmes lancent à l’eau leurs lignes de pêche. Je me demande si les poissons sont suffisamment propres pour être consommés, car j’ai l’impression que le Bosphore est un endroit très animé avec des pétroliers, toutes sortes de cargos, des ferrys publics, des embarcations pour touristes et des bateaux de pêche privés sillonnant vigoureusement les eaux et, sans aucun doute, y déversant toutes sortes de déchets.
Lorsque nous atteignons la rive opposée, mon chauffeur, qui ne parle que quelques mots d’anglais, ne semble pas savoir exactement où aller. « Gerek sormak ! » [il faut demander], lui dis-je dans mon turc des plus rudimentaire. Il bondit hors du taxi et se met à arpenter le trottoir, demandant aux badauds s’ils connaissent l’adresse d’Agos. Pendant ce temps, je songe à l’horreur du meurtre de Dink en plein jour, sur cette même rue très animée. J’essaie d’imaginer la scène, les coups de feu, le jeune assassin, le corps tombé à terre, les témoins, le sang sur le trottoir.
Il revient dans son taxi et me demande de sortir. En fait, nous nous sommes arrêtés juste devant le bon immeuble. Une enseigne orne de vieilles doubles portes en bois, Sebat, ce qui, justement, signifie persévérance en turc. Le chauffeur m’accompagne dans l’ascenseur minuscule, qui peut à peine nous contenir, et nous gagnons les bureaux d’Agos. Seule une petite marque, écrite à la main, sur le montant de la porte, signale la présence du journal. Un réceptionniste, assis à un bureau au bout d’une salle étroite devant laquelle s’alignent de petits bureaux, m’accueille avec méfiance et ne semble pas me laisser entrer, jusqu’à ce que je lâche le nom de la dame que je suis venue voir, Mayda Saris, la directrice artistique du journal. Je présente la feuille de papier, tapée à la machine, avec son nom. C’est alors qu’elle apparaît, assurant le réceptionniste qu’en effet, elle m’attendait.
Bien que je ne l’aie pas rencontrée auparavant, elle est venue aux Etats-Unis, il y a quelques années, et s’est rendue dans les bureaux du Mirror-Spectator à Watertown. Nous parlons en français, le sien étant aisé, grâce à quelques années d’études à Paris, et le mien seulement acceptable. Je lui demande ce qu’est continuer avec le journal, depuis que Dink n’est plus.
« C’est une situation complètement différente, sur un plan psychologique, me répond-elle, mais il faut continuer. C’est sûr, on a le sentiment d’être en danger. »
Saris, une femme active et séduisante, avec une épaisse tignasse blonde, vit avec son mari à quelques pas d’ici et note que, naturellement, les employés vivent avec une sensation accrue de risque, mais que leur sentiment d’engagement envers le journal et sa mission est intact.
Agos emploie 25 personnes et paraît une fois par semaine en 24 pages, 20 en turc et quatre en anglais.
Rapidement, j’engage une conversation avec Aris Naidjihi, qui se qualifie lui-même d’ingénieur d’affaires (rédacteur) d’Agos, mais s’empresse d’ajouter que les membres de l’équipe ont plusieurs casquettes. Il s’exprime en anglais avec aisance et nous pouvons converser librement. Il s’est rendu à Akhtamar pour rendre compte de la cérémonie religieuse. Il précise s’être rendu régulièrement à Van, ces dix dernières années, pour rencontrer la population locale et observer la situation.
« C’était un moment d’émotion incroyable pour les gens qui étaient venus célébrer la messe. On pouvait le ressentir, l’éprouver ! Aujourd’hui, tout le monde veut venir à Istanbul et à Van ils mènent une vie urbaine. Alors, ils viennent à Istanbul », me dit-il.
Il poursuit : « Une des questions auxquelles la communauté arménienne doit faire face ici ce sont les Arméniens convertis à l’islam. Certains veulent revenir sur cette conversion et la question est de savoir comment ils peuvent être intégrés dans la communauté arménienne, qui est restée chrétienne. »
Naidjihi regrette le manque d’ouvrages arméniens dans les écoles : « Le ministre de l’Education ne semble pas savoir qu’il n’existe aucun ouvrage arménien ou grec dans les écoles. Le dernier livre arménien fut publié en 1884. »
Les relations de Naidjihi avec Agos remontent à loin. Jeune trentenaire, il a commencé pour la première fois à travailler pour le journal à 17 ans. Il s’est efforcé personnellement d’emmener des journalistes turcs en Arménie. Il critique aussi ce que la diaspora arménienne d’Amérique a pu réaliser en Arménie.
« Ecoute, me dit-il, le principal acteur en Arménie c’est la Russie. Si la Russie ne souhaite pas que quelque chose arrive, cela n’arrive pas. Gazprom possède plusieurs secteurs énergétiques en Arménie ; la Russie importe plus de l’Arménie et lui vend plus que ne le font les Etats-Unis. »
Il conclut : « Bon, Hrant est parti. Le journal est différent, ce n’est plus le même journal. Hrant ouvrait des portes. Pas facile de continuer. Beaucoup de gens s’attendent à ce que tout reste pareil. L’an dernier, j’ai emmené en Turquie 14 personnes venues des Etats-Unis et d’Iran. Beaucoup avaient peur de venir. Ce que je veux que les gens voient n’a rien à voir avec l’origine ethnique. Cela concerne l’humanité. Comment peut-on dire qu’il est impossible pour un(e) Arménien(ne) d’épouser un(e) Turc(que), alors qu’il n’y a que 50 000 Arméniens à Istanbul ? »
Le lendemain, mon second rendez-vous est avec Hassan Çemal, le petit-fils de Talaat Pacha. Je l’avais rencontré brièvement à l’université de Harvard, alors qu’il donnait une conférence, à l’automne dernier, devant une salle comble d’Arméniens et de Turcs, conférence dans laquelle il expliquait comment il en était venu à reconnaître le génocide arménien.
Çemal est un éditorialiste chevronné de Milliyet, un des plus grands journaux de Turquie, que possède le groupe Dogan Media, un vaste conglomérat propriétaire de plusieurs journaux et chaînes de télévision.
A nouveau, pour me rendre au Milliyet, j’appelle un taxi et nous traversons des kilomètres apparemment sur une grande voie express en dehors du centre d’Istanbul. Après avoir passé la sécurité, je suis conduite dans le bureau de Çemal par son assistant de longue date, Birkan Erk. Comme il convient à un éditorialiste chevronné, Çemal occupe un vaste bureau en angle avec vue, en dehors de la salle de rédaction, aussi moderne que ceux du New York Times, du Boston Globe ou du Washington Post. La pièce est décorée des couvertures de ses nombreuses publications, la plus récente étant une étude sur l’armée turque. Son éditorial paraît six fois par semaine dans Milliyet. Il a commencé sa carrière en tant que journaliste à Ankara en 1969, après s’être diplômé en sciences politiques et avoir étudié un an et demi en Allemagne.
Comme Orhan Pamuk, il a écrit sur le génocide et l’a reconnu, mais contrairement à lui, il continue à vivre à plein temps en Turquie.
« Durant quelque temps, j’ai porté un gilet pare-balles et l’Etat m’avait affecté un garde du corps, dit-il. Et puis tout ça m’a lassé et j’ai arrêté. Je suis venu à la reconnaissance du génocide en lisant les œuvres de gens comme Taner Akçam et Orhan Pamuk. Pamuk a été l’un des premiers grands romanciers à aborder un tabou en Turquie. Et Taner Akçam a été le premier intellectuel à traiter ouvertement du génocide. Pamuk passe encore du temps en Turquie, mais il est prudent et ne fait pas d’apparitions publiques. »
Il continue : « Après l’assassinat de mon cher ami, Hrant Dink, je suis allé à Erevan. C’est sa souffrance qui m’a conduit là-bas. J’ai visité le Mémorial du Génocide à Erevan. » Çemal fait partie du jury de la Fondation Les Amis de Hrant, qui subventionne des journalistes, des réalisateurs de films et autres, promouvant l’esprit de Dink.
Concernant le rôle de la presse en Turquie, Çemal sourit avec regret : « Tout dépend de quel point de vue vous vous situez. Taraf, par exemple, critique souvent le gouvernement et ils abordent les complots militaires qu’aurait ourdis Ergenekon pour renverser le gouvernement. Taraf apporte une grande contribution au rôle du droit dans ce pays. Aucun autre journal n’a entrepris cette tâche. »
Quant à la question de savoir si le parti islamique AKP d’Erdogan rapproche la Turquie d’un Etat musulman religieux, Çemal adopte un ton railleur : « Ces rumeurs d’islamisation du gouvernement, c’est de la foutaise ! On peut critiquer avec raison le gouvernement pour beaucoup de raisons, mais affirmer que la Turquie puisse devenir une autre dictature islamique est tout simplement absurde ! La Turquie est fermement engagée sur la voie de la démocratie en essayant de gérer deux problèmes principaux. L’un d’eux est l’armée. Les militaires doivent rester en dehors de la politique. »
Çemal poursuit : « L’autre grand problème, ce sont les Kurdes. 40 000 personnes environ ont été tués lors d’affrontements entre Turcs et Kurdes. Il est important que les Kurdes bénéficient de leur identité culturelle, de leurs droits culturels, de leur enseignement en kurde. Le vote récent de 26 articles visant à réformer la Constitution est une étape importante dans la bonne direction. »
Çemal se montre rusé, lorsqu’il s’agit de catégoriser quelque segment que ce soit de la politique turque. « Qu’est-ce qu’un libéral ? Qu’est-ce qu’un homme de gauche ? Bon, au Etats-Unis, au Texas, si on est libéral, on peut être taxé de communiste. A New York, on serait qualifié tout autrement. A nouveau, tout dépend d’où l’on vient. »
Mon troisième et dernier entretien est avec la professeure Betel Tonbay, avec qui j’ai été mise en relation par Taner Akçam. Nous nous rencontrons au café ultramoderne du Musée Sabançi. Tonbay est titulaire d’un PhD en mathématiques de l’université de Californie à Berkeley et enseigne dans une université de la région. Femme active et séduisante, elle est aussi membre du conseil d’administration de la fondation Les Amis de Hrant Dink, dont le siège est situé dans le même immeuble qu’Agos. Elle évoque avec émotion comment elle en est venue à reconnaître le génocide arménien. Elle a étudié quelque temps à Paris et est tombée sur les recherches d’Akçam, à l’âge de 17 ans. Elle n’avait jamais entendu parler du génocide, dit-elle, mais après avoir lu l’ouvrage d’Akçam, elle fit d’autres recherches et se convainquit de sa véracité historique et factuelle.
Elle parle du travail de la Fondation Dink, dont le principal objectif, précise-t-elle, est de subventionner des journalistes, des artistes et d’autres professionnels, qui incarnent l’esprit de Dink. Elle mentionne un prix récent décerné à une réalisatrice palestinienne.
J’a l’impression que la Turquie lutte avec énergie pour afficher l’image d’un pays démocratique, qui va de l’avant, moderne. Vingt millions de gens auront visité la Turquie d’ici la fin de cette année, et le gouvernement aimerait porter ce chiffre à trente millions. Ce qui, dans un pays de seulement 72 millions d’habitants, peut être une stratégie visant à diminuer les retours. La majorité des touristes proviennent de Russie et d’Allemagne et, pour l’heure, les Etats-Unis n’en représentent que quelque 600 000.
Néanmoins, avec tous les sites majeurs envahis par les touristes, la rumeur pourrait rapporter que visiter la Turquie relève un peu trop de l’expérience de la foule, du moins lors des pics touristiques mensuels de septembre et d’octobre. Les bateaux de croisière sont, dans une large mesure, critiquables pour cet afflux, amenant deux à trois mille personnes à chaque fois. J’entends dire qu’Istanbul projette de construire une zone portuaire spéciale pour les bateaux de croisière, afin qu’ils n’interrompent pas les autres types de trafic maritime. Beaucoup de ces visiteurs sont regroupés à bord d’autocars en direction des monuments et des musées les plus importants ; impossible de les éviter. Lorsque vous visitez la Mosquée Bleue, Hagia Sophia, le Palais Topkapi, Ephèse, etc., des hordes de touristes vous suivent et d’autres vous précèdent.
La Turquie travaille dur pour mettre à jour et rénover de nombreux hôtels, restaurants et sites remarquables. Les toilettes turques, qui étaient autrefois un objet de dérision à la fin des années 1950 et au début des années 1960, lorsque j’ai commencé à voyager, appartiennent au passé, du moins dans les meilleurs hôtels et dans les stations essence, le long des grands axes routiers. En fait, les rues de Turquie sont plus propres que les nôtres. Il n’y a quasiment ni ordures, ni détritus visibles. Pas le moindre graffiti sur les murs ou les édifices urbains et les conducteurs, en général, respectent les limitations de vitesse.
Quant à l’apparence extérieure des femmes et leur façon de s’habiller, les manifestations couvrent toute la gamme. Dans le quartier universitaire qui longe les rives du Bosphore, au nord du centre-ville, je découvre de jeunes femmes en jeans moulants, portant de minuscules débardeurs, tenant par la main leurs petits amis, et de nombreux couples déambulant dans les rues, bras dessus bras dessous. Ce qui est interdit par la loi islamique. Je vois aussi beaucoup de femmes dans les quartiers d’affaires, ne portant que des vêtements modernes.
Dans les secteurs résidentiels de la ville, aux alentours de mon petit hôtel, par exemple, la plupart des femmes, mais pas toutes, portent le foulard et aussi (d’après moi) un vêtement particulier, semblable à un imperméable, boutonné en bas du devant.
L’hôtel Almina se trouve près de trois mosquées, qui lancent l’appel à la prière trois fois par jour, dès 5 heures 45 du matin. Je dois dire que je n’ai jamais vu quelqu’un se rendre dans une mosquée. Les gens ne détournent même pas la tête lors de l’appel à la prière.
Les mosquées sont omniprésentes en Turquie. Chaque ville, quelle que soit sa dimension, en possède une et, si certaines sont construites par des groupes privés, la plupart le sont par le gouvernement et toutes sont la propriété de ce dernier.
Notre guide est un exemple intéressant de l’aspect multiethnique de la Turquie. Bien qu’il répète sa loyauté envers le gouvernement turc et souligne, à plusieurs reprises, qu’il est un citoyen turc et parle turc, il s’avère qu’il est, en fait, un Arabe de Syrie. Sa famille vit à Antioche, une ville située sur la frontière turco-syrienne, et chez eux ils parlent arabe. Il se réfère en des termes assez vagues à l’espoir que son identité et son groupe ethnique soient pleinement acceptés en Turquie. Mais comme il n’explique pas ce qu’il entend par cela, je ne peux que deviner que, par certains aspects, il ne se sent pas pleinement accepté. Il a étudié à l’université de la ville moderne d’Izmir et précise qu’il a été parfois harcelé par ses condisciples, tout en se présentant comme rebelle et reconnaissant que, lorsqu’il était à l’université, il ne jeûnait pas lors du ramadan.
Concernant l’attitude négative et l’hostilité envers les Arméniens, je n’en ai pas rencontré, excepté une fois. Me trouvant toute seule à Istanbul, j’empruntai un des circuits touristiques autour de la ville. Alors que nous longions le Bosphore, le guide assez âgé, qui parlait un anglais et un allemand médiocres, signala des secteurs de la ville, autrefois identifiés avec différents groupes religieux et ethniques. Il évoqua les quartiers des Grecs, des musulmans orthodoxes et des juifs. Je pris la parole : « Et les Arméniens ? » Sa réponse fut un geste de colère, méprisant. « Ils vivent de l’autre côté », déclara-t-il, indiquant la rive asiatique.
Pour Çemal, comme pour ce guide touristique, les Kurdes occupent de plus en plus un large pourcentage de la population dans tous les secteurs du pays.
« Ils ont beaucoup plus d’enfants que les Turcs, nota notre cicerone. Notre crainte est qu’ils nous dominent progressivement. »
Notre guide se référa à plusieurs reprises aux Arméniens, exposant l’histoire de plusieurs sites, évoquant l’architecte arménien Balian, qui conçut des édifices pour les sultans. Jamais, dans ses développements au micro dans notre bus, il ne se référa au génocide, mais en privé il me confia qu’il pensait que le génocide avait bien eu lieu et qu’à son avis, il devrait être reconnu.
J’ai un aperçu de la véritable Turquie le jour où nous visitons un site connu pour ses liens avec le médecin grec Esculape. Je choisis de ne pas visiter tout le site, qui est très vaste, attendant le reste du groupe près d’une petite baraque qui vendait du miel et des noisettes. La Turquie est un pays très chaud et sec et, cette année, le temps fut particulièrement sec. Toute la récolte de tournesols a été perdue et je remarque des bovins et des moutons brouter des chaumes brunis. Or la seule production qui semble survivre aux conditions climatiques les plus dures ce sont les olives. Les oliviers poussent partout, dans les champs, sur les versants montagneux, et l’on approchait de l’époque de la récolte des olives.
J’observe un homme âgé, plutôt robuste, conduisant un âne très petit par une corde. L’âne est déjà chargé de sacoches emplies d’olives. L’homme et son âne s’arrêtent pratiquement devant moi et l’homme s’apprête à se jucher au dessus de sa minuscule bête de somme. Ah non, me dis-je, ça n’ira pas ! L’âne va s’effondrer. Pas du tout. Une fois l’homme hissé à bord, le petit âne relève la tête et s’éloigne à un rythme rapide, comme s’il n’aimait rien faire d’autre au monde.
Autre aperçu de la véritable Turquie, pour moi, Antalya, une ville attractive et moderne sur la côte, à plusieurs centaines de kilomètres d’Istanbul. Je me trouve à l’extérieur de notre hôtel plutôt cossu, situé dans un quartier aisé en bord de mer, attendant que le circuit démarre. Je vois deux femmes émerger d’une des luxueuses copropriétés attenantes. Chacune tient fermement un enfant par la main et se dirigent vers une fourgonnette privée, garée près du trottoir. Il est évident que les enfants sont conduits à l’école. L’un d’eux, un garçon âgé peut-être de cinq ans, n’en a rien à faire. Il se démène, crie. Sa mère laisse tomber son sac à dos sur le trottoir et il tombe à terre, se cramponnant à son sac, se frappant les jambes et continuant de hurler à pleins poumons. Sa mère l’attrape solidement par le bras et le pousse dans la fourgonnette. Le véhicule ferme ses portes et les deux femmes repartent vers leur immeuble, songeant sans nul doute à une seconde et paisible tasse de café.
Pour moi, la véritable Turquie, je l’ai saisie durant les journées que j’ai passées au petit hôtel Almina du Sultanahmet, lorsque, en fin de journée, après avoir réalisé mes interviews, lutté avec le trafic épouvantable et réussi à atteindre mes buts avec mon stock minuscule de turc, je commandais une bière et m’asseyais dans le jardin en terrasse. Les mouettes pullulent autour de ma tête. Les bateaux au loin, sur la mer de Marmara, déplacent leurs lourdes cargaisons, le cri du muezzin provenant d’une mosquée voisine résonne dans l’air du soir et le petit tramway, qui passe derrière l’hôtel, fait entendre son bruit de ferraille. Oui, à ce moment-là, j’ai vécu un court moment la magie de l’Istanbul d’Orhan Pamuk. Durant ce bref laps de temps, Istanbul fut en paix avec elle-même et avec moi.

[Daphne Abeel, ancienne rédactrice adjointe au Mirror-Spectator s’est rendue en Turquie au début de cet automne.]

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20November%206,%202010.pdf
Traduction : © Georges Festa – 12.2010.


mercredi 29 décembre 2010

Sebouh David Aslanian

© University of California Press, 2010


Sebouh Aslanian : "Le Quedah Merchant n’était pas un navire ordinaire."

par Emil Sanamyan

The Armenian Reporter, 20.06.2009


[Un spécialiste replace l’histoire de ce navire de légende dans son contexte historique.]

Au début de ce mois, Emil Sanamyan, correspondant à Washington pour The Armenian Reporter, évoquait la récente mise au jour d’un vaisseau arménien du 17ème siècle, le Quedah Merchant [Compagnie Kedah] (1). Cette rare découverte, qui a enthousiasmé archéologues et historiens, a aussi éclairé des périodes moins étudiées concernant l’histoire de la diaspora arménienne en Iran, en Inde et ailleurs aux 17ème et 18ème siècles.
Parmi les quelques spécialistes du sujet, figure Sebouh Aslanian, historien de l’Océan Indien des débuts de l’ère moderne, chargé de cours l’année prochaine à l’Université Cornell dans le cadre d’une bourse post-doctorale de la Fondation Mellow en histoire. L’ouvrage du docteur Aslanian, From the Indian Ocean to the Mediterranean : The Global Trade Networks of Armenian Merchants from New Julfa [De l’Océan Indien à la Méditerranée : réseaux mondiaux de commerce des négociants arméniens de La Nouvelle-Djoulfa], paraîtra l’an prochain [2010] aux Presses de l’Université de Californie (2). Il rédige actuellement un second livre, The Santa Catharina : Voyages from a Ship’s Floating Archives to the 18th Century History of the Indian Ocean [Les voyages du Santa-Catharina : des archives d’un navire à l’histoire de l’Océan Indien au 18ème siècle], ainsi qu’un essai sur le Quedah Merchant [Quedagh Merchant].
Le 16 juin, le docteur Aslanian a bien voulu répondre par courriel aux questions d’Emil Sanamyan.

- The Armenian Reporter : De quelle manière les Arméniens se sont-ils impliqués dans le commerce maritime ?
- Sebouh Aslanian : On peut remonter les plus anciennes références au commerce maritime arménien à l’Arménie cilicienne, un royaume situé sur la Méditerranée. Après la chute de la Cilicie en 1375, les Arméniens ont cessé d’être un peuple maritime et se retrouvèrent en grande partie privés d’accès à la mer, jusqu’à ce que le chah séfévide Abbas Ier contraigne la population de Djoulfa sur l’Arax à s’établir à Ispahan, sa capitale impériale, en 1605.
Peu de temps après leur déportation en Iran, les Djoulfains, grâce au soutien de la dynastie séfévide, devinrent d’importants marchands dans le pourtour de l’Océan Indien. Jusqu’à la seconde moitié du 17ème siècle, l’essentiel de leur négoce dépendit des caravanes terrestres menant aussi bien aux centres commerciaux situés près de la Méditerranée, où ils vendaient de la soie écrue aux marchands européens, qu’à l’Est, vers l’Inde, où ils voyagèrent pour s’engager dans le commerce textile du sous-continent.
En 1622, le contrôle de l’entrée stratégique de l’Océan Indien, à partir du Golfe Persique, à Ormuz, passa des Portugais aux Iraniens, permettant ainsi à un nombre croissant de Djoulfains de se déployer dans le bassin de l’Océan Indien.
En 1688, un autre événement ouvrit la voie à la participation des Arméniens de Djoulfa au commerce maritime dans l’Océan Indien. Le 22 juin de cette même année, un important marchand djoulfain, établi à Londres, Khodja Panous Kalendar [Khwadja Panos Ghalandarian], agissant pour le compte d’une communauté plus large de marchands djoulfains, signa un accord avec la Compagnie anglaise des Indes Orientales à Londres, en vertu duquel les Djoulfains acceptèrent de transporter leur soie et d’autres marchandises en utilisant les vaisseaux de cette Compagnie et se virent accorder nombre de privilèges, comme des droits égaux avec les « Anglais nés libres », lorsqu’ils résidaient dans les établissements de la Compagnie, dans des lieux tels que Madras, Bombay et plus tard Calcutta.
C’est ainsi que, peu de temps après avoir signé cet accord de 1688, de nombreux Arméniens de Djoulfa se mirent à utiliser des navires de la Compagnie anglaise afin d’acheminer leurs marchandises et eux-mêmes à travers l’Océan Indien.

- The Armenian Reporter : Des Arméniens ont-ils possédé et exploité leurs propres navires ?
- Sebouh Aslanian : Vers la même époque, de riches Arméniens acquirent des navires à titre personnel et se mirent à commercer en utilisant leurs propres navires. Dans la plupart des cas, les nakhudas – terme persan pour désigner le pilote ou le capitaine d’un navire – étaient des Européens ou des Indiens. Mais dans plusieurs cas, nous trouvons des Djoulfains qui furent eux aussi des nakhudas. Il y eut plusieurs fameux nakhudas djoulfains, dont nous avons connaissance.
Certains marchands djoulfains, tels que Khwaja Minas, de Surate, furent de véritables magnats sur mer, exploitant une flotte marchande qui voguait sur les eaux de l’Océan Indien et commerçait jusqu’en Mer Rouge, vers l’Asie du Sud-Est et Manille, dès les années 1680. Une grande part du négoce maritime entre l’Inde et Manille, alors sous domination espagnole [les Philippines actuelles], s’effectuait à bord de navires arméniens.
Si bien que l’on trouve une dizaine de cas de navires possédés par des Arméniens, parcourant l’Océan Indien à la fin du 17ème siècle et au début du 18ème siècle.
Autre pratique commune parmi les marchands djoulfains, le fait d’affréter des navires d’autres marchands afin de charger à bord leur cargaison et participer à ce que l’on appelait le « commerce intérieur » (ou commerce de port à port intra-asiatique) dans l’Océan Indien.
Ce fut le cas pour un navire affrété par un Djoulfain, nommé le Santa-Catharina, transportant des marchandises (dont environ 1 200 documents de correspondances familiales et commerciales, qui se retrouvèrent ensuite dans des archives britanniques, où je les ai découverts) durant un voyage retour entre le Bengale et Bassorah, lorsqu’il fut intercepté par la flotte britannique en 1748, sous prétexte qu’il s’agissait d’un vaisseau français, pouvant donc être légalement confisqué comme prise de guerre (la Grande-Bretagne et la France étaient alors en guerre et les deux parties tâchaient de s’emparer des navires de l’ennemi).
Je suis actuellement en train de rédiger mon second livre, où je tenterai d’écrire l’histoire de l’Océan Indien au 18ème siècle, à l’aide des documents djoulfains, dont le Santa-Catharina était en possession.

- The Armenian Reporter : Quelles étaient les relations en mer entre marchands arméniens et européens ?
- Sebouh Aslanian : Depuis l’arrivée de Vasco de Gama à Calicut en 1498, les Européens, y compris les Portugais, les Anglais et les Hollandais, dominaient l’espace maritime.
Certains marchands asiatiques (dont les Arméniens de Djoulfa) eurent aussi leur part dans ce commerce maritime, mais ils furent progressivement éjectés, à mesure que les Compagnies européennes des Indes Orientales en vinrent à dominer le commerce de l’Océan Indien et y imposer leurs monopoles, sous égide étatique.
Les marchands asiatiques devaient prendre en compte l’avantage des Européens. Les navires européens dominaient les voies maritimes de l’Océan Indien, parce qu’ils possédaient de meilleurs armements et une meilleure voilure. Les canons à bord constituaient une innovation européenne et l’une des raisons principales de la domination européenne.
Avant l’arrivée des Portugais, le commerce dans l’Océan Indien était essentiellement pacifique et les marchands n’étaient pas accoutumés à voir des navires armés de canons, aucune puissance asiatique n’ayant songé à contrôler et monopoliser tout un espace maritime comme le firent les Portugais et, à leur suite, les Hollandais et les Anglais.

- The Armenian Reporter : Comment s’est passée la rencontre en 1698 entre le Quedagh Merchant et le capitaine Kidd ?
- Sebouh Aslanian : Le capitaine William Kidd débuta sa carrière comme corsaire et fut recruté par la Couronne britannique dans les années 1690 afin de capturer des pirates. Voyageant depuis New York, Kidd arriva en 1696 dans l’Océan Indien et n’eut guère de chance dans cette tâche. C’est alors qu’il tourna ses vues vers la capture de navires marchands, pillant plusieurs petits vaisseaux, mais sans cargaisons significatives.
Puis, le 31 janvier 1698, Kidd tombe sur sa plus grande prise. Navire de plus de 400 tonnes, dont la cargaison appartenait à des marchands arméniens, originaires de Djoulfa, résidant à Surate, le Quedah Merchant était de retour du Bengale où il avait vendu son fret et revenait avec de grandes quantités de soie écrue, de coton, de mousselines, d’indiennes, d’opium, de salpêtre, de fer et de nombreux coffres emplis d’argent.
D’après une déposition de justice, présentée à Londres le 17 juillet 1701 par Codji Babba, l’un des Djoulfains qui avaient investi dans la cargaison du navire, les dépositaires djoulfains du Quedah possédaient « 1 200 bayles en mousselines, soie écrue et indiennes de toutes sortes, 1 400 sacs de sucre brun, 84 bayles de soie écrue et 80 coffres d’opium, outre le fer et autres marchandises », dont des diamants, des rubis, des lingots d’or et ainsi de suite.
Le navire venait juste de contourner la pointe sud de l’Inde et se dirigeait vers le nord, arborant les couleurs de l’Arménie, lorsque deux navires de Kidd, l’Adventure Galley et le November, déployant tous deux les couleurs françaises (un stratagème typique, utilisé par les pirates pour tromper leur proie sans méfiance), l’interceptèrent près de Cochin.
A la vue du drapeau de l’Adventure, le capitaine anglais du Quedah, John Wright, hissa son drapeau français et envoya l’un de ses officiers français montrer à Kidd le laisser-passer français du Quedah. Kidd monta alors à bord du navire et, montrant au capitaine sa lettre de marque anglaise l’autorisant à s’emparer de vaisseaux français, confisqua le bateau.
A ce moment-là, Codji Babba Sulthanoom, l’un des sept Djoulfains voyageant à bord, fit face au pirate anglais et lui proposa 20 000 roupies contre la libération du navire, offre que refusa Kidd. Il conduisit le Quedah vers le port voisin de Quillon, où il vendit une partie de la cargaison pour une somme estimée entre 7 000 et 8 000 livres. Puis il fit appareiller le Quedah pour Madagascar, un avant-poste réputé pour ses pirates dans l’Océan Indien.
Comme le vaisseau amiral de Kidd, l’Adventure, prenait eau, incapable d’effectuer un long voyage retour vers l’Amérique du Nord, Kidd remit en état le Quedah, rebaptisé Prise de l’Adventure.
A l’automne 1699, l’équipage de Kidd débarqua dans l’île caribéenne d’Hispaniola avec le Prise de l’Adventure, tandis que Kidd embarqua sur un autre vaisseau en direction du port de New York, où il espérait obtenir le pardon du comte de Bellomont, son ancien ami, partenaire en affaires et gouverneur de New York et du Massachusetts, qui comptait d’influents alliés à Londres.
Au lieu de cela, Kidd fut arrêté et conduit vers Londres (ainsi qu’une partie de la cargaison du Quedah, qui n’avait pas encore été vendue), afin d’y être jugé pour piraterie et meurtre.

- The Armenian Reporter : Pourquoi y eut-il un verdict aussi dur contre Kidd dans un tribunal anglais ?
- Sebouh Aslanian : Une partie du motif de ce profond changement dans la politique anglaise concernant la piraterie est liée aux événements qui se déroulaient à Surate, une des plus importantes cités portuaires de l’Inde moghole.
Les années 1690 apportèrent une riche moisson de butin pour les pirates et les corsaires qui s’attaquaient aux navires moghols le long du corridor Mer Rouge – Surate, que sillonnaient les bateaux des pèlerins et des marchands. C’est aussi la décennie la plus éprouvante pour le comptoir (ndlr : la colonie) de la Compagnie des Indes Orientales à Surate.
Trois importants vaisseaux appartenant à des marchands basés à Surate furent pillés dans des intervalles très courts durant cette période. Le Guendj-i-Sawaï (connu dans les sources européennes sous le nom de Gunnesway), le Fatehi Mohammed [Le Grand Mohammed] et le Quedah Merchant étaient tous des navires aux cargaisons de grande valeur.
Le premier semble avoir appartenu à l’empereur moghol Aurengzeb (qui régna de 1658 à 1707) et s’en revenait de La Mecque avec des pèlerins, lorsqu’il fut mis à sac par le capitaine Avery. Le Fatehi Mohammed, lui aussi pillé par des pirates de retour de la Mer Rouge, chargé de pèlerins et d’argenterie, était la propriété du « prince marchand » Mulla Abdul Ghafur, le marchand musulman le plus influent de Surate.
Le pillage de ces navires frappa de plein fouet la communauté marchande de Surate, suscitant même la colère de la cour moghole. Le comptoir anglais de Surate subit des pressions intenses de la part de la part du gouverneur musulman de la ville, afin de compenser les pertes et assurer des convois fiables pour la flotte de Surate.
Or, dans tout cela, la prise du Quedah semble avoir été l’événement qui finit par faire pencher la balance contre la Compagnie des Indes Orientales. Le Quedah n’était pas un banal vaisseau. Mukhlis Khan, grand aristocrate moghol et membre important de la cour de l’empereur Aurengzeb, avait apparemment beaucoup investi dans la cargaison du navire.
Lorsque la nouvelle de la prise du Quedah parvint à Surate, un marchand arménien, impliqué dans la cargaison du Quedah, partit immédiatement à Delhi se plaindre auprès de l’empereur. Il informa Mukhlis Khan des événements et du fait qu’il avait vu la lettre de marque du pirate anglais, émanant de la Couronne britannique. Cette révélation renforça encore les convictions de la cour moghole, selon laquelle tous les pirates étaient anglais (surnommés les « hommes aux chapeaux ») et qu’en outre, ils agissaient avec la bénédiction du gouvernement anglais et de la Compagnie des Indes Orientales.
La nouvelle se répandit rapidement dans les rues de Surate. Le gouverneur musulman de la ville prit des mesures drastiques pour isoler le comptoir anglais. La populace à l’extérieur du comptoir se mit à développer un sentiment anti-européen (déjà apparu, suite aux rumeurs selon lesquelles les pirates auraient violé des musulmanes indiennes revenant de leur hadj à La Mecque). Rencontrant une opposition et une violence grandissante contre sa présence en Inde, les autorités de la Compagnie à Surat saisirent la Cour de justice des administrateurs à Londres afin de faire davantage pression sur le Parlement pour qu’il votât une législation rigoureuse déclarant illégale la piraterie.
C’est dans ce contexte que la Haute Cour de l’Amirauté à Londres publia un mandat d’arrêt contre Kidd. Bien que cette même Cour eût offert, cette même année, aux pirates une amnistie générale, Kidd en fut exempté, du fait qu’il s’était notoirement impliqué dans les destinées du commerce de la Compagnie en Inde.
Dans un certain sens, il avait fini par symboliser la piraterie anglaise dans l’Océan Indien et, en tant que tel, constituait un handicap pour le succès futur du commerce de la Compagnie en Inde. Sa punition fut donc le prix que la Compagnie fut contrainte de payer pour reprendre ses lucratives activités dans le sous-continent.

- The Armenian Reporter : D’après le laisser-passer français accordé au Quedah Merchant, les marchands impliqués dans le voyage du navire étaient Khodja Owaness et Khodja Jakob, ainsi qu’Agapiris Parsi Kalendar et Cohergy Nannabye Parsi. Quels sont leurs antécédents ?
- Sebouh Aslanian : Durant son procès, Kidd soutint avec force que la prise du Quedah (l’accusation principale pour laquelle il fut pendu) ne constituait pas de la piraterie au sens technique du terme, puisque le navire voyageait avec un laisser-passer ou une lettre de sauf-conduit française, et que Kidd était chargé de s’emparer des vaisseaux français à une époque où Angleterre et France étaient ennemis.
Le tribunal rejeta l’existence du laisser-passer en question et l’incapacité de Kidd pour produire ce document devant ses juges fut un facteur majeur dans le verdict de sa condamnation.
Les historiens de la piraterie ont eux aussi mis en doute l’existence de ce laisser-passer, jusqu’à ce qu’en 1910, un chercheur américain tombe sur celui-ci dans le Public Record Office (PRO, les actuelles Archives Nationales de Grande-Bretagne), où il avait été classé par erreur.
Quant aux noms mentionnés dans le laisser-passer et au véritable propriétaire du navire, l’état présent des recherches scientifiques concernant le Quedah Merchant et la rareté des documents d’archives fiables relatifs au navire ne nous permettent pas de prendre position de manière définitive.
Les quelques documents en notre possession (dont un émanant des collections du PRO et un autre, issu du recueil des manuscrits de la Bodleian Library de l’université d’Oxford) laissent entendre qu’un groupe de marchands djoulfains – parmi lesquels « Cogi Babba Sulthanum, Augau peree Callendar, Ovaness Sarkes[,] Fasali di Maruta, Khatchig di Jodgar, Marcus di pocus [Poghos ?], Marcus di Ovaness, Maranta Tasseler [?], Ovaness petros, Bagdasar Avetich, Malin Bogoz, Gregore Agazar, Aga Perry Assator Comondore [?], Aga Mal Mirsa Mahomet, Hagi Mirsa Beg de Bagon - et d’autres marchands arméniens, sujets du roi de Perse… louèrent la cargaison dudit Coergi, habitant de Surate, à bord du navire Quidah, nommé aussi le Kary Merchant, duquel navire il était alors propriétaire et John Wright le capitaine, pour aller de Surate au Bengale et revenir ensuite à Surat. » (voir HCA 24/127 « High Court of Admiralty : Instance and Prize Courts » PRO)
Il semble donc que ce même navire ait appartenu à un riche marchand de Surate et qu’il fut loué ou affrété par les marchands djoulfains cités tant dans le laisser-passer français que dans le document mentionné plus haut, issu du PRO, contenant la déposition de Coji Babba auprès du tribunal et réclamant certaines des marchandises provenant du Quedah Merchant, qui avaient été ramenées à Londres avec Kidd.
Nous ne savons quasiment rien au sujet du propriétaire du navire (« Coergi » ou « Cohergy Nannabye Parsi »), bien que son nom suggère qu’il s’agisse d’un membre opulent de la communauté des marchands persans, active à Surate à cette époque.
Quant à « Augau peree Callendar », mentionné dans le document du PRO, ainsi que dans un document similaire conservé dans un manuscrit à Oxford, je suis certain qu’il s’agit d’Aghapiri Calendar (Ghalandarian), un honorable marchand djoulfain, qui oeuvrait à Surate en liaison à la fois avec la cour moghole et la Compagnie des Indes Orientales, et dont le père – Khwadja Panos Calendar, de Londres – avait paraphé le célèbre « Agreement » de 1688 avec la Compagnie anglaise des Indes Orientales.
De fait, Aghapiri et Coji Babba (Khwaja Babba Sulthanumian) furent tous deux présents lors du procès de Kidd à Londres et le poursuivirent par leurs accusations.

- The Armenian Reporter : Quelle est l’histoire du drapeau de la marine marchande arménienne ?
- Sebouh Aslanian : Les minutes officielles du procès de Kidd relèvent que le Quedah Merchant arborait en fait des « couleurs arméniennes », juste avant que les navires de Kidd ne l’interceptent.
Cette pratique semble avoir été relativement commune pour les navires arméniens engagés dans le commerce maritime. A cet égard, il est intéressant de noter que dans le commerce maritime entre l’Inde et Manille, les autorités de la Compagnie des Indes Orientales, à la fin du 17ème siècle, utilisèrent à l’occasion des navires possédés par des Arméniens arborant les couleurs arméniennes comme couverture pour leur négoce avec les Philippines. Il était interdit aux Anglais de commercer avec Manille, alors qu’aucune restriction de ce genre n’existait pour les navires arméniens.
Quant au drapeau arménien en tant que tel, les archives signalent qu’il comportait trois bandes horizontales (rouge, jaune, rouge) avec l’Agneau de Dieu dans la bande jaune du milieu. Voilà tout ce que nous savons sur ce drapeau. Un grande part de ce que nous savons à ce sujet est dispersé dans des sources arméniennes et européennes et aucune d’elles ne nous apprend comment et quand les Djoulfains commencèrent à l’utiliser.

- The Armenian Reporter : D’un point de vue centré sur l’Etat, l’histoire arménienne du 16ème au 17ème siècle constitue une sorte d’ « âge des ténèbres », après la chute des royaumes et principautés arméniennes et avant la montée du mouvement national en faveur de l’indépendance. Comment en êtes-vous venu à étudier cette période ?
- Sebouh Aslanian : Tout à fait. L’histoire arménienne au début de l’ère moderne (allant en gros du début du 16ème siècle à la fin du 18ème) est l’une des périodes les moins étudiées dans les études arméniennes.
On la présente parfois comme le « trou noir » dans l’histoire arménienne, sous prétexte que nous ne possédons pas suffisamment de sources primaires. Ce qui est, bien sûr, loin d’être vrai et reflète probablement l’état d’esprit malheureusement léthargique de nombreux arménologues, qui sont plus des érudits en chaire que des historiens s’attelant corps et âme aux archives.
Je me suis pour la première fois intéressé à cette période en préparant ma thèse de doctorat à l’université Columbia en 2003. Menant alors des recherches d’archives à Londres, je suis tombé sur 2 000 lettres et autres documents commerciaux en dialecte djoulfain, conservés au PRO à Londres, qui avaient été confisqués par la Marine anglaise sur un navire affrété par des Djoulfains, le Santa-Catharina. Cette découverte m’amena à étudier le dialecte méconnu des Djoulfains et à mener d’autres recherches afin de découvrir d’autres documents en dialecte djoulfain.
Depuis ma découverte initiale à Londres, j’ai voyagé et travaillé dans une trentaine de dépôts d’archives à travers 13 pays (dont les archives à La Nouvelle-Djoulfa, plus de 15 centres d’archives en Europe et même les Archives d’Etat à Mexico). Résultat, un recueil d’archives numérisées d’environ 15 000 documents en dialecte djoulfain (représentant plus de 100 000 pages de documentation en transcription intégrale) qui sont importants non seulement pour éclairer l’histoire des Djoulfains et des Arméniens au début de l’ère moderne, mais aussi pour l’étude de l’histoire mondiale ou globale durant cette période historique cruciale.
Nombre de ces documents sont de nature commerciale et en tant que tels sont d’une utilité centrale pour les historiens de l’économie. Mais il existe aussi d’autres documents dans ma collection, qui incluent de précieux récits de voyages ou itinéraires rédigés par des marchands et voyageurs arméniens, ainsi que divers traités historiques, dont l’importance pour les chercheurs dépasse les limites du champ de l’histoire économique.

- The Armenian Reporter : Comment s’est créé ce réseau commercial djoulfain, allant d’Amsterdam à Manille ? Outre des intérêts affairistes, reflétait-il une sorte de sentiment d’une mission commune, nationale ?
- Sebouh Aslanian : J’ai étudié en profondeur l’expansion du réseau djoulfain dans diverses publications et mon livre à paraître. Aussi je n’entrerai pas ici dans les détails.
Je me limiterai à dire que, peu de temps après leur déportation dans les faubourgs d’Ispahan, la capitale impériale des Séfévides, les marchands djoulfains finirent par dominer un des plus grands réseaux commerciaux des débuts de l’ère moderne, avec des comptoirs allant de Londres, Amsterdam et Cadix à l’Ouest, à l’Inde moghole, Canton en Chine et Manille, aux Philippines, à l’Est.
L’on a aussi la preuve que d’intrépides Djoulfains ne se contentèrent pas d’atteindre Manille et s’aventurèrent au-delà, sillonnant l’Océan Pacifique en utilisant les navires espagnols, les Manilla Galleon, pour voyager et commercer en Nouvelle-Espagne (Mexique). Des documents issus des archives de la ville de Mexico, que j’ai découverts, témoignent que plusieurs voyageurs djoulfains commerçaient avec Acapulco dans les années 1720 et qu’au moins un de ces marchands (un certain « Don Pedro di Zarrate », Agha Petros vordi Sarhati ?) résida à Mexico durant une dizaine d’années aux alentours de 1720.
De nombreux comptoirs djoulfains via leur réseau lointain, où étaient établis des marchands voyageurs, étaient connectés entre eux, ainsi qu’avec le centre de ce réseau à La Nouvelle-Djoulfa, grâce à la circulation de quantité d’individus et de marchandises, dont des marchands (tous étant de jeunes hommes travaillant pour de riches négociants, dénommés les Khwajas dans La Nouvelle-Djoulfa), des capitaux, des femmes, des informations (sous la forme de correspondances familiales et commerciales) et des prêtres. La circulation de ces individus et marchandises, en particulier de ces informations, cimentait le réseau et fut responsable du maintien de l’intégrité structurelle du réseau durant plus d’un siècle.
Quant à votre question liée au « sentiment d’une mission commune, nationale », transcendant le reflet d’ « intérêts affairistes », il est difficile d’y répondre. Parler d’une mission « nationale » en l’absence d’un Etat-nation est une question complexe et difficile.
En l’absence d’un Etat spécifique, les Djoulfains recoururent à diverses « techniques de survie et de prospérité », dont certaines peuvent être considérées comme des formes de « pouvoir sans Etat ». Une des techniques de ces marchands était de s’appuyer sur les institutions étatiques de leurs « sociétés hôtes » pour parvenir à des fins qui étaient dans l’intérêt du réseau plus large des Djoulfains.
Le cas du Quedah Merchant est représentatif de cette forme de pouvoir sans Etat, puisque les Djoulfains, qui avaient perdu des biens significatifs à bord du navire, s’appuyèrent sur l’Etat moghol pour qu’il fasse pression sur la Compagnie des Indes Orientales afin de compenser les propriétaires djoulfains de la cargaison de ce bateau.
Les Djoulfains impliqués dans le Quedah firent aussi appel à l’Etat séfévide pour qu’il intervînt en leur nom. Une lettre du dernier souverain séfévide, Chah Sultan Husayn [Hussein Ier] (qui régna de 1694 à 1722), adressée au roi Guillaume III d’Angleterre, demandant à la Couronne anglaise de rendre justice aux sujets arméniens du Chah, est conservée à la British Library, ainsi qu’au PRO.
De même, lorsque le Santa-Catharina fut confisqué par la Marine anglaise en 1748, les marchands arméniens de ce navire firent appel auprès du tribunal du gouverneur du Bengale, Aliverdi Khan (en poste de 1740 à 1755), qui alla jusqu’à financer une guerre locale contre la Compagnie des Indes Orientales au Bengale afin de rétablir les marchands arméniens et autres dans leurs biens.
Dans tous ces cas, ce que firent les marchands djoulfains pour se venger de leurs rivaux soutenus par un Etat plus puissant s’apparente en quelque sorte à ce que nous appellerions aujourd’hui du « lobbying de diaspora ». Les affaires mentionnées plus haut montrent que lorsqu’il s’agissait d’agir, les Djoulfains ne manquaient pas de ressources pour trouver les moyens de défendre les intérêts collectifs plus vastes du réseau djoulfain et de ses membres djoulfains. Ce qui n’est pas la même chose que poursuivre un « intérêt national », puisque celui-ci aurait impliqué les intérêts d’autres Arméniens nom membres du réseau djoulfain et de sa communauté de marchands.
Gardons à l’esprit que l’identité djoulfaine était liée à un lieu et à une culture. Définie par telle famille et ses liens culturels avec les environs de La Nouvelle-Djoulfa en Iran. Les Djoulfains avaient fortement tendance à se définir comme une « diaspora dans la diaspora », ce qui signifie que l’identité en question était plus spécifique et régionale qu’une « identité nationale » arménienne collective plus large.
En fait, les Djoulfains en vinrent à se « réimaginer » et à se réinventer radicalement, non seulement en tant que Djoulfains, mais comme membres d’une nation arménienne, principalement à la fin du 18ème siècle, lorsqu’un petit groupe de nouveaux intellectuels djoulfains à Madras (Inde), dont Shahamir Shahamirian, commencèrent à formuler des idées républicaines et à écrire des traités constitutionnels en vue d’une future république d’Arménie, qui n’existerait sur la carte que 140 ans plus tard.
Or ce passage d’une identité djoulfaine, strictement régionale, vers une identité arménienne n’eut lieu que lorsque le réseau djoulfain, à l’instar de l’hayrenik (patrie) des Djoulfains dans La Nouvelle-Djoulfa, s’écroula durant la seconde moitié du 18ème siècle, contraignant les Djoulfains à se réinventer en tant que membres d’une nation arménienne plus vaste et moderne.

NdT

1. Emil Sanamyan, « Long-lost Armenian ship, the stuff of legend, to become a « living museum » in the Caribbean » [Un vaisseau arménien de légende, perdu depuis longtemps, en passe de devenir un « musée vivant » dans les Caraïbes], The Armenian Reporter, n° 117, 6 juin 2009 - http://www.reporter.am/pdfs/AE060609.pdf
2. Sebouh David Aslanian. From the Indian Ocean to the Mediterranean : The Global Trade Networks of Armenian Merchants from New Julfa. University of California Press, 2010. 370 p. ISBN : 9780520266872

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Source : http://www.reporter.am/pdfs/AE062009.pdf
Traduction : © Georges Festa – 12.2010 – Tous droits réservés.


mercredi 15 décembre 2010

Grenades / Pomegranates

Grenades


à J.L.,

I can’t change the direction of the wind, but I can adjust my sails to always reach my destination.
James Dean


Cellules nourricières. Démesurément agrandies. Découpes, fixes dans leur course folle. A jamais sanguinaire. Grenats de souffrance. De jouissance. Mêlées. Sans rémission aucune. Sur cette page blanche une lettre se dessine. Les puzzles originels. Faits de nuit et de lave. Gouttes de rosée. Larmes. L'éboulis charnel. Venu se déployer. En travers de tes mains. Tes yeux. Il ne reste que cela. Le fleuve charrie son limon. Dans cet enchevêtrement les clés subtiles. Les tertres sans nom. Parure éphémère. Ou agrégats de lumière. Dispersés en surface. Attendant le souffle dernier. Jeter les dés. Comme on verse le sang. A l’extrémité l’épi disjoint. Les promesses fertiles. Salamandres de feu. Démembrées, reconstituant à l’aveugle. Leur unité. Aimantations. Recompositions. Ce que la défaite libère. Chaque grain. Chaque possible. La mosaïque fut belle. Né après l’éruption. Les désastres en main. Compter avec les éclats. L’imprévisible. Les combinaisons aléatoires. Grains de sable. Rougis de meurtres, naufrages. Plonger au cœur de la terre. Au plus profond. Les détails grossis. Jeu d’ombres et de labyrinthes. Egaré dans cette coupe. Les géologies intérieures. L’instant comblé. Lorsque se glace l’espoir. Théories des ensembles. Inclusions, exclusions. Boursouflures, cicatrices. Marqué par l’histoire. La race. Emerger au-dessus de millions d’autres. Disparus, noyés. Les cousinages de hasard. Aux fleuves recomposés. Ballet d’ADN. Galets, vasques. Mégalithes dérisoires. Erigés pour on ne sait quelle célébration. Alors le don. Ces quelques gouttes. En vrac. Couronnements, partages. Ce que tu en feras. Ou pas. Genèses, hypothèses. Les corps s’emballent. Irruptions. Boire à la coupe. Interdite. Sans retour. Chaque arbre. Chaque ramure. Versions de la genèse. De ce chaos porter une étoile.

© georges festa – 12.2010
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jeudi 9 décembre 2010

Arméniens de Singapour et de Malaisie / Armenians in Singapore and Malaysia

Singapour, Eglise arménienne
© en.wikipedia.org


Nadia Wright :
« Donner sens à des mystères historiques est fascinant. »

par Sona Avagyan

Hetq, 06.12.2010


[Une enseignante australienne étudie l’histoire des Arméniens à Singapour et en Malaisie.]

Les Arméniens n’ont jamais totalisé plus d’une centaine de personnes à Singapour, à toutes les époques. Formant un groupe modeste dans l’histoire de cette ville, leur nombre s’élève à 656 individus identifiés entre 1820 et 2002. Sur ces 656 habitants, seuls 184 sont restés à Singapour durant plus de vingt-cinq ans et 12 familles arméniennes seulement ont vu leurs petits-enfants naître à Singapour.

« Le dernier Arménien de l’ancienne communauté de Singapour est mort en 2009. Je dirais qu’il y a moins de 40 Arméniens, y compris les expatriés et ceux en partie Arméniens, qui vivent ici maintenant. Le premier Arménien, venu d’Arménie vivre à Singapour, était un médecin, dont la famille vécut une année dans cette ville en 2002, avant de repartir à Erevan. Je ne connais que quelques Arméniens expatriés vivant en Malaisie », nous explique Nadia Wright.

Nadia Wright est une professeur de l’enseignement secondaire à la retraite, qui occupe ses loisirs à étudier les Arméniens de Singapour et de Malaisie. Elle vit en Australie et achève actuellement un doctorat d’histoire à l’université de Melbourne.

Nadia est née en Nouvelle-Zélande. Sa mère, Varsnik Deukmedjian, était Arménienne. Son père, Jack Meikle, un Néo-Zélandais qui rencontra Varsnik en Egypte. Les grands-parents maternels de Nadia émigrèrent d’Amasia durant le génocide et se retrouvèrent à Alexandrie.

« D’où le fait que j’ai toujours su mon héritage arménien. Mais il y avait si peu d’autres Arméniens en Nouvelle-Zélande que je n’ai jamais appris la langue, mis à part quelques mots. J’ai toujours été curieuse au sujet des Arméniens, car ma mère se montrait réticente pour parler de ce qui était arrivé à sa famille. En fait, je n’ai jamais rencontré un autre Arménien avant l’âge de 16 ans. Ma mère avait lu qu’un Arménien venu de France s’était installé dans une ville voisine et s’empressa de l’inviter chez nous. Aussi, rien d’étonnant, à mon avis, si, me trouvant à Singapour, je me suis demandé pourquoi des Arméniens s’y étaient établis. », précise Nadia Wright.

Elle ne s’est jamais rendu en république d’Arménie. « J’aimerais y aller, mais je suis davantage attirée par Amasia, le lieu de naissance de mes grands-parents », dit-elle.

C’est en 1985 qu’elle décida d’étudier l’histoire des Arméniens de Singapour, lorsque son mari, Peter Wright, y fut nommé. Ses recherches s’étendent à la Malaisie, car les premières connections arméniennes furent des marchands de Malacca et Penang (qui sont des Etats de Malaisie). A partir de ces villes, ainsi que depuis l’Inde et les Indes Orientales Néerlandaises (une colonie hollandaise qui devint l’Indonésie moderne), les Arméniens émigrèrent vers Singapour.

Tous les Arméniens s’établirent à Singapour avant le génocide. Du fait de la présence de communautés arméniennes à Singapour, la presse locale couvrit les génocides des années 1890, de 1909 et 1915 d’une manière très détaillée. Les Arméniens qui s’aventurèrent à Penang et Singapour ne provenaient pas de l’Arménie historique, mais de la Perse, de l’Inde ou de l’île de Java.

Les premiers négociants arméniens se mêlèrent aux communautés européennes de Malacca, Penang et Singapour. Lesquelles étaient colonies britanniques. Les Arméniens se mélangèrent sur le plan social et commercial et, durant le 19ème siècle, il y eut beaucoup de mariages mixtes, principalement avec des Européens. Leurs descendants étaient parfois considérés comme Eurasiens ou Britanniques – en fonction de la race du conjoint et du statut social.

Dans les années 1960, il restait une soixantaine d’Arméniens ou d’Arméniens métissés à Singapour. « J’ai discuté avec des gens qui avaient un grand-parent arménien, mais ils n’en avaient pas connaissance. Aujourd’hui, je dirais que beaucoup de jeunes Singapouriens ignorent ce qu’est un Arménien. Certains soulignent encore qu’ils sont Juifs. Or, du fait d’un intérêt renouvelé pour le patrimoine ancestral des minorités à Singapour, de plus en plus de gens étudient leurs racines et se découvrent des origines arméniennes », note Nadia Wright.

Nadia est l’auteur de plusieurs articles parus dans des périodiques, et est co-auteur du livre Vanda Miss Joaquim : Singapore’s National Flower and the Legacy of Agnes and Ridley (1).

Son autre ouvrage, Respected Citizens : the History of Armenians in Singapore and Malaysia, parut en 2003 (2). D’après ce livre, non seulement les Arméniens devinrent des citoyens respectés, mais quatre personnalités de Singapour leur doivent leur existence.

La fleur nationale de Singapour fut cultivée par Ashkhen Hovakimian

Le premier hybride floral au monde, Vanda, fut cultivé par Ashkhen Hovakimian – en anglais, Agnes Joaquim – dans les années 1880. Ashkhen naquit à Singapour en 1854. Baptisée Vanda Miss Joaquim à sa suite, la fleur est aussi connue comme l’orchidée de Singapour.

Vanda Miss Joaquim devint l’une des orchidées les plus populaires et prolifiques à Singapour, aux Philippines et à Hawaï (intégré depuis aux Etats-Unis). Un lucratif commerce d’exportation se développa avec un nombre croissant de commandes de Vanda Miss Joaquim à destination de l’Europe.

Agnes remporta plusieurs prix pour des orchidées, ainsi que d’autres fleurs et fruits. L’orchidée d’Agnes remporta le 1er prix de l’orchidée la plus rare, lors de l’Exposition Florale de 1899 avec un ensemble de splendides orchidées et Agnes obtint une reconnaissance publique pour cette réussite. Après ce succès, elle mourut en trois mois d’un cancer.

En 1947, Vanda Miss Joaquim fut choisie comme l’emblème le plus approprié du Parti Progressiste émergent. Et en 1981, parmi une quarantaine de concurrentes, Vanda Miss Joaquim fut choisie comme la fleur nationale de Singapour.

Dans son ouvrage, Nadia Write précise que non seulement Agnes produisit le premier hybride Vanda, mais qu’apparemment elle est la première femme au monde à avoir cultivé une orchidée hybride.

Les frères Sarkis et leurs hôtels font désormais partie du folklore singapourien

Aujourd’hui, l’Hôtel Raffles de Singapour fait partie de la grande chaîne internationale des Hôtels Raffles. Cet hôtel ouvrit en 1887, sous la direction de Tigran Sarkies.

Les frères Sarkies – Martin, Tigran, Aviet et Arshak -, venus d’Ispahan en Perse, devinrent des hôteliers de premier plan en Orient. Leurs hôtels à Penang (l’Hôtel de l’Est, l’Hôtel Oriental et l’Hôtel Crag) et Singapour ont dominé l’hôtellerie dans les Détroits (une ancienne colonie britannique intégrée maintenant pour l’essentiel en Malaisie) durant presque cinquante ans, tandis qu’à Rangoon (actuellement la principale métropole du Myanmar) ils géraient le célèbre Hôtel Strand.

Les frères Sarkies baptisèrent leur hôtel du nom de Sir Stanford Raffles, le fondateur de Singapour, dont la statue fut dévoilée lors des fastueuses cérémonies du jubilé de la reine Victoria, au début de cette même année 1887.

La renommée de l’Hôtel Raffles s’amplifia suite à l’inauguration de son nouvel édifice de style Renaissance en 1899. Il fut bientôt surnommé un des « lions » de Singapour, étant décrit comme le plus imposant de ses hôtels, avec le meilleur restaurant d’Asie (The Straits Times, 1900). Les plus grands bals et banquets furent donnés au Raffles, lors du passage de familles royales et de célébrités.

En 1899, non seulement le Raffles était le seul hôtel des Détroits à posséder sa propre turbine à vapeur générant de l’électricité, mais une citerne d’une capacité de près de 38 000 litres assurait un approvisionnement régulier en eau.

En 1931, les frères Sarkies firent faillite et l’Hôtel Raffles fut placé sous administration judiciaire. Mais l’établissement retrouva tout son lustre et continua de faire partie intégrante de la scène sociale de Singapour. Ce qui n’était pas seulement dû aux propriétaires arméniens, mais au nombreux personnel arménien, qui avait bâti la réputation du Raffles.

Le Raffles est présent dans les récits de nombreux voyageurs en Orient, tandis que d’anciens habitants se souviennent d’événements inoubliables dont il fut le théâtre. Les frères Sarkies et leurs hôtels font désormais partie du folklore local.

« L’Hôtel Raffles est aujourd’hui une icône, comme il l’était, il y a plus de cent ans. Déclaré monument national en 1987, l’édifice a été largement restauré et rénové, rouvrant ses portes en 1991 pour reprendre sa place parmi les grands hôtels du monde », note Nadia Wright.

Saint-Grégoire l’Illuminateur, promue parmi les sites touristiques de Singapour

Bâtie en 1835, l’église apostolique arménienne de Saint-Grégoire l’Illuminateur est la plus ancienne église chrétienne existant à Singapour, et l’une des deux seules églises arméniennes restant dans la région (l’autre est l’église apostolique arménienne de Saint-Jean-Baptiste à Rangoon).

Saint-Grégoire l’Illuminateur fut construite sur l’ordre des dix familles arméniennes, qui vivaient à Singapour dans les années 1830. Son coût représenta une dépense conséquente pour cette petite communauté arménienne. Mais les Arméniens de cette ville, et d’autres originaires de l’Inde et de Java, fournirent l’essentiel des fonds. La communauté dut aussi construire un presbytère dans le voisinage de l’église en 1905 et rétribuer un prêtre qui fut envoyé depuis la Nouvelle-Djoulfa.

D’après l’ouvrage de Nadia Wright, si l’on observe l’église de l’extérieur, on remarque peu de traces de ses origines arméniennes. Le dôme originel a été remplacé et des portiques ajoutés sur les trois côtés. Mais le décor intérieur manifeste de nombreux traits distinctifs des églises arméniennes traditionnelles.

L’église Saint-Grégoire est maintenant promue comme l’un des sites touristiques de Singapour. Elle est parfois le lieu d’offices religieux arméniens, constitue un site populaire pour les mariages et accueille des manifestations culturelles.

En mars 2011, l’église célèbrera son 175ème anniversaire.

The Straits Times, un des plus anciens quotidiens anglophones de la région

D’après le site internet du Straits Times, il est le journal le plus lu à Singapour aujourd’hui et l’un des plus anciens quotidiens anglophones de la région. Or le site du journal ne précise pas qui fonda ce périodique.

C’est en 1845 que Catchick Moses [Movsessian], marchand influent et figure de la communauté arménienne, fonda le Straits Times.

Son ami Martyros Apcar commanda le matériel d’impression en Angleterre, mais sa société Apcar and Company fit faillite. Afin de l’aider, Catchick racheta ce matériel et nomma rédacteur Robert Woods.

L’aventure s’avéra toutefois peu rentable et en 1846, Catchick vendit le journal à Robert Woods.

« Donner sens à des mystères historiques et découvrir des informations et des preuves nouvelles est fascinant. Les lettres de remerciements et les éloges de la part de lecteurs concernant mes recherches me font très plaisir. Certaines personnes ignoraient le rôle des Arméniens dans l’histoire de Singapour, tandis que d’autres sont charmés d’apprendre quelque chose sur l’histoire de leur famille », ajoute Nadia Write.

Elle a étudié quelque 44 familles arméniennes à Singapour et en Malaisie.

NdT

1. Johnston H. and N. Wright. Vanda Miss Joaquim: Singapore’s National Flower and the Legacy of Agnes and Ridley. Singapore : Suntree Media Pte Ltd, 2008. 112 p.
2. Nadia H. Wright. Respected Citizens : the History of Armenians in Singapore and Malaysia. Amassia Publishing (Australie), 2003. 350 p.

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Source : http://hetq.am/en/society/nadia-wright/
Traduction : © Georges Festa – 12.2010.