samedi 8 janvier 2011

Ana Arzoumanian De Kalayci - Interview

© Paradiso, 2008


Ce que signifie être un Arménien en diaspora
Entretien avec Ana Arzoumanian De Kalayci, poétesse et essayiste

par Luciana Aghazarian

www.diarioarmenia.org.ar


La poétesse et essayiste Ana Arzoumanian présente son dernier livre, El depósito humano : una geografía de la desaparición [Le dépôt humain : une géographie de la disparition] dans le cadre d’un séminaire sur les effets traumatiques du génocide arménien au sein de la diaspora argentine. Ce cours gratuit, en direction du grand public, se compose de quatre sessions et débute ce samedi 21 août [2010] à 11 heures 30 à l’Association Culturelle Armenia. Elle analyse le génocide et les traumatismes qu’il a laissés parmi les descendants des exilés dans notre pays.

Toute petite, elle entendait déjà des récits de mort, de persécution, de sang, de génocide, comme n’importe quel enfant qui profite de Cendrillon ou du Petit chaperon rouge, dans les jupes de sa grand-mère. Plus tard, elle prit conscience et le commandement s’est incarné. « N’oublie pas ! Vous, vous pouvez écrire là dessus ! », lui disait cette vieille Arménienne, rescapée de l’horreur. Ces récits l’ont marquée au point que, comme la majorité des descendants des Arméniens, du moins au début, lorsque l’identité s’éveille, elle décida de se faire justice dès qu’elle milita à l’Unión Juventud Armenia [Union de la Jeunesse Arménienne]. Une fois ses études secondaires achevées, elle se lança dans le droit avec pour objectif une carrière diplomatique, qui lui permît de défendre les droits mutilés de sa communauté. Finalement, elle tomba amoureuse, se maria et renonça à l’idée de dédier son existence à cette profession itinérante. Elle n’a jamais exercé en qualité d’avocate. Elle s’est souvenue de sa grand-mère, des récits qui continuaient de traverser son esprit et s’est consacrée à la littérature.

Poétesse et essayiste, Ana Arzoumanian, auteur de recueils de poésie tels que Debajo de la piedra [Sous la pierre] (1998) et El ahogadero [Le Bain] (2002), de nouvelles et de récits comme La mujer de ellos [Leur femme] (2001) et La granada [La Grenade] (2003), s’est mise à étudier en détail la Shoah et fut à l’origine de la traduction en castillan de l’essai The Long and the Short of Holocaust Verse [La poésie de la Shoah - Anthologie] de Susan Gubar (1), qui lui valut une bourse pour aller à Jérusalem en 2008. C’est là que, travaillant avec des anthropologues et des professionnels intéressés par le sujet, elle éprouva la nécessité de se plonger une fois pour toutes dans des recherches sur l’héritage du génocide arménien, dont sa grand-mère lui avait tant parlé, dont sa famille avait souffert, dont elle avait elle-même souffert dans ses rapports quotidiens, l’élaboration de son identité personnelle, la souffrance collective de la diaspora arméno-argentine.

« J’ai commencé à en parler directement, sans métaphores, ni passer par les détours d’autres catastrophes », explique Arzoumanian, qui a soutenu une thèse de doctorat en psychanalyse lacanienne, afin de perfectionner ses recherches. Suite à cette expérience qui l’a conduite à étudier en France et aux Etats-Unis, la poétesse et essayiste d’origine arménienne s’est employée à en savoir davantage sur ce dont on lui avait tant parlé. « Qu’est-ce qu’être Arménien ? Y a-t-il une seule manière de l’être ? », se demande l’écrivaine, qui se décide alors à rompre avec les conventions et à parler d’exil, de génocide et d’identité. Mettant ainsi sur le tapis un creux dans la production littéraire et culturelle de la diaspora locale, issu du désir d’entretenir le « pur arménien », précise-t-elle. « Ce qui s’est traduit comme une vie en dépôt. Comme si les descendants de ceux qui furent déplacés ou affectés principalement dans différents orphelinats en Grèce, en Syrie et ailleurs, qui étaient des lieux de dépôt, avaient copié cette structure et s’établissaient dans l’Argentin comme s’il s’agissait d’un autre dépôt. », analyse-t-elle.

Le dernier ouvrage d’Ana Arzoumanian, El depósito humano : una geografía de la desaparición, opère la synthèse d’une étude qui va bien au-delà de tout ce qui a été dit à ce jour sur la diaspora locale. « Les relations qu’ils ont eu avec les Argentins furent celles de sujets déposés dans un lieu, sans s’approprier l’argentin, la culture argentine, l’identité argentine, tout en maintenant cet arménien dans une position sans grand rapport avec le réel. Ce qui a entraîné toute une série d’antagonismes, que l’on observe en outre au sein des institutions », lance-t-elle, tout en poursuivant ses critiques : « Le maintenir tant que l’on pourra jusqu’à la victoire, là est la question. Et j’avais le sentiment que dans ma génération c’était comme si on se maîtrisait, mais pas se maîtriser au sens des anciens pour qui on ne parle pas en arménien ou que les jeunes ont des relations avec ce qui n’est pas arménien et se marient, jusqu’à ce que ce qui est vital l’emporte. Ce qui est vital sur plan culturel demeure comme un lieu délabré, car l’absence de production rend vieux, n’a plus rien à voir avec le monde, renvoie à un autre monde, à d’autres circonstances, à d’autres choses. »

Dans le cadre du lancement du livre, se tiendra un séminaire organisé par la Fondation Centro Psiconalítico Argentino, sous les auspices de l’Association culturelle Armenia, qui s’intéressera plus en détail à l’étude réalisée par la poétesse et essayiste. Le cours est gratuit et destiné au grand public, moyennant inscription. Il débute ce samedi 21 août de 11 heures 30 à 13 heures 30 à l’association Armenia et comporte trois autres sessions : le 28 août et les 4 et 11 septembre [2010]. Lors de cette ultime rencontre, Ana Arzoumanian présentera l’œuvre grâce à laquelle elle a réussi la prouesse d’évoquer ce fait qui, depuis le début du 20ème siècle, marque l’existence des Arméniens dispersés à travers le monde. El depósito humano : une geografía de la desaparición va de l’hymne arménien et des chansons révolutionnaires aux réflexions et aux poésies traduites en espagnol en Argentine, tout en analysant les traits traumatiques qui s’y manifestent.

L’écrivaine remarque dans les récits produits par les Arméniens de la diaspora locale que ces derniers ont l’habitude de « se compter comme victimes » et que « c’est la responsabilité des nouvelles générations de se compter différemment ». « Car si ce peuple a traversé des millénaires, des siècles, en survivant, dit-elle, on pourrait raconter différemment l’histoire et ne pas dire toujours que nous sommes soumis, persécutés, maltraités… C’est arrivé, mais si aujourd’hui nous sommes ici, il faut dire que c’est un peuple fort, qui a eu assez de force matérielle et morale pour que cela arrive. » « J’avais envie de soulever un peu le voile, souligne-t-elle, et voir que ce qui survit d’héroïsme n’en a rien et que souvent c’est le pire qui survit », dit-elle par rapport aux atrocités que, parfois, doivent traverser les survivants de ce type d’atrocités : le cannibalisme, la mort d’un égal, les vols, tout pour pourvoir, précisément, survivre.

« J’ai pensé qu’il nous fallait avoir la grandeur de dire ces choses, de grandir, mûrir, reconnaître les ténèbres et ne pas voir d’un côté les bons et de l’autre les méchants, souligne l’essayiste qui, suite à ce séminaire, se rendra en Arménie pour réaliser un documentaire sur les identités multiples. Nous défaire de cette milice mentale qui consiste à réaliser l’anéantissement de l’ennemi. Permettre aux générations à venir d’adopter une attitude plus fluide et leur montrer qu’il est possible de se construire différemment, que nous pouvons nous considérer différemment. »

NdT

1. Susan Gubar, « The Long and the Short of Holocaust Verse », New Literary History, Vol. 35, Number 3, Summer 2004, p. 443-468

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Source : http://www.diarioarmenia.org.ar/noticia.php?t=Qu%C3%A9-significa-ser-armenio-de-la-di%C3%A1spora-local&id=b88fc99bd1edbd6af250aeeaf426b38b
Article publié le 19.08.2010
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 01.2011.