samedi 15 janvier 2011

Antonia Arslan - Ishtar 2

© Rizzoli, 2010

Alors un ange m’a dit : « Bats-toi ! »
Entretien avec Antonia Arslan

par Roberto I. Zanini

www.avvenire.it


« Je me trouvais dans la chambre haute du château donnant sur la mer. C’était l’aube et le château s'éveillait. Au rez-de-chaussée se trouvaient Francesca et Elena, une amie à elle, qui allumaient le feu dans la cheminée. » Telle est la scène qui inaugure le nouveau livre d’Antonia Arslan. L’auteur de La Masseria delle allodole (1) la raconte tel quel, comme ça lui vient à l’esprit, sans relire. Elle raconte et son regard s’illumine. « Aujourd’hui encore, en y repensant, cette vision me communique une grande joie. Elle me rend sereine, l’impression d’être protégée par quelqu’un. Comme dans ces moments terribles où elle me réchauffait, me rendait capable d’attendre. Car l’attente est pour moitié dans la souffrance du malade. »

Attente, comme lorsqu’on est hospitalisé en soins intensifs et que l’on ne peut bouger, dépendant pour toute chose des médecins, des infirmiers. Attente et combat, comme lorsqu’on est dans le coma, que l’on voudrait s’exprimer et que l’on ne peut parler, et que l’on ignore si l’on pourra redevenir comme avant, s’il nous faut attendre de vivre ou de mourir, si l’on pourra aimer avec les mêmes gestes et les mêmes mots, nous qui avons toujours aimé. Combat de celui qui lutte entre le bien qu’il veut racheter et le mal qu’il veut abandonner au désespoir, quoi qu’il en soit, de toute façon, que l’on vive ou que l’on meure.

Cet ouvrage, pourrait-on dire, raconte l’attente. Publié chez Rizzoli, à paraître en librairie, il s’intitule Ishtar 2. Cronache dal mio risveglio (110 p, 13 euros). Un nom issu de la fusion d’Ishtar, « la déesse du Panthéon assyrien, celle qui est nommée l’Argentée, la Dame de la Lumière Resplendissante » et de l’appellation indiquant le service de thérapie intensive Istar 2 à l’hôpital de Padoue, dans lequel l’écrivaine fut transférée en état de fin de vie, le lundi de l’Angélus 2009 et où Francesca et Elena sont infirmières.

« C’est l’histoire de mon réveil », souligne Antonia Arslan. Une histoire où il n’y a qu’une place marginale pour ce calcul rénal qui la porte au seuil de la mort, pour ce rein atteint de septicémie, qui provoque d’atroces souffrances et qui nécessitera, après son réveil, deux opérations pour être guéri. Dans Ishtar 2, il n’y a que le petit monde d’une femme qui est dans le coma, qui n’est plus maîtresse de son corps, mais seulement du choix de se laisser vaincre par le désespoir ou de se battre pour retrouver l’espérance. Qui n’a rien à voir avec la décision de vivre ou de mourir, mais c’est précisément le choix qui sépare le fait de se battre et de succomber. Où celui qui veut vous faire succomber est le Mal, entendu comme l’acceptation démoniaque de celui qui veut vous précipiter dans le désespoir, simplement parce qu’ainsi il vous éloigne de l’espérance.

Ce sont « les murmures malfaisants de l’obscurité » décrits dans le livre. Il ne s’agit pas d’une fiction romanesque. Antonia Arslan s’en rappelle encore aujourd’hui et, comme alors, elle éprouve une même peur du désespoir. « Comme si j’étais attaquée par ces murmures malfaisants, qui s’insinuaient dans mes pensées, dans mes cauchemars pour me persuader qu’il n’y avait plus rien à faire pour moi. Un abîme noir qui m’attirait et d’où il me fallait, à chaque fois, m’extraire. Ce même abîme noir – souligne-t-elle – qui s’est tant déployé durant le génocide des Arméniens, décrit dans Le Mas des alouettes. »

Des visions de saints, les tentations des grands mystiques se présentent à l’esprit. Dans de nombreux passages du Journal de sainte Faustina Kowalska (2), on lit quelque chose de semblable. Cette humble sœur, qui soudainement se voit attaquée par une meute de chiens noirs et hurlants. Elle ne peut rien faire d’autre que prier et, en priant, les voit s’éloigner et disparaître, effrayés, l’un après l’autre.

Antonia se bat. Tout le livre est un immense combat. « Sur le gravier – lit-on page 33 – des pas se rapprochent. Qui arrivait peu à peu derrière moi ? Ce n’était pas une présence malveillante, ni hostile. Quelqu’un qui, silencieusement, sans me toucher, m’annonçait qu’il venait de loin, les ailes couvertes de plumes, mais sans sourire, et qui m’ordonnait : « Bats-toi ! » »

Comment ne pas songer à l’ange dégainant son épée ? De même, les combats de l’humble Antonia, étendue sur son lit, avec deux tuyaux dans la gorge, reliée aux milliers de fils des machines, ne sont pas ceux de cavaliers sans peur et sans reproche. Les murmures malfaisants voltigent autour d’elle comme les sirènes d’Ulysse, tandis que la faible femme qu’elle est, comme le héros grec, sait ne pas pouvoir compter sur ses forces. Alors elle s’approprie la force de l’ange, se réfugie dans les souvenirs merveilleux de jadis, dans les gestes bienveillants des infirmières qui la raccommodent et font qu’elle se sent en vie, attendant désespérément l’aide de la doctoresse qui passe, elle voudrait l’appeler et n’y arrive pas, invoquant de toutes ses forces la Noble Dame…

Il ne s’agit pas de la Belle Dame des grandes apparitions du 19ème siècle. Mais de cette Noble Dame « qui, dans les Quatre quatuors de Thomas Eliot (3), a son sanctuaire sur le promontoire et prie pour tous ceux qui partent en mer. La Noble Dame du Chant XXXIII du Paradis de Dante, qui se penche vers celui qui demande et « librement l’enquérant devance ». La Noble Dame de certaines iconographies médiévales, que j’avais découverte – il y a plus ou moins un an – dans une poésie écrite dans une petite ville des Etats-Unis nommée Kalamazoo, où se tient chaque année un congrès d’études médiévistes. »

NdT

1. Antonia Arslan, Le Mas des alouettes, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Points, 2007, 245 p. – ISBN : 9782757804353
2. http://eucharistiemisericor.free.fr/index.php?page=petit_journal
3. Signalons la traduction de Pierre Leyris, in Thomas Stearns Eliot, Poésie, éditions du Seuil, 1969

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Source : http://www.avvenire.it/Cultura/Arslan+e+un+angelo+mi+disse+Combatti_201011110824520830000.htm
Article paru le 11.11.2010.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 01.2011.

site d’Antonia Arslan : www.antoniarslan.it