mardi 25 janvier 2011

Antranig Dzaroukian – Gourguen Mahari – Vartkès Bedrossian – Chants populaires arméniens du Moyen Age / Medieval Armenian Popular Songs

Gourguen Mahari, par Andranik Kochar
© http://photo.am
Avec l’aimable autorisation de Photo.am



Antranig Dzaroukian – Gourguen Mahari – Vartkès Bedrossian – Chants populaires arméniens du Moyen Age / Medieval Armenian Popular Songs

par Eddie Arnavoudian

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1.

Antranig Dzaroukian est davantage connu comme l’énergique éditeur de Naïri, périodique beyrouthin, grandement apprécié. Mais il fut aussi poète et romancier. Son meilleur ouvrage est, à mon avis, Ceux dont l’enfance a basculé, récit autobiographique de son périple dans les déserts et les orphelinats de Syrie. Dzaroukian reprend des épisodes de son enfance durant laquelle la misère, l’hostilité, la violence, la haine et la soif de vengeance l’emportent sur ces émotions plus amènes et joyeuses que nous associons normalement à nos jeunes années. Des orphelinats aux règlements sévères et au confort rudimentaire, qui ensevelissent toute innocence et toute joie. Agés de 6 à 8 ans, les garçons qui les habitent ont déjà appris à vivre en tant qu’adultes, des adultes primitifs. A 6 ans, ils sont froids et durs, égoïstes, cupides et intéressés. Ils n’ont pas le choix. Condition de survie dans leur monde de privations, de pauvreté et de dénuement, ils doivent se défaire de tout altruisme, de toute douceur et de toute tendresse. D’où une lutte brutale pour le moindre morceau de pain, le recours au vol et aux brutalités.

Dzaroukian a le mérite de ne pas dépeindre les souffrances de ces jeunes garçons à l’aide de ces expressions sentimentales rebattues et dénuées de sens, dont notre littérature fait montre si souvent. A l’opposé, la tragédie à laquelle leurs âmes sont en proie se révèle à travers les descriptions d’événements de la vie quotidienne. En dépit de la violence de leurs existences, dans chaque description, même de la scène la plus sordidement darwinienne, se dissimule parmi ces garçons un secret désir de tendresse, d’amour, de camaraderie et de solidarité humaine. Hélas, il n’est tapi qu’à l’arrière-plan, tels des bourgeons auxquels l’eau est refusée. Et qui ne s’épanouissent pas. Mais ils ne périssent pas non plus – même au plus fort de la lutte égoïste pour la survie. Dans ces vacillements obstinés, traduits à la perfection, de la dignité humaine, dans ces images d’une noblesse humaine plongée dans l’obscurité des orphelinats, nous éprouvons la tragédie sans bornes de ceux qui survécurent au génocide. Là réside la souffrance d’une vie privée d’enfance. Mais là aussi réside le rêve qui résiste, même au sein de l’enfer le plus noir.

2.

Gourguen Mahari (1903-1969) fut un poète, un romancier et un dramaturge, aux souffrances sans nombre. Orphelin rescapé de Van, il finit ses jours à Erevan, mais seulement après de longs et épuisants séjours dans les camps sibériens de Russie. Il fut néanmoins un écrivain prolifique, même si une grande part de son œuvre est d’une valeur discutable. Pourtant, son ouvrage, Au Seuil de la jeunesse, constitue un autre précieux témoignage autobiographique sur l’enfance et la jeunesse, une évocation aimable et bien écrite de la vie à Van et Erevan, qui nous transmet une sensation précise de ce que signifiait survivre au génocide pour un jeune orphelin.

Le récit de Mahari se livre fréquemment à des aperçus pointus, mais toujours obliques, sur les questions sociales et politiques contemporaines. Ni celles-ci, ni les problèmes religieux, culturels ou nationaux d’alors n’occupent une place centrale dans l’ouvrage, mais comme témoignage sur l’histoire disparue d’une époque de sang et de souffrance, le tout est émouvant et parfois admirable. Mahari dresse à l’attention de ses lecteurs des portraits, qui sont autant d’instantanés charmants, de personnages « ordinaires », mais en vérité extraordinaires, lesquels luttent envers et contre tout afin de survivre et vivre. Pour ces rescapés du génocide, les orphelinats furent des bases à partir desquelles ils grandirent en quête d’une vie nouvelle. Certains d’entre eux devinrent de grands poètes et écrivains. Pourtant, ceux dont nous nous souvenons le plus sont ces orphelins en larmes avec leurs espoirs, leur faim et leurs guenilles, leurs humbles amours et, plus important, leurs vastes rêves.

3.

La première et la dernière des Quatre Nouvelles de Vartkès Bedrossian restitue avec sincérité, authenticité et réalisme nombre d’aspects de l’existence des hommes et des femmes ordinaires, « non embrigadés », en Arménie soviétique. Bedrossian fut un écrivain talentueux qui parvint à circonvenir les paramètres, destructeurs pour l’art, du « réalisme socialiste soviétique ». Résultat, nous possédons là des tableaux subtils et sensibles de l’existence aliénée de la jeunesse arménienne au crépuscule de l’époque soviétique.

Dans « Vies vécues et non vécues », un journaliste déprimé est chargé d’enquêter sur le suicide de deux jeunes tourtereaux, qui ont été dénoncés et exclus par la section jeunesse du Parti communiste. S’insurgeant contre la « ligne » déterminée à l’avance du Parti sur cette question, son enquête révèle le caractère étouffant de la « morale socialiste » dominante. En réalité, il ne s’agit là que de préjugés religieux arméniens et d’une ancienne morale paysanne, modifiés et affublés d’atours socialistes. Le couple a apparemment trahi l’honneur de la famille et du Parti en faisant l’amour dans l’enceinte du village ; aussi sont-ils traqués par la famille et le Parti et conduits au désespoir.

Le quatrième récit, « Le Dernier maître », est d’une qualité égale au premier. Là, le scandale d’un effeuillage par quelques élèves nous emmène dans un périple passionnant à travers la hiérarchie corrompue du système éducatif. L’apprentissage par cœur s’est substitué à la réflexion critique et les centres d’intérêts des étudiants ne comptent pour rien, tandis que les enseignants ne se préoccupent que de maintenir la discipline et de passer leur temps sans trop d’encombre. Dans cet univers d’abrutissement, veule et atrophié, déambule un personnage sincèrement honnête et intègre. Les efforts de Mamian auprès des enfants, ses réactions humaines aux événements et ses relations avec les familles locales livrent un tableau vivant de la vie arménienne moderne, avant la chute de l’Union Soviétique.

Assaisonnés d’observations acérées sur l’existence, la psyché individuelle et la condition humaine, ces récits transmettent une réflexion sur la vie humaine par delà les frontières de l’Union Soviétique, à l’intérieur desquelles ils furent écrits.

4.

Chants populaires arméniens du Moyen Age, un ouvrage publié pour la première fois en 1956, est une anthologie véritablement superbe de quelque 140 chants populaires arméniens, fort bien annotés, allant du 10ème au 17ème siècle. L’éditeur, Assadour Mnatzaganian, l’ouvre par un brillant essai introductif qui explore le monde, aujourd’hui lointain, de la paysannerie arménienne durant ces siècles interminables, rudes et brutaux.

A l’aide d’une langue claire et agréablement affranchie de tout dogmatisme assommant, Mnatzaganian dévoile le monde des hommes derrière les récits allégoriques de batailles entre ciel et terre, les affrontements entre les saisons et derrière des histoires de paons, d’oiseaux et de moutons. Toute la douleur et la souffrance, l’angoisse et le désespoir, mais aussi l’espoir et l’optimisme des gens ordinaires résonnent à travers ces chants.

Mnatzaganian cite Maxime Gorky en ce que le folklore traduit souvent en parallèle l’histoire officielle, comblant les vides de celle-ci, en particulier concernant l’existence des « petites gens ». Cet ouvrage corrobore à nouveau l’observation de Gorky. Quasiment tous les aspects de la vie – travail, amour, prodige des saisons, problèmes de religion, guerre, conquête et émigration, lutte éternelle des esclaves pour la liberté – figurent dans ces chants, dont certains atteignent à la forme artistique la plus délicate.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il aborde régulièrement des thèmes littéraires et politiques dans Haratch (Paris) et Naïri (Beyrouth). Ses essais paraissent aussi dans Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20000305.html
Article paru le 05.03.2000
Traduction : © Georges Festa – 01.2011
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.