mardi 18 janvier 2011

Basques et Arméniens - Vascos y Armenios


Basques et Arméniens, des racines communes ?

par Vahan Sarkissian

www.armspain.com


D’après les recherches menées au début du 20ème siècle par le jeune étudiant basque Bernardo Estornes Lasa en Espagne, le village d’Izaba aurait été fondé par les premiers habitants de la péninsule ibérique, les Arméniens, au rameau occidental desquels appartiendraient les Basques. Les paysans d’Izaba conservent le souvenir de leur patrie, l’Arménie, et le nom du patriarche légendaire des Basques, Aitor, émigré d’Arménie avec ses six fils. Fait qui semble être confirmé du fait qu’un des ruisseaux voisins du village d’Erminia s’appelle Araxes et la montagne avoisinante l’Aralar.

Le problème de la parenté ethnolinguistique entre les Basques et les Arméniens fut posé pour la première fois au 16ème siècle par les trois fondateurs de l’historiographie nationale des Basques - Andrés de Poza, Esteban Garbay et Baltazar de Echave – sur la seule base de quelques coïncidences toponymiques : Ararat-Aralar, Arax-Araxes. Au début du 17ème siècle, l’historien espagnol Gaspar Escolano, ignorant l’existence des études antérieures, écrivait que les premiers habitants de la péninsule ibérique furent les Arméniens, une race de géants, dont une branche serait le peuple basque. En 1607, l’historien basque Baltasar de Echave rédigea ses célèbres Discours publiés au Mexique en langue espagnole, où il présente l’histoire de son pays depuis l’émigration des Basques d’Arménie jusqu’à la découverte des Amériques. Ce fait est très intéressant, car au début du 17ème siècle les aborigènes des Amériques étaient au courant de cette parenté, alors qu’en Arménie l’on ignorait tout du sujet.

Les linguistes commencèrent alors à évoquer le fait. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, cette théorie n’utilise pas les données des autres sciences : linguistique, anthropologie, ethnologie, etc. Les études étaient beaucoup plus épisodiques. Les exigences scientifiques de l’époque se firent plus rigoureuses et ne se fièrent pas aux parallélismes toponymiques. En résumé, grâce aux travaux du linguiste allemand Hübschmann, l’idiome arménien fut classé comme une langue indo-européenne et cette opinion prévalut dans les études postérieures. En même temps, les bascologues conclurent que le basque était une langue indépendante, qui n’appartenait à aucune famille linguistique. Un célèbre bascologue, l’Anglais Edward Spencer Dodgson, premier linguiste versé autant dans la langue basque que dans l’arménien, joua un rôle très important. Il mit au jour la coïncidence de plus de cinquante mots entre les deux langues, qu’il publia dans le journal Euskara (Le Basque) en 1895. L’intérêt scientifique de ce travail est très grand, car le philologue découvrit des termes qui appartiennent au vocabulaire de base des deux langues, par exemple, tchar (mauvais) en basque et tchar (mauvais) en arménien.

La victoire complète fut remportée par le fameux linguiste allemand Joseph Karst, bien connu pour ses thèses audacieuses, qui, en 1928, après trente années d’études linguistiques, publia un ouvrage important intitulé Alarodiens et proto-Basques, où il réalise la synthèse de tous les aspects du basque : anthropologie, ethnologie, toponymie, ethnonymie, etc. Il écrit : « Eskuara et pré-arménien ont dû être deux aspects légèrement modifiés d’un même archétype linguistique. » Le célèbre linguiste russe Nicolas Marr publia en 1928 en français son ouvrage L’origine japhétique de la langue basque, dans lequel figurent un grand nombre de comparaisons entre le basque et l’arménien. Dans la Grammaire complète de la langue arménienne de Hratchia Adjarian l’on relève de même de multiples comparaisons, quelques coïncidences grammaticales, mais aussi des racines communes dans les tendances du développement historique du basque et de l’arménien, qui sont soulignées.

Avec la chute de l’URSS, la démocratie intègre les sciences et les théories linguistiques de J. Karst, niées auparavant et quasiment interdites, qui dès lors purent circuler aisément. Néanmoins, en 1993, lorsque nous avons fondé le Centre d’Etudes Basquo-Arméniennes à l’Université d’Etat d’Erevan, nous avons reçu un héritage plutôt confus.

Pour apprécier l’importance scientifique d’une théorie, il convient de classer en premier lieu ses composantes, en l’occurrence les éléments mythologiques, anthropologiques et toponymiques. Le patriarche légendaire des Basques s’appelait Aitor. Mot qui signifie en arménien « neveu de Hay », autrement dit « neveu d’Arménien » (de hay, Arménien, et tor, neveu). L’on sait que l’ancêtre des Arméniens s’appelait Hayk, lequel a donné son nom au peuple arménien. Un des neveux de Hayk était Paskam, un nom qui peut être rapproché du terme ethnique Bascon. De Paskam, neveu de Hayk, est issu un autre personnage mythologique, Tork Anguegh, qui se caractérisait par sa grande force physique. Chez les Basques nous possédons un personnage identique, nommé Torto Ancho.

En outre, dans la mythologie basque existe un autre géant, Turku, qui lance d’énormes rochers d’une montagne à l’autre, comme Dork l’Arménien. De ce point de vue, les Basques sont arménoïdes. Il s’agit surtout des Basques français, les Gascons. Les recherches archéologiques démontrent que cette catégorie anthropologique apparaît dans la péninsule ibérique vers le troisième millénaire avant Jésus-Christ. Avec les tribus arménoïdes apparaissent l’architecture mégalithique et la fabrication des métaux, inconnues dans la péninsule ibérique avant cette époque. Selon les croyances populaires des Basques, la construction des dolmens et autres monuments mégalithiques est attribuée aux géants préhistoriques Turku ou Triku, les frères de Tork l’Arménien.

Citons le roman de l’écrivain français Pierre Gamarra, Le Trésor de Tricoire - en basque Trikuarri, la pierre de Triku ou Turku -, au-dessous de laquelle, selon la tradition basque, se trouvent des trésors. En 2000, l’académicien basque José Maria Satrustegui publia une note dans la revue arméno-basque Araxes, sur une grotte peuplée d’êtres verts, connue en Navarre, où auraient été découverts des vestiges archéologiques, une petite mine de cuivre, des squelettes de type arménoïde de l’époque préhistorique, devenus verts à cause du cuivre.

Le nombre de coïncidences toponymiques est très élevé. Dans le pays basque, se trouve une rivière appelée Urumea ; du côté arménien, nous possédons le lac Urmia entre autres. Si l’on veut augmenter la précision des comparaisons toponymiques basco-arméniennes, il suffit de trouver des exemples dont le sens est identique dans les deux langues.

Les preuves linguistiques

Soulignons en premier lieu les parallélismes dans la lexicographie. A l’heure actuelle, il existe une liste de mille mots qui sont conservés dans les deux langues, représentant tous les champs sémantiques.
Notons aussi des parallélismes dans le champ grammatical en basque et en arménien, l’absence de genre grammatical (masculin, féminin et neutre). En basque et en arménien occidental on utilise le même suffixe –k pour former le pluriel des substantifs communs. Tandis que pour former le degré comparatif des adjectifs l’on possède un suffixe commun –kuin. Nous devons nous poser de nombreuses questions - quand, comment, pourquoi, etc – et cela exige une précision qui n’auraient jamais été exigées auparavant des tenants de la philologie traditionnelle. Nous pouvons seulement parler le langage des faits scientifiques et ceux qui désirent en savoir davantage doivent faire une seule chose : apprendre l’arménien et le basque. A notre avis, la théorie de la parenté basco-arménienne est un facteur décisif pour étudier la civilisation préhistorique en Europe Occidentale, ce qui signifie que l’existence de l’élément ethnoculturel arménien en Europe est vérifiée grâce à nos frères basques.

[Né en 1957 en Arménie, Vahan Sarkissian vit à Erevan, où il enseigne à l’Université d’Etat et préside l’Académie de Linguistique Internationale, tout en étant membre de l’Association internationale des Hispanistes. Professeur de linguistique et de phonétique comparée à l’Université d’Etat d’Erevan et directeur de la revue internationale arméno-basque Araxes, il est l’auteur d’un Dictionnaire basque-arménien de quelque vingt mille mots, d’une Grammaire de la langue basque et de divers articles et ouvrages en espagnol. Outre l’arménien et le russe, il parle l’espagnol, le français et aussi l’anglais et l’italien.]

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Source : http://www.armspain.com/2011/01/08/vascos-y-armenios-%C2%BFraices-comunes/
Article publié le 08.01.2011.
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 01.2011.