jeudi 6 janvier 2011

Bedros Tourian (1851-1872) - Ghazaros Aghayan (1840-1911)

Bedros Tourian (1851-1872) – Ghazaros Aghayan (1840-1911)


A. S. Charourian, Bedros Tourian : sa vie et son œuvre, Erevan, 1972
Léo, Ghazaros Aghayan

par Eddie Arnavoudian

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I. Bedros Tourian – Poète, intellectuel et militant national


L’enthousiasme mesuré et érudit d’A. S. Charourian pour son sujet fait de cette biographie critique du grand poète arménien du 19ème siècle, Bedros Tourian (Bedros Tourian : sa vie et son œuvre, Erevan, 1972, 362 p.) une lecture agréable et instructive. La réputation littéraire de Tourian était déjà établie de son vivant (1851-1872), s’acquit l’unanimité de la critique dans les années 1890, sans jamais fléchir depuis lors. Il est généralement considéré comme le premier poète lyrique arménien moderne, véritablement génial qui, dégagé de toute tradition classique ou cléricale, écrivit exclusivement en dialecte moderne, combinant originalité et inspiration populaire.

La brève existence de Tourian témoigne de ce qui peut être accompli grâce à la jeunesse, au talent, à l’énergie et au dévouement conjugués. A 15 ans, alors que la misère l’oblige à quitter les bancs de l’école, il est déjà l’auteur de deux pièces de théâtre et s’est imposé comme quelqu’un de prometteur. A sa mort, à 21 ans, bien que harcelé par la pauvreté et une mauvaise santé, il a à son actif tout un ensemble de traductions classiques, entamées à l’école, dix pièces, un volume de poésies, un journalisme de qualité, ainsi qu’une poignée de joyaux artistiques sous la forme de lettres personnelles. Les milliers de gens qui se pressèrent dans les rues à ses funérailles manifestèrent à quel point Tourian avait su émouvoir l’imagination et l’esprit du peuple.

L’intention de Charourian est de présenter Tourian sous son véritable jour, à ses yeux – un intellectuel et un artiste accompli de la renaissance arménienne. En arménisant son nom – du turc Zmbayan à Tourian -, le poète ne prenait pas simplement la pose. Ses pièces, une grande part de ses poèmes et de sa prose sont empreints d’une vive préoccupation à l’égard des destinées de la nation et du peuple arménien. Charourian situe Tourian dans ce qu’il considère comme l’aile radicale de la renaissance arménienne, à l’instar d’hommes tels que H. Baronian, qui ne cessaient de vilipender la décadence contemporaine. Allant un peu plus loin, Charourian tente même de raccrocher le poète au wagon d’une lutte sociale et même de classes, suggérant que Tourian se rangea en toute conscience aux côtés des intérêts des Arméniens miséreux de Constantinople. Même s’il est possible de contester cette approche, l’accent mis par Charourian sur la vision sociale et politique de Tourian est la bienvenue, car, lorsque le fait est ignoré, cela diminue l’homme, le poète et l’intellectuel.

Bien que médiocres sur le plan artistique, les pièces historiques de Tourian renferment des passages d’une prose admirable, méditant sur les destinées des nations et les oppositions entre la Couronne, la paysannerie, les princes et la plèbe, qui mettent en relief, quoique indirectement, la corruption et l’égoïsme des élites dirigeantes de son temps. Le fait qu’à travers ces tragédies historiques, Tourian cherchait à traiter des problèmes contemporains est attesté par sa préface prémonitoire à sa dernière pièce, Le Théâtre et ceux qui n’ont rien. Si nous voulons agir efficacement sur les problèmes contemporains, y soutient-il, il nous faut abandonner la forme restrictive des pièces historiques, si portées à une grandiloquence et à une rhétorique vaines.

Ce précieux volume est quelque peu terni par une approche largement, quoique non exclusivement, prosaïque de la poésie de Tourian. Pourtant, l’auteur nous alerte sur des thèmes plus vastes, universels, dans le petit corpus d’œuvres de Tourian, centrés sur l’amour et la souffrance personnelle. La poésie politique ou patriotique de Tourian exprime des visions de justice, ainsi qu’un dévouement au bien collectif du peuple arménien. Bien qu’intensément personnelle, la meilleure part de son œuvre est baignée d’un profond humanisme, que souligne une technique poétique, laquelle puise son inspiration dans le folklore populaire et recourt à la langue parlée afin de créer une authentique poésie arménienne, s’appuyant sur l’expérience de tous les hommes et femmes. Ce n’est pas pour rien que Varoujan comparait Tourian à Khatchadour Abovian, pionnier du roman arménien, et déplorait le fait que les traditions de la poésie véritablement arménienne de Tourian furent négligées par ses successeurs, davantage enclins à s’emballer pour des écoles et courants venus d’Occident.


II. Ghazaros Aghayan – Un intellectuel pour le peuple


En dépit de la valeur durable de ses principes moteurs, le legs des grands intellectuels arméniens de la renaissance nationale du 19ème siècle tombe lentement dans l’oubli sous le monolithe de la globalisation et de son corollaire, la dégénérescence culturelle. Parmi les victimes de ce processus, figure Ghazaros Aghayan (1840-1911), poète, romancier, journaliste, pédagogue et linguiste. L’élégante petite biographie de Léo nous rappelle pourquoi il est utile de préserver et de recourir à l’héritage de figures telles qu’Aghayan.

Aghayan fut un intellectuel des moins probable, issu d’une famille rude et fruste, né dans les hauteurs des montagnes du Karabagh et qui ne fit pas véritablement d’études supérieures. Son grand-père était un soldat dans les rangs d’une armée arménienne féodale au Karabagh, tandis que son père connut une existence de bandit, avant de s’établir dans la région de Lori. Ghazaros hérita d’eux une imposante stature, ainsi qu’un caractère opiniâtre, déterminé, audacieux, ainsi qu’un goût pour l’aventure. Avant de se tourner vers une activité culturelle et intellectuelle, il fut vagabond, chasseur, chanteur des rues, ouvrier d’usine, agriculteur et typographe. Mais, doué d’une imagination fertile et d’une intelligence aiguë, il fut inévitablement entraîné dans le courant grandissant de la renaissance culturelle et intellectuelle de la nation, qui régénérait la vie arménienne au 19ème siècle.

Tout en déployant sans compter ses talents, Ghazaros Aghayan excella tout d’abord comme éducateur et folkloriste, rassemblant et cultivant un vaste corpus de fables, de contes et de récits locaux, qu’il utilisa dans son œuvre remarquable de pédagogue. Aux yeux de Léo, la poésie d’Aghayan est d’une valeur discutable. Mais il a raison d’affirmer que ses romans, bien que d’une valeur artistique limitée, sont intéressants en tant que témoignage historique sur les traditions sociales, religieuses et éducatives arriérées de cette époque, qu’Aghayan combattit avec tout son talent et son énergie.

A l’instar des meilleurs de sa génération, le principe moteur dans toute l’œuvre d’Aghayan était le progrès du peuple. Les lumières, l’enseignement et l’amélioration du sort des « classes inférieures » étaient considérés comme la base de tout effort sérieux visant à assurer égalité et liberté au peuple arménien dans ce monde. Dans ce but, Aghayan consacra des années à l’enseignement, s’acquérant au fil du temps une remarquable réputation. Il réalisa en outre une œuvre formatrice, en produisant des manuels scolaires pédagogiques modernes que, contrairement aux copies mécaniques et littérales d’entreprises étrangères, principalement russes, qui inondaient le marché arménien, Aghayan s’appropria de façon novatrice, adaptant leur contenu aux besoins des Arméniens.

A cet égard, la traduction et l’adaptation par Aghayan de l’œuvre d’Ouchinski, un pédagogue russe pionnier, sont d’une importance particulière. Ouchinski fut une force agissante derrière l’introduction de principes éducatifs modernes et démocratiques dans la vie russe. Aghayan, soutient Léo, fut un homme du même ordre, en fait, « l’Ouchinski de l’enseignement primaire arménien ». Venant de la part de quelqu’un qui n’est guère prodigue d’éloges, cette appréciation mérite d’être relevée.

Sur le plan politique et social, Aghayan partageait avec des hommes tels que Mikael Nalpantian, une sorte de vision communautaire, égalitaire et même socialiste, de la société et de l’économie laquelle, selon eux, conduiraient les diverses nationalités et leurs Etats à des rapports d’harmonie et d’égalité. Dans ces années 1890, où l’on soutenait que la racine du retard rural résidait dans la propriété privée, Aghayan plaidait pour une agriculture communautaire. Jugeant impossibles de telles formes de propriété dans de vastes ensembles urbains, il y défendait la thèse que les riches subventionnent et financent l’éducation et la protection sociale de la communauté tout entière. Ce faisant, il manifestait un esprit profondément démocratique, en demandant que l’élite arménienne, qui avait un poids économique disproportionné dans le Caucase, ne soutînt pas seulement les Arméniens nécessiteux, mais aussi les Turcs, les Russes ou les Géorgiens indigents. A ses yeux, ce genre de mesures s’intégrait dans un effort visant à éliminer les antagonismes nationaux et à assurer un respect mutuel et une coexistence pacifique entre les nationalités.

Tout en exposant l’apport d’Aghayan, Léo nous livre une vision très critique de cette époque. Lorsque Aghayan se rend pour la première fois à Tbilissi en 1853, cette « capitale de la communauté arménienne » ne comptait même pas un journal en langue arménienne et son système éducatif, contrôlé par une Eglise obscurantiste, ne dispensait encore guère plus qu’un mélange de théologie médiévale et de superstition traditionnelle. L’arriération sociale dominante était symbolisée par la souffrance des femmes et les enfants qui, comme la mère d’Aghayan et sa progéniture, étaient autant d’esclaves soumis au mâle dominant du foyer. Quant à l’intelligentsia arménienne, elle était pour l’essentiel d’un esprit étroit, mesquin et sectaire, se composant de « terroristes intellectuels » marqués de l’intolérance la plus extrême. Ces hypocrites qui, quelques jours avant la mort d’Aghayan, avaient lancé une campagne de dénigrement à son encontre, se joignirent cependant à ses funérailles, après sa mort. Les temps n’ont guère changé !

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20041004.html
Article publié le 04.10.2004.
Traduction : © Georges Festa – 01.2010
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.