lundi 3 janvier 2011

Canberra, Ankara et autres « pseudo » capitales / Canberra, Ankara and other "fake" capitals

Cathédrale de Brasilia, sept. 2009
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Canberra, Ankara et autres « pseudo » capitales

par Robert Fisk

The Independent, 13.11.2010


Juste en haut, derrière ma maison à Beyrouth, se trouve une étroite ruelle ombragée, appelée Makhoul Street. Et dans Makhoul Street il y a une petite boutique à la porte rouillée, derrière laquelle un Arménien vend d’anciennes cartes postales de Beyrouth.

Ici l’image d’un port, l’arrière d’une locomotive à vapeur jaillissant d’une petite gare. Là une rue bordée d’arbres avec des chevaux tirant une charrette bâchée, des Libanais portant le vieux tarbouche ottoman, le toit distant de la cathédrale maronite de Saint-Georges. Mais c’est le cachet de la poste qui retient mon attention, en date du 11 octobre 1906. « Beyrouth, Syrie », lit-on.

Car, bien sûr, au crépuscule des Ottomans, Beyrouth était une terre dont la capitale régionale était Damas. En vérité, les Français étaient là en force sous les ruines politiques de ce qui s’appelait les « capitulations » - les autorités françaises administraient la poste du « Levant » -, mais les Libanais considéraient Damas comme leur ville principale. Qu’est-ce qui fait donc une ville ? Doit-elle, pour reprendre un ami, « avoir une rivière » (ou bien, par extension, une côte) ? Ou est-elle une invention ? Une ville doit posséder une cathédrale – ou, je suppose, une grande mosquée -, mais comment définir une capitale ?

Il y a bien Bagdad (le Tigre) et Le Caire (le Nil) et les capitales arabes situées en bord de mer – Tripoli, Alger, Tunis, naturellement – et, je suppose, les petites principautés d’opérette (comme je les appelle) du Golfe, mais comment peut-on appeler Riyad une capitale de l’Arabie Saoudite ? Terne, envoûtante par son absence de vie, à la manière religieuse sans doute, Riyad est affreuse. A coup sûr, ce devrait être Dhahran-Dammam, la grande ville pétrolière saoudienne, au bord de la mer. Et comment peut-on véritablement voir dans la ville germanisée d’Ankara la capitale de la Turquie, lorsque dans nos cœurs – et aussi les cœurs des Turcs – ce devrait être la capitale abandonnée d’Istanbul-Constantinople-Byzance avec son passé fait de Rome, de Croisades et de califat ? Damas. D’accord, mais combien de lecteurs connaissent-ils le fleuve qui la traverse ? En fait, un vieil égout putride nommé le Barada. Bref…

Mais nous autres, les « outsiders », nous sommes capables de déplacer nos capitales. Toronto, le cœur commercial du Canada (qui s’appelait à l’origine York), devrait en être la capitale – comme de fait elle fut jadis la capitale du « Haut Canada ». Or les Canadiens durent s’établir à Ottawa, à mi-chemin entre Toronto et Montréal, pour que les francophones ne se sentent pas éjectés (Ottawa étant tout près de la province de Québec). Karachi est la capitale du Pakistan – c’est la capitale commerciale – mais la « véritable » capitale est la « nouvelle » ville morte d’Islamabad, une sorte de prolongement pour classes moyennes de Rawalpindi.

Prenons le large. La capitale de l’Australie devrait être Sydney (ou Melbourne) ; au lieu de cela, j’ai dû traverser il y a peu des étendues arides pour gagner cette ancienne station en hauteur qu’on appelle maintenant Canberra, toute de rues élégantes, de campus universitaires et d’assommants ministères. Ridicule. Au Brésil, c’est pire encore. Le centre d’affaires de Sao Paulo est « ma » capitale du Brésil. Mais non. Les Brésiliens ont dû inventer leur lointaine capitale, Brasilia, afin que – pour reprendre une femme de Sao Paulo lors de mon dernier séjour – « les politiciens puissent fuir le peuple ». J’ajouterai que lorsque Napoléon occupa le Portugal, le Brésil pourvut la famille royale venue d’Europe d’une capitale – au Brésil ! Et si les Turcs ottomans n’avaient pas génocidé les Arméniens, peut-être la capitale de l’Arménie serait-elle située plus à l’ouest qu’Erevan.

La vieille Europe (comme Rumsfeld a osé l’appeler) est un peu plus méthodique. Londres est situé sur la Tamise, Dublin sur la Liffey, Paris sur la Seine. Mais quel grand axe fluvial traverse Madrid ? Sûrement pas les canalisations du Manzanares ! Et Bruxelles – est-ce que la Senne compte ? Pas de problème avec Amsterdam, Copenhague, Stockholm, Oslo, Helsinki, Tallinn, etc. Mais Berlin ? La Havel ? En fait – tant qu’à être sur des rivières – la capitale allemande devrait retourner à Bonn sur le Rhin. Ou au moins reprendre le centre d’affaires de Hambourg.

Lisbonne, ça va (le Tage, quel beau fleuve) ; Budapest, Belgrade et autres capitales balkaniques sont submergées de rivières et d’affluents (grâce au Danube et à la Sava) ; Sarajevo a sa Neretva. Prague (la Vitava ou la Moldau) est acceptable. Varsovie siège sur la Vistule, comme ma favorite pour capitale de la Pologne, Cracovie. Mais on voit bien quel est le problème. Edimbourg sera peut-être un jour la capitale d’une « Ecosse » indépendante. Mais la Forth peut-elle vraiment se comparer avec la puissante Clyde de Glasgow ?

Repartons en Orient. Kaboul se qualifie grâce à la Kaboul. Mais Téhéran ? Et Douchanbé (mais oui, la capitale du Tadjikistan) ? Venons ensuite à Jérusalem la dorée et – patatras ! – autres problèmes. Lorsque Israël est né, Tel Aviv fut sa capitale temporaire mais, à la fin des années 1940, Jérusalem Ouest (la ville moderne) devint sa capitale, puis – après la guerre de 1967 – Israël déclara (et annexa illégalement) l’ensemble de Jérusalem comme sa « capitale unifiée et éternelle », oubliant toutefois de déplacer le ministère israélien de la Défense de Tel Aviv. Les pauvres Arabes de jadis ne purent rivaliser au début, car « leur » capitale – après une douteuse annexion par la Jordanie – était la « capitale » jordanienne d’Amman, sans aucun accès à la mer (en fait, un village insignifiant, pourvu de ruines romaines et d’un monarque). C’est l’ancien plan des Nations Unies pour une ville « internationale » à Jérusalem (et la mémoire de Jérusalem comme capitale du mandat britannique) qui a permis aux Palestiniens de revendiquer Jérusalem-Est (la vieille ville) comme capitale. Sous les Ottomans, Jérusalem n’était capitale de rien.

Dans un sens, Jérusalem est une capitale « religieuse » - pour les Juifs et pour les Palestiniens musulmans et chrétiens. Mais le Vatican n’est pas la capitale de l’Italie ; la capitale saoudienne n’est pas La Mecque, pas plus que Canterbury n’est celle de la Grande-Bretagne (bien qu’au moins les « chrétiens » laissent les musulmans visiter leurs villes saintes, et non les Saoudiens). Et si la capitale catholique est dans Rome, n’était-elle aussi jadis en Avignon (une sacrée belle rivière là aussi, bien sûr) ? On peut s’amuser à ce jeu semi-politique. La « capitale » de l’Irlande du Nord ne devrait-elle pas être la ville fortifiée de Derry (la Foyle étant bien plus belle que la Lagan) ou Cork la capitale de l’Irlande (la Lee étant plus romantique que la Liffey) ? Hitler, naturellement, voulait que sa capitale germanique fût à Linz (Speer était déjà à l’œuvre sur de pseudo-piliers fascistes romains) pour fuir la sombre Berlin, traditionnellement à gauche. De même, la Croatie fasciste s’étendit vers le Danube à Belgrade, mais préféra conserver sa capitale dans la triste et effrayante Zagreb.

Ouf ! Je me demande si les voies d’eau (pour le transport commercial et la défense armée) ont servi à déterminer des capitales. Les « centres d’affaires » (je veux dire, là où les filous sont tous ces banquiers qui nous mènent à la faillite) peuvent entrer dans cette catégorie. Mais qui peut douter que la capitale de la Suisse soit vraiment Zürich (au lieu de l’ennuyeuse et ancienne Bâle, avec son Rhin huileux) ou, à nouveau, Toronto, la capitale du Canada, etc, etc ? Je me demande finalement si la capitale se trouve là où l’on pense qu’elle soit. Beyrouth est maintenant la capitale du Liban, pays totalement artificiel. Politiquement, on pourrait dire que sa véritable capitale est en fait toujours Damas, dans la Syrie « sœur ». D’aucuns diront – après la récente visite présidentielle du dirigeant (élu ?) de l’Iran – que la « véritable » capitale libanaise est Téhéran. Une coriace, celle-là.

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Source : http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-canberra-ankara-and-other-fake-capitals-2132875.html
Traduction : © Georges Festa – 01.2011