lundi 17 janvier 2011

Hilda Tchoboian - Trois génocides, un seul responsable / Three Genocides, One Perpetrator

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Trois génocides, un seul responsable

par Hilda Tchoboian

www.armenianweekly.com


[Conférence présentée par Hilda Tchoboian, présidente du Comité National Arménien d’Europe, lors du congrès « Trois génocides, une seule stratégie » à Athènes, du 17 au 19 septembre 2010.]

Au nom de la Fédération Euro-Arménienne pour la Justice et la Démocratie, j’aimerais remercier le comité organisateur du congrès « Trois génocides, une seule stratégie » pour m’avoir invitée, ainsi que les éminents orateurs ici présents, à prendre part aux débats concernant quelles mesures prendre vers une stratégie commune pour nos trois peuples, qui furent victimes du génocide perpétré par l’empire ottoman.

Au cours du siècle dernier, l’histoire a divisé les efforts de nos trois peuples en vue d’une reconnaissance internationale et de réparations, mais leur point commun a été et demeure le déni déterminé de leur anéantissement de la part du principal auteur de ces crimes, à savoir l’Etat turc.

Parallèlement, les génocides arménien, grec pontique et assyrien ont été effacés de la mémoire collective des peuples européens et ensevelis dans la conscience européenne. Lorsque l’on recherche les raisons de cette amnésie collective, l’on découvre tous les terreaux politiques, économiques et juridiques qui ont relégué nos trois génocides au second plan dans l’histoire contemporaine : l’absence, à la fin de la Première Guerre mondiale, d’un droit international approprié punissant les crimes contre l’humanité, et la politique du double jeu des puissances européennes, qui a vu les intérêts économiques prévaloir sur les engagements en faveur de la justice et des réparations politiques.

Dès lors, les médias internationaux ont œuvré en vertu du principe selon lequel les événements sont dénués d’intérêt, s’ils sont trop éloignés et trop anciens. La bipolarisation du monde fit le reste.

Le principal bourreau du peuple arménien, le ministre turc de l’Intérieur Talaat Pacha, déclara, lors d’une rencontre avec l’ambassadeur des Etats-Unis Henry Morgenthau, que les Jeunes-Turcs avaient enterré le problème arménien pour les 50 prochaines années. Emanant d’un des assassins les plus notoires du 20ème siècle, ces mots équivalaient à une condamnation ; les dirigeants Jeunes-Turcs savaient qu’après une destruction aussi énorme, le peuple arménien n’aurait pas la force de se défendre avant longtemps, et ils savaient aussi qu’un monde indifférent ne leur serait d’aucun secours.

En clair, le combat fut difficile et long pour les survivants et leurs enfants afin de regagner les droits légitimes qui leur avaient été refusés : en premier lieu, leur droit à une existence décente. Ils durent se reconstruire physiquement et assurer la survie des générations suivantes. De même, leurs droits civiques, qui sont ceux qui assurent la dignité humaine de chaque individu, dans toutes ses dimensions. Et enfin, leurs droits collectifs – le droit à une patrie, le droit à l’autodétermination et le droit à des réparations au titre des dommages et des pertes subies lors du génocide.

Lorsque nous faisons le bilan de ces 95 années, il est important de noter que la réhabilitation physique et morale du peuple arménien devint possible à la fin des années 1960, et c’est durant les 25 dernières années que nous avons vu notre travail acharné durant toutes ces années porter ses fruits. Le combat pour la reconnaissance du génocide a fait des progrès extraordinaires à travers le monde. La première arène où nous avons remporté cette bataille, après une décennie d’âpres luttes, fut la Sous-commission à la Prévention contre les discriminations et le racisme auprès de la Commission aux Droits de l’Homme des Nations Unies.

Quant à l’Union Européenne, nous savons tous que l’histoire moderne de l’Europe a été marquée par un génocide majeur du 20ème siècle, la Shoah, et d’autres crimes contre l’humanité perpétrés sur le sol européen durant la Seconde Guerre mondiale.

Mais lorsque, quelques années seulement après ces crimes de masse, les dirigeants de l’Europe de l’Ouest voulurent tourner la page de ces années noires dans la perspective de la construction européenne, ils n’organisèrent pas le processus de réconciliation de l’Europe en dissimulant la réalité au sujet du génocide. Bien au contraire, ils le reconnurent, obligèrent l’Allemagne à reconnaître ses crimes et préparèrent la communauté européenne en se basant sur la condamnation des crimes contre l’humanité et les réparations.

L’on peut donc affirmer qu’il existe un modèle européen de réconciliation, une manière européenne de traiter les questions liées aux génocides et aux crimes contre l’humanité.

La reconnaissance de la vérité, la justice et les réparations sont les trois étapes de base d’une telle approche. Voilà ce que nous a enseigné l’histoire de la construction européenne. Armés de cette conviction, nous avons engagé le combat pour la reconnaissance du génocide arménien par le Parlement Européen, que nous avons obtenue le 18 juin 1987.

Dans son article 4, la résolution du Parlement Européen institue la reconnaissance du génocide par la Turquie comme un préalable à son adhésion : « […] le refus par le gouvernement turc actuel de reconnaître le génocide contre le peuple arménien, perpétré par le gouvernement Jeune-Turc, sa réticence à appliquer les principes du droit international concernant ses litiges avec la Grèce, le maintien des forces turques d’occupation à Chypre et le déni de l’existence de la question kurde, ainsi que l’absence d’une véritable démocratie parlementaire et l’échec pour faire respecter les libertés individuelles et collectives, en particulier la liberté de religion, dans ce pays sont des obstacles insurmontables au regard de la possibilité d’entrée de la Turquie dans la Communauté. »

A l’époque, cette résolution fut accueillie par les Arméniens du monde entier comme une prouesse historique, une première étape vers la justice et les restitutions. Néanmoins, en l’espace de quelques années, après la chute du Mur de Berlin et la désintégration de l’Union Soviétique, la Turquie reprit ses efforts en vue d’adhérer à l’Union Européenne. Personne, au sein du Parlement Européen et d’autres institutions européennes, ne se souvint de la résolution de 1987 ; personne ne voulut se plier aux conditions mises par cette résolution.

A ce moment-là, si nous avions abandonné la lutte pour la mise en œuvre de la résolution de 1987, des années d’efforts de la part des Comités Nationaux Arméniens d’Europe auraient échoué. Nous étions convaincus que le modèle européen devait s’appliquer à l’ensemble des politiques européennes dans les relations bilatérales et multilatérales de l’U.E. avec tous les Etats, en particulier les Etats et régimes génocidaires.

En novembre 2000, la première résolution du Parlement Européen sur les progrès de la Turquie en vue d’une adhésion à l’U.E. mentionna finalement l’obligation pour la Turquie de reconnaître le génocide ; nous avons réussi à introduire cette exigence dans le texte final, après une lutte diplomatique acharnée contre le « rapporteur », le général Morillon, lequel démissionna après le vote en séance plénière, suite à sa défaite.

Au cours des années suivantes, et encore récemment, des résolutions successives du Parlement Européen ont appelé à plusieurs reprises la Turquie à reconnaître le génocide arménien dans son parcours vers l’Union Européenne. Cette position ne passa pas inaperçue au sein de la Commission Européenne et du Conseil de l’U.E. Or, au lieu de l’intégrer dans ses conditions requises pour l’adhésion, la Commission se déroba à ses responsabilités par une manœuvre adroite, modifiant l’exigence d’une reconnaissance du génocide par la nécessité d’un dialogue entre Arménie et Turquie.

Dans la nouvelle approche européenne, il n’y pas de place pour une reconnaissance par la Turquie de son crime d’Etat en tant que véritable mesure vers un processus de justice et de réparations. Il n’y a ni victimes ni bourreaux. Au lieu de cela, il y a les affaires, les questions liés au transport énergétique et les entreprises européennes opérant en Turquie, censées réduire au silence les parlementaires européens qui continuent de demander des comptes auprès des gouvernements successifs de la Turquie. L’on observe ainsi une évolution des institutions européennes vers un désengagement par rapport aux principes centraux qui fondèrent l’Europe.

Par ailleurs, nous faisons face aujourd’hui à une campagne renouvelée de déni, qui grandit dans toutes les démocraties, y compris celles qui ont reconnu le génocide. Prenant la forme de politiques conduites par des intérêts financiers et politiques considérables, lesquels servent la campagne négationniste de la Turquie en suscitant ambiguïté et diversion.

La reconnaissance du génocide par des Parlements et gouvernements nationaux, ou par des autorités politiques nationales et internationales, est évidemment politique : une reconnaissance de la part de ces mêmes autorités témoigne que le génocide en tant que tel est un acte politique, aux ramifications juridiques qui situent la responsabilité sur les Etats et la communauté internationale.

Face à ces reconnaissances politiques, nous observons deux attitudes caractérisant la position de la Turquie : dans les faits, elle renforce le déni du génocide, mais en apparence elle appelle à un dialogue entre groupes et individus arméniens et turcs.

Que signifient donc ces deux attitudes contradictoires, que nous observons depuis près de dix ans ? Quel est le véritable visage de la Turquie, derrière les déclarations de bonnes intentions et les campagnes de relations publiques destinées à améliorer son image ?

Le véritable bilan de la Turquie, en l’espèce, est de fait consternant. En réalité, la Turquie encourage le fanatisme parmi sa jeunesse en lui enseignant une histoire dans laquelle les minorités, et en particulier les Arméniens, sont présentées comme des traîtres et des éléments dangereux, dont l’élimination est quasiment considérée comme un devoir national par tous les jeunes Turcs.

Aujourd’hui, la Turquie exporte avec vigueur et violence sa campagne officielle de déni vers l’Ouest. Le fait est que la Turquie exploite et radicalise ses communautés à l’Ouest contre la diaspora arménienne. En Europe, les manifestations de déni en hommage à Talaat, l’auteur du génocide, organisées à Berlin, ainsi que celle de Lyon, le 18 mars 2006, s’appuient sur une infiltration délibérée de certains partis politiques européens. En Belgique et dans les Pays-Bas, afin de s’assurer les voix de la communauté turque, des partis politiques ont intégré de notoires négationnistes et même des Loups Gris sur leurs listes électorales.

En novembre 2008, après des années de difficiles négociations internes, le Conseil de l’Europe a adopté la « Décision cadre de combattre certaines formes et expressions de racisme et de xénophobie grâce au droit pénal », incluant une section sur la répression de la négation des génocides, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre. Il s’agit d’une décision que chaque Etat membre de l’Union Européenne doit mettre en œuvre dans sa législation. Or, l’efficacité de cette décision européenne est limitée par sa nature même ; en outre, chaque Etat membre peut sélectionner quels cas de négationnisme doivent être réprimés à l’intérieur de ses frontières.

La Turquie achète des pages dans la presse internationale sous prétexte de promouvoir le tourisme, mais en réalité elle vise à diffuser le déni du génocide à une échelle internationale. Chacun se rappelle de l’affaire du magazine Time, qui reconnut finalement son erreur et distribua un DVD rétablissant la vérité sur le génocide. La Turquie impose un blocus sur l’Arménie et, pour le lever, exige que l’Arménie fasse pression sur la diaspora afin que celle-ci cesse ses efforts en faveur de la reconnaissance. La Turquie finance des congrès à travers le monde dans le but de nier le génocide, en particulier en Europe et aux Etats-Unis.

A la veille de chaque décision clé par une autorité nationale ou internationale, appelant la Turquie à reconnaître le génocide, nous voyons surgir une nouvelle initiative turque visant au dialogue entre Arméniens et Turcs. Nous savons que le dialogue est la première étape pour résoudre les problèmes entre les peuples. Qui pourrait s’opposer au principe du dialogue ? Mais de quelle sorte de dialogue parlons-nous ?

Nous reconnaissons que les individus jouent un rôle important dans toute société civile, et il conviendrait d’informer et d’éduquer les Turcs sur la réalité du génocide. Mais s’il s’agit de substituer à la nécessité d’une reconnaissance par le gouvernement turc un dialogue entre Arméniens et Turcs, ce n’est là que forfaiture.

Le déni n’est pas un simple mensonge ; il s’intègre et participe au crime de génocide. Il est né avec le concept de génocide dans l’esprit des assassins, et représente une continuation de l’intention d’exterminer pour toujours les victimes, visant à effacer leur mémoire et toute trace de leur existence dans ce monde. Il serait erroné de penser que nous nous opposons à l’entrée de la Turquie dans l’Europe par haine de ce pays. Dans le contexte actuel des relations internationales, nous menons ce combat pour l’Europe, pour l’Arménie et pour toute l’humanité.

En tant qu’Européens, nous sommes les spectateurs de négociations qui ont tourné au « bras de fer » entre la Turquie et l’Union Européenne, dans lequel la Turquie réussit à imposer ses valeurs et ses critères à l’Europe.

En tant qu’Européens, nous ne pouvons tolérer que des valeurs européennes puissent être altérées par cette adhésion, étant donné que ces valeurs sont nées, voici 60 ans, de la volonté des peuples de reconnaître les crimes de la Seconde Guerre mondiale et de payer pour eux. L’Europe s’est construite car l’Allemagne s’est dénazifiée, ce que la Turquie n’a pas encore fait.

En tant qu’Européens, nous ne pouvons tolérer que la Turquie, avec sa politique négationniste, devienne membre de l’Europe et réclame un rôle influent dans sa zone géographique, puisqu’un tel Etat ne peut qu’être dangereux pour ses voisins du fait de son comportement raciste et de ses aspirations expansionnistes.

En tant qu’Européens, nous savons que si l’Europe n’obtient pas une reconnaissance par la Turquie du génocide avant son adhésion, dans quelques années il ne nous sera plus possible de transmettre la mémoire du génocide aux générations suivantes d’Européens, du fait du pouvoir croissant des négationnistes turcs en Europe.

En tant qu’Européens, nous savons que la république d’Arménie et la Turquie devraient établir des relations normales pour le bien de leurs peuples respectifs. Mais nous savons aussi en tant qu’Arméniens, que la politique négationniste de la Turquie constitue un danger pour la sécurité de la petite Arménie. Tant qu’elle niera le génocide arménien, la Turquie sera capable de réitérer sa campagne de destruction du peuple arménien.

En tant que partie intégrante de l’humanité, nous savons que nous n’obtiendrons justice que si nous combattons ces phénomènes de déni, de falsification et d’intolérance, qui sont autant de manifestations de racisme, lesquelles engendrent le génocide.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2011/01/08/choboyan-three-genocides-one-perpetrator/
Article publié le 08.01.2011.
Traduction : © Georges Festa – 01.2011.
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.