mardi 18 janvier 2011

Hratch Bayadian - Interview

Erevan, immeubles d’habitation
© Levon R., 2010


Par delà les naïvetés : l’Arménie n’expérimentera pas de véritable changement dans un avenir proche
Entretien avec Hratch Bayadian

par Ararat Davtyan

Hetq, 17.01.2011


[Hetq s’est entretenu avec l’essayiste Hratch Bayadian sur les changements, si tant est, advenus en Arménie l’an passé (2010).]

- Ararat Davtyan : M. Bayadian, à votre avis, quels sont les événements marquants de l’année écoulée ? Quelles réussites ou quels manques observez-vous ?
- Hratch Bayadian : Je ne pense pas qu’évoquer tel ou tel événement ait quelque sens que ce soit. Bien sûr, on pourrait voir dans la démission du maire d’Erevan ou les récents remaniements ministériels des développements importants. Il y a aussi certains développements liés aux relations turco-arméniennes ou au conflit du Karabagh. Or, à bien les considérer, il n’existe en réalité guère de développements pouvant être vus comme déterminants. Honnêtement, je ne pense pas que de tels développements puissent se produire en Arménie.
Je puis davantage commenter le climat général et les sentiments apparus en Arménie ces dernières années et qui, peut-être, sont parvenus à une visibilité plus grande en 2011. Même ceux qui évoquent des changements soi-disant systématiques n’ont en réalité pas accès à ce que signifie ce genre de choses. Mon impression est que le développement essentiel, qui s’est produit ces trois dernières années, est la disparition progressive de l’intolérance, de l’indifférence à l’égard de l’injustice, d’une part, et de l’autre, de l’optimisme, lesquels ont pu survivre dans la mentalité populaire. Ils se sont évanouis dans la mesure où ils ne sont plus palpables, que ce soit dans la conscience des individus ou, oserai-je dire, dans les sentiments des couches ou des groupes sociaux individuels. Je dirai que ce qui s’est produit est une réconciliation presque totale avec la réalité en Arménie.

- Ararat Davtyan : Vous voulez dire le conformisme ?
- Hratch Bayadian : J’utilise le terme « conformisme » dans un sens plus actif. L’on peut s’accorder avec la réalité sans essayer de coopérer avec les conditions sur lesquelles elle s’appuie. Le conformisme est un processus de réconciliation et d’acquiescement aux valeurs existantes. C’est le moment où quelqu’un qui s’est réconcilié avec la réalité commence à dire : « Bon, si c’est ça la vie, alors il nous faut aussi prendre quelque chose d’ici. » Autrement dit, le conformisme est un comportement beaucoup plus actif.
Même ceux qui étaient mécontents se sont réconciliés avec cette réalité. Ce qui s’est passé en 2008 était une révolte contre le système social instauré durant la période post-soviétique, à partir de la fin des années 1990 – la décennie Kotcharian. Or il est évident qu’il n’y a pas d’alternative. Ceux qui pensent qu’il existe des méthodes radicales pour changer cette réalité sont naïfs. Premièrement, l’ordre social (les valeurs spécifiques, les préférences et les règles comportementales) s’est principalement formé durant les deux dernières décennies et les tendances de fond continuent de rester les mêmes. La société, avec ses principes essentiels, ses critères et ses valeurs, se retrouve dans le modèle dominant. Si des alternatives existaient, ou étaient censées exister, il y a trois ans tout juste, elles seraient épuisées aujourd’hui.
Un jour, Levon Ter-Petrossian a déclaré que le peuple avait déjà bu à la coupe de la liberté et qu’il serait difficile de le réduire au silence.
Quoi qu’il en soit, durant ces trois dernières années, ceux qui étaient censés avoir respiré la liberté ne se sont jamais révoltés ; ils vont leur train, simplement. Ces souvenirs de liberté se sont estompés au point que nous ne pouvons rien attendre.
Même si les gens ont pu goûter à la liberté, je n’aime pas ce genre d’explications pathétiques. Sa déclaration avait peut-être une signification plus rhétorique. Naturellement, il existe des personnalités politiques qui prédisent périodiquement l’effondrement du système politique. De telles déclarations sont ridicules. Quiconque se respecte un tant soit peu ne profère pas ce genre de choses. C’est stupéfiant de voir qu’ils oublient ce qu’ils ont déclaré il y a un ou deux ans, ou même quelques mois.
Dans mes articles, ces dernières années, j’ai toujours abordé cette question, même si elle n’est pas clairement formulée, en ce sens que les ambitions et les illusions n’existent plus. Aujourd’hui, toute chose possède un caractère local – untel devient un champion d’haltérophilie, tel autre joue très bien du doudouk. Autrement dit, il n’y a rien à attendre au niveau national (gouvernement, économie, sciences ou culture), même s’ils ont honte de le reconnaître. Je laisse de côté tous les « optimistes », puisque ce qui nous occupe n’est pas une question d’optimisme ou de pessimisme, mais bien plutôt l’absence de connaissance nécessaire pour voir la réalité de l’Arménie dans un contexte global. Dans ce processus, l’Arménie pourrait prendre certaines mesures limitées, mais il existe un plafond au-dessus qui ne peut être brisé. Ce qui s’est clairement avéré en 2010. A mon avis, un réel changement social n’est pas en vue en Arménie sur le long terme. Peut-être ne sied-il pas que j’énonce de telles choses à l’aube du Nouvel An. Mais puisque vous m’avez posé la question, voilà ma réponse.

- Ararat Davtyan : Et à court terme ? Que pouvons-nous espérer, disons, en 2011 ?
- Hratch Bayadian : Je crois comprendre qu’il s’agit là de questions que l’on pose traditionnellement durant les vacances, à la veille du Nouvel An. Vous devriez aller interroger les officiels du gouvernement et les intellectuels reconnus par l’Etat, et pas moi. Je n’ai pas d’attentes. Je n’ai d’attentes que de moi-même et de ceux en qui je crois ; ceux qui se fixent des objectifs et s’efforcent de les atteindre. Premièrement, personne n’écoute ce que j’ai à dire. Deuxièmement, ce travail regarde d’autres personnes, pas moi. Ne devrait évoquer des objectifs que celui ou celle qui peut concrètement les atteindre.

- Ararat Davtyan : Aucun des acteurs en situation de pouvoir n’inspire-t-il confiance ?
- Hratch Bayadian : Au niveau politique ou économique de l’Etat – absolument pas. Non qu’ils soient tous corrompus, opportunistes, etc. C’est ainsi. Simplement, cela ne concerne pas des individus. Tous les modèles – le dirigeant, le riche, l’homme d’affaires prospère et le conformiste – sont depuis longtemps établis. J’ai déjà dit qu’il n’existe pas de véritable alternative. Tous ceux qui entrent dans ce cadre ne peuvent amener quoi que ce soit de nouveau ; ils doivent jouer en fonction des mêmes règles. Ils sont obligés de voler, piller, tromper et, en général, de se livrer, au mieux, à des platitudes rhétoriques sur l’avenir du pays. Compte tenu de cet état de fait, le mieux que nous puissions espérer, à nouveau sous réserves, est que de micro-environnements alternatifs se forment lentement en Arménie, des espaces où domineraient d’autres objectifs et d’autres valeurs, y compris des groupes d’individus œuvrant dans le champ intellectuel. Des lieux pouvant regrouper des individus maîtrisant bien les affaires et les développements dans leur globalité, possédant un savoir actualisé et ne s’égarant pas dans un « optimisme » béat…
Naturellement, aujourd’hui, les gens peuvent descendre dans les rues et manifester pour la pension qu’ils n’ont pas reçue ou leur maison en train de s’écrouler, ou même pour des simulacres d’élections et autres injustices. Il peut même y avoir des échauffourées avec la police. Mais, à mon humble avis, la vague de soulèvement social, à laquelle nous avons assisté à l’automne 2007 et qui s’est achevée le 1er mars 2008, n’est pas près de se répéter.

- Ararat Davtyan : Pourquoi pas ? Est-ce dû à l’opposition politique ou est-ce un résultat inévitable ?
- Hratch Bayadian : Il est aisé de dire que ce qui est arrivé alors était inévitable, que la société n’était pas préparée, etc. Loin de moi l’idée d’accabler l’opposition, mais je pense qu’il aurait pu y avoir au sein de l’opposition des dirigeants plus radicaux que Leon Ter-Petrossian, et avec davantage d’autorité que, mettons, Nikol Pachinian. Maintenant, avec le recul, difficile de dire quelle aurait été l’issue si l’opposition avait risqué son va-tout et s’était opposée frontalement au gouvernement. Je ne dis pas que le pays serait entré dans une période de changement, si cela s’était produit. Mais, peut-être, cela aurait-il fait surgir certaines tendances évoluant lentement vers le changement, quelque ouverture où d’autres possibilités eussent pu être explorées. Non que la société changerait avec l’élection de Levon Ter-Petrossian ; les officiels en charge ne seraient pas si différents. Mais je pense que la ferveur sociale d’alors aurait pu conduire à certains changements institutionnels dans le domaine de la politique éducative et culturelle qui, progressivement, sur plusieurs années, auraient pu porter leurs fruits. Tout cela donnait à espérer un certain optimisme, des attentes qui, grâce à une politique gouvernementale habile, auraient pu changer une ou deux choses dans ce bourbier inerte où nous nous trouvons.

- Ararat Davtyan : Sombrons-nous toujours plus dans ce bourbier stagnant que vous évoquez ?
- Hratch Bayadian : Je préférerais ne pas dire « nous ». Car je ne me vois pas faisant partie de cette société à laquelle vous vous référez. Simplement, il m’est impossible de prononcer le terme « nous ». Je m’oppose à pas mal de choses et cette attitude fait partie de ma manière d’être, ma façon quotidienne de penser et de travailler. Voilà pourquoi je pense encore qu’il est possible d’avoir un certain engagement intellectuel en Arménie (non en surface) qui n’emprunterait pas la voie facile du conformisme, autrement dit un acquiescement actif, ce qui fut le cas lors des élections municipales à Erevan. Il y avait des gens qui, jusque là, se tenaient à distance et ne coopéraient pas. Or ils ont réalisé que, s’ils n’agissaient pas, ils n’auraient pas une seconde chance.
Si nous parvenons à maîtriser (quand je dis « nous », je me réfère à ceux qui s’engagent dans ce sens et non à l’Arménie ou à la « communauté arménienne à travers le monde », selon l’acception commune du terme) un socle nouveau de connaissances et à le situer d’un point de vue éducatif et intellectuel, il pourrait au fil des ans ouvrir une voie à des alternatives et des valeurs nouvelles. Mais peut-être tout cela sonne-t-il comme un conte de fées…

- Ararat Davtyan : Pas du tout. Simplement, je pense que le changement est tout proche.
- Hratch Bayadian : Là est le problème ; en un mot, chacun désire un changement rapide et personne n’est prêt à entreprendre un travail ardu, sur le long terme, pour y parvenir. Chacun voudrait que les choses s’améliorent en l’espace d’une nuit, pour pouvoir continuer à vivre confortablement et profiter de la vie. Ce faisant, on se lave les mains de toute responsabilité. Qui accomplira ce travail nécessaire, si ce n’est chacun d’entre nous ? Ceux qui veulent changer les choses en une nuit gâchent tout en réalité ; ils ne sont pas prêts à s’engager sur une longue route et se contentent de rester assis. Quels changements veut-on et de la part de qui ? Aucun changement ne se manifeste dans le secteur des sciences et de l’enseignement. Le savoir nouveau n’y entre pas et il n’y a personne qui veuille accomplir la lourde tâche qui y mène. De même, il n’y a guère la volonté de le faire. L’objectif dominant est de vivre aussi bien que possible ici et maintenant. Voilà tout.
Récemment, j’ai lu une annonce de la part du ministère de l’Education et des Sciences, selon laquelle ils préparent un langage de programmation Logo à l’attention des enfants, destiné à être enseigné dans les écoles en Arménie et dans la diaspora. Il était précisé que le travail préparatoire initial était mené par le Collège Kvant et le ministère. Or, dès 2001 (je ne me souviens pas de la date exacte) j’ai conçu le premier manuel d’enseignement arménien en langage Logo. Et il s’agissait d’un projet conjoint avec ce même Collège Kvant. J’espère qu’ils ne l’oublieront pas. A l’époque, le manuel eut peu de retentissement. Plusieurs années après, ils ont traduit des brochures à partir d’originaux en russe. Qu’ils soient bons ou non, peu importe. Ce manuel de Logo est resté sur son étagère et maintenant, dix ans après, il devient tout d’un coup nécessaire. Je me demande bien pourquoi. Et qu’est-ce que cela va changer ? Dix ans plus tôt, cela aurait fait une petite différence.

- Ararat Davtyan : C’est trop tard maintenant ?
- Hratch Bayadian : Qu’ils l’apprennent ; là n’est pas la question. Mais est-il possible en Arménie aujourd’hui d’atteindre ces objectifs pour lesquels ce langage fut élaboré et achevé aux Etats-Unis, avec la méthodologie didactique et le paradigme éducatif qui lui sont liés ? Cette méthode didactique enseigne en particulier aux gens comment penser de manière critique et encourage la créativité. L’Arménie actuelle a-t-elle besoin de ce genre de choses ?

- Ararat Davtyan : Pourriez-vous néanmoins relever un point remarquable dans la vie culturelle nationale en 2010 ?
- Hratch Bayadian : Il y a eu bien sûr de bonnes choses, qui sont aussi à double sens. Vous saisissez ? De bons développements culturels permettent de vernir cette situation déprimante sous un jour favorable, de dissimuler le bourbier. Certes, Placido Domingo est venu à Erevan et Ian Gillan, du groupe culte Deep Purple, a chanté pour nous. A nouveau, le Festival du Film de l’Abricot d’Or a ranimé la scène culturelle durant quelques jours… Ce genre de manifestations rendent notre vie provinciale en Arménie un peu plus supportable et parfois même agréable.

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Source : http://hetq.am/en/society/h-bayadyan/
Traduction : © Georges Festa – 01.2011.