mercredi 19 janvier 2011

Humour turc : Metin Üstündağ - Interview / Umorismo turco : intervista a Metin Üstündağ

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Humour turc – Entretien avec Metin Üstündağ [Met Üst]

par Fazıla Mat

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[Faire de la satire politique et religieuse en Turquie. Force d’une tradition humoristique, succès public, problèmes judiciaires. Notre entretien avec Metin Üstündağ, co-fondateur de la revue Penguen.]

Durant leur longue histoire, tout en changeant de physionomie, les revues satirico-humoristiques turques ont toujours été des révélateurs du climat social et politique du pays.

Instrument de contestation politique ouverte, de rupture des tabous sexuels et sociaux, les revues d’humour sont le produit et aussi le reflet des multiples réalités contradictoires qui coexistent en Turquie et, selon certains humoristes, représentent une source inépuisable de rire.

La presse satirique humoristique de Constantinople remonte à la seconde moitié du 19ème siècle. Les revues de cette époque, qui s’inspiraient des dessins de leurs homologues françaises et anglaises, donnèrent aussi la parole aux préoccupations politiques, morales et religieuses de la société multiethnique ottomane.

Diojen [Diogène], périodique fondé en 1870 par l’écrivain et journaliste grec ottoman Teodor Kasab, avec la collaboration de l’écrivain Namık Kemal, est considéré comme le modèle dont se seraient inspirées les publications humoristiques turques au cours des décennies suivantes. Mélange de textes et d’illustrations – dont l’une représente Diogène qui demande à Alexandre le Grand de ne pas le priver de soleil -, la revue fut publiée tout d’abord en grec, puis en français, en turc et en arménien. Kasab, qui avant même l’accès au trône du sultan Abd ul-Hamid II, présentait ce dernier comme un « personnage se prêtant particulièrement à la caricature », suite au couronnement de celui-ci, se retrouva en prison, puis fut exilé à cause de ses satires.

Entre 1908 et 1914, lorsque la liberté d’expression fut momentanément rétablie, se produisit une très grande prolifération de quotidiens et de périodiques, parmi lesquels se distingua la presse satirique. Rappelons, en ne comptant que les titres turcs et arméniens, que leur nombre respectif s’éleva à 50 et 18.

Après 1914, l’identité ottomane céda de plus en plus le pas à celle turque. La proclamation de la république en 1923 et les réformes qui suivirent visèrent à couper définitivement le lien avec la civilisation ottomane. Une des manières d’y parvenir fut de ridiculiser les loisirs ottomans, comme le faisait dans ses illustrations Salih Erimez au début des années 1940 dans la revue Karikatür.

En règle générale, cependant, les revues humoristiques des quarante premières années du 20ème siècle eurent pour but de divertir et d’égayer leurs lecteurs sans s’aventurer à aborder quelque thème politique ou social que ce fût. Voilà pourquoi lorsque parut Marko Paşa en 1946, l’effet fut celui d’une bombe.

Dans le contexte d’un pays écrasé par le poids du régime du parti unique d’İsmet İnönü (Pacha), Marko Paşa représenta une véritable opposition politique de gauche, se faisant le porte-parole du mécontentement populaire via un humour et un langage inédit, repris directement de la langue parlée. La revue, fondée par l’écrivain Aziz Nesin, véritable icône de la satire turque (mort en 1994), avec l’écrivain Sabahattin Ali, arriva à vendre jusqu’à 70 000 exemplaires – un record pour cette époque. Ses créateurs – Nesin, Ali, le dessinateur Mim Uykusuz et autres collaborateurs – furent persécutés et emprisonnés à plusieurs reprises et la revue fut fermée. Ce qui ne l’empêcha cependant pas de reparaître sous divers noms, chaque fois que l’occasion se présentait. Parurent ainsi jusqu’en 1950 Merhum Paşa [Feu le Pacha], Malum Paşa [Sacré pacha], Bizim Paşa [Notre bon pacha] et autres.

Autre étape fondamentale dans l’histoire des revues satiriques turques, Gırgır de Tan et Oğuz Aral. Cette revue, qui sortit pour la première fois en 1972, avec son tirage record de 600 000 mille exemplaires par semaine, fut pour l’époque une véritable moyen de communication de masse. D’inspiration laïque et antisoviétique, son slogan était : « Gırgır : stoppe les problèmes économiques, l’ennui, les problèmes de cœur et les problèmes de couple - le remède à tous les maux », indiquant une position plutôt apolitique. La revue n’adopta un ton de contestation qu’après le coup d’Etat de 1980 et, deux ans plus tard, fut obligée de fermer.

Gırgır fut aussi l’école où se formèrent les aînés de nos illustrateurs d’aujourd’hui qui, orphelins de leur revue mère, en fondèrent d’autres. La plus importante de celles-ci, fondée dans la première moitié des années 1980, fut Limon, une revue ouvertement rangée à gauche, qui se présenta dès le début comme un outil d’opposition politique, mais qui eut aussi le courage d’affronter des tabous sociaux comme la représentation de la violence et de la pornographie.

Aujourd’hui, dans le paysage turc, l’on compte vingt titres humoristiques, mais les plus grosses ventes ne concernent que trois publications, dérivées de l’équipe de Limon : Penguen, avec environ 70 000 exemplaires par semaine, suivi de LeMan avec 50 000 exemplaires et Uykusuz [L’Insomniaque], non loin.

La lecture des revues humoristiques est un phénomène surtout répandu parmi la jeunesse urbaine, dans une tranche d’âge très large, qui va de 10 à 35 ans. Par conséquent, même les thèmes traités sont centrés sur les domaines d’intérêt de ces jeunes, allant du sexe à la satire des lieux communs ou des usages sociaux. Ce sont souvent les animaux qui prennent la parole – des moutons qui se plaignent de n’être pris en considération que lors de la fête du sacrifice – ou des poulets qui demandent à leur mère quand on leur apprendra à voler. D’autre part, ces mêmes illustrateurs et auteurs de revues, mis à part quelques cas, sont en majorité des jeunes, âgés en moyenne de 25 ans.

Constante de ces hebdomadaires, la couverture, réservée exclusivement à un événement politique ou d’actualité. Le personnage dominant de la scène politique turque actuelle est le Premier ministre Tayyip Erdoğan, qui est souvent représenté dans ces trois revues, mais pas seulement.

Portraiturer le Premier ministre ou les politiques peut aussi valoir des procès pour outrage à la personne, comme cela arriva en 2005 à Penguen. En solidarité avec un dessinateur du quotidien Cumhuriyet, que le Premier ministre avait poursuivi pour avoir dépeint un chat avec sa tête, la revue avait conçu le calendrier « Le Monde de Tayyip », dans lequel tous les illustrateurs du journal avaient représenté un animal avec la tête d’Erdoğan. Dans cette affaire, la Cour de Cassation acquitta les « accusés », mais condamna une autre fois Penguen à verser 5 000 livres turques de dédommagements à l’ancien ministre de la Culture Attila Koç, présenté dans les pages du journal comme le « ministre du temps perdu ».

Osservatorio Balcani e Caucaso s’est entretenu de Penguen avec Metin Üstündağ [Met Üst], un de ses fondateurs les plus « anciens ».

- Fazıla Mat : D’où vient le pingouin qui donne son nom à votre revue ?
- Metin Üstündağ : L’emblème de notre revue a été dessiné par Selçuk Erdem [autre co-fondateur de la revue avec Erdil Yaşaroğlu et Bahadır Baruter, Ndlr]. Il s’agit d’un pingouin qui essaie de se forger des ailes pour voler et c’est une métaphore riche de significations. C’est un oiseau éloigné de notre géographie, mais qui nous est proche du point de vue de l’esprit.

- Fazıla Mat : Quels sont les thèmes abordés dans vos dessins ?
- Metin Üstündağ : Nous traitons de sujets d’actualité et de politique, et puis chacun de nous a aussi un espace personnel à l’intérieur de la revue. Moi, par exemple, je représente des personnes et des moments de leur vie, à partir des relations amoureuses et de couple.
C’est une tradition qui a débuté avec la revue Gırgır et notre maître Oğuz Aral. Les auteurs et les dessinateurs des revues satiriques proviennent des rangs de lecteurs de ces revues. Le métier se transmet du maître à l’élève. Avec le temps, l’apprenti devient à son tour un maître, il se détache de sa revue d’origine et fonde la sienne.

- Fazıla Mat : Suite aux vignettes que vous avez dessinées, l’AKP (Parti de la Justice et du Développement, du Premier ministre Erdoğan) vous a traîné en justice à deux reprises au moins. Comment avez-vous réagi durant ces procès ? Vous arrive-t-il d’avoir encore des problèmes à cause d’un dessin ?
- Metin Üstündağ : D’un côté, un procès est la preuve du fait que l’on fait une bonne satire, mais cela peut être aussi dévastateur, du point de vue économique. Durant tout le procès, cependant, nous nous sommes baladés avec la fierté et l’assurance d’avoir bien fait notre travail. Il arrive encore qu’ils nous intentent des procès à titre personnel. Un de mes albums, intitulé Pazar Sevişgenleri [Les Amoureux du dimanche], a dû être retiré des libraires dès sa distribution, car jugé obscène. Ils m’ont poursuivi en justice, mais j’ai été acquitté. On est habitués à ce genre de choses.

- Fazıla Mat : Vous arrivez à parler de tout librement ? Ou vous arrive-t-il de vous autocensurer ? En Turquie, pays musulman avec une tradition humoristique bien enracinée, est-il possible de faire de l’humour aussi sur des thèmes religieux ?
- Metin Üstündağ : Nous pouvons dessiner librement tout ce que nous voulons. La seule chose, c’est que depuis la période de Gırgır, nous suivons une sorte de « constitution » non écrite, qui consiste à ne pas traiter de sujets personnels, comme un handicap ou bien la dimension du sacré. A condition de rester dans le cadre de cette règle, on peut dessiner de tout. En outre, nous créons un langage fait de sous-entendus que nous sommes les seuls à connaître, avec nos lecteurs. L’humour ne connaît ni interdictions, ni censures ; il trouve toujours une échappatoire. Pour ce qui est de la religion, par exemple, nous faisons des dessins qui représentent les imams ou les communautés de fidèles. Et puis il y a la tradition des historiettes humoristiques Bektaşi. La Turquie connaît une situation particulière, avec un islam anatolien qui se distingue de l’arabe en ce qu’il est plus tolérant.

- Fazıla Mat : On entend dire que chaque pays a un type particulier d’humour, difficile à saisir par celui qui n’appartient pas à cette même culture. Pensez-vous que l’humour puisse avoir la vertu de rapprocher de ce qui est différent ?
- Metin Üstündağ : Certains thèmes et points de vue sont spécifiques d’un lieu déterminé. Mais il est vrai que l’humour a la vertu d’abattre les tabous et de rapprocher les individus. Un aspect universel de l’humour est de donner la parole à l’opposition. Et c’est cela qui caractérise principalement notre façon de le concevoir.

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Turchia/Umorismo-turco
Article publié le 24.03.2010.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 01.2011.