samedi 8 janvier 2011

Karanlık Kütüphane / Ténébreuse bibliothèque / Infamous Library

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Karanlık Kütüphane [Ténébreuse bibliothèque] /
Une affaire d’enlèvements révélé par un journaliste

par Işil Eğrikavuk

Hürriyet Daily News and Economic Review, 11.09.2009


Karanlık Kütüphane, les mémoires récemment publiés par le journaliste Cengiz Çetin, révèlent en détail un étrange enlèvement qui eut lieu voici 29 ans, pour être exact. L’ouvrage dévoile des détails jusque là inédits concernant les 12 kidnappés, dont l’A., qui furent contraints de mener des recherches dans une bibliothèque durant deux années entières.]

« Un soir on a entendu frapper à la porte, écrit Çetin dans Ténébreuse bibliothèque. Ils m’ont demandé de partir de chez moi immédiatement. Puis ils m’ont jeté dans une fourgonnette rouge et m’ont bandé les yeux. »

Le récit de Çetin – et celui de 11 autres – débute dans cette fourgonnette rouge.

« Je pense qu’il s’agissait d’un grand immeuble, car on a monté de nombreux étages, dit-il. Puis ils nous ont alignés et nous ont retiré le bandeau. Quand j’ai ouvert les yeux, je n’arrivais pas à croire où je me trouvais. Une immense bibliothèque. »

Les huit ravisseurs, précise-t-il, se montrèrent toujours prévenants à leur égard : « Ils nous ont dit qu’on était là pour une mission importante. La seule chose qu’ils nous demandèrent était de faire des recherches. On ne devait pas savoir pour qui ou dans quel but on travaillait, mais c’était là leur seule exigence. »

Ils devaient se lever tôt chaque jour, précise-t-il, et se mettre à lire : « Le matin, ils nous réunissaient autour d’une table et nous communiquaient notre thème d’étude pour la journée. Nous boulot était de mener des recherches à grande échelle sur tel ou tel sujet, en repérant chaque livre et chaque document écrit sur le sujet. Une fois tous les livres et documents examinés, ils nous demandaient de tout effacer et d’écrire quelque chose de totalement nouveau sur ce thème. »

L’Affaire Monroe

Autre tâche fréquente dans cette bibliothèque, étudier les archives des journaux, poursuit l’A. « Parfois ce qu’ils nous demandaient de trouver semblait sans importance. Par exemple, ils nous demandèrent de trouver des articles de presse sur ce qui était arrivé à un certain Hassan Zaïm dans les années 70. Un jour, un cambrioleur entra chez lui et Zaïm le tua. Ils nous ont demandé de trouver les articles qui avaient couvert cet événement et de les resituer. »

Autre actualité que le groupe se vit demander d’effacer, la visite de Marilyn Monroe en Turquie en 1954. Cette année-là, écrit Çetin, Monroe se rendit en Turquie et y resta quelques jours. « Pourtant, nulle part, il n’est fait état de cet événement, dit-il. Nous l’avons effacé, comme pour tant d’autres. »

Les prisonniers, poursuit-il, n’étaient pas autorisés à se parler entre eux, mais ils trouvèrent le moyen de communiquer. « Ils nous surnommèrent d’après les mois du calendrier - moi, par exemple, je m’appelais Juin. Mais, quelque temps après, on s’est rendu compte que l’on pouvait communiquer en soulignant certains mots dans les livres. Voilà comment on a pu se dire qui on était réellement et ce qu’on faisait. »

« On nous a gardés là pendant deux ans, précise Çetin, expliquant leur choc à leur libération après tout ce temps. Je croyais vraiment que je resterais là jusqu’à ma mort, je n’arrivais pas à réaliser tout le temps qu’on avait passé là. Et puis, un jour, ils nous ont réveillés, nous ont bandé les yeux et mis dans un fourgonnette. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais à nouveau devant chez moi. »

Les 12 kidnappés

1. Nazım Sipahioğlu (Janvier)

Cengiz Çetin évoque la connaissance approfondie qu’avait Sipahioğlu du système des archives, notant que cela pouvait expliquer la raison de son enlèvement. Diplômé de l’université d’Istanbul, Sipahioğlu débuta sa carrière comme bibliothécaire à la Bibliothèque Beyazıt d’Istanbul, où il continua à travailler jusqu’à son enlèvement. Après cet épisode, il reprit quelque temps son activité, puis se retira en 1988 dans sa résidence d’été à Yalova. Il est malheureusement décédé en 1992, ne laissant aucun document sur cette affaire.

2. Seniha Gökbay (Février)

Installée à l’université d’Ankara, Seniha Gökbay est citée dans l’ouvrage comme professeur de socio-psychologie. Comme il n’y avait pas à l’époque de département de psychologie à l’université d’Ankara, Gökbay enseignait dans celui de philosophie, disparaissant ainsi que les autres kidnappés en 1980. A son retour en 1982, elle contribua à fonder le département de psychologie dans son université. En 1983, elle développa une thyroïdite d’Hashimoto et dut quitter son travail, suite à sa maladie.

3. Ziya Nefrilsu (Mars)

Ziya Nefrilsu est le seul dont on ignore le sort après son élargissement. Sa formation universitaire d’historien semble avoir aidé les recherches du groupe.

4. Hayrettin Durcan (Avril)

Dans son ouvrage, Çetin présente Hayrettin Durcan comme une personnalité influente qui connaissait les « bonnes personnes ». Ajoutant qu’au lieu de mener des recherches avec le reste du groupe, Durcan fut souvent interrogé et consulté en tant que source d’informations. A sa libération en 1982, Hayrettin Durcan s’installa de nouveau à Konya, sa ville natale, où il reprit son affaire d’alimentation. Son restaurant, le Dörtler Lokantası, compte toujours parmi les établissements les plus prospères de la ville.

5. Ihsan Semerci (Mai)

Lors de son enlèvement, Semerci venait juste de revenir d’une fouille à Kaletepe, situé au village de Güllücek, près de Çorum, où il travaillait comme archéologue. Semerci, précise Çetin, fut employé à étudier les notices historiques dans les encyclopédies.

6. Cengiz Çetin (Juin)

Cengiz Çetin débuta sa carrière de journaliste au quotidien Terçüman, accédant à la notoriété pour sa couverture du scandale de 1978, lors duquel le ministre des Forêts d’alors, Vecdi Ilhan, provoqua un incendie durant un exercice de prévention. A sa libération, Çetin partit aux Etats-Unis. Il vit actuellement au Nevada et travaille pour le Las Vegas Sun comme correspondant étranger itinérant.

7. Teoman Inan (Juillet)

Lors de son enlèvement, Inan étudiait en seconde année les sciences mécaniques à l’Université Technique du Moyen-Orient d’Ankara. Dans son livre, Çetin le décrit comme quelqu’un de calme et d’asocial, mais intelligent. Ajoutant qu’il fut peut-être enlevé à cause de son intérêt pour la technologie.

8. Münnever Çil (Août)

Après s’être diplômée à l’Institut de formation pour enseignants de Buca en 1978, Çil travailla comme professeure de géographie à Ankara. Münnever Çil est le seul membre du groupe à s’être longuement exprimé dans les médias sur cette affaire. Son travail de prisonnière, explique-t-elle, était aussi de modifier les noms des villages et des villes sur des cartes.

9. Fuat Gencal (Septembre)

Gencal, précise Çetin, était un officier de police âgé de 55 ans, lorsqu’il fut kidnappé, et qu’il le fut afin de confisquer des rapports de police. Malheureusement, Gencal mourut peu après sa libération et ne parla jamais de ce qu’il lui avait été demandé de faire. Sa femme, Sürreya Gencal, garde toujours le silence sur cet événement.

10. Selma Küçükol (Octobre)

Küçükol venait juste de trouver un emploi dans la compagnie Turkish Airlines en 1980 en tant qu’hôtesse. Elle fut enlevée, précise Çetin, pour aider à une éventuelle opération de détournement d’avion, mais lorsque ses ravisseurs se rendirent compte de son expérience professionnelle limitée, elle fut employée à des fins de recherches comme les autres membres du groupe.

11. Süleyman Turhan (Novembre)

Originaire de Lefkoşa, à Chypre, Süleyman Turhan vint à Ankara pour ses études, qu’il finit par abandonner, devenant entrepreneur en bâtiment et créant sa propre affaire. Après son enlèvement, Turhan émigra en Allemagne, se mariant et s’installant à Dortmund, où il vit toujours.

12. Musa Tepecik (Décembre)

Né en 1960 à Mardin, Tepecik partit à Ankara en 1978, où il passa un examen pour travailler au service gouvernemental du cadastre. Tepecik, précise Çetin, était bien informé sur les terres possédées par l’Etat et son aide permit de modifier des titres de propriété.

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=infamous-library--2009-09-11
Traduction : © Georges Festa – 01.2011.