lundi 3 janvier 2011

La violence de masse Jeune-Turc / Une approche centrée sur le régime - Young Turk Mass Violence / A Regime-Focused Approach

© Dick Osseman, Anitkabir, Ankara, janvier 2005
http://commons.wikimedia.org


La violence de masse Jeune-Turc
Une approche centrée sur le régime

par Ugur Umit Ungor

The Armenian Weekly, April 2010


Cet article se propose de défendre la proposition selon laquelle le génocide arménien peut être contextualisé dans le cadre d’une mise en perspective élargie de la violence de masse perpétrée à l’encontre des civils par le régime Jeune-Turc durant une bonne quarantaine d’années de pouvoir. Il prendra comme point de départ l’hypothèse qu’un régime relativement cohésif a profondément transformé la société ottomane multiethnique, depuis le coup d’Etat de 1913 jusqu’aux élections de 1950. Ce modèle positionnera le génocide arménien à l’intérieur de relations de pouvoir en mutation durant cette période et une exploration de thèmes aussi importants que la direction politique, la gouvernance, l’idéologie, la socialisation et en particulier la violence de masse. Dans le présent article, seul ce dernier thème sera développé, en utilisant des aperçus théoriques repris du champ des études sur le génocide et sur la dictature (1). La recherche sur le régime Jeune-Turc se développe rapidement. Jusqu’ici, le régime a été étudié de manière fragmentaire, se centrant sur des aspects spécifiques plutôt que sur sa cohérence. Cet article tentera de mettre en question cette convention en proposant un nouveau cadre d’interprétation afin de comprendre le régime. L’intérêt de cette approche est de pouvoir développer la thèse selon laquelle l’on peut observer de 1913 à 1950 une continuité politique claire dans le développement administratif et idéologique de cette dictature.
Les modèles de dictatures et de totalitarisme nécessitent d’identifier des domaines ayant besoin d’être clarifiés, de problématiser de grandes questions et de rappeler des questions de recherche pertinentes. Pour le cas Jeune-Turc, nous devons nous en poser plusieurs : de quelle manière la dictature Jeune-Turc peut-elle être le mieux comprise ? Quelles sont les questions de recherche les plus appropriées et pertinentes à poser ? Et dans quelles directions la recherche scientifique devrait-elle se développer afin de produire les résultats les plus significatifs et fructueux ? Des vues théoriques sur la nature des dictatures, développées dans les études sur le totalitarisme, ont produit des aperçus et des outils importants, lesquels peuvent être utilisés pour éclairer la montée et la chute de la dictature Jeune-Turc. Dans ce qui suit, je soulignerai tout d’abord plusieurs facettes significatives du régime lui-même, puis j’évoquerai plus en détail la question de la violence de masse.

La dictature Jeune-Turc

Qu’est-ce que la dictature Jeune-Turc ? Tout débat sur la nature du régime Jeune-Turc nécessite de commencer par son équipe dirigeante, l’élite politique au sommet du pouvoir politique et militaire du régime. Il existe au moins trois façons d’aborder ce thème : la périodisation, la biographie et l’autorité.
La première question – la périodisation – demeure une question épineuse dans l’histoire de la Turquie moderne. Le modèle conventionnel de l’histoire moderne ottomane/turque soutient qu’il existe deux régimes distincts à l’œuvre dans la première moitié du 20ème siècle. Le Comité Union et Progrès (Ittihad ve Terakki Cemiyeti, ou CUP) dirigea l’empire ottoman de 1913 à 1918. Par la suite, le Parti Républicain du Peuple (Cumhuriyet Halk Firkasi/Partisi, ou RPP) fut au pouvoir dans la République de Turquie entre 1923 et 1950. Selon ce point de vue, la Guerre d’Indépendance de 1919-22 sépare ces deux régimes à mesure qu’un régime nouveau vient à apparaître. L’abolition du sultanat et la promulgation de la république de Turquie en 1923 opère alors la distinction via une nette rupture juridique. Ces distinctions s’intéressent principalement à des problèmes cosmétiques tels que les étiquettes et les dénominations, plutôt qu’à des questions centrales comme la structure du régime, le personnel, la culture politique, l’idéologie et la politique. Ce modèle chronologique est lourdement influencé, sinon entièrement produit, par l’historiographie Jeune-Turc (2).
Pour survivre dans le champ de force international qui leur était opposé, il était dans l’intérêt des Jeunes-Turcs de présenter le régime d’après-1918 comme un mouvement politique entièrement nouveau. Cette dissociation était nécessaire, puisque l’élite du CUP était accusée de crimes de guerre et de génocide. Extérieurement, le CUP procéda lui-même à sa dissolution en 1918, mais en réalité il ne fit que changer de nom et d’apparence : le nom du parti politique, l’organe du parti, et les forces clé de sécurité furent modifiés après 1918. Les Jeunes-Turcs arrivistes perpétuèrent et codifièrent alors ce mythe. Par exemple, dans son fameux discours « Nutuk » de 1927, Kemal Ataturk déforme le passé historique en amplifiant son rôle dans le mouvement Jeune-Turc et en embellissant le fait que CUP ressuscita après 1918 et le lança pour diriger le mouvement (3). La vision historique Jeune-Turc devint l’idéologie officielle de la république de Turquie, tout en contaminant la recherche moderne : le piège du « kémalisme méthodologique » est l’une des embûches les plus communes qui entourent les études sur l’époque Jeune-Turc. Les historiens, en particulier, ont eu tendance à périodiser soit à partir de 1923, soit jusqu’à cette date. Au lieu de cela, nous devrions considérer la période 1913-50 comme une période plus circonscrite, plus cohérente.

En second lieu, les biographies peuvent matérialiser la notion abstraite de la continuité du régime Jeune-Turc. L’on peut avancer qu’une génération d’hommes, nés en gros entre 1870 et 1890 et éduqués sous le règne du sultan Abdul Hamid II dans des facultés de médecine et des académies militaires et dans l’école de la fonction publique, deviendra finalement la génération Jeune-Turc. Unis au mouvement Jeune-Turc, baptisés dans le feu du para-militarisme balkanique, ils luttèrent pour le pouvoir vers la fin du siècle et parvinrent à l’hégémonie dans la première moitié du 20ème siècle. Les biographies des Jeunes-Turcs sont pertinentes pour comprendre leurs antécédents d’origine ethnique et de classe, ainsi que leurs expériences éducatives et politiques (4). Une solide compréhension des biographies individuelles et collectives peut aussi expliquer l’émergence de leur système de croyances.

Pour soutenir la thèse de la continuité en termes biographiques, il suffit de renvoyer les membres du CUP à ceux du RPP et d’accentuer le chevauchement notable qui émerge dans la composition et la structure des élites ministérielles. Ce n’est pas un hasard si des noms tels que Mahmud Celal Bayar, Tevfik Rustu Aras, Mustafa Abdulhalik Renda, Kazim Ozalp, Ibrahim Tali Ongoren, Hilmi Uran, Ali Cenani, Sukru Kaya et d’autres apparaissent durant la période 1913-50 dans des rapports officiels et des documents en vigueur en tant qu’architectes de la formation de l’Etat et de la construction de la nation. La même continuité s’applique à l’armée turque (5). Après la césure ostensible de 1923, ce sont ces hommes qui furent employés, puisqu’ils avaient fait la preuve de leur loyauté envers les projets idéologiques du CUP et étaient intimement liés entre eux – par leur génération, leurs liens de parenté et l’expérience de la guerre et de la révolution. Même si certains furent jugés et pendus en 1926, d’innombrables Jeunes-Turcs occupant des positions intermédiaires restèrent en poste.

La troisième question, l’autorité, constitue une pierre d’achoppement dans l’étude de la dictature Jeune-Turc. L’élite politique, qui avait organisé le mouvement et le parti, se composait en grande partie du même groupe d’officiers et de professionnels. Comme l’on sait, l’élite dirigeante en charge du régime changea. Durant la première phase du régime, le gouvernement fut conduit par Mehmed Talaat, ministre de l’Intérieur (puis « grand vizir »), Ismail Enver (ministre de la Guerre) et Ahmed Cemal (ministre de la Marine, vice-roi de Syrie). Ce régime a souvent été qualifié de « triumvirat », à tort : Cemal Pacha fut écarté au début de la guerre (et tenta plus tard de négocier un accord séparé avec les Alliés) et les relations entre Talaat et Enver attendent encore d’être explorées. Une preuve anecdotique laisse entendre que, plutôt qu’une coopération, ces relations étaient empreintes d’intrigues, de compétition et même, à l’occasion, d’une forte inimitié en liaison avec les ministères respectifs sur lesquels ils exerçaient leur autorité : respectivement, celui de l’Intérieur et celui de la Guerre (6).
Le second régime Jeune-Turc possédait une structure moins multipolaire, car l’autorité tournait davantage autour de la dictature personnelle de Mustafa Kemal Ataturk, aidé d’influents partisans (7). Aucun membre du triumvirat ne survécut pour voir la république de Turquie, mais la culture politique ne subit pas de changement majeur. Un des grands défis que rencontre la recherche est de s’atteler aux (dis)continuités et au changement dans ce processus, ainsi qu’à la nature du régime autoritaire et à la direction charismatique. Par exemple, la fragmentation demeure une question à étudier : la dictature Jeune-Turc n’était pas un moloch monolithique d’une parfaite harmonie intérieure. Il y eut d’importantes luttes pour le pouvoir, rivalités et intrigues durant les deux phases et entre les régions, les forces de sécurité et les instances administratives. Mais il existait aussi un consensus sur l’idéologie de l’Etat-nation. Des recherches complémentaires sont nécessaires dans ces domaines.
La nature du régime Jeune-Turc donne lieu à une importante polémique dans l’histoire de la Turquie et les opinions à son sujet diffèrent radicalement. Des mythes influents soutiennent l’idée métahistorique qu’Ataturk établit la démocratie en Turquie et que le régime Jeune-Turc d’après-guerre était une démocratie parlementaire moderne. Les pays occidentaux ont traditionnellement considéré le régime Jeune-Turc sous un jour positif, comme un tampon contre le communisme et un moteur de réformes contre l’islam politique « réactionnaire » (8). Hans Kohn, par exemple, soutenait en 1939 que la dictature kémaliste « est fondée sur des principes libéraux, sur les idées de progrès du 19ème siècle […] Le libéralisme et la démocratie ne sont ni méprisées, ni négligées, elles constituent le but de l’enseignement. » (9) Certains historiens, de même, rejettent en s’excusant la position du régime Jeune-Turc comme une dictature totalitaire empreinte d’une idéologie radicalement nationaliste, semblable à un phénomène européen plus général durant l’entre-deux-guerres. Par exemple, Zafer Toprak soutenait que les Jeunes-Turcs n’avaient aucun plan pour homogénéiser par la force l’empire ottoman sur plan démographique (10). Face au corpus sophistiqué de la recherche sur la politique démographique Jeune-Turc, il s’agit là d’une position difficilement tenable. Feroz Ahmad écrit à propos du rejet de la démocratie par les Jeunes-Turcs qu’ « étant donné les circonstances internes et externes qui prévalaient durant ces années, il eût été téméraire d’espérer un tel régime » (11). Il s’agit là aussi d’une justification visant à exonérer et disculper le régime, à savoir son implication dans les crimes de masse perpétrés entre 1913 et 1950.
Quelques esprits critiques ont écarté ces justifications comme autant de mythes. Erik-Jan Zurcher, par exemple, écrit que le parti Jeune-Turc a des « tendances totalitaires » et continue de soutenir que ce qui le rendit totalitaire ce furent « le nationalisme extrême, avec pour développements corollaires une mythologie historique légitimatrice et une rhétorique raciste, le caractère autoritaire du régime et ses efforts pour établir un monopole totalitaire complet pour son parti de la scène politique, sociale et culturelle, le culte de la personnalité qui se développait autour […] d’Ataturk et d’Inonu […] et l’accent mis sur l’unité nationale et la solidarité avec son déni corollaire des conflits de classe » (12). (L’on pourrait ajouter à cela le traitement violent réservé aux minorités ethniques.) Hans-Lukas Kieser, lui aussi, rejette sommairement le mythe selon lequel la direction Jeune-Turc était naïve, bienveillante et relativement impuissante face au poids des circonstances (13). Si l’on considère le besoin moniste du régime Jeune-Turc de s’assurer la maîtrise des processus sociaux et des destinées humaines, son ambition de monopoliser le pouvoir en son centre, de détruire ou de réduire au silence l’opposition, de perpétrer une violence de masse contre ses propres citoyens, de développer une idéologie radicale et un culte de la personnalité autour d’un seul dirigeant, et de mettre fin à la vie culturelle non turque dans la sphère publique des provinces orientales, le régime peut être classé comme une dictature nationaliste, violente, totalitaire.

Violence de masse

Ces aperçus nécessitent d’être développés et liés à des débats sur les thèses et les actes de violence du régime. Comme Jacques Sémelin l’a rappelé, la violence de masse n’est jamais l’explosion spontanée d’un sentiment populaire, ni un grouillement chaotique d’individus se regroupant. Il s’agit fondamentalement d’un effort coordonné, organisé par l’élite politique dirigeante, aidé et mis en œuvre par les instances qui en sont chargées (14). Autrement dit, pour comprendre la violence de masse, il nous faut mieux comprendre le fonctionnement de l’élite politique, les rouages du régime dictatorial qui poursuit une politique de destruction.
Premièrement, et avant tout, il est important de noter que le régime Jeune-Turc fut responsable de niveaux sans précédents de violence politique au sein de la société moderne turco-ottomane. Jamais auparavant et jamais depuis, autant de gens n’ont été impliqués dans des processus de violence de masse, que ce soit en tant que perpétrateurs ou victimes. Les Jeunes-Turcs étaient politiquement et idéologiquement engagés dans la violence (15). Voici quarante ans, Feroz Ahmad affirmait déjà :

« Autre facette de la révolution politique, la brutalisation de la vie politique. Dès que la politique cessa d’être le sport des classes dirigeantes, les règles furent changées en conséquence. Sous Abdulhamid [II], les condamnations à mort étaient l’exception, et non la règle. Les dissidents étaient réduits à l’impuissance via l’isolement et les dissidents en exil pouvaient toujours se rétracter […] Les Unionistes étaient des hommes d’une autre trempe. Pour eux, la politique était bien plus qu’un jeu et, dès qu’ils s’emparèrent du pouvoir, ils entendirent s’y cramponner. Pour ce faire, ils étaient prêts à utiliser tous les moyens possibles, si bien que la répression et la violence furent à l’ordre du jour. Rien n’était sacré dans cette quête du pouvoir et les coupables de dissidence devaient être préparés à le payer de leurs vies. » (16)

La polarisation et la dé-pacification de la culture politique et de la société ottomanes furent profondes. Durant l’ère Jeune-Turc (1913-50), nous pouvons distinguer au moins deux processus majeurs de violence étatique : la persécution et le massacre des Arméniens et des Syriaques en 1915, et la persécution et la déportation des Kurdes dans les années 1920 et 1930. Il existe des similitudes et des différences fondamentales dans ces deux épisodes de la violence de masse Jeune-Turc, mais contentons-nous de préciser que, pour ce qui nous occupe, nous nous centrerons sur les continuités. Cette section évoquera l’expérience par les Jeunes-Turcs de la violence de masse, à mesure que celle-ci se développa durant les quarante années où le régime domina la politique turco-ottomane. D’aucuns soutiendront que le mouvement Jeune-Turc fut forgé lors d’une apocalypse impériale, faite de guerre et de purification ethnique, qui ont profondément affecté leur conception politique, lorsqu’ils s’emparèrent du pouvoir. Dès lors, le régime orchestra plusieurs processus sur une large échelle de persécutions violentes et de meurtre de masse visant les Arméniens, les Grecs, les Kurdes et autres. Comprendre les racines et la rationalité de toute cette violence demeure un défi important, qui dépasse l’objet de cet article.
Pour ce qui nous occupe, nous pouvons discerner au moins trois écoles de pensée relatives au génocide arménien, même si le terme d’ « école » doit être utilisé assez librement. Une première (et précoce) voie d’investigation fut ouverte par les chercheurs qui ont contextualisé l’expérience arménienne sur le long terme, en particulier les persécutions et les massacres contre les Arméniens ottomans durant la crise des années 1890 jusqu'au génocide de 1915. Selon cette interprétation, la demande des Arméniens pour l’égalité, un régime de droit, l’harmonie, l’autonomie ou l’indépendance, rencontra violence et répression de la part des gouvernements ottomans successifs. Le génocide fut un point culminant, qui mit fin à la « Question arménienne » en mettant un terme à la présence démographique arménienne dans l’empire (17). Une seconde école a contextualisé l’expérience arménienne dans la Première Guerre mondiale avec celle d’autres groupes. Affirmant que le régime Jeune-Turc s’engagea à partir de 1914 dans une politique de « turcisation » démographique à part entière, impliquant les déportations de groupes entiers, dont les Arméniens, les Kurdes, les Tcherkesses, les Grecs et autres. L’objectif de ce projet massif était une « turcisation » démographique : la dilution en nombre de ces groupes dans certains territoires, pour qu’ils soient repeuplés par des Turcs. La destruction des Arméniens fut la scène inaugurale, ainsi que la composante majeure, de ce processus (18). Une troisième ligne de pensée a contextualisé la violence dans le processus de formation de la nation turque tout au long du 19ème siècle, durant lequel la définition et la démarcation de la nation par de fortes pressions inter-étatiques et intra-étatiques conduisit fréquemment à des crises d’identité. Lors de ces crises, des ennemis extérieurs, comme l’empire russe, furent mis sur le même pied que ceux de l’intérieur, telles les classes moyennes arméniennes dans les villes ottomanes (19).

Peut-être conviendrait-il de lancer une quatrième approche, susceptible d’éclairer la violence de masse Jeune-Turc, d’un point de vue différent. Je plaiderais, comme alternative ou approche complémentaire de ces trois mises en perspective, pour une contextualisation historique centrée sur le régime : je pense qu’il peut être utile d’appliquer la périodisation 1913-50 de Zurcher en tant qu’ « ère Jeune-Turc » à l’étude de la violence de masse durant cette sinistre période. Tandis que Zurcher affirme des continuités politiques et administratives en termes de formation de l’Etat, je conceptualiserai le problème du point de vue de la violence de masse. Le problème se présente à nous, lorsque nous considérons le calendrier suivant de la violence étatique intra-sociétale sous les Jeunes-Turcs. Tout d’abord, l’ascendance même au pouvoir du parti Jeune-Turc en 1913 est marquée par le coup d’Etat sanglant, l’installation d’une dictature, ainsi que par la réduction au silence et la destruction de l’opposition. 1915 vit le génocide des Arméniens et des Syriaques, et 1921 les massacres des Grecs Pontiques et des Kurdes alévis de Kocgiri. A peine quelques années plus tard, le conflit de 1925 et les massacres qui s’ensuivirent dans la région de Diyarbakir détruisirent d’innombrables vies, villages et biens. Cet épisode n’a été égalé que par les massacres de 1930 dans la région de l’Ararat, qui inclurent les premières entreprises systématiques de bombardement aérien par les Jeunes-Turcs. Le plus grave massacre de l’entre-deux-guerres fut celui de 1938 dans la région du Dersim, à la suite d’une brève guérilla avec la résistance locale des Kurdes alévis (20). Toute cette violence fut perpétrée par l’élite politique Jeune-Turc.

Pour les groupes victimes, tout se passe comme s’ils étaient spécifiquement victimisés lors de ces épisodes, que beaucoup d’auteurs ont étudié isolément. Bien qu’il nous faille en apprendre bien davantage au sujet de chaque événement pris à part, les inconvénients de cette approche sont de ne pas relier entre eux ces mêmes événements sur le plan historique ou conceptuel. Le génocide arménien ne fait pas exception à cela. Comme dans de nombreux cas de génocide, les premières études furent menées par des intellectuels survivants. Or, sortir le génocide du contexte plus large proposé ici peut courir le risque de le décontextualiser de quarante années de violence de masse Jeune-Turc. Pour cela, nous avons besoin d’études comparatives de chaque événement pris à part : comment les déportations de 1915-16 se comparent-elles à celles de 1925 et de 1934 ? De même, que pouvons-nous apprendre au sujet des perpétrateurs impliqués dans tous ces événements de 1915 à 1938 ? Et enfin, quelle fut l’impact des premiers épisodes de violence étatique sur les phases ultérieures ?
Il serait peut-être instructif de dresser un parallèle avec la dictature stalinienne. La recherche sur la violence de masse stalinienne a produit d’importants résultats en termes de formes et de nature de la violence que Staline / le stalinisme produisit. Sous le régime sanglant de Staline, plusieurs importantes campagnes de violence de masse furent lancées : la déportation et le meurtre de la classe moyenne rurale du pays durant la « dékoulakisation » à la fin des années 1920, la Grande Terreur, campagne de répression et de persécution politique en 1937-38, le meurtre de masse des officiers de l’armée polonaise en 1940, et la déportation destructrice massive de nombreux groupes ethniques (Polonais, Tchétchènes, Allemands, Coréens, Tatars de Crimée). Cette même élite politique cibla des millions de gens en se fondant sur une prétendue identité de groupe durant deux décennies (21). Si l’on a en tête toute cette série de massacres, isoler la Grande Terreur de 1937-38 comme si elle était sans lien avec les autres épisodes de violence obscurcit la nature d’ensemble du régime. Dans le champ des études sur le génocide arménien, le massacre des Arméniens est étudié d’une manière relativement isolée du contexte plus large de la violence de masse Jeune-Turc. Ce hiatus dans la recherche est curieux, si l’on considère les quelques années seulement qui séparent les épisodes de meurtre de masse Jeune-Turc, tels que le génocide des Arméniens en 1915 et les massacres et déportations des Kurdes en 1925. Dans certaines régions, comme à Diyarbakir, les mêmes élites locales qui détruisirent la présence des Arméniens jouèrent aussi un rôle dans le massacre et la déportation des Kurdes. Comme dans le cas de la dictature stalinienne, la genèse d’un épisode de violence dépendait d’une foule de facteurs liés aux pressions internationales de la menace de guerre, aux tensions politiques existant à l’intérieur du système et à la dynamique bipolaire entre minorité et Etat. Pour chacun de ces cas, une recherche contextuelle ultérieure pourrait clarifier de quelle manière cela s’accorde avec l’idéologie utopique du régime ou des objectifs politiques particuliers.
Prenons un exemple parmi d’autres. L’incarnation de la continuité dans la violence de masse Jeune-Turc pourrait bien être le bureaucrate Sukru Kaya (1883-1959). Son engagement dans le mouvement et le régime Jeune-Turc va de l’enseignement à la fonction publique auprès de la direction en temps de guerre de l’appareil de déportation, jusqu’au ministère de la Culture et à celui de l’Intérieur (22). Sukru Kaya naquit dans l’île égéenne de Kos au sein d’une famille de la classe moyenne. Il entra au lycée Galatasaray, se diplôma en droit en 1908 et partit continuer ses études à Paris. De retour dans l’empire ottoman, il se mit à travailler pour l’Etat, tout d’abord comme commis au ministère des Affaires Etrangères, puis comme inspecteur civil. La prise de pouvoir par les Jeunes-Turcs lui donna l’opportunité de progresser au sein de la bureaucratie de l’Etat ottoman. En juin 1915, Kaya fut chargé d’ouvrir de nouveaux orphelinats publics afin d’accueillir des enfants arméniens âgés de moins de 10 ans (23). Organisateur efficace, il s’acquit la faveur de Talaat et fut nommé directeur de l’appareil bureaucratique en charge du processus de déportation, le Directoire à l’installation des tribus et immigrés (Iskan-i Asair ve Muhacirin Muduriyeti, ou IAMM). Durant son mandat, Kaya fut le responsable exécutif clé de la destruction des Arméniens ottomans. Il se rendit sur place, en particulier à Diyarbakir et Alep, supervisant la construction de camps de concentration le long de l’Euphrate. En 1918, les Britaniques arrêtèrent et emprisonnèrent Kaya à Malta, ainsi que d’autres Jeunes-Turcs accusés de crimes. Il s’enfuit de Malte et résida quelque temps en Italie et en Allemagne, avant de revenir en Anatolie et rejoindre le mouvement Jeune-Turc à Ankara. En 1923, il oeuvra comme conseiller auprès de la délégation turque au congrès de Lausanne (24).

Sous la république de Turquie, Kaya fut nommé maire d’Izmir, membre du Parlement pour Mugla et ministre de l’agriculture. Finalement, il trouva sa vocation sous Kemal Ataturk et oeuvra comme ministre de l’Intérieur entre 1927 et 1938. Durant cette période, Kaya fut responsable de la mise en œuvre de la persécution et de la déportation des Kurdes. Kaya était un idéologue. Dans ses discours, dont certains ont été publiés, il explique la nécessité « de séparer le pays en Ouest et Est », soutenant qu’à l’Est, il revient au gouvernement de « faire du Turc le maître » (25). Ce qui revenait dans les faits au lancement d’un projet d’Etat-nation, en vertu duquel les non Turcs seraient expulsés et déportés des provinces orientales et les Turcs installés sur les terres confisquées. Pour déterminer les critères et la sélection des déportés, Kaya poussa pour l’usage du terme de « race » (irk) (26). Considérant la violence contre les civils des minorités ethniques comme une solution légitime aux questions de sécurité nationale. Par exemple, après la campagne de 1925 contre les Kurdes, il conclut que les forces gouvernementales ont « écrasé et anéanti les rebelles et bandits à l’Est […] Comme toutes nos autres mesures, il s’agit d’une expression publique de force. Quoi qu’il en coûte pour la puissance de l’Etat turc. » (27)

A nouveau, Kaya se rendit sur le terrain pour plusieurs travaux de recherche importants, transmettant directement ses rapports à son supérieur, Kemal Ataturk. Lors d’un voyage en 1931, il s’emporta du fait que d’anciens déportés arméniens en Syrie continuaient de travailler et de faire du négoce, franchissant la frontière turco-syrienne afin de commercer à l’Est de la Turquie, travaillant avec les Arabes, les Kurdes et les Turcs, dont certains étaient des amis, des voisins ou même d’anciens partenaires en affaires. Comme cela contrariait le développement d’une « économie nationale » turque, il proposa un boycott contre quiconque travaillait avec les Arméniens et une surveillance plus étroite, dont l’instauration d’une frontière hermétique (28). Kaya supervisa de même la campagne de 1938 dans la région du Dersim, durant laquelle au moins 40 000 Kurdes alévis furent tués et 15 000 autres déportés dans des wagons à bestiaux vers des villages à l’ouest de l’Anatolie. Certains chercheurs ont proposé que ces hauts niveaux de violence ont été provoqués par le ressentiment des Jeunes-Turcs envers les Kurdes du Dersim pour avoir recueilli et sauvé un grand nombre d’Arméniens durant le génocide (29).
La justification de cette violence nationaliste est quasiment identique au même discours qui justifiait le génocide, deux décennies plus tôt. La biographie de Sukru Kaya suggère un lien diachronique incontournable entre les épisodes de violence de masse Jeune-Turc qui peuvent sembler sans lien et disparate en apparence, mais qui démontrent des liens biographiques, institutionnels et idéologiques évidents. Sa carrière résume le flux et le reflux d’une génération de jeunes bureaucrates ambitieux et sans scrupules, au service d’une idéologie à la violence inhérente.

Débat

Si l’on rassemble les fils de cet argumentaire, il convient de proposer trois types de continuité. Premièrement, la continuité du régime. Il n’y a guère de doute que le Comité Union et Progrès s’est glissé dans le Parti Républicain du Peuple. Mais nous avons besoin de mieux comprendre les continuités administratives, politiques et militaires précises durant ce processus. Deuxièmement, dans la plupart des secteurs administratifs, existe une forte continuité des élites, laquelle peut être aisément démontrée, par exemple, par des hommes tels que Sukru Kaya. Les partisans Jeunes-Turcs conservèrent intactes leurs bases de pouvoir et furent mobilisés durant des périodes de crise et de politique idéologique, pour tirer parti de leur expérience antérieure. La continuité idéologique constitue ainsi une troisième forme de continuité. Ce qui se manifeste en particulier dans l’idéologie de l’Etat-nation et dans les approches de la territorialité : de 1913 à 1950, la Turquie orientale est considérée comme un territoire contesté devant être purifié de ses nombreuses minorités, comme les Arméniens et les Kurdes. Il nous faut mieux comprendre ces continuités – administratives, biographiques, militaires, idéologiques, aux niveaux national et local. Une compréhension sociologique de cette violence doit montrer l’intersection entre l’expérience biographique individuelle, les changements dans la structure sociale, les forces historiques, les développements, ainsi que les événements dans le processus politique.

Notes

1. Une version beaucoup plus développée de cet argumentaire suivra dans un ouvrage interprétatif à paraître : Ugur Umit Ungor, The Young Turk Dictatorship : Problems and Perspectives (Londres : Palgrave vMacmillan, 2011).
2. Busra Ersanli, Iktidar ve Tarih : Turkiye’de ‘Resmi Tarih’ Tezinim Olusumu (1929-1937) (Istanbul : Iletsim, 2003) ; Etienne Copeaux, Espaces et temps de la nation turque : analyse d’une historiographie nationaliste 1931-1993 (Paris : CNRS Editions, 1997), p. 190-96.
3. Hulya Adak, « National Myths and Self-Na(rra)tions : Mustafa Kemal’s ‘Nutuk’ and Halide Edib’s Memoirs and ‘The Turkish Ordeal’, in South Atlantic Quarterly, vol. 102, n° 2/3 (2003), p. 509-27.
4. Pour une analyse générationnelle, voir Erik-Jan Zurcher, « How Europeans adopted Anatolia and created Turkey », in European Review, vol. 13, n° 3 (2005), p. 379-84.
5. Dankwart A. Rustow, « The Army and the Founding of the Turkish Republic », in World Politics, vol 11 (1959), p. 513-52.
6. Sevket Sureyya Aydemir, Makedonya’dan Orta Asya’ya Enver Pasa (Istanbul : Remzei, 1972), vol. 2 (1908-14), p. 418.
7. Les théories sur la direction charismatique pourraient davantage éclairer l’élaboration et les fonctions du mythe d’Ataturk. Pour un bref débat sur Mustafa Kemal Ataturk comme dictateur, voir Frank J. Coppa, éd., Encyclopedia of Modern Dictators : From Napoleon to the Present (New York : Peter Lang, 2006), p. 129-30.
8. Donald Bloxham, « Changing Perceptions of State Violence : Turkey’s ‘Westward’ Development through Anglo-Saxon Eyes », in Richard Littlejohns and Sara Soncini, éd., Myths of Europe (Amsterdam : Rodopi, 2007), p. 223-34.
9. Hans Kohn, Revolutions and Dictatorships : Essays in Contemporary History (Cambridge, Massachusetts : Harvard University Press, 1939), p. 255.
10. Zafer Toprak, « Bir Hayal Urunu : ‘Ittihatcilarin Turklestirme Politikasi’ », in Toplumsal Tarih, vol. 146 (2006), p. 14-22 ; Interview with Zafer Toprak, Taraf, 10 nov. 2008.
11. Feroz Ahmad, From Empire to Republic : Essays on the Late Ottoman Empire and Modern Turkey (Istanbul : Istanbul Bilgi University Press, 2008), vol. I, p. 174.
12. Erik-Jan Zurcher, Turkey : A Modern History (London : I.B. Tauris, 2004), p. 186.
13. Hans-Lukas Kieser, « Modernisierung und Gewalt in der Grundungsepoche des turkischen Nationalstaats (1913-1938) », in Geschichte in Wissenschaft und Unterricht, vol. 57, n° 3 (2006), p. 156-67.
14. Jacques Semelin, Purify and Destroy : The Political Uses of Massacre and Genocide (London : Hurst & Co., 2007), p. 141.
15. George W. Gawrych, « The Culture and Politics of Violence in Turkish society, 1903-14 », in Middle Eastern Studies, vol. 22, n° 3 (1986), p. 307-30.
16. Feroz Ahmad, The Young Turks : The Committee of Union and Progress in Turkish Politics, 1908-1914 (Oxford : Oxford University Press, 1969), p. 163.
17. Parmi diverses études, voir Vahakn N. Dadrian, The History of the Armenian Genocide : Ethnic Conflict from the Balkans to Anatolia into the Caucasus (Providence, Rhode Island : Berghahn Books, 1995).
18. Pour un recueil actualisé d’articles, voir Journal of Genocide Research, vol. 10, n° 4 (2008), numéro spécial « Late Ottoman Genocides » ; Fuat Dundar, Modern Turkiye’nin Sifresi : Ittihat ve Terakki’nin Etnisite Muhendisligi (1913-1918) (Istanbul : Iletisim, 2008).
19. Taner Akçam, Turk Ulusal Kimligi ve Ermeni Sorunu (Istanbul : Su, 2001).
20. Hans-Lukas Kieser, Der verpasste Friede : Mission, Ethnie und Staat in den Ostprovinzen der Turkei 1839-1938 (Zurich : Chronos, 2000).
21. Pour un recueil actualisé d’articles, voir Journal of Genocide Research, vol. 11, n° 2-3 (2009), numéro spécial « New Perspectives on Soviet Mass Violence ».
22. Archives du Ministère de l’Intérieur (Ankara), dossier personnel de Sukru Kaya, document n° 1041, p. 21.
23. BOA, DH.SFR 54/150, Ministère de l’Education aux provinces, 26 juin 1915.
24. L’article « Sukru Kaya » de Hakki Uyar in Modern Turkiye’de Siyasi Dusunce (Istanbul : Iletisim, 2001), p. 80-91, s’intéresse exclusivement aux antécédents politiques et idéologiques de Kaya et ignore sa carrière de violence.
25. Turkiye Buyuk Millet Meclisi Zabit Ceridesi, vol 23, 4ème période, 3ème session (14 juin 1934), p. 139.
26. Ibid., p. 145.
27. Ekrem Erguven, éd., Sukru Kaya : Sozleri-Yazilari 1927-1937 (Istanbul : Cumhuriyet Matbaasi, 1937), p. 7-8.
28. Basbakanlik Cumhuriyet Arsivi [Archives de la République de Turquie, Ankara], 030.10/180.244.6, Ministre de l’Intérieur Sukru Kaya au Premier ministre Ismet Inonu, 5 déc. 1931.
29. Martin van Bruinessen, « Genocide in Kurdistan ? The Suppression of the Dersim Rebellion in Turkey (1937-38) and the Chemical War Against the Iraqi Kurds (1988) », in George J. Andreopoulos, ed., Genocide : Conceptual and Historical Dimensions (Philadelphia : University of Pennsylvania Press, 1994), p. 141-70.

[Ugur Umit Ungor est post-doctorant au Center for War Studies, à l’University College de Dublin. Il est né en 1980 et a étudié la sociologie et l’histoire aux universités de Groningue, Utrecht, Toronto et Amsterdam. Son principal domaine d’intérêt est la sociologie historique de la violence de masse et le nationalisme dans le monde moderne. Il a publié sur le génocide en général et sur les génocides rwandais et arménien, en particulier. Il a achevé sa thèse de doctorat, intitulée Young Turk Social Engineering : Genocide, Nationalism, and Memory in Eastern Turkey, 1913-1950 [Le projet social Jeune-Turc : génocide, nationalisme et mémoire en Turquie orientale, 1913-1950] au département d’histoire de l’université d’Amsterdam.]

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Source : http://www.armenianweekly.com/
Traduction : © Georges Festa – 01.2011.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.

site d’Ugur Umit Ungor : http://www.ungor.nl/