lundi 31 janvier 2011

Le génocide arménien, la révolte de Cheikh Saïd et les Arméniens en Jazira syrienne

Premier drapeau de la Syrie sous mandat français (1920-1946)
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Le génocide arménien, la révolte de Cheikh Saïd et les Arméniens en Jazira syrienne (1)

par Seda Altug

www.armenianweekly.com


[L’on assiste à un processus socio-politique en Turquie, où l’idéologie étatique officielle sous-jacente, qui soutient la négation du génocide arménien, commence à être de plus en plus mise en question à certains niveaux de la société turque. Néanmoins, du fait de la ligne officielle de la Turquie et des modalités multiples par lesquelles celle-ci influence le discours des élites arméniennes sur le génocide, les débats publics et privés sur l’anéantissement et le déracinement des Arméniens gravitent autour de 1915. Sans diminuer la signification symbolique de cette même année, 1915 est mise en avant comme le véritable moment où l’histoire débute et s’achève. De même, les histoires dominantes venues d’en haut tendent à homogénéiser les Arméniens en tant que groupe et ignorent différentiations et conflit interne d’ordre socio-économique, culturel et linguistique. Les variations dans la forme, la méthode et le temps, lors de la mise en œuvre et le vécu du génocide, ainsi que les facteurs locaux et régionaux sous-jacents, demeurent des questions sous-explorées.]

Les survivants et ceux qui restèrent – au sein d’un monde totalement bouleversé – constituent d’autres questions négligées, dans l’attente d’une étude scientifique. A ce propos, les discours arméniens et turcs dominants évacuent deux autres déplacements forcés remarquables, qui se produisirent immédiatement après le génocide de 1915 et qui conduisirent à l’éloignement de quelque 90 000 Arméniens de leurs foyers en Cilicie en en Anatolie du sud-est, au début et à la fin des années 1920, vers différents lieux de la Syrie française, respectivement.
Lors de l’armistice de Mudros, le 30 octobre 1918, la plupart des survivants arméniens en territoire syrien ottoman, espéraient encore revenir dans leur patrie, dès la fin de la guerre ; entre 120 000 et 150 000 déportés retournèrent en Cilicie, qui se trouvait alors sous occupation française (2). Or les espoirs de retour de ces Arméniens furent ruinés, suite à l’évacuation de la Cilicie par la France fin 1921 et la signature du traité d’Ankara, qui délimita la frontière entre la Syrie française et la république de Turquie, nouvellement créée (20 octobre 1921). Il s’ensuivit à l’opposé un nouvel exode de masse des Arméniens depuis la Cilicie vers la Syrie et le Liban (3). Les Français furent suivis par des dizaines de milliers d’Arméniens, qui avaient survécu aux déportations et aux massacres de la Première Guerre mondiale. Environ 80 000 nouveaux réfugiés arrivèrent en Syrie et au Liban par terre ou mer, s’ajoutant aux déportés arméniens de 1915-16, qui n’avaient pu réussir à retourner en Cilicie, et aux Arméniens locaux (al-arman al-qadim), vivant déjà en Syrie depuis des siècles et qui avaient entièrement échappé aux déportations de masse (4). La grande majorité des nouveaux arrivants s’établit à Alexandrette, à Alep et à Beyrouth. L’historien Richard Hovannisian estime que fin 1925, il y avait approximativement 100 000 réfugiés en Syrie et 50 000 au Liban. Selon les autorités mandataires, en 1923, environ 200 000 Arméniens avaient transité par Alep.
Le second exode de masse, qui constitue le sujet de cet article, concerne ces Arméniens originaires des secteurs ruraux de Diyarbakir, Mardin, Siirt et Sirnak. Témoins d’un des aspects les plus sanglants du génocide : il y eut peu de caravanes de déportation en provenance de cette région, où le taux de mortalité fut plus élevé que partout ailleurs (5). Les autorités du Comité Union et Progrès (CUP) parvinrent à exploiter à leur profit les conflits tribaux internes et externes entre les principales tribus kurdes de la région. Ce fait est aussi avéré dans les mémoires de survivants parmi les Arméniens de Jazira, originaires des villes et villages des districts de Reskotan et d’Hazakh, ainsi que de la vallée de Xerzan (Gharzan), comme Biseri/Qubin (aujourd’hui Gercus), Zercil (aujourd’hui Danali), Farqin (aujourd’hui Silvan), Bolunt (aujourd’hui Bilek) et Khaznamir (aujourd’hui Inpinar) (6). Bissare Ceto, le chef de la tribu Pencinar, et son frère Cemilo Ceto, ont laissé le souvenir de personnalités malfaisantes, s’agissant de l’anéantissement des villageois arméniens, kurdes et syriaques dans la région (7).
Les Arméniens qui parvinrent à survivre dans les villes d’origine ou dans les villages environnants jusqu’au milieu des années 1920 – grâce à la protection (sélective) apportée par certains seigneurs kurdes – furent à peine touchés par une nouvelle vague de violence étatique en 1925, la révolte de Cheikh Saïd. Les cruelles mesures militaires et sociales de l’Etat turc nouvellement créé, visant à anéantir cette révolte, portèrent un rude coup aux réseaux locaux et tribaux de protection, grâce auxquels ces Arméniens avaient survécu et préservé leurs moyens d’existence après le génocide (8). Du fait de la compartimentation opérée dans les historiographies turque, arménienne et kurde, la révolte de Cheikh Saïd a été distinguée comme un tournant dans l’histoire nationale kurde ; or, son impact sur les Arméniens nécessite des recherches ultérieures. Si l’on se fonde sur des entretiens oraux avec des Arméniens de Jazira, il est possible de soutenir que ce fut de fait un événement historique décisif pour les Arméniens de cette région. Entre 1925 et 1930, environ 100 000 Arméniens originaires des secteurs ruraux de Diyarbakir et de Mardin fuirent vers le sud, franchirent la frontière turco-syrienne encore ouverte, souvent accompagnés de leurs homologues kurdes, et trouvèrent refuge dans la partie nord-est de la Syrie française, la Jazira syrienne (9).

Les Arméniens et la Jazira française

La Jazira syrienne constituait de fait un no man’s land, faisant principalement office de pâturage pour les tribus kurdes et arabes nomades et semi-nomades, jusqu’au début du 20ème siècle. Bien que la frontière turco-syrienne ait été officiellement délimitée en 1921, cette délimitation n’entraîna que rarement un changement officiel immédiat sur le terrain. La région demeura une zone contestée entre la Syrie française et la Turquie, durant près de dix ans. Tandis que les Français s’employaient à mettre fin aux révoltes anti-coloniales en Syrie méridionale, le contrôle étatique officiel et même l’occupation de la région furent suspendus. Les services secrets, des officiers militaires français, des personnels humanitaires et des missionnaires dominicains patrouillaient encore la région durant l’automne et l’hiver 1926-27, bien que de façon semi-autonome (10).
L’engagement colonial dans la Jazira française eut pour toile de fond l’antagonisme chrétiens/musulmans (kurdes), que les réfugiés arméniens appauvris avaient apporté avec eux en Syrie. La domination française remodela et redéfinit cet antagonisme, via plusieurs mesures politiques d’ordre social, économique et administratif.
Le projet d’implantation fut l’un des aspects les plus singuliers de la création de la Jazira française. Robert de Caix, un des partisans les plus fervents du rôle mandataire de la France en Syrie, souligne les intentions du pouvoir colonial – le fait que la Haute-Jazira devait être effectivement « colonisée » par une population chrétienne « traditionnellement loyale » envers les Français. Il fallait « remettre en valeur » une région peuplée de quelques nomades seulement (11). Qualifiés de « Kurdo-Chrétiennes » par les responsables des services secrets français ou de « Kurdo-Arméniennes » dans les rapports des missionnaires dominicains, les populations arméniennes de Jazira (ainsi que les autres réfugiés chrétiens) étaient considérées comme un « élément chrétien sur lequel [les Français] peuvent s’appuyer afin de contrebalancer la population musulmane et faire de la Syrie un pays mixte » (12). Dans la mentalité coloniale, peupler de chrétiens le territoire « vierge » de Jazira était la solution la plus appropriée pour encourager l’activité agricole et ouvrir à l’agriculture les vastes terres non cultivées de Jazira – aux « mœurs farouches » et au « tempérament guerrier ».
Les autorités poursuivirent une politique agricole contradictoire à l’égard des allégeances (semi-)tribales multiethniques et multireligieuses des réfugiés arméniens. La religion émergea comme un facteur clé dans la répartition des terres ou l’organisation des villages dans les campagnes. D’un côté, les autorités soutenaient la petite paysannerie et la dé-tribalisation, mais, d’un autre côté, elles se préoccupaient de la destruction des structures du pouvoir tribal, pour des raisons à la fois politiques et économiques. Le plus souvent, les « outsiders » - paysans réfugiés kurdes ou arméniens – cultivaient les terres des tribus nomades et payaient une redevance foncière en échange. Ce sont des métayers arméniens qui travaillaient sur les terres des Tayy arabes, payant en retour un cinquième des récoltes (13).
Le mandat français créa de petites villes et villages sur des bases religieuses. Ces villages formèrent l’arrière-plan économique présidant à l’émergence d’un sectarisme, dominé par une élite, en Jazira française. La fondation de nouveaux villages, le long de la frontière, en vue de l’implantation de groupes chrétiens et kurdes, et la nomination d’un chef de village coreligionnaire (mukhtar) furent à coup sûr des phénomènes nouveaux, qui impliquèrent un changement radical dans les subjectivités sociales et politiques de la population locale et des les relations locales de pouvoir (14). Peu à peu, la population rurale multiethnique et multireligieuse se dispersa et constitua de nouveaux métayers sur les terres des grands propriétaires – les anciens chefs de tribus arabes ou kurdes.
Les Français désiraient construire des centres urbains le long de la frontière, afin de compenser les pertes économiques, suite à la délimitation de la frontière. Du fait de leur comportement moins « ardent » et plus « civilisé », les catholiques, à la fois arméniens et syriaques, étaient censés constituer la majorité des populations urbaines. Qamichli est un excellent exemple de cette conception coloniale. Fondée en 1926, à seulement 1,5 kilomètre de Nusaybin sur le territoire turc, sa population s’élevait à 20 000 habitants en 1937.
Le commerce, qui était pratiqué entre les anciennes villes d’origine et le nord-est de la Syrie et l’Irak avant le génocide, commença à être remplacé par le négoce en Jazira, puis par les échanges entre Alep et Qamichli à partir du début des années 1930. Les réseaux communautaires jouèrent un rôle important dans le développement du commerce entre Alep et Qamichli. Les Arméniens furent des pionniers dans le développement du commerce entre Alep et les centres urbains en Jazira, en mobilisant leurs ressources communautaires. Les Kurdes s'impliquèrent aussi dans ce négoce, plutôt comme paysans producteurs de denrées comestibles ou de matières premières, ou se chargeant du regroupement et de l’acheminement de ces productions de Qamichli vers Alep. Les chrétiens, en particulier les Arméniens dans le cas d’Alep, distribuaient les matières premières à Alep et les manufacturiers d’Alep à Jazira. Parallèlement, le khan al-Jazira d’Alep devint l’un des dépôts commerciaux les plus actifs de cette ville (15).
Les responsables des services secrets français en Jazira française s’appuyèrent principalement sur les réfugiés chrétiens, originaires de Turquie, pour la sécurité et l’administration des centres urbains nouvellement créés. Toutefois, l’Etat turc adressa régulièrement des notes aux autorités mandataires françaises, leur demandant d’empêcher les Arméniens d’être recrutés dans les forces de sécurité. De nombreux réfugiés arméniens adoptèrent des patronymes sémitiques afin de contourner cette interdiction.
Les intérêts politiques, économiques et idéologiques de la France en Syrie française permirent à la Jazira syrienne de devenir un microcosme reflétant à l’opposé la dynamique créatrice de la nation turque. Outre les Arméniens et les Kurdes, figuraient des chrétiens relevant de diverses obédiences, en majorité des Syriaques orthodoxes ; des juifs originaires de Nusaybin ; des membres de tribus kurdes sédentaires et semi-nomades ; ainsi que quelques tribus arabes nomades. Les déplacements forcés se poursuivirent durant plus de deux décennies jusqu’au début des années 1950. Les effets de la « modernisation coloniale inégale et ségrégationniste » jetèrent les bases de l’émergence d’un sectarisme dominé par une élite en Jazira française, dont les particularités furent reprises aussi, dans une certaine mesure, par le régime nationaliste arabe après l’indépendance.

Réfugiés arméniens et Arabes syriens

L’antagonisme et l’hostilité entre réfugiés et Syriens à l’arrivée des premiers, quelles que fussent ses origines et ses manifestations – d’ordre économique, social ou autre – sont passés sous silence dans l’historiographie arménienne dominante en Syrie. De même que les divergences du début sont éludées, le processus contesté d’intégration par les nouveaux arrivants au sein de leur société d’accueil est lui aussi demeuré absent. Ce point de vue anhistorique va de pair avec la dépolitisation de la communauté durant la période qui suivit l’indépendance en Syrie (1946) et ne permet pas de suivre le processus de négociation et de transformation au sein des subjectivités politiques et sociales (16). Même s’il n’y eut aucun affrontement direct entre nouveaux arrivants arméniens et populations syriennes locales en Jazira, du fait que ces dernières n’étaient guère établies dans la région, l’arrivée de réfugiés arméniens après 1925 (ainsi que d’autres groupes de réfugiés syriaques, kurdes et assyriens en Jazira) suscita la plus grande inquiétude parmi les nationalistes arabes dans les villes syriennes de l’intérieur. Tandis que le malaise des nationalistes arabes à l’égard de l’arrivée des réfugiés arméniens en 1915 et 1921 s’exprimait via le modèle « étrangers nuisibles contre Syriens offensés », ce nouvel afflux de réfugiés provoqua un branle-bas de combat. Leur installation en Jazira fut considérée comme « la violation du caractère sacré de l’entité et de l’identité nationale syrienne », comme l’écrivait le journal Al-cha’ab, tandis que les réfugiés étaient considérés comme des « colons » français (17). Leur arrivée en grand nombre éveilla la peur (alimentée par la presse nationaliste syrienne) que d’autres populations ne vinssent s’installer en Syrie. Les journaux diffusaient des chiffres fantaisistes concernant de nouvelles « incursions ». L’installation de réfugiés en terre syrienne dans la Jazira et l’attribution de terres à ces réfugiés étaient considérées comme des agissements fondamentalement injustes et illégitimes, comparables en nature à « l’établissement de colons sionistes en Palestine ». Les journaux nationalistes de l’époque comparaient les nouveaux arrivants aux « colons sionistes en Palestine » et les projets d’implantation en Jazira, soutenus par la France et la Société des Nations, à un projet plus vaste visant à créer une patrie arménienne (watan kawmi armani) au coeur de la « patrie arabe ». Contrairement à une époque précédente, le régime mandataire français et « l’aide humanitaire » de la Société des Nations furent condamnés sous prétexte d’ « occupation du pays par les Arméniens ». Al-cha’ab écrit que « plus d’argent sera donné aux Arméniens par la Société des Nations, plus d’Arméniens afflueront en Jazira, ce qui aura bientôt pour résultat de faire de la Jazira leur patrie » (18). L’inquiétude concernant la (dés)union de la terre syrienne, à laquelle la politique coloniale religieuse et administrative de la France contribuait grandement, amena les nationalistes arabes à considérer l’arrivée des réfugiés et l’amélioration progressive de leur sort comme une « ingérence dans le territoire syrien en bâtissant des maisons, grâce aux dons des gouvernements occidentaux, en particulier la Grande-Bretagne ». Sinon dans les rues, du moins dans leurs journaux, les nationalistes protestèrent contre la situation d’alors d’avoir « à payer le prix de la tragédie (musiba) des réfugiés, tout en souffrant sous des armées d’invasion » (19).
Les articles s’achevaient souvent par une demande de faire cesser l’immigration récente des sionistes et des Arméniens vers les bilad sharq al-‘arabi (territoires arabes de l’Est). Affirmant représenter une nation arabe unie et active, une rhétorique péremptoire appelait à une solution impliquant aussi les premiers immigrants. « Leur séjour parmi nous ne durera pas longtemps, écrit Al-cha’ab sur un ton menaçant. La Jazira est une terre syrienne arabe ; les Syriens ne la livreront ni aux Arméniens, ni aux non-Arméniens […] [Les Arabes] résisteront par tous les moyens possibles à la colonisation. » Les Arméniens étaient ainsi « prévenus » qu’une nouvelle vie en Syrie serait peu sûre aux côtés de « l’Arabe en colère ».
« L’installation des réfugiés en terre syrienne arabe » était une phrase que l’on rencontrait fréquemment dans les journaux de l’époque, suivie habituellement par une description du rôle des « puissances étrangères » dans l’ « abaissement » de la Syrie, de sa terre et de son peuple. Révélant une angoisse nationaliste par delà l’absence d’une capacité autonome ou nationale à élaborer son propre destin historique. Al-cha’ab relate comment « depuis que les Arméniens ont quitté leur patrie, les portes de tous les pays leur ont été fermées, excepté ce pays, tandis que la sécurité et la paix apportées par les Français leur ont permis d’entrer ici. » (20) Le même article soutient que la Société des Nations consulta tous les pays occidentaux, que les Français acceptèrent et choisirent la « Haute-Jazira » (très probablement la traduction française de Haute-Djézireh) comme un endroit approprié.
C’est dans ce climat polémique de méfiance et de lassitude à l’égard du régime français et du processus contesté d’ouvrir le territoire de la Jazira à des réfugiés non arabes et non musulmans que la Jazira et ses habitants furent intégrés pour la première fois aux instances nationales syriennes. C’est contre cet arrière-plan et ses répercussions politiques dans l’opinion syrienne sous le régime français que les populations de l’actuelle Jazira se souviennent du passé. Et c’est contre cette ferveur nationaliste arabe et l’accroissement des heurts entre communautés que les principaux partis politiques arméniens, les hentchaks et les dachnaks, se mirent à déclarer publiquement leur bonne volonté à l’égard des Arabes. Un journal arménien, Le Liban, écrit dans un article publié en arabe, le 15 mai 1930, que si « les Arméniens ont été contraints de venir en Syrie, jamais ils n’ont eu l’intention d’y créer un foyer national. De fait, les Arméniens ont une patrie nationale, mais elle est sous la domination soviétique. Quand elle rouvrira, c’est là qu’ils reviendront. » (21)
De même, une déclaration conjointe des partis Hentchak et Ramgavar précise : « Nous n’avons qu’une seule patrie ; c’est l’Arménie. Dans ce pays hospitalier, nous nous efforçons seulement de subvenir aux besoins de nos familles et d’assurer l’éducation de nos enfants. Nous aimerions voir les relations cordiales entre Arabes et Arméniens se maintenir et les malentendus qui ont donné lieu à des soupçons être levés. » Plusieurs autres journaux arméniens assurèrent à nouveau les Arabes que la Syrie n’était pas comparable à la Palestine ou aux Arméniens d’URSS (22). Un article publié dans Yaprad, journal arménien d’Alep, le 24 mai 1930, note l’émergence de l’image de « l’hôte arménien grand travailleur et apolitique » dans la mémoire collective syrienne. On y lit : « L’Arménien est accueilli avec hospitalité dans ce pays et ce fait est attesté par la puissance mandataire et le noble peuple arabe. Il est tout à fait évident que ce peuple bienvenu n’a aucunement pour ambition de s’engager en politique. Le soi-disant projet d’installation d’un foyer national arménien en Syrie est donc dénué de tout fondement et purement imaginaire. » (23)

Conclusion

Dans le monde qui précéda le génocide, plusieurs secteurs des provinces de Diyarbakir et de Mardin hébergeaient une population mixte, avec plusieurs groupes chrétiens de différentes obédiences, des Kurdes, des Juifs et des Yézidis, soumis vaguement à une tribu kurde, avec une certaine dose d’autonomie. Tant dans les campagnes que dans les centres urbains de Mardin et Diyarbakir se trouvaient un nombre considérable de Juifs, d’Arabes et de chrétiens sous différentes dénominations, aux côtés de chefs de tribus kurdes et arabes résidant en centre ville. Entourés des plaines fertiles de la Jazira, la population urbaine de Mardin et Diyarbakir pratiquait un négoce régional, souvent en partenariat avec des aghas kurdes, ainsi que des marchands arméniens et syriaques. La population rurale partageait une culture commune, un dialecte commun et un respect commun pour les cycles agricoles. Le fait d’être soumis à des hiérarchies similaires et d’obéir au même chef de tribu kurde, ou d’avoir à la fois un mukhtar chrétien et un mukhtar musulman au sein d’un village mixte, n’était guère inhabituel. Les groupes tribaux kurdes dominaient la région et incorporaient aussi bien des Kurdes non tribaux que des chrétiens dans leurs structures semi-féodales de contrôle (24). Plusieurs tribus kurdes, notamment les Haverkan, comptaient des notables chrétiens et yézidis, lesquels étaient en bons termes avec le reste des élites kurdes musulmanes dans la tribu. La division traditionnelle du travail était essentiellement inter-religieuse entre paysans kurdes et paysans chrétiens ; les Arméniens travaillaient en tant que petits artisans (comme forgerons, selliers, tisserands, potiers ou métayers), tandis que les paysans kurdes étaient surtout spécialisés dans l’élevage (25). Les menaces, pillages et massacres, opérés souvent par leurs homologues kurdes et les milices étatiques en 1915, se traduisirent inévitablement par l’érosion de la confiance mutuelle et de la coexistence entre communautés.
Les tentatives françaises de répartition des terres, leur politique en matière de réfugiés et d’urbanisme visèrent toutes à faire des réfugiés soit des chrétiens urbanisés de classe inférieure, soit de petits paysans propriétaires fonciers, obtenant en échange leur loyauté. Les organisations politiques arméniennes s’efforcèrent aussi de transformer ces populations « Kurdo-Arméniennes » en « véritables Arméniens », tout d’abord en leur enseignant leur langue, puis le « véritable » christianisme (26). Les dirigeants communautaires aisés ou mieux établis, issus en particulier d’Alep et de Beyrouth, assumèrent une autre tâche concernant la division générale du travail : étant les « Blancs » de leur communauté en transformation, ils avaient pour « charge » de solliciter auprès des autorités françaises protection et soutien au nom des nouveaux arrivants. Cette mission civilisatrice par les Arméniens de la classe moyenne ; le système sectaire soutenu par la France et dominé par une élite ; et la visibilité chrétienne qui en résulta dans la région : tout cela contribua à « cicatriser » les plaies du génocide, même si ce ne fut pas nécessairement couronné de succès.

Notes

1. Parmi les Arméniens et les Kurdes de la Jazira syrienne, le génocide arménien est qualifié de premier ferman, tandis que la révolte de Cheikh Saïd est appelée le second ferman. Dans l’acception locale, la Jazira syrienne est désignée sous le terme de binxet, néologisme décrivant la terre « sous le « chemin de fer du Bagdad » », tandis que la Turquie est désignée sous celui de serxet, au-dessus de la ligne du chemin de fer du Bagdad.
2. S.E. Kerr, Lions of Marash, Personal experiences with American Near East Relief (Albany : State University of New York Press, 1973), p. 36. Ara Sanjian, « The Armenian Minority Experience in the Modern Arab World », Bulletin of the Royal Institute for Inter-Faith Studies 3, n° 1 (spring/summer 2001), p. 152.
3. Les études sur les Arméniens de Syrie sont en décalage par rapport à la signification de la Syrie ottomane chez la plupart des survivants arméniens du génocide. Voir Raymond Kévorkian, éd., « L’extermination des déportés arméniens ottomans dans les camps de concentration de Syrie-Mésopotamie (1915-16) : la deuxième phase du génocide », Revue d’histoire arménienne contemporaine, 2 (numéro spécial), 1998, p. 10-14, 45-46, 60-61. Sur les déportations en Syrie, voir aussi Album, taqrir musawwar likawafil tahcir al-sha’b al-armani fi’am 1915 ila al-‘aradhi al-Suriyya (Halab : éditions Barq, 1994) - publication soutenue par Robert Jébéjiyan, propriétaire de la Bibliothèque Violette Jébéjiyan ; Thomas H. Greenshields, The Settlement of Armenians refugees in Syria and Lebanon, 1915-1939, thèse de doctorat non publiée, Université de Durham, 1978 ; Vahram L. Chemmassian, « The reclamation of captive Armenian Genocide Survivors in Syria and Lebanon at the End of World War I », Journal of the Society for Armenian Studies, 15 (2006), p. 110-140 ; et Nicola Migliorino, (Re)constructing Armenia in Lebanon and Syria : Ethno-cultural Diversity and the State in the Aftermath of a Refugee Crisis (Oxford : Berghahn Books, 2007).
4. Sur les Arméniens d’Alep durant le génocide, voir Hilmar Kaiser, en collaboration avec Luther et Nancy Eskijian, At the Crossroads of Der Zor : Death, Survival, and Humanitarian Resistance in Aleppo, 1915-1917 (Gomidas Institute, 2002).
5. Ugur U. Ungor, A Reign of Terror / CUP Rule in Diyarbakir Province, 1913-1923, thèse de mastère, non publiée, soutenue au département d’histoire de l’Université d’Amsterdam, en juin 2005.
6. Sur les Arméniens de cette région, voir Raymond H. Kévorkian et Paul B. Paboudjian, Les Arméniens dans l’empire ottoman à la veille du Génocide (Paris : ARHIS, 1992), p. 400-401.
7. Sur les affrontements entre tribus kurdes dans la région, voir Ungor, A Reign of Terror, p. 27-31. Voir aussi www.tirej.name/osman%20sebri/3.html.
8. Pour une étude plus élaborée sur cet afflux de réfugiés, voir Vahé Tachjian, La France en Cilicie et en Haute-Mésopotamie / Aux confins de la Turquie, de la Syrie et de l’Irak 1919-1933 (Paris : Karthala, 2004), p. 274-285. D’après le rapport de Basmadjian et Térdjanian, fin 1929, 500 familles arméniennes étaient entrées en Haute-Jazira (Centre des Archives Diplomatiques de Nantes / CADN, m. S.L., 1er versement, b.d. n° 2544, « Rapport de Basmadjian et de Michel Tergenian sur les émigrés Arméniens, arrivés récemment et réfugiés dans les régions de Kamechlié, Hassatché, Amouda et Karamé », 28 décembre 1929, p. 2).
9. Robert Montagne, « Quelques aspects du peuplement de la Haute Djeziré », Bulletin des Etudes Orientales, II, 1932, p. 53-66. Pour une approche géographique détaillée de la région, voir André Gibert et Maurice Fevret, « La Djezireh Syrienne et son Réveil Economique », Revue de Géographie de Lyon, 28, 1953, p. 1-15, 83-99 ; Etienne de Vaumas, « La Djézireh », Annales de Géographie, 65 (348), 1956, p. 64-80 ; P. Poidebard, « Mission Archéologique en Haute Djezireh (Automne 1927) », Syrie, 9, 1928, p. 216-223. Sur l’histoire ancienne de la région, voir Louis Dillemann, Haute Mésopotamie Orientale et Pays Adjacents : Contribution à la Géographie Historique de la Région (Paris : Geuthner, 1962). Sur la barriyya, voir Victor Muller, En Syrie avec les Bédouins (Paris : Ernest Leroux, 1931).
10. David Mizrahi, « Armée, état et nation au Moyen-Orient. La naissance des troupes spéciales du Levant à l’époque du mandat français, Syrie, 1919-1930 », Guerres Mondiales et Conflits Contemporains, 2002/3, 207, p. 107-123 ; et Martin Thomas, « French Intelligence-Gathering in the Syrian Mandate, 1920-40 », Middle Eastern Studies, 2002 (38), 1, p. 1-32.
11. Ministère des Affaires Etrangères, Levant, 1918-40, Irak, vol. 51, lettre de Robert de Caix, haut commissaire par intérim en Syrie-Liban, à Alexandre Millerand, président du Conseil et ministre des Affaires Etrangères, 8 avril 1920, Beyrouth, p. 185-187.
12. Centre des Archives Diplomatiques de Nantes (CADN), Syrie-Liban, 1er versement, n° 586, lettre (n° 612/KD) de Weygand au ministre des Affaires Etrangères, 25 août 1924.
13. République Syrienne, Rapport général de la reconnaissance foncière, 1940, p. 34.
14. Centre des Archives Diplomatiques de Nantes (CADN), Cabinet Politique, dossier 1976, Réfugiés, Poidebard, Haute Djezireh.
15. Philip Khoury, Syria and the French Mandate (New Jersey : Princeton University Press, 1987), p. 527.
16. Sur les relations entre les Arméniens en Syrie et les Syriens sous le mandat français, voir Keith Watenpaugh, « Towards a new category of colonial theory : Colonial cooperation and Survivor’s Bargain, The Case of the post-genocide Armenian community of Syria under French mandate », in Nadine Méouchy et Peter Sluglett, The British and French Mandates in Comparative Perspectives / Les mandats anglais et français dans une perspective comparative (Leyde : Brill, 2004), p. 599.
17. Al-cha’ab, « Suriyya allati la hurmata laha », 13 novembre 1935.
18. Al-cha’ab, « al-watan al-qawmi al-armani fi shimal, yuallim al-suriyyin », 3 novembre 1928.
19. Al-cha’ab, « al watan al-kawmi al-armani fi Suriya, d’awaal-« orient » ila iskan al-arman fi al-cazira », 28 janvier 1930.
20. Al-cha’ab, « al-want al-qawmi al-armani fi shimal, yuallim al-suriyyin », 3 novembre 1928.
21. Repris de : Centre des Archives Diplomatiques de Nantes (CADN), dossier 576, Service politique, bureau d’études, « L’Arménie et les Arméniens », rédacteur : commandant Terrier.
22. Ibid.
23. Ibid.
24. Martin van Bruinessen, « Constructions of ethnic identity in the late Ottoman Empire and Republican Turkey : the Kurds and their Others », www.let.uu.nl.
25. Repris de Tachjian, p. 175, note en bas de page 303 (CADN, Syrie-Liban, 1er versement, n° 1065, lettre (n° 4204/DZ) du colonel Callasi, délégué adjoint du Haut-Commissaire pour le sandjak de Deir ez Zor, au délégué du Haut-Commissaire à Damas, 24 octobre 1928, Deir ez Zor, p. 1).
26. Nureddin Zaza mentionne dans ses Mémoires les efforts d’acculturation communautaire des Dachnaks arméniens d’Alep à Qamichli, auprès des Arméniens originaires de Bisheri. Considérés comme dépourvus des « caractéristiques nécessaires pour être un véritable Arménien », ces derniers se virent enseigner langue et religion. Réf. : Nurettin Zaza, Bir Kurt olarak Yasamim (Editions Mezopotamya, 1993).

[Seda Altug a étudié les sciences économiques à l’Université Bogazici, où elle a soutenu un mastère d’histoire. Son mémoire s’intitule Between Colonial and National Dominations : Antioch under the French Mandate (1920-1939) [Entre dominations coloniales et nationales : Antioche sous le mandat français (1920-1939)]. Elle est actuellement doctorante à l’Université d’Utrecht auprès du Département d’Etudes Orientales. Sa thèse a pour titre Veiled sectarianism : Community, land and violence in the memories of the genocide - Border and the French mandate in Syrian Jazira (1915-1939) [Un sectarisme voilé : communauté, territoire et violence dans les mémoires du génocide - Frontière et mandat français en Jazira syrienne (1915-1939)]. Ses centres d’intérêt incluent les relations Etat-société et intercommunautaires dans la Syrie française, ainsi que la frontière et la politique mémorielle dans la Syrie actuelle.]

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Source : http://www.armenianweekly.com/wp-content/files/Armenian_Weekly_April_2010.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2011
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.