jeudi 6 janvier 2011

Mahsus Mahal

© www.mahsusmahal.org


Un magazine littéraire turc propose une plate-forme à des œuvres de détenus

par Vercihan Ziflioğlu

Hürriyet Daily News and Economic Review, 12.12.2010


[Des détenus turcs creusent virtuellement une galerie vers le monde extérieur, grâce à Mahsus Mahal, un magazine littéraire trimestriel, qui s’adresse aux prisonniers. « Nous avons publié à ce jour les œuvres de 400 nouveaux auteurs, dont certains sont vendus en librairie », précise Aytekin Yılmaz, qui a passé 13 ans en prison et publié un livre écrit sous les barreaux en 2001.]

Visant à encourager certains des plus talentueux écrivains et poètes de Turquie, l’association Mahsus Mahal [Espace privé] a été créée en 2003 pour fournir une plate-forme littéraire à un genre singulier d’auteurs : les détenus.

« Tout comme Nazım Hikmet, ce poète turc connu dans le monde entier, [les œuvres célèbres de] la littérature et de l’art turc sont toujours issus des prisons, nous confiait récemment Adnan Özyalçıner, secrétaire général de l’Union des Ecrivains Turcs. Aujourd’hui, la littérature turque continue de se développer dans les prisons. Certains talents attendent peut-être d’être découverts derrière les barreaux. C’est pour cela que nous nous battons. »

Mahsus Mahal est l’idée d’Aytekin Yılmaz, qui fut incarcéré de 1992 à 2005, accusé d’appartenance au Parti clandestin des Travailleurs du Kurdistan, le PKK. Aytekin, et dont l’essai Doğu’nun Talanı ve Inkarı [L’Est pillé et nié] est paru en 2001, a créé l’association en 2003.

Depuis sa fondation, l’association édite le magazine Mahsus Mahal tous les trois mois afin de donner la parole aux écrivains emprisonnés, avec pour slogan « Un Pont entre l’intérieur et l’extérieur ».

« Je creuse un tunnel entre l’intérieur et l’extérieur. Ce magazine est [un miroir sans tain] pour les prisonniers, une école pour eux », précise Yılmaz.

Grâce au soutien des consulats généraux de Suède et des Pays-Bas à Istanbul et du Global Dialogue Center au Royaume-Uni, il est, dit-il, en contact avec des détenus dans près de 150 prisons en Turquie : « Nous avons publié les œuvres de 400 nouveaux écrivains durant tout ce temps. Les œuvres de certains d’entre eux sont en vente chez les libraires. »

« Quand j’étais en prison, je n’arrêtais pas d’écrire, de lire et de faire des recherches. J’y consacrais la plus grande partie de mon temps. Les bibliothèques des prisons sont très riches. Il y a même des livres que je ne trouvais pas à l’extérieur ! », ajoute-t-il.

Son livre, Doğu’nun Talanı ve Inkarı, a été publié par les éditions Belge International et a obtenu le Prix du journalisme Musa Anter, peu après sa parution. Yılmaz a aussi écrit des scénarii, remportant plusieurs récompenses cinématographiques nationales pour ses autres œuvres.

Quand on lui demande comment il a réussi à faire sortir ses écrits de prison, il explique : « Tout ce que nous faisions était sévèrement contrôlé. Les copies étaient envoyées aux [censeurs] ; s’ils n’approuvaient pas, elles étaient détruites, mais j’ai toujours conservé un exemplaire à part. »

Mahsus Mahal donne de l’espoir

Comme Yılmaz, Mehmet Taşdemir a été condamné à 15 ans de prison pour avoir eu des contacts avec le PKK et s’est mis lui aussi à écrire en prison.

« Je suis arrivé très jeune d’Anatolie à Istanbul pour gagner ma vie. Je me suis retrouvé dans des activités politiques. J’ai été incarcéré à 19 ans. En prison, j’écrivais, j’étudiais et je me posais des questions sur ma vie. J’écrivais des histoires et je m’accrochais à la vie. Sinon, la prison m’aurait volé mes rêves et mes espoirs, et ça je le refusais. », explique-t-il.

Ses premiers récits, précise-t-il, ont été publiés dans Mahsus Mahal. « Ça m’a donné de l’espoir et ça m’a encouragé à voir mes textes publiés. »

Il gardait toujours, souligne-t-il, trois exemplaires de ses récits. « Les années 1990 n’étaient pas comme aujourd’hui. J’avais peur qu’ils ne soient détruits. J’ai toujours eu deux ou trois exemplaires de mes textes. »

Même après sa libération en 2005, Taşdemir a connu des problèmes pour s’intégrer de nouveau dans la société. « J’étais un ancien détenu, je n’arrivais pas à trouver du travail et à faire ma vie. Je ne suis pas devenu libre, une fois relâché. J’ai acquis ma liberté en écrivant – ce sont mes textes qui m’ont aidé. »

Il y a quelques semaines, Taşdemir a été distingué dans la catégorie Nouvelles lors de la cérémonie de remise des Prix Mahsus Mahal, à laquelle assistaient d’importants personnalités du monde littéraire et artistique turc. « Un rêve fabuleux ! Mes récits sont plus libres que moi, ils se fraient un chemin plus librement ! », dit-il.

Creuser un tunnel vers l’intérieur

Certains, explique Yılmaz, tentent de creuser depuis la prison vers l’extérieur, pendant que d’autres tentent de le faire du monde libre vers les prisons, un point que souligne Özyalçıner : « Je n’ai jamais été en prison, mais j’ai consacré une grande partie de ma vie à la liberté d’expression et d’opinion dans ce pays. Nous sommes libres, mais nous n’avons jamais oublié ceux qui étaient enfermés. Nous lançons un pont du monde extérieur vers l’intérieur. Ce que nous voulons, c’est que leurs écrits et leurs rêves soient libres. »

« Savoir que je pourrais être en prison m’a encouragé à creuser un tunnel », déclare l’écrivain et éditeur Sennu Sezer, qui ajoute de Mahsus Mahal remplit un rôle important à cet égard.

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=a-bridge-opens-to-freedom-behind-bars-2010-12-08
Traduction : © Georges Festa – 01.2011.