jeudi 13 janvier 2011

Michael J. Arlen - Exils / Exiles

© Farrar, Straus and Giroux, 2010


Lire Exils de Michael J. Arlen

par Christopher Atamian

Ararat, 03.01.2011


Les mémoires sur l’adolescence et l’âge adulte sont des plus ardus à maîtriser, pataugeant souvent dans l’apitoiement sur soi ou les détails superflus. Tel n’est pas le cas dans Exils, les mémoires émouvants, souvent à faire pleurer, de Michael J. Arlen, qui l’ont consacré comme un maître du genre. Ecrit en 1970 et dernièrement réédité par Farrar-Straus-Giroux, Exils est un ensemble sensible et parfois déchirant d’essais rédigés dans un style sobre, spirituel et contenu, imitant peut-être sans le vouloir la haute société WASP, que Arlen Jr. désirait tant intégrer. Fils du célèbre écrivain anglo-arménien Michael Arlen Sr., auteur du best-seller The Green Hat (1) (adapté au cinéma avec Greta Garbo), et d’une comtesse américano-grecque, Arlen Jr. grandit au sein d’un monde de bohème littéraire, environné d’écoles britanniques et canadiennes, puis à Saint-Paul et Harvard de descendants de certaines des plus riches familles d’Amérique.

Les essais composant cette anthologie se répartissent de manière presque égale entre des évocations de sa famille et celles des nombreuses institutions où il fut envoyé. Dans les deux cas, nous sommes initiés au grand combat pour l’assimilation, aux difficultés inévitables pour s’adapter à un monde – nous sommes dans les années 1950 et 1960 -, où race et religion font encore office de lignes de séparation inévitables et apparemment insurmontables. Prenons, par exemple, la description de son oncle anglo-arménien, Takvor Kouyoumdjian, surnommé Taki, un négociant prospère qui, comme la plupart des membres de la famille d’Arlen, semble avoir mené à bien sa tâche de magicien de l’assimilation, mieux que tant d’autres :

« Et Taki, cet admirable Arménien, n’essayant ni d’être Anglais, ni quelque arriviste que ce soit. Mais Anglais quand même, à l’élocution anglaise élégante et solide et aux affaires anglaises non moins élégantes et solides. »

Nous hésiterions aujourd’hui à qualifier des affaires d’anglaises ou d’arméniennes en tant que telles, mais il s’agit de l’univers dans lequel naquit Arlen Jr., un univers qui acceptait les immigrés et la différence à condition, du moins, que ces derniers ne prêtassent pas attention à ce qui les rendait différents.

Comment ne pas aimer un auteur capable d’écrire avec une candeur totale : « Je me suis souvent demandé comment père et mère étaient au lit. » Les parents d’Arlen Jr. sont une source constante de délectation pour l’auteur, mais ils ont en eux une pesanteur et un mystère qui le troublent non moins : semblable à une limite mathématique s’approchant de quelque asymptote inapprochable, s’approchant sans cesse, jusqu’à ce que… Pages empreintes aussi d’amour, contenu, mais qui perce au détour de chaque phrase et de chaque description, comme si le cœur d’Arlen allait parfois exploser dans ces mêmes pages. Evoquant, par exemple, son amour pour sa mère, la décrépitude suivant souvent la maladie, le grand âge, l’alcoolisme ou simplement la solitude :

« … alors elle explosait – une tempête violente et sombre, une reine en folie, toute élégance défaite, une eau montant soudainement, des vagues surgissant de nulle part, des arbres ployant, s’étirant, l’horizon menaçant de se déchirer… »

Sa mère se fait élément, une force de la nature, quelqu’un qui désire simplement, presque à la Foster, se lier :

« Tentant parfois éperdument une approche. Mais la tentant. Oui, en vérité, dirais-je, tranquillement assis. Vous marquez un point, dirais-je. Vous avez raison. Vous avez tort. »

Le positionnement d’Arlen dans la société en tant qu’outsider, quelqu’un qui se sent, de par son physique et ses origines, différent de ceux qui l’entourent, finit heureusement par appartenir au passé, dans une Amérique de plus en plus multiculturelle. S’évanouit de même le sentiment d’appartenir à la minorité des minorités, que ressentirent autrefois de nombreux Arméniens américains. La réussite et la présence grandissante des Arméniens dans toutes les sphères de la vie américaine les placèrent sur le devant de la scène. Pourtant, les sentiments que nourrit Arlen lors de son entrée à Saint-Paul, à la fois fier et honteux de ses parents – de leur apparence physique exotique et de leur élégance vestimentaire – sont aussi ceux de tout adolescent – ces robustes et blonds garçons et filles, qu’il envie tant, sont eux aussi, sans nul doute, embarrassés par leurs parents, moins peut-être qu’Arlen sur le plan qualitatif.

Des années plus tard, dans Passage to Ararat (2), Arlen J. se laissera envahir de blancs émotionnels et comprendra que la répression qu’il éprouve dans Exils est principalement une suppression délibérée de souvenirs du passé arménien : son grand-père fit sortir sa famille de l’empire ottoman au moment même où les massacres débutaient, et ce clan intelligent d’hommes d’affaires, de marchands, y compris un écrivain des plus déterminé, accéda à la respectabilité et à l’aisance financière au sein de la société britannique avec une aisance étonnante, car il s’agissait d’une société au snobisme répugnant, mis en évidence par un ami d’Arlen Sr. qui le décrira en ces termes : « … le seul Arménien qui n’ait jamais essayé de me vendre un tapis. » L’on ressent dans ces pages une peur quasi palpable de trop en apprendre sur son ascendance arménienne, de trop approcher la splendeur et la tragédie de l’expérience arménienne, inextricablement liées, et ce qu’il nommera plus tard dans Passage « un chauvinisme du malheur ».

Exils constitue aussi un document sur Londres dans la fureur des années 20 – un contrepoint à l’East et West Egg new-yorkais de Fitzgerald, témoignant d’aspects de notre histoire littéraire oubliés depuis longtemps par la plupart de nos contemporains. Arlen Jr. est conscient, dans cet ouvrage, du fait que son père, au lieu de sa réussite financière, aspirait avant tout au respect littéraire accordé à des amis tels que D. H. Lawrence et Ernest Hemingway. Arlen Sr. savait qu’il n’atteindrait jamais à de tels sommets, constat que partage son fils. L’on se demande, néanmoins, si l’auteur réalise aussi, mis à part la réussite littéraire de son père, le fait que lui-même – Michael Arlen Jr. – un écrivain aux émotions et au style rares et délicats, demeure par ailleurs l’un de nos plus fins essayistes.

Exiles de Michael J. Arlen est disponible sur www.amazon.com et autres librairies en ligne.

NdT

1. Michael Arlen, Le Chapeau vert, traduction française de François Dupuigrenet Desroussilles, éditions G.J. Salvy, 1992, 260 p. – ISBN : 2905899344
2. Michael J. Arlen, Embarquement pour l’Ararat, traduction française de Daniel Blanchard, éditions Parenthèses, 2005, 213 p. – ISBN-10 : 2863641395

[Ecrivain, réalisateur et cinéaste, Christopher Atamian vit à New York. Il a récemment achevé plusieurs traductions d’ouvrages arméniens et français en anglais et a participé en tant qu’artiste à la Biennale de Venise en 2009. Il publie actuellement un roman et travaille sur plusieurs autres projets littéraires et cinématographiques.]

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Source : http://araratmagazine.org/2011/01/reading-michael-arlen-jr%E2%80%99s-exiles/
Traduction : © Georges Festa – 01.2011