lundi 10 janvier 2011

Théâtre arménien - Saison 2010

© BareBone Productions, 2010


Une année (dé)faite

par Aram Kouyoumdjian

http://asbarez.com


Difficile à croire, mais durant les neuf premiers mois de l’an passé, le théâtre arménien en Californie du Sud fut pratiquement inexistant. Comme si tous ses producteurs clé – à l’instar de la Compagnie Ardavazt, qui fit renaître deux pièces en un acte – avaient décidé de mettre en scène… leur propre disparition. En fait, découvrir une pièce arménienne revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin.

Phénomène déconcertant, compte tenu de la vigueur de la scène arménienne en 2009, lorsque la troupe de l’Ardavazt présentait un classique de Baronian, que Greg Derelian s’attaquait à une pièce peu connue de Shakespeare, et que nous accablaient les sorties à double emploi de Vahé Berbérian, d’Anahid Aramouni Keshishian, Lory Tatoulian et de leurs troupes respectives. Peut-être ces derniers artistes, en particulier, avaient-ils besoin de souffler durant une année. Peut-être, l’an prochain, nous livreront-ils une autre moisson de trésors. Pour le moment, néanmoins, force est de reconnaître que 2010 marque un tassement dans le théâtre arménien.

Depuis cinq ans, je rédige chaque décembre un article synthétique visant à évaluer le meilleur du théâtre arménien lors des douze mois précédents. Je me retrouve maintenant devant le fait qu’il reste peu de choses de 2010, même avec la reprise d’activité en fin d’année, essentiellement sous la forme de productions ternes, d’une qualité plus que douteuse. Je serais encore négligent, si je ne distinguais les talents comiques de premier ordre dont Vahik Pirhamzei et Anahid Avenesian ont fait montre dans Indz Hokepan Bedk (Ch)E [Je (n’)ai (pas) besoin d’un psy] (1) ou le travail tout à fait remarquable de Narine Avakian et Ari Libaridian mené au sein de la troupe Ardavazt sur un an. Tom Mardirosian fut mémorable dans le superbe ensemble de Ruined (2), mais la performance de l’année revient à Hrach Titizian, détonnant en Uday Hussein dans Bengal Tiger at the Baghdad Zoo [Un Tigre du Bengale au zoo de Bagdad] (3) – une performance qu’il réitèrera au printemps prochain (dans une distribution dirigée par Robin Williams), lorsque la pièce sera jouée à Broadway.

Il serait ainsi plus approprié de consacrer notre article de l’année à des réflexions sur l’état présent du théâtre arménien, à la lumière de son évolution en 2010. Après tout, ce brusque changement de direction nous rappelle avec force à quel point notre communauté théâtrale est fragile, à quel point elle manque de bases et d’infrastructures et à quel point elle dépend d’une poignée de talents.

1.

Relevons d’entrée que le théâtre arménien délaisse tous les genres, à l’exception de la comédie. Si nous avons de la chance, la comédie se mue en fine satire (comme elle le fit l’an dernier dans Averagneri Bahagneruh [Les Gardiens des ruines] ou en saynètes pénétrantes comme Out of the Cage et The Big Bad Armo Show (4). Plus vraisemblablement, il prend la forme de la farce, un terme dont je serai prodigue, car les « farces » présentées comme telles, et dont je fais souvent la recension, proposent un rythme et une chorégraphie précise, tout en se contentant d’un humour informe, rebattu.

Je comprends l’appétence de notre communauté pour une nourriture légère, en particulier lorsque notre notion de l’art dramatique semble se limiter à d’énièmes répétitions de Beast on the Moon (5). Or notre goût pour les scénarii légers (tournant inévitablement autour des relations romantiques et du mariage) semble insatiable, alors même que nous ignorons des thématiques pesantes – comme la vie en diaspora au lendemain de l’indépendance de notre patrie – lesquelles réclament à grands cris une adaptation sur scène.

Ce type d’écriture non commerciale exige un soutien sous la forme de productions de commande et subventionnées. Le Prix dramatique Saroyan, décerné tous les deux ans, sous l’égide de l’Armenian Dramatic Arts Alliance, a honoré deux scénarii à la thématique substantielle – Nadia de Lilly Thomassian en 2008 et Another Man’s Son de Silva Semerciyan en 2010. Or ni l’un ni l’autre n’a été vu du public de Los Angeles. Thomassian, qui vit dans la région, a depuis achevé l’écriture de Komitas (en collaboration avec Lory Tatoulian), mais la production a été bloquée par manque de financement.

Les organisations qui s’investissent sur le plan culturel – Hamaskaïne et l’UGAB ont toutes deux des pans dédiés au théâtre – doivent intensifier leurs efforts pour s’assurer que les pièces arméniennes ne soient pas seulement du pur divertissement, mais pertinentes. Résoudre un tel défi exigera d’être prêt à cultiver des œuvres nouvelles tout en revitalisant les classiques via des interprétations modernes.

2.

Des scénarii de qualité méritent naturellement une mise en scène de qualité. Or la communauté possède un cadre trop réduit de metteurs en scène avant-gardistes, susceptibles par leur maîtrise de rehausser l’expérience théâtrale du public. Certaines de leurs œuvres les meilleures – comme l’adaptation motivante de Topdog/Underdog (6) par Martin Papazian – interviennent dans des contextes non arméniens. Il me faut remonter en arrière d’un an ou deux pour évoquer l’authenticité naturelle d’un Baron Garbis de Vahé Berberian, la sensualité viscérale de Fool for love de Mario Parian et l’exquise nuance de The Guards of Ruins [Les Gardiens des ruines] d’Anahid Aramouni Keshishian.

Or certains metteurs en scène restent embourbés dans les techniques du passé, débitant des farces maladroites dans lesquelles de malheureux comédiens doivent parcourir en tous sens la scène, s’efforcer d’être drôles par une gestuelle outrée, des réactions qui en mettent plein la vue et de la « retape » généralisée (caressant le public dans le sens du poil). Non pas une, mais deux pièces du réseau Hamaskaïne se sont dernièrement laissées aller à ce style éculé.

Il est temps pour notre communauté de relever ses attentes et d’en finir avec son penchant pour applaudir sans effort. Il est grand temps aussi d’exiger de meilleures mises en scène. Le public arménien n’a plus à supporter des groupes amateurs, un éclairage indigent et un environnement sonore misérable. Et précisons à propos des arrière-plans scéniques peints à la main – à moins de servir quelque effet retour kitsch, ils n’ont pas leur place en dehors des productions scolaires.

3.

Tout cela renvoie en vérité à la nécessité urgente d’un lieu théâtral arménien. Mettre en scène des pièces dans des espaces alternatifs peut constituer une alternative, et j’ai vu d’impressionnantes productions dans des installations à ciel ouvert, des entrepôts et même des véhicules – mais oui, des véhicules ! Mais rarement ai-je pu assister à du théâtre dans des lieux de fortune tels que les auditoriums, les ateliers de danse et les salles de banquet.

Avoir accès à un théâtre digne de ce nom pourrait offrir une répartition graduée des places, des équipements d’éclairage adéquats et un environnement stable où l’on pourrait polir une production avant la première. Un lieu scénique pourrait aussi mettre fin à la pratique désastreuse des contrats sur une – ou deux – soirées, qui ne donne pas aux comédiens l’opportunité d’approfondir leurs rôles. Voilà pourquoi des productions non arméniennes, quelles soient ou non professionnelles, s’étalent habituellement sur plusieurs semaines, durant lesquelles elles évoluent, afin de s’étoffer.

Et enfin, nous devons en finir avec cette détestable habitude de la « demie-heure arménienne » - débuter une pièce vingt ou trente minutes après l’heure annoncée. Un retard de trente minutes, même dans une spectacle représentée 200 fois, se traduit par une perte de 100 heures à l’échelle humaine. Avec tout le travail qu’il nous faut accomplir sur la scène arménienne, nous n’avons pas à gaspiller tout ce temps.

NdT

1. Indz Hokepan Bedk (Ch)E – voir l’article d’Aram Kouyoumdjian, « Love (And Marriage), Armenian Style », Vanadzor Net, 18.12.2010 - http://www.vanadzor.net/index.php/2010/12/18/love-and-marriage-armenian-style/
2. Sur cette pièce de Lynn Nottage, illustrant la guerre civile en République Démocratique du Congo, voir http://www.manhattantheatreclub.com/current-season/ruined/the-play.htm
3. Sur cette pièce de Rajiv Joseph, mettant en scène les débuts de l’invasion américaine en Irak, voir la recension de Charles Isherwood, The New York Times, 15.05.2010 - http://theater.nytimes.com/2010/05/15/theater/reviews/15bengal.html
4. Voir Aram Kouyoumdjian, « Soaring Satire : The Best of Theater In 2009 », Asbarez.com, 28.12.2009 - http://asbarez.com/75501/soaring-satire-the-best-of-theater-in-2009/ (traduction française http://armeniantrends.blogspot.com/2010/02/theatre-armenien-saison-2009.html)
5. Une Bête sur la lune, de Richard Kalinoski, mise en scène par Irina Brook (2001).
6. Pièce de Suzan Lori-Parks, lauréate 2002 du Prix Pulitzer d’art dramatique, évoquant la vie de deux Afro-américains.

[Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards dans la catégorie Scénarii (The Farewells - Les Adieux) et Mise en scène (Three Hotels). Velvet Revolution est sa toute dernière œuvre. Il vous est possible de contacter l’A. et chaque contributeur à Critics’ Forum sur comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à une version électronique de nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé pour débattre de questions relatives à l’art et la culture arménienne en diaspora.]

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Source : http://asbarez.com/90931/critics-forum-the-year-that-was-not/
Article publié le 30.12.2010.
Traduction : © Georges Festa – 01.2011.
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.