lundi 24 janvier 2011

Yaşam Radyo / Radio Yaşam

© yasamradyo.com.tr


Radio Yaşam

par Alberto Tetta

www.balcanicaucaso.org


[La liberté d’expression, trois ans après l’assassinat de Hrant Dink. La situation des médias non turcophones, l’histoire de Radio Vie à Istanbul. Notre entretien avec Güler Yıldız.]

En Turquie, de plus en plus nombreux sont les médias qui utilisent, outre le turc, le kurde et d’autres langues des minorités. Après des décennies de nationalisme culturel, la société turque semble lentement découvrir sa nature multiethnique.

Cette floraison de médias non turcophones est la conséquence directe d’un récent changement de cap dans la politique linguistique du pays. En 2001 a été abolie l’interdiction de parler des langues autres que le turc, mais pas celle d’écrire et de communiquer dans les langues des minorités. En 2006, le gouvernement Erdoğan, opérant un timide pas en avant, a permis aux radios et télévisions de diffuser en kurde, mais seulement de la musique et durant une heure maximum par jour.

C’est en 2009, avec la naissance de TRT6, une chaîne publique qui diffuse 24 heures sur 24 en kurde, qu’il y a eu un vrai virage. Même si TRT6 a une ligne éditoriale résolument pro-gouvernementale, le choix de la part du gouvernement de créer une chaîne en kurde signifiait que, dès lors, il était possible, même pour les autres médias, de diffuser dans des langues autres que le turc.

Les sièges sociaux des radios, télévisions et journaux multilingues sont surtout concentrés à Istanbul et à Diyarbakır. Les langues les plus représentées sont le kurde, avec Azadiya Welat (quotidien), Gün Tv et Radyo Ses, puis vient l’arménien avec Su Tv, Agos (hebdomadaire bilingue édité à Istanbul) et Jamanak en arménien seulement. Il y a aussi le mensuel Şalom, porte-parole de la communauté juive, Skani Nena de la communauté laze et Jineps pour les Tcherkesses. Apoyevmatini et Iho, enfin, sont publiés en grec.

Radio Yaşam [Radio Vie], qui émet dans un cadre multilingue, a été la première radio d’Istanbul à proposer à ses auditeurs des programmes en kurde, en arménien, en laze, en tcherkesse et en grec, devenant très rapidement un point de référence pour les minorités. Güler Yıldız, rédactrice en chef, nous a parlé de la radio et de la liberté d’expression en Turquie.

- Alberto Tetta : Pourquoi Radio Yaşam ?
- Güler Yıldız : Yaşam signifie vie. Nous voulons que notre radio raconte toutes les histoires si diverses qui traversent la société. Istanbul est une ville immense, excitante et stressante en même temps, multiculturelle et complexe, et il n’est guère facile de métaboliser toute cette énergie. Radio Yaşam est ouverte à la symphonie multiple des sons dont la vie est faite, tout en voulant aider les auditeurs à l’interpréter.

- Alberto Tetta : La Turquie est un pays riche de cultures diverses ; or cette réalité n’est souvent pas représentée dans les médias. Votre choix est à contre-courant. Pourquoi ?
- Güler Yıldız : Que la Turquie soit un pays multiculturel est un état de fait. Le problème est que, depuis tout petit, on nous inculque dans la tête des idées aussi simplistes que stéréotypées – les Kurdes sont méchants, les Arméniens sont méchants, les Grecs sont méchants, les Juifs sont méchants et ainsi de suite. Les manuels d’histoire sont emplis de racontars sur les minorités, de récits dénués de tout fondement. De cette manière on alimente la haine et les jeunes se mettent à percevoir les Kurdes et les Arméniens comme des citoyens de seconde zone, grandissant avec ces préjugés. Les journaux proposent à leur tour cette image stéréotypée des minorités afin d’augmenter les ventes ; ils savent que c’est cela que les gens veulent lire. Nous, au contraire, nous refusons cette approche. Nous sommes une radio qui émet depuis Istanbul, une ville bâtie par des architectes grecs, arméniens et juifs, tout comme étaient grecs, arméniens et juifs ceux qui la peuplaient avant que n’arrivent les Turcs. Il en reste maintenant peu, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’existent pas. Ils ont des associations culturelles, ils gèrent des écoles et des lieux de culte, mais le problème est que leur existence se déroule parallèlement à la nôtre ; nous ne nous connaissons pas. Nous vivons dans le même immeuble, mais nous ne savons rien les uns des autres. Alors on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose pour rapprocher les gens, pour se connaître et surtout se rencontrer, donner la parole à toutes les cultures diverses qui nous entourent.

- Alberto Tetta : Quels sont vos rapports avec les organisations des minorités ? Y a-t-il des programmes dans lesquels vous collaborez ?
- Güler Yıldız : Le rapport est excellent. Nous sommes un point de référence. Par exemple, les deux programmes en laze que nous diffusons, Radyo Cixa et Tanura, sont gérés respectivement par le président et le vice-président de l’Association Culturelle Laze d’Istanbul. De même, Kafdağından Esintiler, notre programme en tcherkesse, a un bon retour de la part des auditeurs. En ce qui concerne les Kurdes, leurs associations culturelles ont été les premières à nous soutenir.

- Alberto Tetta : Que pensez-vous du projet gouvernemental d’ouverture à l’égard des Kurdes ? Le climat change-t-il vraiment ou y a-t-il encore des problèmes pour ceux qui diffusent dans des langues autres que le turc ?
- Güler Yıldız : En tant que radio, nous nous félicitons de l’initiative du gouvernement. A Istanbul, une radio qui émet aussi dans d’autres langues est désormais considéré comme quelque chose de naturel. Nous n’avons eu aucun problème juridique, même avec les nationalistes, du fait aussi que nous nous occupons principalement de culture ; nous ne faisons pas de politique. Les problèmes sont d’un autre ordre. Nous élaborons des programmes en kurde, en tcherkesse et en arménien, mais les auditeurs, surtout les plus jeunes, ne connaissent pas la langue de leurs parents, car ils sont victimes d’un processus d’assimilation. En outre, il y a la question des sponsors. Etant une radio privée, nos entrées proviennent surtout de la publicité, même si nous nous efforçons de trouver des organismes prêts à nous soutenir. En associant leur marque à une radio qui diffuse en arménien et en kurde, ils craignent de perdre des clients.

- Alberto Tetta : Mis à part la question linguistique, quelle est la situation plus générale de la liberté d’expression aujourd’hui en Turquie ?
- Güler Yıldız : Les choses ne vont pas si bien que ça. Les problèmes, plus que de la part du gouvernement et des organisations de droite, proviennent de l’armée et de la police. Quand tu commences à parler d’eux, ils se mettent à te surveiller et, si tu dépasses une certaine limite, arrivent les dénonciations. Cela étant, cependant, il faut dire aussi que tous les médias ne sont pas traités de même. Les islamistes radicaux, par exemple, ont leurs propres journaux, radios et télévisions, et écrivent ce qu’ils veulent sans aucun problème. C’est aux quotidiens de gauche et à ceux kurdes qu’est réservé un traitement particulier. Il y a encore des journalistes de gauche en prison depuis des années pour délits d’opinion et, en ce qui concerne les Kurdes, il suffit qu’ils écrivent quelque chose de critique pour se voir aussitôt accusés de faire de la propagande séparatiste.

- Alberto Tetta : Le 19 janvier [2010], devant le siège de son journal, Agos, des milliers de gens ont commémoré Hrant Dink et ont demandé justice trois ans après son assassinat. Que signifie pour vous cet événement ?
- Güler Yıldız : Lorsque Hrant a été tué, il y a trois ans, plus de 100 000 personnes ont manifesté devant le siège d’Agos. Cela aurait pu être Hrant ou n’importe lequel d’entre nous, mais c’est lui qu’ils ont choisi. Son assassinat doit être replacé dans un plan plus vaste visant à bloquer le parti d’Erdoğan, l’AKP, dans son itinéraire de rapprochement avec l’Europe. Hrant a été la victime sacrificielle, c’est lui qu’ils ont choisi. Un très grand nombre de gens pensait comme lui. Hrant n’a pas été tué, parce qu’il était un Arménien, mais parce qu’il parlait de paix, parce qu’il était citoyen turc ; c’est cela qui gênait. Mais la réaction à cet homicide a été importante. En Turquie, par le passé, un très grand nombre de journalistes ont été tués, mais personne n’a jamais manifesté pour eux. Après l’assassinat de Hrant Dink, au contraire, les gens ont dit : « Assez ! »

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Turchia/Radio-Yasam
Article publié le 28.01.2010.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 01.2011.