samedi 19 février 2011

Antonia Arslan - La Strada di Smirne / Interview

© Rizzoli, 2009


Un oubli impossible
Entretien avec Antonia Arslan sur La Strada di Smirne

par Stefania Garna

Deportate, esuli, profughe, n° 15, janvier 2011



Le 16 février, l’an dernier, j’ai eu un entretien avec Antonia Arslan, chez elle à Padoue, sur son dernier ouvrage.

- Stefania Garna : A la fin de La Strada di Smirne, tu écris à nouveau : « Un roman est l’œuvre d’un récitant amoureux : il n’étudie pas l’histoire, mais raconte amoureusement les histoires vraisemblables de ses personnages. » Et pourtant tu proposes toujours une solide construction historique. Chaque chapitre s’ouvre avec une date précise, pour commencer. Voudrais-tu parler de tes sources ?
- Antonia Arslan : J’ai écrit cette phrase sur le récitant amoureux pour préciser que je ne prétends pas être historienne de métier ; néanmoins, sûrement aussi du fait de ma façon de penser personnelle et de ma formation, je n’évoque pas des choses sans m’être documentée. Les sources ont été diverses, en premier lieu quasi inexistantes en italien : l’incendie de Smyrne est très peu évoqué et peu étudié en Italie, peu de traductions d’ouvrages sur ce thème, en fait ignoré. Les livres les plus importants sont ceux que j’indique dans les remerciements à la fin. Surtout celui de Marjorie Hovsepian Dobkin et celui d’Hervé Georgelin (1). Je retiens une coïncidence heureuse qui l’a amené à publier ce livre important et très documenté, il y a peu. Non seulement Georgelin a lu toutes les sources grecques disponibles, mais il a consulté directement les témoignages oraux des réfugiés de Smyrne arrivés en Grèce, dont le recensement fut décidé par le gouvernement grec en personne – un corpus de documents, en grand nombre inédits, qui sont retranscrits et conservés à Athènes et entreposés depuis les années 1920. Pourtant, le fait que le gouvernement grec se trouve en 1922-23 face à deux catastrophes simultanées semble avoir totalement disparu de notre esprit. La défaite : l’armée grecque en retraite embarque dans la confusion durant les derniers jours d’août 1922 et il ne s’agit pas d’une simple retraite, car le commandement est quasi inexistant (il y a à ce sujet des épisodes stupéfiants) et les soldats reviennent de plusieurs années de guerre, retraite à laquelle s’ajoute en dernier lieu la campagne d’Anatolie ; les soldats mal payés et mal équipés n’ont qu’une idée : rentrer chez eux. La retraite de l’armée signifie aussi procès et condamnations des hauts gradés qui ont permis que l’armée soit battue de cette manière ; à quoi s’ajoute la perte de Smyrne, ville à vocation commerciale que les Grecs auraient pu conserver, s’ils avaient été bien conseillés, etc. Et puis le deuxième désastre : l’arrivée d’environ un million et demi de réfugiés qui proviennent des territoires anatoliens et bouleversent l’économie de la Grèce, alors une petite nation agricole, pauvre et montagneuse, de quatre millions d’habitants environ ; et qui, à ce moment-là, doit faire face à un désastre économique. Ce qui la sauve, c’est la solidarité de cette fameuse organisation américaine, le Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient], la première grande institution humanitaire qui opère sur une très grande échelle, organise des villages en toile et des cantines ambulantes, des orphelinats, des écoles, de petites activités de subsistance, etc. L’argent coule à flot dans ce but en Grèce ; les Arméniens n’oublieront jamais que la Grèce les a tous accueillis, en dépit de ces difficultés. Les témoignages sur cette phase de la diaspora, publiés aussi en Italie, sont nombreux. Je rappellerai à ce propos l’ouvrage de David Kherdian, Lontano da casa, à paraître en 2010 dans une nouvelle édition intégrale aux éditions Guerini e Associati, traduit par Cecilia Veronese (2). Sans oublier Pietre sul cuore d’Alice Tachdjian, publié en 2003 (recension in Deportate, esuli, profughe, n° 2, janvier 2005) (3). J’ai aussi lu les témoignages du médecin arménien Garabed Hatcherian, un survivant du génocide, qui s’était établi à Smyrne et qui a ensuite miraculeusement sauvé sa famille. A peine arrivé, réfugié, à Mytilène, dans l’île de Lesbos, il se livre à de petites annotations jour après jour ; son journal rentre dans les « variations infinies des récits oraux » où j’ai puisé – par exemple, dans l’ouvrage Middlesex, de Jeffrey Eugenides (4), figurent des pages à caractère clairement documentaire et autobiographique, qui appartiennent peut-être au père ou au grand-père et qui expriment un point de vue totalement différent de celui d’Hatcherian. Le plus difficile était de reconstituer la topographie de la ville d’après les différents récits. Aujourd’hui, la ville de Smyrne est tout autre ; grâce à la documentation d’Hervé Georgelin et les cartes de plusieurs publications on s’y retrouve néanmoins très bien. Bien sûr, j’ai travaillé aussi sur des matériaux photographiques ; rappelons que mon livre évoque quand même la route de Smyrne, c’est à dire vers la ville : j’avais pour tâche de raconter les derniers jours tourmentés de la ville. Cela dit, tant sur internet que dans les annexes de ces ouvrages il y a de nombreuses photographies de cette époque, car l’incendie a été très couvert – ces fameuses photos qui montrent les maisons en train de brûler avec leurs façades tels des yeux, derrière lesquels surgissent les flammes… Je devais seulement raconter sans contredire les faits historiques.

- Stefania Garna : Moment émouvant, l’enterrement de Chouchanig dans une petite crique, à la pointe orientale de la Crète, « sous les immenses palmiers de Vai » ; un personnage auquel tu as consacré des pages très denses. Comment devons-nous l’interpréter ?
- Antonia Arslan : L’enterrement est un sceau, c’est l’hommage des hommes à la mer ; c’est aussi mon expérience personnelle, qui s’entrelace ici ; lorsque je suis allée à Vai, j’ai vécu des journées très intenses – je n’ai jamais fait, ni avant ni depuis, une expérience de ce genre : voir une ville dont les colonnes sont encore à demi ensevelies sous terre. Non loin se trouve la bourgade de Kato Zakros, où ils ont retrouvé un splendide palais minoén, outre quatre grands édifices. Une terre chargée d’histoire.

- Stefania Garna : Et puis il y a notamment la grande reconstruction de 1919, surtout avec la présence des Italiens…
- Antonia Arslan : C’est un chapitre que je n’ai traité qu’en passant, même si j’avais à cœur de l’évoquer ; l’Italie était alors présente en force, se trouvant alors en possession du Dodécanèse, douze îles à la position stratégique exceptionnelle. A ma connaissance, ce sujet n’a pas été très approfondi ; on a peut-être plus étudié la présence italienne dans le Dodécanèse que cette tentative en 1918-19 de pénétrer sur le continent : l’Italie voulait Smyrne. L’enjeu était de convaincre la Grèce de débarquer, car elle avait davantage de droits sur Smyrne, du fait de la présence de citoyens grecs ; les deux Premiers ministres français et anglais lui donnèrent le feu vert, même si ensuite ceux-ci se prêtèrent au jeu d’aider Mustafa Kemal. La Grèce a sûrement entrepris une aventure insensée, avec la folie classique des grandeurs des petites armées, mais elle fut encouragée à débarquer et à s’enfoncer en terre ferme. Les Italiens avaient une zone un peu plus au sud ; de là, ils ont aussi aidé Kemal, lui fournissant armes et ravitaillement ; abritant même ses fidèles soldats qui pouvaient avoir besoin de se réfugier durant leur guerre d’usure (de 1919 à 1922, naturellement) contre l’armée grecque ; en résumé, les Italiens ont pris la suite de la France et de l’Angleterre, les principaux responsables. Or les seuls qui ont embarqué durant l’incendie de Smyrne (et nous sommes en septembre 1922), de nuit, en secret, ont été les Italiens, un peu confusément et en contrevenant aux ordres, mais dans un but louable. Par exemple, Coren Minachian s’est sauvé grâce à un marin italien et le raconte précisément (Deportate, esuli, profughe, n° 3, juillet 2005) (5).

- Stefania Garna : On peut penser que des personnages mineurs comme Fräulein Nussbaum ou Miss Brown naissent à partir des témoignages des missionnaires présents dans l’empire ottoman, souvent à partir de journaux ou de textes écrits de première main…
- Antonia Arslan : Oui, bien sûr. Mais j’ai changé leurs noms ; ces textes constituent une autre typologie de témoignage et d’écriture privée. N’oublions pas que, ces dernières années, sont apparus un très grand nombre de témoignages inédits ou bien publiés dans des langues peu diffusées, que l’on traduit au fur et à mesure. Je tiens à rappeler celui du dignitaire religieux apostolique Grigoris Balakian, grand-oncle de Peter Balakian, un des écrivains arméno-américains les plus connus, qui a eu beaucoup de succès avec l’histoire de sa famille racontée dans le roman Black Dog of Fate (6) ; il a découvert, publiée en russe en 1920 pour être exact, le témoignage de son grand-oncle, un ouvrage traduit de suite en France l’année dernière sous le titre Le Golgotha arménien (7) ; cet autre prélat est l’unique survivant du célèbre groupe déporté le 24 avril 1915 ; moyennant quoi, nous sommes maintenant en possession d’une multitude de données fondamentales sur les modalités peu claires de cette phase de la déportation. Il y a en outre d’importants témoignages en arménien qui n’ont encore jamais été traduits, par exemple un recueil de 600 témoignages de survivants, une œuvre monumentale entreprise par une chercheure en Arménie, dont nous n’avons que quelques pages traduites (8) ; les Survivors, des époux Miller (Deportate, esuli, profughe, n° 8, janvier 2008) (9), étaient une centaine et déjà nous restituent tout un univers ; songeons à ces 600 voix ! L’aspect important à relever est qu’aucune de ces sources ne contredit les autres ; chacune raconte les modalités de la survie personnelle et la tragédie du reste de la famille.

- Stefania Garna : A propos des sources orales auxquelles tu as eu accès, comment as-tu pu par exemple reconstituer la « ballade des déportées » ?
- Antonia Arslan : En fait, je l’ai trouvée sur internet et naturellement j’ai opéré les vérifications nécessaires. Je fais partie d’un forum dans lequel correspondent continuellement des chercheurs turcs, anglais, américains, australiens, etc., un lieu d’échanges d’informations et de débats. Ces derniers jours, par exemple, on discutait âprement sur les noyades collectives de Trébizonde ; aux doutes ou aux interrogations concernant ces événements, beaucoup d’entre nous ont ajouté en l’espace de trois jours des données indiscutables provenant d’archives officielles. Revenons à ce chant que j’ai intitulé la berceuse des déportées ; il a été retrouvé et reconstitué de cette manière, jusqu’à une version plus complète que j’ai traduite à partir de la version anglaise.

- Stefania Garna : Dans ton roman alternent cartes historiques et cartes personnelles. Par exemple, tu cites le journal, court et occasionnel, écrit en italien, mais en caractères arméniens, par le grand-père Yervant. Là aussi il semble que soit déclinée la honte d’avoir survécu. Comment doit-on interpréter cette source ?
- Antonia Arslan : Il ne s’agit pas vraiment d’une source, mais de pages ayant un caractère purement familial. Le fait en lui-même m’a frappée : quelques feuillets qui parlent d’épisodes souvent neutres, mais que le grand-père a voulu écrire pour lui en arménien. Je rappellerai plutôt Ambassador Morgenthau’s Story, un document indispensable qui paraîtra en traduction italienne, avec une vaste documentation photographique d’époque, au cours de l’automne 2010, toujours chez Guerini e Associati (avec pour titre Diario dell’Ambasciatore Morgenthau) (10).

- Stefania Garna : Dans ce deuxième livre, le rapport d’attraction (nostalgique) et de répulsion entre Occident et Orient se confirme à travers le lien générationnel entre pères et fils, auquel tu consacres des pages très émouvantes. Ce que tu définis par « la honte du sang nié », « la tentation de l’oubli », peut-il devenir une mise en garde pour la société actuelle ?
- Antonia Arslan : Oui, je crois, à condition que nous ayons constamment à l’esprit une chose : chaque personne est un individu et peut réagir différemment. Nous avons le droit de blâmer ceux qui cherchent par tous les moyens à intégrer une société et nous avons le droit de considérer à l’inverse comme meilleurs ceux qui préservent jalousement leurs us et coutumes, leurs habitudes. Je me pose la question. En vérité, je n’ai pas de réponse définitive, mais ma position découle de tant de gens, vraiment, amis ou non, que j’ai rencontrés dans ma vie, d’origine moyen-orientale, et donc non occidentaux, qui se sont insérées dans la société italienne ou française. Mon sentiment est que les Arméniens ont toujours été bien acceptés et sont aussi en mesure de très bien s’intégrer, parce qu’ils tiennent, de manière obsessionnelle, à respecter les lois du pays dans lequel ils vivent. En Italie, les Arméniens sont si peu nombreux qu’ils se sont pratiquement intégrés, du fait aussi qu’ils n’ont pas d’écoles ; transmettre sa langue aux enfants a donc toujours été très difficile et c’est un phénomène rare, surtout depuis le fermeture du Collège arménien de Venise, par ailleurs réservé aux garçons. A l’étranger, au contraire, où se trouvent d’importantes communautés, ces dernières demandent et obtiennent très souvent de conserver leurs us et coutumes, notamment alimentaires, mais aussi linguistiques, et se battent aussi pour cela. Qui veut s’intégrer est donc considéré avec moins de sympathie. Lorsque j’écris que les Arméniens « ne sont et ne seront jamais des Occidentaux », j’entends quelque chose de plus intime, fait de tant de petites choses, quelque chose qu’un Occidental de souche peut aussi trouver énervant. Par exemple, décider d’un rendez-vous… Chez moi, la partie occidentale a toujours bataillé avec l’orientale, car celle-ci est plus indolente, alors que l’occidentale tend au contraire à être des plus excessive en matière de ponctualité, parce qu’elle veut se manifester ainsi. De petites fractures et oscillations qui transitent chez tout un chacun. En particulier, dans le rapport entre Yervant et ses fils, non seulement il y a le passage de génération, mais aussi l’intervention de la mère. En outre, à cette époque, il était beaucoup moins question de défense de l’identité minoritaire, on ne parlait absolument pas de tout ce sur quoi s’est développé le débat, ces vingt dernières années, et donc, bien évidemment, celui qui était étranger tendait à adopter tout ce qu’il pouvait du pays dans lequel il entrait. J’ai donc fait le choix que les fils soient totalement italianisés. Et pourtant ils ne l’étaient pas… Un oubli impossible.

- Stefania Garna : Armin T. Wegner écrivait en 1915 : « Les Arméniens sont morts de toutes les morts du monde. » Les survivants de ton roman, eux aussi, ont survécu à toutes les morts du monde. Comment as-tu procédé avec cette composante de ton récit, qui ne s’ouvre pas par hasard par la date du 25 juillet 1916, alors que l’essentiel du génocide a été commis ? Une situation te tient-elle à cœur en particulier ?
- Antonia Arslan : Le monde de la déportation et de la survie, je l’ai repris sous de nombreuses facettes, grâce à l’écho de témoignages innombrables. Lorsque ce que j’ai lu à partir de ma documentation s’est bien déposé, alors je peux écrire. Et je procède par instinct. Naturellement, je m’assure de ne pas avoir altéré des données, je cherche à être très fidèle à ce que j’ai lu et trouvé ; mais, dans la narration, ce qui émerge se relie ou se déconnecte, en fonction aussi de logiques internes, qui sont les logiques du récit ; il y a une logique dans le fait de raconter, qui est celle de la vraisemblance et que l’on doit respecter. Trois événements tragiques, à la suite l’un de l’autre, en l’espace de deux jours, ne sont pas supportables dans un récit, même si un témoin te le dit. Une situation très particulière, qui me tient beaucoup à cœur, est l’arrivée des enfants à Venise, surtout cette page où je me rendais compte qu’à mesure qu’ils s’avancent vers le nord, les atmosphères se font plus ténues, les couleurs plus sereines et nous entrons dans l’univers vénitien ; j’ai pu reconstituer cette arrivée grâce aux récits des oncles surtout ; je sais à coup sûr que Vart est allé les accueillir à Venise, parce qu’il l’a raconté à ses fils ; les événements les plus importants se sont tous produits réellement, s’appuyant souvent sur des récits oraux, comparés aussi avec des correspondances ou des journaux intimes ; à moi de reconstituer les connexions.

- Stefania Garna : Tu as inséré dans le livre quelques portraits d’« amis ». Je pense au médecin Coren Mirachian. De quelle manière s’intègre-t-il du côté de la vraisemblance, dans un dialogue naturel avec le vrai ? Voudrais-tu en parler ?
- Antonia Arslan : C’est ce que dans les films on a l’habitude de nommer caméo ; j’aimais beaucoup le docteur Mirachian qui ressemblait à mon grand-père, mais il n’en avait pas l’autorité, il était beaucoup plus modéré ; j’allais chez lui uniquement pour manger des caramels et écouter des histoires, j’accompagnais tante Henriette ; c’était quelqu’un d’important et son petit livre évacue véritablement ce grand courage. Réussir à passer ses diplômes, après avoir perdu à deux reprises toute sa famille… J’ai voulu lui rendre hommage.

- Stefania Garna : L’avant-dernier chapitre s’achève avec l’épisode de l’église livrée aux flammes. La nécessité d’un geste fort qui puisse racheter les Arméniens fuyant, une seconde fois, leur pays perdu, se transforme en un sinistre prélude au sacrifice majeur auquel seront voués les Arméniens à Smyrne. En effet, dans toute la communauté, lors des divers événements, on doit faire les comptes avec ce désir de renaissance, mais aussi de mort et d’anéantissement, l’inéluctabilité d’un destin. A ton avis, quel fut en Anatolie l’apport spécifique de la culture arménienne et, plus largement, des communautés chrétiennes en termes de dimension spirituelle et de choix de tolérance et de partage ?
- Antonia Arslan : Sur ce thème on pourrait écrire des volumes entiers… Bien sûr, j’ai vu l’incendie de l’église comme le prélude de l’incendie de Smyrne, qui entraîne à la suite les Grecs et, à travers eux, toutes les minorités chrétiennes d’Anatolie. L’apport des trois grandes minorités chrétiennes (Grecs, Arméniens et Syriaques) était depuis longtemps très important, surtout dans le domaine économique pour les Arméniens, et diplomatique, tant pour les Arméniens que pour les Grecs. Ces civilisations ont été des ponts, avec cette vocation évidente : vivant soumises à l’intérieur de l’empire, se frayer une voie en inspirant une grande confiance ; ce n’est pas pour rien que les Arméniens étaient surnommés la « communauté fidèle ».

- Stefania Garna : L’incendie de Smyrne est le chapitre conclusif du roman. Le tragique épilogue de la présence chrétienne millénaire, arménienne et grecque, dans la ville-papillon, grâce à toi, est savamment décrit, presque à distance, à travers la tentative d’Isaac et d’Ismène de sauver les orphelins, en les conduisant au port pour les faire ensuite embarquer sur un vaisseau américain, atténuant ainsi le scénario du grand incendie. D’une manière très différente de celle d’une écrivaine comme Didò Sotiríu (11), que d’ailleurs tu ajoutes comme un des témoignages grecs fondamentaux. Dans La Strada di Smirne, l’on éprouve en fait une sorte de ralentissement songeur de l’action, alors même que les événements se précipitent. Quelles sont les raisons de ce choix ?
- Antonia Arslan : Je crois vraiment être faite comme ça. J’ai passé des mois pendant lesquels je n’ai pas écrit, sachant que je devais affronter l’incendie de Smyrne ; et puis, un jour, j’ai entendu Carmen et, soudain, je me suis dit : « Dans la ville-papillon ils écoutent Carmen » et un lien s’est créé ; l’incendie plus vaste, je l’ai toujours conçu comme une série de données obligées que je ne pouvais pas ne pas respecter : les jours, le changement de vent, les témoins qui avaient vu les soldats mettre le feu ; un point que plus personne ne conteste, même les Turcs. Puis, au fur et à mesure, est apparue cette forme un peu rêveuse, à la façon d’une participation très intense, mais en même temps avec une conscience profonde de ne pas être là ; comme un récitant, en fait, je devais raconter de façon à impliquer le lecteur ; ce n’est pas dans ma nature d’être morbide, même si les histoires terribles doivent être affrontées de toutes parts, car la vérité est ainsi – comme la scène de la décapitation de Sempad dans Le Mas des alouettes, mais sans ajouter un mot qui ne soit nécessaire. Lorsque je conclus : « Maintenant, patient lecteur, nous pouvons les pleurer ensemble », mes mots diffèrent de ceux de Sotiríu, par exemple, parce qu’on ne peut oublier qu’à ce moment-là, la mémoire arménienne est une mémoire épuisée par plus de quatre années de persécutions, ou bien les survivants du génocide, quand ils arrivent à Smyrne, tentent de reprendre une apparence de normalité, puis tout à coup, de nouveau… A ce moment-là beaucoup ont jeté l’éponge et se sont laissés tuer ; les Grecs, malgré tout, possédaient l’autre rive de la mer Egée ; il existait quand même une nation de l’autre côté, ce qui a un fort pouvoir symbolique. Sotiríu est sûrement très dure envers les Grecs de Grèce et en cela reflète la composition de ce drame : les Grecs de Grèce se sont retrouvés avec un million et demi de Grecs à secourir, nourrir, etc. et ils les qualifiaient de « Turcs », autrement dit Grecs d’Anatolie. Aujourd’hui encore à Athènes.

- Stefania Garna : Dans le prologue de La Strada di Smirne, au sujet du presse-papier ou papier plume – qui, une fois encore, ramène au grand-père Yervant et à l’Orient, par l’intermédiaire de Mademoiselle Arpiarian et à ses souvenirs presque en miroir -, tu notes en fin de description : « Ces couleurs hurlaient pour être libérées. » Grâce à ce mode d’écriture et de réécriture qui est le tien, tu es descendue et remontée plusieurs fois dans l’univers de ton enfance, de tes émotions de petite fille, libérant ces couleurs. T’es-tu rendue compte des changements durant ce processus ?
- Antonia Arslan : Non. C’est cette même impulsion terrible. Sauf qu’à mesure que j’écrivais La Strada di Smirne, je réalisais que le contexte était beaucoup plus vaste, qu’il exigeait plus de documentation, surtout pour ce qui concerne les Grecs. Pour les Arméniens, j’avais déjà assimilé les matériaux, je voulais faire autrement, quelque chose qui soit autant sérieux et documenté pour eux.

- Stefania Garna : Présence récurrente dans le livre, celle de la nourriture, différente de celle, obsessionnelle, de la déportation (dont il subsiste quelques traces chez les orphelins) : autour de la nourriture évoluent des êtres – surtout des femmes – merveilleux. Pourquoi ?
- Antonia Arslan : Parce que la nourriture est ce qui, dans une culture, subsiste le plus, à tous les niveaux ; au niveau de la nostalgie, peut-être, pour qui ne sait pas cuisiner ; même chez ceux qui ont perdu la langue, il reste un plat traditionnel… L’exemple le plus classique ne vient pas de mon livre, mais du Livre de ma grand-mère, de Fethiyé Çetin : l’écrivaine rappelle la fameuse fougasse (de Pâques), que sa grand-mère de passage prépare, échange et reçoit, bien qu’elle ne parle plus sa langue, qu’elle ait été convertie et mariée de force, et qu’on lui ait interdit de se souvenir qu’elle fut arménienne. Mais la fougasse est restée.

- Stefania Garna : En conclusion de ton interview de 2005 (Deportate, esuli, profughe, n° 2, janvier 2005) (12), tu affirmais tranquillement craindre davantage l’incapacité de l’Europe à gérer les négociations d’entrée de la Turquie en Europe que la situation intérieure de cette même Turquie. A ton avis, dans quel état se trouvent aujourd’hui la république islamique et la communauté européenne ?
- Antonia Arslan : Dans une impasse, je dirai, en premier lieu du fait de la situation de difficulté objective que connaît l’Union Européenne – nous partons toujours plus en ordre dispersé, nous ne devons pas sous-évaluer le grand nombre de nations à l’intérieur de l’U.E. ; ajoutons la présidence actuelle de l’Espagne, un pays davantage en crise que l’Italie ; une situation d’impasse à l’instar des nouveaux entrants dans l’U.E. en général, car de plus en plus de gens se rendent compte qu’à Bruxelles quelque chose va mal ; une caste qui gouverne l’Union, promulgue des lois extravagantes sur des choses mineures ou minimes et qui n’a pas encore compris qu’il faut se mesurer à un grand pays comme la Turquie avec des moyens adéquats, à commencer par ceux de la diplomatie, sous-évaluant l’impact qu’aura dans l’U.E. l’entrée d’une nation armée jusqu’aux dents, avec les forces militaires puissantes et motivées d’un peuple musulman. En fait, ceux qui ont fait un pas en avant ce sont les citoyens turcs, car de plus en plus de voix s’élèvent pour défendre les droits fondamentaux ; depuis l’assassinat de Hrant Dink, il y a chaque année des manifestations ; un prix porte son nom ; de plus en plus de journalistes, d’écrivains et d’universitaires lèvent le voile sur ce grand refoulement qu’est pour la Turquie la question arménienne. L’incendie de Smyrne rentre peut-être aussi dans ce cadre et lèche la fondation de la république turque moderne. D’autre part, il est compréhensible que Kemal ait agi pour des motifs militaires évidents, par une manœuvre victorieuse de grand condottiere : il a fini par chasser les Grecs et a détruit le foyer de leur opposition. Le Premier ministre Erdogan a donc signé ces fameux protocoles avec l’Arménie en octobre 2009, et maintenant il fait marche arrière. Je parlerai donc d’ « optimisme prudent », mais il ne convient pas de jouer les ingénus, comme certains journalistes italiens qui se sont contentés de titrer « Paix conclue entre Arméniens et Turcs ».

- Stefania Garna : Nous attendons ton troisième livre, que tu as annoncé pour cette année. Ce n’est pas la conclusion de la trilogie sur ta famille, mais un témoignage sur ton existence en suspens, un recueil de réflexions sur ton expérience à l’intérieur et autour de ta maladie soudaine et dramatique, au printemps dernier. La nuit de Pâques avait commencé…
- Antonia Arslan : J’ai compris très simplement que je n’aurais jamais pu commencer le troisième livre, si je n’avais fait le bilan de cette expérience (13). J’ai cherché à accepter et non éluder l’expérience de la réanimation (suite à une septicémie rénale), car cela a effectivement changé ma vie. Ce livre ne sera pas un roman…

Notes

1. Hervé Georgelin. La fin de Smyrne. Du cosmopolitisme aux nationalismes. Paris : CNRS Editions, 2005 (Ndlr).
2. Traduction française par Laurence Lenglet : David Kherdian, Loin de chez moi : histoire d’une jeune Arménienne, Paris : L’Ecole des loisirs, 1990 (NdT)
3. Recension traduite en français : http://armeniantrends.blogspot.com/2009/02/alys-tachdjian.html (NdT)
4. Jeffrey Eugenides, Middlesex, traduit de l’anglais par Marc Cholodenko, Editions de l’Olivier, 2003 (NdT)
5. « Come il cielo semi coperto, il sole si intravede di tanto in tanto, così la mia memoria » - I bambini nel Metz Yeghérn armeno ». Rassegna a cura di Stefania Garna. Deportate, esuli, profughe, n° 3, juillet 2005, p. 143-152. Traduction française par Georges Festa : http://armeniantrends.blogspot.com/2009/03/enfances.html (NdT)
6. Traduction française par Georges Festa, à paraître en 2011 aux éditions MetisPresses (Genève). (NdT)
7. Monseigneur Grigoris Balakian, Le Golgotha arménien / Berlin – Deir es-Zor, traduction Hratch Bedrossian, éditions Le Cercle d’Ecrits Caucasiens, 2 vol., 2002 et 2004 (NdT)
8. Allusion aux recherches de Verjine Svazlian, Le Génocide arménien : témoignages oculaires de survivants - http://www.cilicia.com/armo_book_testimony-web.html (en arménien) (NdT)
9. Donald E. Miller – Lorna Touryan Miller, Survivors. Il genocidio degli Armeni raccontato da chi allora era bambino, Milano : Guerini e Associati, 2007 – recension de Stefania Garna, in Deportate, esuli, profughe, n° 8, gennaio 2008, p. 223-225 (NdT)
10. Henry Morgenthau, Mémoires de l’ambassadeur Morgenthau : vingt-six mois en Turquie, Paris : Payot, 1919. Rééd. Paris : Payot, 1984, avec une préface de Gérard Chaliand.
11. Didò Sotiríu, Addio Anatolia, Milano : Crocetti Editore, 2006 (Ndlr)
12. « Intervista ad Antonia Arslan / La Masseria delle allodole : storie e storia al femminile », a cura di Stefania Garna, Deportate, esuli, profughe, n° 2, gennaio 2005, p. 147-152
13. Antonia Arslan, Ishtar 2. Cronache dal mio risveglio, Milano : Rizzoli, 2010 – voir l’entretien de l’A. avec Roberto I. Zanini, Avvenire, 11.11.2010 (traduction française G. Festa - http://armeniantrends.blogspot.com/2011/01/antonia-arslan-ishtar-2.html)

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Source : http://www.unive.it/nqcontent.cfm?a_id=84771
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 02.2011