mercredi 2 février 2011

Arda Jebejian

© Laura Kamian, Garden, bardez
http://laurakamian.livejournal.com


J’aurais aimé que mes parents m’aient appris l’arménien

par Arda Jebejian

www.keghart.com


Il arrive souvent que les linguistes se retrouvent, de façon inattendue, dans une situation où ils rencontrent les comportements négatifs et négligents des membres d’un groupe social concerné par la préservation de sa langue. En quoi les linguistes sont-ils concernés par ce genre de question ? Devraient-ils se contenter de dire : « Tel est leur avis et nous n’avons pas le droit d’interférer ? » Ou bien, en se fondant sur l’expérience du passé, devraient-ils tenter de sauver cette langue ? Situation délicate.

Il est aisé d’avancer que nombre de langues ont déjà besoin de notre aide. Des langues, dont les utilisateurs sont convaincus de l’efficacité des efforts des linguistes.

Quoi qu’il en soit, il convient de prendre parti. Tout d’abord, reconnaissons que tout ici bas n’est ni blanc, ni noir. Autrement dit, différentes attitudes peuvent exister au sein d’un même groupe social : fierté, regret, indifférence, etc. Telle famille pourra se sentir très fière de ses traditions et de son identité nationale, telle autre sera dénuée de ce genre de fierté. Untel peut considérer sa langue maternelle comme inutile et sans importance, tel autre verra dans sa langue maternelle une source d’énergie spirituelle. Il importe donc d’étudier en premier lieu les motifs de l’attitude négative au sein d’un groupe social.

Dans certaines circonstances, des raisons économiques, militaires et de sécurité incitent les minorités à centrer leur énergie sur leurs moyens de subsistance. Lorsque, par exemple, le linguiste Matthew McDaniel s’efforçait de préserver la langue de la tribu Akha en Thaïlande, la chose, écrit-il, n’était guère aisée, car leurs enfants mouraient par dizaines chaque jour. Aucun médecin n’était là pour effectuer un diagnostic. McDaniel s’inquiétait à plusieurs niveaux : leurs enfants n’avaient pas l’opportunité de grandir et d’apprendre leur langue autochtone ; ils avaient un besoin immédiat de soins médicaux et de soutien économique. Il se trouvait ainsi devant le choix de consigner par écrit et préserver la langue de la tribu Akha, ou bien de sauver et de protéger le peuple Akha.

Souvent, certaines sensibilités doivent être respectées et des pressions politiques être prises en considération. Parallèlement, suite à une longue expérience, les linguistes savent qu’ils entendront les mêmes doléances : « J’aurais aimé que mes parents m’aient appris ma langue maternelle » ; « J’aurais aimé que mon grand-père et ma mère m’aient appris ma langue maternelle. »

Le linguiste Nicholas Ostler explique le fait en s’interrogeant : qui sommes-nous pour mettre en question la décision d’un groupe social de ne pas transmettre sa langue maternelle à ses enfants ? Par exemple, que dire de ce père kényan, parlant le dahalo et fier de déclarer que son fils ne parle maintenant que le swahili (langue officielle du Kenya) ? Or, relève Ostler, les choix d’un groupe social changent souvent. Et cela devient un problème lorsque, par exemple, un certain objectif économique est atteint. Alors, souligne-t-il, il est trop tard pour apprendre la langue aux enfants, parce qu’elle n’existe plus désormais.

La linguiste Nancy Dorian, par exemple, découvrit le fait avec les locuteurs du dialecte gaélique de l’East Sutherland en Ecosse. Ces derniers avaient décidé d’abandonner leur langue gaélique pour des raisons économiques et maintenant leurs enfants, qui sont dans une situation financière meilleure, souhaitent retrouver leur patrimoine national, reprochant à leurs parents : « Pourquoi ne nous avez-vous pas appris notre langue autochtone ? »

Malheureusement, lors de mes entretiens avec un certain nombre de jeunes parents arméniens, ceux-ci expriment leur souhait que leurs enfants, en étant liés plus étroitement à la vie libanaise locale, atteignent une position socioéconomique et un avenir plus important. D’après les linguistes, les parents doivent prendre conscience de la nature et des modalités des conséquences de leurs décisions concernant la langue maternelle ; ils doivent saisir l’impact de leur prise de position sur les générations suivantes (« On ne gagne pas sa vie grâce à l’arménien ! », « L’arménien n’est pas une langue internationale », « Je ne veux pas être un prof d’arménien », « L’arménien est dépassé et ne nourrit pas son homme » - comportements vis-à-vis de la langue arménienne chez de jeunes Arméniens âgés de 18 à 24 ans et de jeunes parents arméniens au Liban, âgés de 30 à 40 ans) et décider de transmettre la langue maternelle à leurs enfants, quelles que soient les circonstances.

La nécessité d’une collaboration entre groupes sociaux et linguistes

Il est nécessaire pour les parents de prendre conscience des périls menaçant la langue maternelle, de comprendre les résultats de leur attitude négative ou passive et de prendre la décision de transmettre la langue à leurs enfants. Mais comment tout cela pourra-t-il être possible, lorsque la majorité des parents sont inconscients des phases du déclin d’une langue et à quelle rapidité un groupe social bilingue peut devenir unilingue ?

Ils regardent autour d’eux et observent que beaucoup parlent encore la langue maternelle. Ils en concluent que la langue est en bon état. Ils refusent de voir que leur langue maternelle s’affaiblit. Par ailleurs, il y a ceux qui s’imaginent que leur langue bénéficie d’une protection particulière. Par exemple, en dépit du fait que la langue de la tribu des Tiberis au Panama soit grandement menacée, leur souverain a déclaré : « Nous ne sommes pas en danger, car Dieu nous a créés. Il ne nous a pas créés pour que d’autres puissent nous détruire. Puisque nous avons subsisté dans des conditions difficiles 500 ans durant, pourquoi devrions-nous disparaître maintenant ? »

D’après les linguistes, un groupe social ne réalise la gravité d’un problème que lorsqu’il est trop tard. L’objectif des linguistes n’est pas de sauvegarder un moyen de communication, mais d’aider un groupe social à se rendre compte que son patrimoine est unique et à l’apprécier. Tâche ardue. Beaucoup d’efforts sont nécessaires pour souligner l’importance d’un patrimoine linguistique et les conséquences des attitudes négatives sur une langue maternelle.

Quelle est donc la solution ?

Seul le groupe social lui-même peut sauver sa langue.

Ce qui ne veut pas dire que les linguistes ne sont pas indispensables. Au contraire, leur aide et leurs conseils sont grandement requis. Lorsque des linguistes rencontrent des comportements négatifs vis-à-vis d’une langue maternelle, ils savent donc ce qu’il convient de faire. Leur intervention a pour premier objectif d’améliorer le bien-être spirituel du groupe social, afin que ses membres puissent commencer à considérer leur langue maternelle avec des sentiments de fierté et de confiance en soi.

Si l’on se base sur l’expérience des linguistes, on peut dire qu’il existe certaines vérités de nature à convaincre. Mais seule la minorité elle-même peut mettre en avant ces liens spirituels qui accompagnent la préservation de la langue ancestrale – des liens qui souvent ne sont pas tangibles, mais qui pourtant sont bien réels, comme lire des pages d’histoire, écouter des chants traditionnels et cultiver des sentiments de sécurité, lesquels naissent des notions d’identité et d’histoire.

Chaque membre d’une minorité linguistique doit ainsi se sentir responsable de transmettre la langue maternelle à la génération suivante. Les gens pensent souvent que les dirigeants du groupe social et les enseignants feront ce qui est nécessaire. C’est vrai, mais ce n’est pas suffisant, car le facteur le plus important est le foyer familial. Peu importe le nombre d’autres langues que connaissent les membres d’une famille. Chez eux, ils ne doivent parler que leur langue maternelle. Autrement dit, de jeunes couples doivent donner la préférence à leur langue maternelle et parler à leurs enfants dans cette langue. Des couples plus âgés, des personnes plus expérimentées et ceux qui comptent dans le groupe social doivent user de leur influence en accordant publiquement de l’importance aux dispositions relatives à la langue. Les anciens doivent jouer le rôle d’une source de savoir linguistique et de modèles exemplaires d’élocution dans la langue maternelle.

La langue maternelle et les priorités des parents

D’après les sociologues et les linguistes, les parents ont une responsabilité centrale, s’agissant du renoncement à la langue maternelle, à la culture et à l’histoire nationale.

Pourquoi cet accent mis sur les parents ?

Parce que, notent les socio-linguistes, ce sont les parents qui décident si leurs enfants apprendront ou non leur langue maternelle. Ce sont les parents qui décident, par exemple, si leurs enfants fréquenteront ou non l’école arménienne au Liban. Le destin tragique d’une langue maternelle débute lorsque la décision des parents est négative, car cette posture conduit à l’absence d’enseignement du langage traditionnel, à l’absence d’utilisation de la langue maternelle à la maison, à la rupture de communication avec les grands-pères et grands-mères, à la multiplication du nombre d’amis non arméniens, à la participation décroissante à la vie nationale et religieuse, à l’éloignement par rapport aux valeurs traditionnelles et à la perte des sentiments d’appartenance.

Ce n’est donc pas un hasard si la question de la préservation des langues minoritaires commence à avoir de plus en plus d’importance sur une échelle internationale. En feuilletant simplement des ouvrages linguistiques, on peut se rendre compte de la situation alarmante, de la gravité des préoccupations et du professionnalisme des programmes entrepris pour y remédier.

Souvent, les parents ne réalisent pas qu’une génération plus tard, leur langue maternelle peut engager un processus vers l’oubli et qu’il sera alors très difficile de remédier à cet état de fait.

Heureusement, certaines communautés grecques, italiennes et chinoises en Amérique du Nord se mobilisent aujourd’hui pour préserver les langues de leurs ancêtres au sein de la diaspora, car elles se sentent à nouveau fières de leur patrimoine, se mettent à développer une attitude positive envers leur langue, décident de profiter des valeurs véhiculées par leur langue, commencent à prendre conscience de l’importance de l’unité nationale, considèrent comme essentiel le fait d’être lié à leur patrie et souhaitent restés attachées à leurs croyances et rites religieux spécifiques.

Voilà pourquoi les parents arméniens, au Liban et partout en diaspora, doivent réaliser qu’une culture, une façon de vivre particulière, une identité distincte, une vision du monde et une manière de penser vont de pair avec la préservation d’une langue maternelle. Malheureusement, les parents arméniens, du fait de leurs décisions, abordent les questions d’identité et d’appartenance chez les enfants en les tenant éloignés de l’école arménienne, de la culture arménienne et de l’Eglise arménienne. Les justifications des parents, pour autant que leurs enfants, maîtrisant la langue arabe et s’adaptant à la société libanaise, soient concernés, ont des impacts négatifs tant au niveau personnel, national, communautaire, culturel et international, que d’un point de vue sociolinguistique et linguistique.

Conclusion

Comme on sait, langue, diaspora, patrie, mémoire, assimilation, langue maternelle, disparition, préservation de la langue, minorités et isolement sont les thèmes les plus étudiés en sociolinguistique. Le raison en est que, récemment, le nombre de réfugiés et d’immigrés s’est multiplié à travers le monde. Outre des difficultés politiques et sociales, les groupes diasporiques rencontrent aussi les impératifs de conserver, sacrifier ou trouver un équilibre, s’agissant d’identité, de culture et de langue.

Beaucoup de gens sont certainement familiers avec ces questions lancinantes : rester Arménien ? être Libanais ? devenir Arménien libanais ? envoyer son enfant à l’école arménienne ou libanaise ? épouser un(e) Arménienne ou un(e) Arabe ?

La communauté arménienne s’est établie, pour l’essentiel, au Liban après le génocide de 1915. Une nouvelle vague d’immigrés arméniens arriva en 1937 et 1940 d’Alexandrette [Iskenderun], lorsque la Turquie s’en empara et que les forces françaises quittèrent la région. Des réfugiés arméniens continuèrent d’arriver au Liban dans les années 1940 depuis la Palestine, suite au conflit arabo-israélien. Puis, dans les années 1960, ils arrivèrent de Syrie, où les droits des Arméniens, en matière de culture et d’enseignement, commencèrent à pâtir du fait des mouvements nationalistes arabes.

L’Eglise et les partis politiques ont très tôt joué un rôle important dans la vie religieuse, organisationnelle, sociale, éducative, politique et culturelle des immigrés arméniens, en bâtissant une identité arménienne spécifique et distincte, loin du sol de leur patrie. Parallèlement aux Eglises apostoliques, catholique et évangélique et à leurs institutions, les trois partis politiques arméniens ont aussi réorganisé et créé leur presse quotidienne.

Tout cela fut possible, car la connaissance de la langue maternelle est ce qui permet d’approfondir et d’éprouver de l’intérêt pour ses racines, son histoire, sa littérature et sa musique, de manière à acquérir une solide notion de son identité.

Au Liban, les efforts de la communauté arménienne, pour ce qui est de la préservation de la langue, doivent beaucoup aux socio-linguistes et aux linguistes. Aujourd’hui, il en est de même si l’on veut transmettre tout cela aux générations à venir.

Version arménienne du texte

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Source : http://www.keghart.com/A_Jebejian_A_SevagLinguistics
Article publié le 20.01.2011.
Traduction anglaise : © Aris G. Sevag – 01.2011
Traduction française : © Georges Festa – 02.2011