mardi 8 février 2011

Bill Plympton - Interview

© Bill Plympton Studios, 2009


Idiots and Angels

Entretien avec Bill Plympton

www.filmmakermagazine.com


Si Bill Plympton, cinéaste d’animation deux fois nominé aux Oscars, avait vécu dans le Berlin des débuts du 20ème siècle, il se serait sûrement rangé aux côtés de dadaïstes tels que George Grosz et Otto Dix, des artistes satiriques dont la maîtrise du grotesque comique trouve comme un écho dans les visions déréglées, sombrement comiques, de la vie quotidienne chez ce natif de l’Oregon. A l’instar de ses illustres prédécesseurs, Plympton est un illustrateur et un caricaturiste politique largement édité ; sa bande dessinée éponyme a débuté il y a trente-cinq ans dans Soho Weekly, des années avant qu’il n’encre un celluloïd. Dix ans plus tard, après avoir bricolé dans le court métrage animé, il crée son premier long métrage, The Tune [L’Air], un film personnel d’animation indépendant qui fit date (Plympton dessina lui-même chaque image.) Durant les années qui suivirent, il produisit toute une série de courts métrages pour MTV (dont une mémorable émission de radio intitulée « Noodle Ear » [Nouille Oreille]) et deux autres longs métrages, I Married a Strange Person !, applaudi par la critique (inscrit au Festival du Film de Sundance en 1998) et Hair High, avec les voix de Sarah Silverman, David et Keith Carradine, et Martha Plimpton, une parente. Il s’est aussi risqué dans le cinéma de fiction, commercial, continuant de dessiner, tout en recherchant le même mélange louche de bizarrerie humaine (monstres mutants, ados psychotiques, défigurations corporelles) et d’intrigues surréalistes dans ses films. L’année dernière [2009], Plympton a collaboré avec Kanye West sur un ouvrage illustré de paroles du chanteur, intitulé Through the Wire [A travers le fil], une fusion d’esprits artistiques idiosyncrasiques qui fonctionne bien mieux que ce que l’on pourrait penser.

La toute dernière tentative de Plympton, Idiots and Angels, est une comédie noire sans paroles sur le combat d’un trafiquant d’armes grossier, fumeur invétéré, avec son moi meilleur. Ce type sans nom est une sorte de misanthrope qui lance des réveille-matin sur des oiseaux chanteurs pépiant à sa fenêtre chaque matin et qui déchaîne sa rage quasi homicide sur ses homologues matinaux de banlieue. Ses embrouilles avec les hôtes miteux du pub local – un barman crasseux, son épouse charmante, et une prostituée obèse – sont pareillement lourdes et teintées d’une imagination violente. Une fois plantées les habitudes et le caractère foncièrement malfaisant du personnage, Plympton introduit une horrible transformation qui fait penser à l’étrange grosseur au cou de Grant Boyer dans I Married a Strange Person ! : des ailes commencent à pousser dans le dos du héros, après qu’une chenille se soit posée sur sa tête et se transforme en papillon, l’obligeant à commettre de bonnes actions. Frustré, il consulte un chirurgien qui échafaude des plans pour exploiter les appendices de cet homme à son propre profit. Comme toujours, les angles inclinés et la présentation carnavalesque des corps réjouissent le regard ; accompagné du gazouillis paresseux de Tom Waits et d’instrumentaux sensuels de Pink Martini, le tout devient une expression stylisée du caractère pitoyable et de l’agitation intérieure de son personnage. Fusionnant les tableaux de bars cauchemardesques à la Hubert Selby Junior avec une touche de fantastique, Idiots and Angels est une parabole de la rédemption, qui subvertit le bon goût comme l’espoir.

Filmmaker s’est entretenu avec Plympton sur l’humour pervers, le thème de Monsieur Tout le monde, et pourquoi les films familiaux ne sont pas son truc. Idiots and Angels est projeté vendredi au 5 Laemmle Sunset, West Hollywood. L’IFC Center de New York organise des projections jusqu’au 2 novembre [2010].

- Filmmaker : Idiots and Angels est, à mon avis, le meilleur long-métrage que j’aie vu de toi. Comment la manière de créer un film d’animation a-t-elle évolué, depuis tes débuts dans ce domaine ?
- Bill Plympton : J’ai commencé à réaliser des films d’animation vers 1992 et c’est intéressant de voir que maintenant il semble y avoir pléthore de films d’animation indépendants, ce que je trouve très stimulant. Mais on dirait qu’ils me regardent tous comme celui par qui tout a commencé. A mon avis, c’est un superbe compliment, à savoir que ce que j’ai fait en 1992 trouve un écho vingt ans après. Ma technique a évolué au fil du temps. Dans les années 90, tout était filmé sur une caméra Rostrum. Maintenant beaucoup de réalisateurs réalisent leurs films en numérique, avec du flash et autres logiciels, une bonne chose, je trouve ; c’est sain. Idiots and Angels reflète cette transition. C’est le premier long métrage à mon actif, où les dessins n’ont pas été photographiés sur le film – ils ont été scannés, puis traités et coloriés sur un ordinateur, ce qui a beaucoup allégé la technique et vraiment abaissé les coûts. Ça te donne aussi plus de liberté pour ce qui est d’ajouter des plans, changer les couleurs. Quand tu filmes sur une pellicule, s’il y a la moindre erreur, tu dois refaire toute la séquence. Maintenant, c’est beaucoup plus gérable.

- Filmmaker : Les longs métrages d’animation en studio sont produits par des équipes, travaillant avec un scénario et des acteurs parlants, des auteurs associés et des réalisateurs. Contrairement aux écrivains de fiction, beaucoup d’animateurs indépendants, j’imagine, ne savent pas forcément exactement où ils vont lorsqu’ils lancent un projet. Où te situes-tu entre ces deux façons de faire ?
- Bill Plympton : Je sais exactement où va le scénario, dès le début. Et je suis obligé, car toute une organisation intervient dans la réalisation du film. Je dois donc avoir une idée précise du sujet du film. D’habitude, c’est juste une simple phrase. Pour celui-ci, l’argument de base était : « Un sale con se réveille un beau matin avec des ailes et n’apprécie pas, car les ailes lui font faire de bonnes actions. » Tel était le conflit, la tension amenée dans la structure et l’intrigue du film. L’étape suivante est d’élaborer un storyboard ; d’ailleurs, je trouve que les storyboards sont incroyablement importants, en particulier pour les films d’animation. Je sais que tout un tas de films de fiction s’en servent, mais pour moi le storyboard compte vraiment, car beaucoup de décisions de base sont réglées au cours de ce processus, comme la conception du personnage, le costume, le maquillage, les arrière-plans, l’action, l’histoire, le rythme, le montage, l’éclairage, les prises de vue, le type d’objectif. Si j’ai un bon storyboard, alors je sais que ce sera un film solide.

- Filmmaker : Je remarque que si ta technique a peut-être changé, tu es très conséquent avec les thèmes sur lesquels tu travailles. L’accent est souvent mis sur un personnage en proie à de sombres pulsions, misanthrope. Et puis cette perversité…
- Bill Plympton : J’espère bien !

- Filmmaker : … d’où naît l’humour.
- Bill Plympton : Exactement.

- Filmmaker : Une vision du monde qui t’est particulière.
- Bill Plympton : En fait, mon premier boulot c’était de faire des caricatures politiques. Je dessinais des caricatures politiques et j’aimais beaucoup la satire sociale. J’adore me moquer des gens pontifiants, des riches, des gens aisés, ça m’amuse beaucoup. Et aussi des militaires, des politiciens, de ceux qui ont du pouvoir. Ça me donne plein d’opportunités de faire des blagues fumantes ! [Rires] Dans Idiots and Angels, les deux personnages en situation dominante sont le barman et un médecin, qui est ce type assoiffé de pouvoir. Ce sont eux que vise, pour l’essentiel, mon humour maladif, tordu. Angel est un gars qui commence en tant que sale con, mais via l’apposition d’ailes, il réalise l’absurdité de son comportement et renaît littéralement comme un être changé. Ce n’est pas une métaphore religieuse, simplement un récit sur la fragilité et la capacité de rebondir chez l’homme.

- Filmmaker : En dépit de ton goût pour tourner en dérision les figures de l’autorité, qui sont identifiables dans chaque société, tu as aussi le don de saisir Monsieur Tout le monde.
- Bill Plympton : C’est vrai, je m’identifie avec eux. J’adore les films du genre Franck Capra. C’est sûr, j’ai fait pas mal de conneries dans ma vie. J’ai été un sale con, mais j’essaie de m’améliorer, d’être un peu plus agréable, plus généreux et c’est ça le sujet du film.

- Filmmaker : Parle-moi des corps, des physionomies, l’air qu’ont les gens dans ton œuvre. Je pense à l’art de George Grosz, à certains grotesques plus anciens en Allemagne.
- Bill Plympton : Mon premier film à succès s’intitulait Your Face, qui [présentait] un type en train de chanter. Et à mesure qu’il chante, son visage prend des formes bizarres. J’ai longtemps utilisé ce genre de surréalisme. Même à l’école, je trouvais que [cette manière de dessiner] faisait beaucoup rire et me faisait aussi du bien. Le surréalisme est une source d’humour très riche, et je pense que le surréalisme ultime est de prendre le corps humain et de faire quelque chose d’étrange avec.

- Filmmaker : Tu gravitais autour d’un style particulier de bandes dessinées ou de dessins animés ?
- Bill Plympton : Bugs Bunny et Daffy Duck sont bordéliques, j’adore ça. Pour ce qui est des bandes dessinées, à mon avis, le travail de Don Martin [issu de Mad Magazine] [m’a influencé]. Et Charles Addams [créateur de la Famille Addams], car il fait de l’humour à partir de tragédies. Il prend à la légère la mort et la souffrance et je trouvais ça hilarant. [Rires] Les gens pensaient que j’étais un malade.

- Filmmaker : J’adore toutes les inversions de ce genre dans ton travail. Des symboles tout à fait reconnaissables de bonté et de simplicité, un petit oiseau qui chante ou un superbe papillon, qui se font écraser ou fracasser. Ou bien, dans le cas de Guard Dog, où toutes ces adorables petites créatures de la forêt se transforment en créatures sataniques.
- Bill Plympton : En fait, je réagis contre tous ces films familiaux, à la Disney, Pixar et DreamWorks. Ça me fait gerber, franchement. Les distributeurs, en particulier, refusent de prendre mes films, parce que selon eux « ça ne cible pas les familles ». Je leur réponds : « En fait, je veux faire des films pour les adultes. » Je veux dire, si Quentin Tarantino peut faire toutes ces choses scandaleuses dans ses films, pourquoi je ne pourrais pas ? Juste parce que c’est un film d’animation ? Les Européens font plein de films d’animation indépendants et ce sont aussi des films pour adultes. Persépolis est un bon exemple.

- Filmmaker : A ton avis, le succès de ces films aurait quelque chose à voir avec des poids lourds du genre Toy Story 3 ?
- Bill Plympton : Je ne crois pas. Je pense qu’il s’agit d’un public et d’une mentalité différente. L’influence forte, à mon avis, c’est le roman illustré. Parce que, pendant très longtemps en Amérique, il y a eu les bandes dessinées de Superman et de Batman. Mais en Europe, les gens recherchaient d’autres romans illustrés. Voilà pourquoi le public est préparé à des histoires qui abordent des thèmes adultes avec des personnages comiques. En Amérique, nous n’avons pas cette façon de voir. On reste à la traîne. Je crois donc que bientôt les films que tu vois en Europe, comme L’Illusioniste [de Sylvain Chomet], font faire un carton aux States et auront un public plus réceptif.

- Filmmaker : Que penses-tu d’internet comme nouveau mode de distribution pour les réalisateurs indépendants comme toi ?
- Bill Plympton : Ça va être très difficile pour les cinémas et les chaînes câblées de rivaliser avec le web. Je pense qu’internet est beaucoup plus démocratique – je n’ai pas à traiter avec tous ces gardiens qui disent : « Oh ! c’est un film d’animation pour adultes ! personne ne veut voir ça ! » Heureusement, j’ai conservé mes droits sur mes films et j’espère qu’à l’avenir j’aurai ma propre bibliothèque ou chaîne de télévision où je pourrai les vendre. Je suis très optimiste au sujet d’internet.

- Filmmaker : Idiots and Angels est sans dialogues, ce qui donne beaucoup d’importance à la conception du son et à la musique. Un choix très conscient. L’impulsion était d’ordre artistique ou pratique ?
- Bill Plympton : J’ai réalisé des courts métrages auparavant, sans dialogue, comme la série Guard Dog et 25 Ways to Quit Smoking, et j’ai toujours trouvé très facile de faire des films de cette façon. Par ailleurs, je ne suis pas particulièrement doué comme dialoguiste. Donc je voulais voir si c’était possible de réaliser un film d’animation sans un mot de dialogue. Ce qui a déjà été fait, très récemment dans les films de Chomet, mais je n’avais jamais fait ça et je voulais tenter le coup. Si bien que la musique prend la place du dialogue. On a engagé plein de très bons musiciens – Tom Waits a écrit deux chansons, et Pink Martini, Nicole Renaud. On est très fiers de la bande sonore et à notre avis la plupart des gens ne remarqueront même pas qu’il n’y a pas de dialogue, ils s’en foutent. Et puis ça sera plus facile de vendre à l’étranger. Ce film a été mon plus gros succès jusqu’à présent, car on a vendu dans plus de dix pays, ce qui est suffisant pour couvrir l’investissement de départ.

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Source : http://www.filmmakermagazine.com/news/2010/10/bill-plympton-idiots-and-angels/
Article publié le 27.10.2010
Traduction : © Georges Festa – 02.2011