dimanche 6 février 2011

Chienne d'histoire - Yerord dziavoré - Aghet : Ein Völkermord / Barking Island - The Third Rider - Aghet : A Genocide

© Sacrebleu Productions, 2010 – Manana Youth Films, 2008 – Norddeutscher Rundfunk (NDR) / Trebitsch Entertainment (TE), 2010


Notes sur trois films projetés lors du Festival du Film ARPA 2010 : explorer les modes de représentation dans Chienne d’histoire, Le Troisième cavalier et Aghet : un génocide

par Myrna Douzjian

Le Festival du Film ARPA est assurément un des événements culturels internationaux les plus captivants de Los Angeles. La treizième édition se déroula durant la semaine du 21 au 26 septembre 2010. Pour moi, ce fut l’événement artistique arménien de l’année, présentant l’œuvre de nombreux réalisateurs arméniens, ainsi que des films aux thématiques liées aux Arméniens. Entre autres moments marquants, figuraient le film d’animation de Serge Avédikian, Chienne d’histoire [Barking Island], le documentaire de Gor Baghdasaryan, Yerord dziavoré [Le Troisième cavalier] et celui d’Eric Friedler, Aghet : Ein Völkermord [Aghet : un génocide].

Chienne d’histoire (2010) a remporté la Palme d’Or du meilleur court-métrage au Festival du Film de Cannes cette année. Le film se situe dans la Constantinople de 1910, alors que le gouvernement Jeune-Turc décide de mettre un terme au problème des chiens errants dans la ville. Le film dépeint le sort pénible des chiens, séparés de leurs familles au moment de leur regroupement, puis déportés sur une île, où ils ne cessent de débarquer et où ils sont finalement abandonnés pour y mourir de faim. Des détails subtils, mais significatifs, dans le film – l’apposition d’un livre intitulé The Committee of Progress au centre du bureau d’un officiel turc ; des photos de chiens comme animaux de compagnie dans le monde européen civilisé, mettent en lumière le paradoxe de la situation : ce plan inhumain est mis en œuvre au nom du progrès.

En quinze minutes seulement, Avédikian parvient à susciter chez le spectateur une sympathie des plus profonde pour ces chiens animés. Le film s’achève par une légende informant les spectateurs qu’en 1910, 30 000 chiens furent déportés de Constantinople vers l’île d’Oxia, où ils furent « abandonnés à leur sort ». La focalisation du film sur la décision du gouvernement de purger la ville des chiens errants peut se lire clairement comme une allusion au génocide arménien, suggérant de manière sinistre que l’éradication brutale des chiens préfigure cet évènement suivant dans l’histoire. Le film met en lumière une question importante, rarement soulevée, à cheval sur la fine ligne de partage entre histoire et fiction : que signifie le fait de lire un ensemble d’événements historiques comme métaphore d’un autre ?

Si la déportation des chiens définit la focalisation historique de Chienne d’histoire, le génocide en est le sous-texte métaphorique. Ainsi, tandis que le film n’opère aucune mention historique du génocide des Arméniens, Avédikian relie subtilement les deux épisodes historiques à travers le titre du film. La traduction anglaise, « barking island », ne parvient pas à saisir le sens du français originel, littéralement « dog of history ». La référence aux chiens comme appartenant à l’histoire contribue à une lecture métaphorique. Le titre français rend les chiens métaphoriques, quasiment allégoriques, doublures non seulement de leur espèce, mais du sort de leurs homologues humains, les Arméniens.

Le mode de représentation du film, l’animation, tend aussi vers le fictionnel affiché, une création ouvertement artistique ne donnant aucune illusion du réel. En faisant le propos non dit du film, Avédikian traite brillamment la notion de génocide en tant qu’irreprésentable. Sa représentation sous une forme animée – de fait, doublement isolée de son ancrage historique, une fois à travers l’allégorie des chiens, et à nouveau sous une forme animée – apporte une solution brillante et inattendue au problème central du postmodernisme : l’impossibilité de représenter la vérité et l’histoire.

Avédikian a obtenu un Career Achievement Award [prix de la Réussite professionnelle] lors du Festival du Film ARPA. Dans son discours de récipiendaire, il évoqua la notion de « témoignage vrai », qu’il décrivit comme « fragmenté » et « déchiré ». Il expliqua aussi que les arts nous aident à ressentir plus profondément et à mieux comprendre le monde. Paroles qui saisissent à la perfection l’esprit de Chienne d’histoire. Le film d’Avédikian sur l’éradication des chiens livre une grille nouvelle de lecture du génocide – considérant l’histoire comme une chaîne de fragments qui se répondent mutuellement.


Le Troisième cavalier (2008) est un documentaire composé d’entretiens avec des citoyens arméniens de tous âges, de toutes classes sociales et de toutes professions. Il a obtenu le soutien financier du Fonds Abricot d’Or pour le Développement du cinéma, du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), dans le cadre du Projet Tolerance without Borders [Tolérance sans frontières]. Le film expose différentes définitions de l’intolérance, à travers les témoignages des différentes personnes interviewées. Le réalisateur présente simultanément l’histoire parallèle, improvisée, d’enfants jouant dans une cour de récréation. Le documentaire alterne réponses des personnes interviewées et scènes présentant des difficultés d’interaction entre les enfants. Les récits entrecroisés suggèrent un parallèle entre les opinions intolérantes des adultes et l’incapacité des enfants à jouer ensemble de façon harmonieuse.

Le film s’ouvre par des entretiens avec des citoyens arméniens âgés, qui se plaignent des jeunes. L’un d’eux reproche aux jeunes d’écouter la musique d’un « noir plus moche qu’un singe ». Ses mots pourraient faire reculer n’importe quel spectateur socialement et culturellement tolérant, alors qu’ils suggèrent que le racisme est un non-problème pour cet homme et, par extension, dans certains milieux de la communauté arménienne. D’autres personnes interviewées déplorent le fait que les jeunes écoutent ce qui équivaut à du bruit ; ils manquent de respect ; ils sont ignorants ; et ils se baladent à demi nus, ventre à l’air. Puis le film opère un retour sur les enfants jouant dans le jardin, disant des choses telles que « Je veux jouer seul ! » et « J’en ai pas envie ! ». En juxtaposant les mots des enfants avec les entretiens précédents, Le Troisième cavalier fait le lien entre l’indépendance qu’affichent les enfants et les doléances de l’ancienne génération. Et pourtant on ne sait en fin de compte si le film dépeint les conflits des enfants comme résultant de la vision du monde qu’ils ont repris des adultes ou si l’évocation de leur comportement fonctionne comme un commentaire sur le caractère puéril des opinions des adultes interviewés.

Le procédé consistant à opposer l’ancienne et la nouvelle génération culmine lors d’entretiens avec un jeune homme et une jeune femme, qui soutiennent que leurs aînés ne veulent pas comprendre tout ce qui est différent. Le statut de la jeunesse plus rebelle, présentée au début du film, demeure irrésolu. Le spectateur en est réduit à s’interroger sur la perspective de jeunes femmes à demi nues et de jeunes hommes portant des boucles d’oreilles décrits par les interviewés plus âgés, mais jamais représentés dans le documentaire.

Le film aborde aussi la tension entre Arméniens d’Arménie et ceux de diaspora. La centration du film sur l’intolérance au sein d’une communauté croise alors le propos d’Avédikian sur l’intolérance qui entoure cette dernière. Un interviewé, par exemple, exprime sa frustration face au stéréotype des Arméniens d’Arménie vus comme malhonnêtes ; mais il déprécie immédiatement sa propre logique en inversant le constat et en laissant entendre que les Arméniens de diaspora sont bien moins honnêtes que ceux d’Arménie. Constat qu’il complète par un autre, encore plus déplorable : les Arméniens de diaspora tirent profit du génocide, car ils ont fini par vivre dans les pays les plus civilisés au monde, alors que les Arméniens d’Arménie ont été abandonnés à leurs souffrances. L’interviewé passe commodément sous silence les pertes physiques, culturelles et financières subies par des générations d’Arméniens, du fait du génocide, présentant à l’opposé les Arméniens de diaspora comme des capitalistes exploiteurs. Le documentaire opère à nouveau un retour vers les enfants dans la cour de récréation « aliénant » leurs égaux, se disputant pour savoir qui est Arménien et qui est l’ « ennemi », situant le point de vue limité de l’interviewé dans le cadre d’une polémique plus vaste qui semble caractériser la communauté arménienne en tant que telle.

Les inégalités économiques rongent évidemment la perception qu’ont d’autrui les interviewés ; le film soutient de manière convaincante que les exemples précis d’intolérance qu’il recense résultent de problèmes et de situations socio-économiques plus larges. Le film laisse son public avec un message final de tolérance – s’achevant par un plan de maisons en Arménie et la voix d’une sans-abri à l’arrière-plan, s’écriant : « J’ai faim ! S’il vous plaît, mes compatriotes, aidez-moi ! » Les mots de cette femme suggèrent à la fois sa faim littérale et celle, métaphorique, de tolérance et de compréhension propre au film. Tout en demeurant fidèle à la conception la plus basique du documentaire en tant que sous-genre factuel de film, Le Troisième cavalier, comme Chienne d’histoire, chevauche malaisément la ligne de partage entre fait et fiction, histoire et récit.


Eric Friedler a obtenu le Prix humanitaire Armin T. Wegner du festival pour son Aghet : un génocide. En un mot, ce film est le documentaire par excellence sur le génocide arménien, présentant le génocide et les événements qui l’entourent sous la forme d’un cours d’histoire fort bien documenté. Dans un sens, le film revisite et reconstruit les archives historiques du génocide, document par document. Ses sources incluent les rapports consulaires allemands et américains ; les Mémoires de l’ambassadeur des Etats-Unis, Henry Morgenthau ; ceux des missionnaires et autres témoins ; ainsi que des reportages d’actualité publiés et télévisés. Les comédiens allemands jouent le rôle de témoins et de figures historiques, en racontant les événements ainsi que les diverses sources qui les ont rapportés. Ils narrent leurs récits sur un ton sans affectation, communiquant un sentiment de profonde tristesse et de vérité sans équivoque. En soulignant le contenu actuel de leur discours et en évitant toute sur-dramatisation, le film confère aux mots des narrateurs une force sans égale. Aghet : un génocide retrace avec succès l’arc narratif que Chienne d’histoire se contente de suggérer. Tandis que le film d’Avédikian s’éloigne de l’histoire pour la métaphore, l’allégorie, celui de Friedler se sert des récits directs et sans fioritures des événements par les narrateurs afin d’amener le film aussi proche que possible d’une représentation factuelle de l’histoire.

L’on pourrait voir dans Aghet : un génocide une représentation de la grande histoire du génocide, comme presque tous les Arméniens la connaissent. Non seulement le documentaire présente une chronologie détaillée des événements, mais il réfute aussi en particulier les thèses négationnistes selon lesquelles les Arméniens auraient été déportés car constituant une menace pour l’Etat ottoman. Il répond à ce type de justification en posant des questions de bon sens : pourquoi les femmes, les enfants et les vieillards sans défense furent-ils déportés ? pourquoi la déportation fut-elle mise en œuvre dans toutes les régions de l’empire, même là où n’existait aucune menace de guerre ? si l’extermination n’était pas l’objectif ultime, pourquoi les déportés furent-ils forcés de marcher sans pouvoir se nourrir ni boire ? Le réalisateur ne dissimule pas la dynamique puissante du documentaire visant à exposer les efforts de la Turquie pour réécrire l’histoire du génocide.

Aghet : un génocide explique aussi la pertinence du génocide aujourd’hui, incluant des séquences qui présentent des discours prononcés par le Président Obama, les débats sur la résolution concernant le génocide arménien au Congrès des Etats-Unis, le côté sensible des relations des Etats-Unis avec la Turquie et l’assassinat de Hrant Dink. Le film s’achève par un message fort, à savoir que le génocide demeure hautement significatif. Le plan final montre des Arméniens en Arménie pleurant la mort de Hrant Dink, tandis qu’une dame brandit une pancarte où est écrit « 1 500 000 + 1 », transmettant efficacement le message que le génocide perdure actuellement, en tant qu’histoire et, tragiquement, dans les faits (1).

L’usage du terme de catastrophe dans le titre du documentaire indique la vision nuancée qu’a de l’événement le réalisateur, comme dépassant la mémoire et la compréhension humaine. Parallèlement, le fait d’assimiler ce terme à la notion politiquement chargée de génocide indique la motivation essentielle du film – prouver que la Catastrophe fut un génocide. La tentative résume une des préoccupations de ces trois films – la question fondamentale de la distinction entre histoire et fiction. Tandis que les deux autres films laissent la question en grande partie non résolue, Aghet : un génocide pousse clairement pour la vérité historique. Résultat, si la plupart de ceux qui recherchent les faits quitteront finalement ce film avec l’impression d’être satisfaits, d’autres pourront repartir avec des sentiments d’ambivalence et de malaise. Comme Marc Nichanian le note avec force : « Nous affirmons dans le monde entier que nous avons été « génocidés » ; nous avons sans cesse besoin de prouver notre propre mort. Nous sommes encore aux prises avec le bourreau. Nous appartenons encore à la logique du bourreau, de part en part. » (Marc Nichanian. Loss : The Politics of Mourning [La Perte : une politique du deuil]. Ed. David L. Eng et David Kazanjian. Berkeley et Los Angeles : University of California Press, 2003). S’il est certainement gratifiant de voir sa propre histoire reconnue de manière responsable, la tentative de représentation historique laisse donc encore dans son sillage toute une série de questions dérangeantes sur le génocide : tout cela s’est-il réellement passé ? que représente une véritable résolution ? et pendant combien de temps encore porterons-nous le poids de la preuve dans ce cycle autodestructeur qu’identifie Nichanian ? Néanmoins, Aghet : un génocide réalise la tâche formidable de convaincre son public de la véracité de sa présentation de l’insondable.

Bien que différents sur le plan artistique et thématique, avec des genres allant du dessin animé au documentaire, ces trois films – Chienne d’histoire, Le Troisième cavalier et Aghet : un génocide – tendent vers le « réel » selon des modalités poussant à la réflexion, qui laissent souvent le spectateur troublé, mais en même temps indubitablement enrichi.

Note

1. On ne peut s’empêcher de se demander si la condamnation sans appel de la Turquie dans le film n’est pas motivée par les tensions contemporaines entre Allemands et Turcs. Quoi qu’il en soit, le matériau du film expose sans équivoque la complicité de l’Allemagne dans le génocide perpétré par le gouvernement turc. Alors que, en tant qu’allié puissant de la Turquie, le gouvernement allemand était en mesure de mettre un terme au génocide, l’Allemagne garda le silence sur cette question. De surcroît, comme un interviewé le regrette, les Turcs « utilisaient des fusils [allemands] ». Friedler présente un matériau qui n’excuse ni le gouvernement allemand, ni son homologue turc. Ce faisant, il appelle à une reconnaissance et à des réparations.

[Myrna Douzjian est doctorante auprès du Département de Littérature Comparée à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA), où elle enseigne la littérature et les techniques d’expression.]

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Source : http://www.criticsforum.org/pdf/1288747858.pdf
Traduction : © Georges Festa – 02.2011
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.