mardi 22 février 2011

Emma Gevorghian

Emblème de la République Socialiste Soviétique d’Arménie
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Les vicissitudes d’une Arménienne après la Seconde Guerre mondiale

par Anoush Garsanzian

Deportate, esuli, profughe, n° 4, mars 2006


Entrée dans l’orbite de l’Union Soviétique, la république d’Arménie engagea 600 000 hommes dans la Seconde Guerre mondiale, dont 200 000 étaient des Arméniens de la diaspora, et ce avec un seul objectif inavoué : sauver ce qui restait de la grande Arménie. Beaucoup ne revinrent pas de ce conflit, tandis que les rares qui parvinrent à sauver leur peau furent placés sous surveillance et, s’ils se montraient trop agités, envoyés en exil en Sibérie par le gouvernement stalinien, désireux d’empêcher la reconstitution d’une classe dirigeante arménienne.
Les Arméniennes, qui depuis toujours maintiennent la mémoire historique de leur peuple, à laquelle elles éduquent leurs enfants, lesquels souffrent et s’amusent, aujourd’hui comme autrefois, s’en souviennent fort bien.
12 et 13 juin 1949 : deux dates indélébiles dans l’esprit des Arméniennes et celui de Madame Emma Gevorghian, pétulante septuagénaire de 77 ans, qui vit dans le village de Panik (région d’Artik). La nuit du 12 au 13 juin 1949, Emma se trouvait chez elle avec son fils né depuis peu ; son mari se trouvait alors en Russie.

« A minuit on sonna à la porte et moi, qui n’étais pas encore totalement réveillée ni consciente de ce qui se passait, je me suis retrouvée face au maire avec deux policiers. Ils m’ordonnèrent de m’habiller et d’emmener mon bébé de 15 jours avec le minimum d’affaires pour un voyage. J’étais perdue, je n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait. J’ai pris un petit tapis, j’y ai enroulé mon bébé et j’ai rejoint le camion qui nous attendait dehors, sans savoir où il nous emmenait. J’ignorais ce qui se tramait et pourquoi. Cette nuit-là, plusieurs dizaines d’autres familles furent déportées du village : quatre d’entre elles seulement sont revenues ; on n’a plus eu de nouvelles des autres. Nous autres, Arméniens orientaux, on ne pouvait pas imaginer que les Russes puissent se comporter aussi mal ; pour nous ils avait toujours été des sauveurs, des amis, des frères ! »

En pleine nuit, ils transfèrent Emma du camion dans un train de marchandises :

« Plein de gens ordinaires furent chargés dans le train avec leurs enfants, sans mot dire, sans la moindre plainte, des visages tristes qui pleuraient sans verser une larme. Où les emmènent-ils et pourquoi ? … Qu’avaient-ils fait ? … »

Telles étaient les interrogations qui passaient et repassaient dans la tête d’Emma sans arriver à trouver une explication plausible, logique.

« Sur le trottoir, les policiers se dépêchaient et poussaient les femmes dans les wagons, l’une d’elles tombait, telle autre pleurait, et puis, une fois à l’intérieur, ils fermèrent les portes et personne ne pouvait savoir quoi que ce soit, ni demander humblement la raison de tels actes. »

Madame Emma se souvient de sa tante, qu’ils avaient mise dans un wagon voisin du sien, passant devant elle et lui lançant une cuvette : « Emma, pour laver le petit ! Ça te servira! »

« On est partis, mais sans savoir où… Personne ne bronchait, personne ne pleurait, même si on se doutait un peu de ce qui arriverait ensuite… Personne ne parlait à personne, chacun avait plein de choses à découvrir, mais n’avait pas le courage de demander… ou de s’informer. Durant le trajet une femme a commencé à avoir des douleurs suite aux coups reçus durant son transfert, une autre est morte. Il a fallu rester ensemble jusqu’au prochain arrêt, qui n’arrivait jamais, pour pouvoir se libérer des cadavres de celles qui étaient mortes, et aussi pour confier les enfants devenus orphelins aux divers orphelinats sur la route vers… le néant. Ils nous donnaient à manger une fois par jour, une nourriture qui ressemblait à de l’eau sale ou tout comme, vu l’odeur. Dans le wagon des femmes se leva une odeur insupportable, due aux besoins naturels satisfaits debout, une vision indescriptible. »

Ce voyage dura un mois ; le wagon des femmes perdit 30 % des détenues, ces dernières ne supportant ni la faim, ni la chaleur, ni un long voyage dans de telles conditions. Un mois après, le train arriva en Sibérie, dans la bourgade d’Altaj. Là ils séparèrent les hommes et les envoyèrent dans divers endroits, en les séparant à nouveau. Madame Emma se trouvait avec une dizaine de familles qui se connaissaient déjà avant cette aventure, une aventure où se fut aussi mêlée une famille arménienne du Liban, revenue de diaspora en Arménie, dans l’espoir d’une vie meilleure et qui, au contraire, soudain, se retrouva exilée en Sibérie, sans raison, ni motif.

« Des gens bien. Ils avaient deux fils. Deux de leurs épouses et enfants moururent dans la lointaine Sibérie et un seul sauva sa peau, de toute cette nombreuse famille. Il vécut pour pouvoir me raconter les souffrances d’une vie emplie d’espérance, achevée tragiquement. Nous vivions dans une pièce unique, qui servait la nuit de dortoir pour tous, mais aussi de salle de bains, de salle à manger et de salon. Je ne pouvais plus parler à cause de la peur, j’étais devenue muette et c’est seulement après une longue période que j’ai recommencé à parler. J’ai voulu écrire moi aussi une lettre en Arménie pour leur dire où je me trouvais et ce que je faisais, mais bien sûr, tout étant contrôlé par les policiers, je ne pouvais leur écrire que j’étais mal, que j’étais dans une situation affreuse ! »

Quatre mois plus tard, le mari d’Emma partit à la recherche de sa femme et de son fils pour les faire sortir de l’enfer sibérien, mais n’ayant pas le droit de le faire, il fut lui aussi déporté et resta là-bas.
Madame Emma demanda ensuite à son mari la raison de tout ceci, pourquoi un homme en train de chercher sa famille pouvait être à son tour déporté. Alors celui-ci lui apprit que tous ceux qui avaient fait la guerre et qui, pour tel ou tel motif, s’étaient rendus à l’ennemi ou avaient été capturés, n’avaient pas le choix : impossible de rentrer dans leur patrie. Seul restait le chemin de la déportation. Quiconque rentrait en Arménie, comme soldat vaincu ou victorieux, était condamné à l’exil dans un lieu lointain, à un destin immérité et lourd d’inconnues. Ils restèrent huit années dans cette situation pénible. L’hiver dure en moyenne sept mois en Sibérie, avec des températures qui peuvent atteindre – 40 ° C. Vents et tempêtes de neige sont le lot quotidien.

« Seuls les hommes étaient capables, s’ils étaient unis entre eux, d’aller dehors braver la tempête, unis pour ramener un peu de bois et de nourriture pour leurs familles. On mangeait peu, mais il fallait manger pour survivre. Alors on s’est mis à faire notre pain à la maison et à élever des poules. De temps en temps, ils emmenaient les hommes pour les interroger dans les casernes, pour savoir Dieu sait quoi… On ne sait pas. Il était interdit de parler une autre langue en dehors du russe et on ne parlait l’arménien que lorsqu’on était seuls à la maison, mais toujours la peur à nos trousses… que quelqu’un n’entendît les mots non russes prononcés. C’est donc en déportation que sont nés mes fils Valya et Kolya, des prénoms russes. On ne pouvait donner que des prénoms russes à nos enfants. On n’avait plus le droit de penser à donner ces beaux prénoms arméniens à nos enfants. On ne pouvait même pas y songer… Ni de loin… On vivait dans un espace de 20 mètres carrés. Tout était devenu difficile, se soigner, avoir des médicaments et tout un tas de choses. Ça a duré comme ça jusqu’à la mort de Staline… »

La mort de Staline a elle aussi laissé une forte impression dans l’esprit d’Emma :

« Lorsque la nouvelle de sa mort est arrivée, on s’est tous mis à pleurer, des pleurs d’une joie triste. Les yeux tristes de ceux qui n’ont que souffert et jamais profité ne pouvaient pas ne pas pleurer. Mais dans notre cœur tous se disaient : « Enfin ! » Avec la mort de Staline tous se sont mis à espérer pouvoir rentrer dans leur patrie, l’Arménie, mais beaucoup n’ont pas eu le courage de le faire, craignant que durant le trajet ne leur arrive quelque chose et qu’on s’en prenne à leurs frères et sœurs qu’ils avaient laissés en Arménie. »

Finalement, en 1956, Emma, son mari et leurs trois enfants reviennent en Arménie.

« En Arménie, longtemps après la mort de Staline, son ombre fit régner la terreur. C’est comme ça que nulle part, mon mari ne trouvait du travail ; je me suis mise à travailler la terre au village et lui, ne trouvant rien à faire dans sa patrie, est reparti travailler en Russie, où il est mort, cinq ans seulement après. »

Aujourd’hui, Madame Emma a 77 ans, elle vit avec son plus jeune fils et ses neveux. Dans son regard se lisent les longues et difficiles nuits qu’elle a traversées, mais elle est contente maintenant : au moins, sa vie est digne et surtout elle est vivante, ce qui est beaucoup, vu que tant de ceux qui étaient avec elle sont morts sans revoir leur patrie.

« La vie est toujours belle ! », conclut-elle.

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Source : http://www.unive.it/nqcontent.cfm?a_id=21730
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 02.2011
Avec l’aimable autorisation de Bruna Bianchi (Università Ca’ Foscari, Venise).