mercredi 2 février 2011

Etrusques et Romains : un génocide ? / Etruschi e Romani, fu una Shoah ?

Sarcophage des époux – Volterra, Musée Guarnacci
© fr.wikipedia.org


Etrusques et Romains : un génocide ?

par Franco Cardini

www.avvenire.it


J’ai lu les déclarations d’Elie Wiesel rapportées par Avvenire le 25 janvier 2011. J’admire Wiesel écrivain, j’éprouve de la sympathie pour Wiesel homme et témoin des souffrances de son peuple et de notre temps. Néanmoins, je crains que nous ne devions véritablement reprendre pied sur terre : reprendre pied sur la vérité historique, y compris celle que peu, aujourd’hui, ont le savoir et/ou le courage nécessaires pour la présenter clairement. Le 27 janvier dernier, j’ai fait une chose que je ne fais jamais : rester pendant des heures collé au petit écran.

Je vous garantis que sur toutes les chaînes, entre journaux télévisés, films, fictions et débats, il n’était question que de la Shoah. Ce n’est assurément pas un mal. Mais cela conduit à observer trois choses. Premièrement : si Wiesel craint qu’un tel événement vienne à être oublié, il peut se rassurer car, pour l’heure (et je pense aussi à cette foule de jeunes venus de toute l’Europe qui, chaque année, sont amenés à Auschwitz lors de voyages scolaires à mi-chemin entre éducation et pèlerinage), la mémoire est bien vivante.

Deuxièmement : s’il redoute « l’historicisation du nazisme », je demande alors à l’intellectuel cultivé et raffiné ce que nous pouvons faire d’un « cas » historique tragique et terrible, pour autant que l’on veuille véritablement l’historiciser, autrement dit chercher à comprendre comment il peut être vérifié (et « comprendre » ne saurait signifier « justifier »).

Troisièmement : si la valeur première, humaine et universelle de la mémoire de la Shoah réside dans le devoir de mémoire, afin que ce qui s’est passé n’arrive jamais plus (et n’arrive plus non seulement aux Juifs, mais à aucun peuple sur la face de la Terre), alors une telle mémoire doit interpréter la tragédie qui a frappé les Juifs non tant comme « unique » et incomparable aux autres, que comme paradigmatique de toutes celles qui ont eu lieu et qui pourraient avoir lieu.

Et celles qui ont eu lieu sont si nombreuses. Le parallèle de Wiesel avec les « seuls » Etrusques est erroné pour deux raisons. Premièrement. Les Romains n’ont commis aucun génocide, à savoir qu’ils n’ont jamais supprimé en masse le peuple étrusque ; ils auraient pu détruire la culture étrusque, commettre ainsi un ethnocide : mais ils ne l’ont pas fait non plus, se limitant tout au plus à une assimilation qui effaça culture et mémoire, mais non les descendants. Deuxièmement. L’histoire fourmille de génocides comparables à la Shoah, quoique bien moins documentés : mais Wiesel, évidemment, préfère ne pas s’en rappeler.

Premièrement. En réalité, bien que la langue latine soit de souche indubitablement indo-européenne et celle étrusque d’origine encore incertaine (les polémiques continuent, les hypothèses s’accumulent…), l’ « effacement » de l’idiome – qui par ailleurs survécut jusqu’au 5ème siècle après J.-C. comme « langue sacrée », dans les rituels magico-divinatoires d’obédience étrusque – ne correspondit en aucun cas à l’effacement démographique de tout un peuple réparti de la Lombardie à la Campanie et dont les destinées sont étroitement liées à celles des Romains.

Les Etrusques étaient les « rois de Rome » lors de la phase ultime de la période monarchique ; comme étaient étrusques, jusqu’en pleine époque impériale, de grandes familles aristocratiques comme les Cecina et la gens à laquelle appartenait Mécène, ami et conseiller d’Auguste. Les études sur l’ADN en moyenne Toscane, dans le territoire de Volterra, ont révélé une réalité biologique encore vivace, que l’on peut faire remonter aux Etrusques. Je renvoie à l’important, quoique controversé, Dictionnaire de la langue étrusque de Massimo Pittau, docteur émérite de l’Université de Sassari (éd. Dessì, 2005), qui a systématiquement passé au crible les sources étrusques et à la lumière duquel il apparaît évident de quelle manière l’abandon de l’idiome étrusque résulta principalement d’un phénomène d’assimilation étrusco-romaine, qu’il n’y a aucunement lieu d’expliquer par des méthodes violentes et encore moins des génocides, mais qui fut plutôt mis en œuvre via des techniques d’organisation institutionnelle et de politique matrimoniale. Apparemment, les Romains furent, pour le moins, bien plus enclins à l’extermination à l’égard des Gaulois et des Carthaginois.

Deuxièmement. Nous ne savons presque rien de certains génocides, parmi les plus atroces de l’histoire : et ce furent peut-être les plus aboutis. Si nous ne tournons pas obstinément le dos au passé, l’on peut en retrouver partout les traces : des hauts faits des grands rois achéménides aux annales de Gengis Khan et à ces mêmes peuples « Cananéens » dont parle la Bible, jusqu’aux populations balkaniques exterminées par les Byzantins aux 10e et 11e siècles, aux Saxons anéantis par Charlemagne, aux Slaves et aux Finnois éliminés en masse par les Chevaliers Teutoniques entre le 12e et le 15e siècle.

Dans des temps proches et très proches de nous, par convention « civile » nous commémorons les Indiens massacrés par les Conquistadors, mais nous sommes oublieux des Guanches des Canaries, des populations indigènes du Brésil et d’Argentine, de celles autochtones américaines (« Peaux-Rouges »), dont il ne subsiste que de tristes lambeaux abrutis dans les « réserves », des Tasmaniens et des autres peuples d’Océanie, littéralement anéantis par les Anglais et les Hollandais, des populations d’Asie centrale « déportées » (et en réalité éliminées) par les Soviétiques, des Arméniens, des Tsiganes qui partagèrent la Shoah, des nombreuses « purifications ethniques » dans les Balkans et en Afrique de nos jours. Beaucoup de ces peuples furent massacrés froidement et précisément, de manière programmée. Et pourtant, dans l’histoire, les massacres dont on se souvient ne sont que trop souvent ceux qui « servent », qui « font la une », pour couvrir peut-être d’autres crimes.

La Journée du Souvenir (1) est apparue afin de commémorer avant tout la Shoah, mais aussi pour en faire le symbole de toutes les victimes innocentes et oubliées de l’histoire : et, dont en tant qu’hommes, nous ne pouvons nous absoudre d’aucune ; nous sommes co-responsables d’elles toutes. Wiesel redoute la normalisation de la Shoah, comme si cela était synonyme de « refoulement ». C’est tout le contraire. Reprendre pleinement un fait à l’histoire signifie l’arracher non seulement à l’oubli, mais aussi à une mythification « méta-historique » qui risquerait véritablement, pour le coup, d’être un jour contestée, trahie et effacée. De l’histoire, Monsieur Wiesel, nul ne peut sortir. Jamais.

NdT

1. Giorno della Memoria (27 janvier), institué en Italie par la loi n° 211 du 20.07.2000 du Parlement italien, pour commémorer les victimes du national-socialisme et du fascisme, de la Shoah et honorer ceux qui, au péril de leur vie, ont protégé les persécutés.

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Source : http://www.avvenire.it/Cultura/Etruschi+e+Romani+fu+una+Shoah_201102020935019400000.htm
Article publié le 02.02.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 02.2011