mercredi 9 février 2011

Génocide arménien / Armenian genocide : Flora Munushian Mouradian

© Gomidas Institute, 2005


Témoin du génocide
Ou comment une survivante du génocide arménien a fait la paix avec le passé, et pourquoi les Etats-Unis ont encore à faire de même

par Jake Armstrong

Pasadena Weekly, 15.07.2010


Sur 400 kilomètres, Flora Munushian Mouradian et sa famille ont marché, les morts et les mourants à leurs pieds, tandis que presque toute une nation s’approchait de l’oubli.
Cet exode forcé de la Turquie fut empli d’atrocités et jusqu’à la fin, cette jeune fille de 14 ans en aura sa part – des soldats turcs tentant de l’enlever, elle et sa sœur, la disparition de son frère aux mains de ces mêmes soldats, la mort de sa grand-mère lors des marches vers la Syrie, et les camps emplis de milliers d’Arméniens mourant de faim.
Ses chances de survivre étaient si minces que les parents de Flora décidèrent de l’abandonner, elle et sa sœur, sur leur route, dans une ville syrienne inconnue, où elle sera vendue à un harem, avant de s’enfuir aux Etats-Unis, tandis que sa mère et son père étaient contraints de continuer sur plus de 100 kilomètres, ignorant à tout jamais ce que deviendrait leur fille adolescente.
Flora Mouradian a vécu pour raconter son histoire et elle fait maintenant partie de tous ceux qui entrent dans les Archives du Congrès afin d’amener les dirigeants des Etats-Unis à lever les obstacles politiques de plus en plus complexes empêchant les Etats-Unis de reconnaître officiellement le génocide arménien, lors duquel un million et demi d’êtres humains périrent entre les mains de l’empire ottoman, entre 1915 et 1923. Cette reconnaissance, soulignent les descendants de survivants du génocide arménien, aurait suffisamment de poids pour contraindre le gouvernement actuel de la Turquie – un allié des Etats-Unis, à la position stratégique dans une région volatile – à des réparations et apporter quelque réconfort à une culture qui se vit dénier si longtemps la paix.
« Quel autre pays sera le plus puissant pour se lever et dire que cela est arrivé et doit être puni, reconnu ? », demande Katia Kusherian, une habitante de Glendale, qui a remis trois témoignages sur le combat de sa famille au Représentant démocrate Adam Schiff, de Pasadena, qui dirige le projet. « Sinon, les âmes des morts ne pourront être en paix, ainsi que les nôtres. »

« Une souffrance qui ne dort jamais »

Les souvenirs de cette marche vers la mort, qui débuta en 1915, après que les Jeunes-Turcs réformistes et nationalistes fussent arrivés au pouvoir dans l’empire ottoman, hantent Flora Mouradian depuis son arrivée à Boston, membre d’une diaspora arménienne grandissante fuyant les persécutions qui continueront jusqu’en 1923 sous le régime nationaliste turc, tout aussi xénophobe sur le plan ethnique que ses prédécesseurs, les Jeunes-Turcs. Passée sous silence durant des décennies, sa douleur explose lorsque Flora tente de relater son calvaire à sa jeune fille, Kay Mouradian.
« La faim est une souffrance qui ne dort jamais » : paroles maternelles, dont se souvient Kay Mouradian, qui habite maintenant au sud de Pasadena.
Mais c’est seulement en 1984, au début de toute une série d’escarmouches cathartiques avec la mort, que Flora Mouradian surmontera finalement de profonds sentiments d’apitoiement sur soi et de chagrin d’avoir perdu des années qui eussent pu être les plus agréables de sa vie. C’est alors aussi que sa fille réalisa l’intérêt d’enregistrer l’expérience tragique de sa mère.
A 83 ans, diagnostiquée gravement malade du cœur suite à un infarctus, Flora partit vivre à Pasadena chez sa fille pour y vivre, aux dires de son médecin, ses derniers jours. Kay s’imaginait que ces jours seraient peu nombreux ; la démence de Flora avait déjà fait de ses amis et de sa famille des étrangers dans son esprit, et des tremblements l’empêchaient de s’alimenter, tandis que sa santé avait décliné durant les années précédentes.
Mais, progressivement et inexplicablement, Flora devint plus alerte, plus vive et, comme le raconte sa fille, l’« ombre noire », que tant de mort et de souffrance avaient fait surgir, s’évanouit subitement. Les tremblements cessèrent, elle renoua ses liens d’amitié avec ceux qu’elle était incapable de reconnaître, quelques mois plus tôt, et la dureté que cette tragédie avait forgée dans son cœur commença de s’estomper. « Il m’est tout simplement impossible de l’expliquer. Comme si tout le traumatisme qui lui était échu avait complètement disparu. », explique Kay.
Mais, peu après, des problèmes de santé conduisirent une nouvelle fois Flora à l’hôpital. Une nuit, alors qu’elle semblait quitter ce monde, elle se retourna à nouveau, cette fois avec une prophétie sibylline : « Sais-tu pourquoi je suis toujours là ? – demanda-t-elle à sa fille. Parce que si je mourais, personne ne saurait ! » Puis elle lui proposa d’écrire un livre sur sa vie. Peu après, Kay entreprit de retracer la route désertique que ses ancêtres avaient parcourue durant leur déportation forcée.
Une des histoires, que Flora transmit à sa fille, commence à Alep, en Syrie, où sa mère et son père l’abandonnèrent, elle et sa sœur, avant de marcher vers leur mort probable. C’est là où la jeune Flora, âgée de 14 ans, fut vendue à un riche marchand turc, qui en fit la nouvelle recrue de son harem. Mais, au moment où on l’emmenait, Flora implora un jeune garçon arménien dans la rue de dire à sa sœur ce qui lui arrivait. Le même soir, sa sœur s’habilla en musulmane et la fit sortir du harem ; puis une famille syrienne l’abrita, jusqu’à ce qu’elle parte aux Etats-Unis.

« Les salauds ! »

Faisant des recherches en vue d’un ouvrage sur le combat de sa mère, Kay rechercha à Alep en 1988 les proches de sa famille, qui emmenèrent sa mère, après qu’elle se soit enfuie du harem. Elle apprit alors que sa mère était de retour à l’hôpital pour la quatrième fois.
Lorsque Kay arriva à l’hôpital, sa mère était couchée de côté sur son lit dans l’unité de cardiologie. « J’ignore pourquoi je ne suis pas morte ! », murmura-t-elle.
Quelques jours plus tard, Kay fut stupéfaite de retrouver sa mère assise bien droite sur son lit d’hôpital, braillant en turc, une langue qu’elle n’avait pas utilisée depuis 50 ans, avant de revenir à l’anglais.
« Ils m’ont volé mes études ! Ils m’ont volé ma famille ! Tu sais ce que c’est ? Je suis devenue folle ! – hurlait Flora. Les salauds ! »
Ce faisant, les Turcs semblèrent expier et Flora trouver une paix qui perdura jusqu’à sa mort à South Pasadena en 1989, note sa fille.

Vouée à répéter

Glendale et Pasadena hébergent l’une des plus vastes communautés arméniennes du pays et, depuis des années, Adam Schiff, qui représente la région, tente de convaincre le Congrès de la nécessité de qualifier officiellement le meurtre d’un million et demi d’Arméniens de génocide, comme la France, la Belgique, la Russie, l’Italie, le Canada et plus de vingt autres pays l’ont déjà fait. Mais la législation susceptible d’atteindre ce but devient la proie du processus politique, chaque fois qu’elle est lancée, à cause en grande partie des fortes relations politiques de ce pays avec la Turquie, un allié clé au Moyen-Orient qui, jusqu’à maintenant, nie que les massacres et les marches de mort aient jamais eu lieu.
Adam Schiff espère néanmoins que les agissements récents du gouvernement turc soutenant l’Iran – qui, selon lui, compliquent les efforts diplomatiques des Etats-Unis pour réduire la capacité nucléaire de Téhéran -, sa complicité lors du récent raid meurtrier sur la flottille humanitaire vers Gaza et ses sentiments changeants à l’égard d’Israël ne rompent finalement l’emprise de la diplomatie, pour ce qui est de reconnaître ce que la plupart des historiens considèrent comme un crime contre l’humanité.
« S’il nous faut affirmer notre primauté morale dans le combat pour les droits de l’homme, nous ne pouvons nous permettre de faire le tri parmi les génocides à reconnaître, souligne A. Schiff. Chaque année, le lobby turc combat la reconnaissance en dépensant des millions de dollars. Or la récente décision de la Turquie de se lier à l’Iran, sa tentative de bloquer les sanctions contre le programme nucléaire iranien et son plaidoyer en faveur de la répression exercée par ce régime clérical sur son propre peuple pourraient conduire plusieurs membres du Congrès à revoir leur empressement à soutenir sa campagne de négation du génocide. »
Actuellement, dans ce qu’il appelle un effort pour éduquer ses collègues sur l’importance de reconnaître le génocide, Schiff intègre les récits de Flora Mouradian et d’autres survivants à la mémoire nationale.
Mais, si les agissements d’Ankara ne lui gagneront peut-être pas de nouveaux amis au Congrès, la position de la Turquie en tant que partenaire commercial des Etats-Unis, d’allié et de membre de l’OTAN, la place suffisamment en position de force pour continuer à nier le génocide, en dépit des récents développements, selon Levon Marashlian, professeur d’histoire au Community College de Glendale, auteur de plusieurs articles sur les relations arméno-turques dans la presse locale et étrangère.
« Je ne suis pas sûr que les tensions réelles qui existent soient suffisantes pour surmonter ces autres facteurs, dit-il. La Turquie est toujours considérée à Washington comme un allié important ; son image a un peu décliné, mais nous sommes loin d’une rupture tous azimuts. »
Katia Kusherian, de l’association Appel à la renaissance de Glendale, qui a transmis les récits sur l’expulsion de sa famille de Tigranakert, ancienne capitale de l’Arménie, note que l’insuccès quasi pérenne d’une mesure législative reconnaissant le génocide constitue une déception constante pour les Arméniens de la région, qui veulent voir leur pays d’adoption reconnaître les atrocités qui ont conduit nombre d’entre eux là où ils sont. « J’espère la justice avec un J majuscule, souligne-t-elle. Les Arméniens espèrent tous que cette fois-ci sera la bonne. Nous avons été déçus année après année. Nous ne pouvons ignorer la justice, ignorer la vérité pour des motifs politiques. Il s’agit d’une affaire morale et sans morale un pays coule. »
L’on ignore ce qui se passera exactement si les Etats-Unis reconnaissent le génocide, mais certains espèrent que cela amènera la restitution des biens et des territoires dont les Turcs se sont emparés. « Le rêve de beaucoup d’Arméniens est que nous récupérions toutes ces terres et de leur donner à nouveau le nom d’Arménie, mais je doute que cela advienne un jour. », déclare Kay Mouradian.
Toutefois, en tant qu’enseignante à la retraite, Mouradian note qu’elle préférerait voir la Turquie soutenir une fondation universitaire d’aide aux étudiants arméniens : « Nous avons perdu les meilleurs et plus brillants des nôtres et il aura fallu 96 ans pour que l’élite arménienne renaisse ! »
Selon elle, cela pourrait aussi cicatriser la faille qui existe entre Turcs et Arméniens au Moyen-Orient et éclairer les incompréhensions qui entravent une plus grande unité culturelle. « Les citoyens ordinaires en Turquie n’ont aucune idée de ce qui s’est passé à cette époque. Ils voient les Arméniens comme des gens négatifs. »

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Source : http://www.pasadenaweekly.com/cms/story/detail/witness_to_genocide/9011/
Traduction : © Georges Festa – 02.2011

blog de Kay Mouradian : http://kaymouradian.com