jeudi 17 février 2011

Hagop Manantian - Tigrane II et Rome / Tigran II and Rome

Arménie artaxiade sous Tigrane II, par rapport aux frontières actuelles
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Hagop Manantian
Tigrane II et Rome
(Œuvres complètes, Arménie, 1977, vol. 1)
[en arménien]

par Eddie Arnavoudian

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[Tigrane II, évincé de son « Grand » piédestal par Hagop Manantian.]

Tigrane II et Rome, de Hagop Manantian, publié pour la première fois en Arménie soviétique, voici 70 ans, demeure encore l’un des essais les plus équilibrés sur le règne impérial d’exception de Tigrane le Grand, roi d’Arménie. Durant une courte période, Tigrane II, qui gouverna l’Arménie de 95 à 55 avant notre ère, représenta une puissance régionale majeure, contre laquelle toutes les autres, y compris une Rome impérialiste agressive, durent se mesurer. D’après Cicéron, Tigrane « fit trembler la république de Rome devant la prouesse de ses armes. » Après s’être emparé du titre de « Roi des rois », lié au trône affaibli de Perse, Tigrane lança une campagne militaire de vingt-cinq ans afin de bâtir un empire qui, à son apogée, s’étendait de l’Arménie au nord, vers la Géorgie et l’Ibérie, à l’est vers la mer Caspienne, au sud vers les territoires assyriens et à l’ouest vers les rivages de la Méditerranée, occupant la Cilicie, Damas, Antioche, la Phénicie et de larges pans de l’arrière-pays syrien.

Les victoires de Tigrane ne pouvaient laisser Rome indifférente. Elle aussi avait soif des riches butins liés à la conquête de l’Asie Mineure. Un combat frontal entre Rome et l’Arménie était donc inévitable. L’ouvrage d’Hagop Manantian est le récit de cet affrontement, de la guerre menée par Rome afin de détruire l’Etat impérial arménien, l’ultime obstacle s’opposant à sa suprématie en Asie Mineure. Il s’agit parallèlement d’une évaluation du rôle régional historique de Tigrane et de son héritage national, qui donne à réfléchir. Bien qu’empreint de quelques faiblesses, il reste aussi une contribution remarquable à un nécessaire arsenal polémique arménien contre la falsification impérialiste de l’histoire de l’Arménie, falsification qui s’étale sur 3000 ans au moins et est déjà relevée, dès le 5ème siècle, par le fondateur de l’historiographie arménienne, Movses Khorenatsi [Moïse de Khorène] (1).

I. Le dénigrement de Tigrane II

L’érudition polémique de Manantian vise autant les sources primaires de la Rome classique que l’historiographie impérialiste européenne du 20ème siècle. Les Romains, « avec un talent supérieur », dit-il, « produisirent une histoire au service d’elle-même », laquelle « supprime les vérités [qui lui sont] défavorables » (p. 408). En l’espèce, le principal coupable romain est Plutarque qui, pour glorifier ses maîtres impériaux, présente l’Arménien Tigrane II et son allié, le roi du Pont Mithridate VI, comme des représentants rétrogrades, lâches, non civilisés et incompétents, d’un sombre Orient contre lequel les troupes romaines marchaient avec des semelles portant l’empreinte de la civilisation. Par ailleurs, Plutarque est ciblé car c’est sur ses fictions que s’appuient les historiens européens impérialistes, lorsqu’ils tentent de renforcer leur « hostilité notable » à l’encontre de « l’Orient et la population orientale », de manière à pouvoir aussi présenter le pillage impérialiste de l’Europe sous un jour civilisateur.

Manantian démolit cette falsification avec panache, combinant examen méticuleux des sources et rigueur intellectuelle. En démêlant la réalité de la fiction, il rend à Tigrane II le statut de roi formidable qui est le sien. Tigrane n’était ni médiocre, ni un Oriental barbare, déloyal et incompétent, qui se serait contenté de suivre le roi du Pont, plus puissant et talentueux, bien qu’également barbare. Homme aux capacités exceptionnelles, il était à 45 ans arrivé tard sur le trône, mais il eut suffisamment d’énergie et d’endurance pour parvenir à 70 ans à des hauteurs impériales, menant encore ses armées au combat, à cheval, à 75 ans. Doté d’une aptitude extraordinaire à guérir, en dépit de graves blessures et de coups presque fatals, ainsi que d’une vigueur physique sans bornes et d’une volonté acharnée, il saisit sa chance et bâtit, à l’aide d’un sens politique et militaire aigu, un empire qui fit l’envie de tous les monarques voisins.

S’efforçant de retrouver un Tigrane II plus authentique sur le plan historique, Manantian reprend même l’avantage sur Rome. Ce sont les Romains, et non les Arméniens, soutient-il, qui étaient les Barbares. L’étiquette de barbare constituait une définition typique de la Rome impériale, du moins dans l’Asie Mineure hellénistique. Il y avait là un ordre parasite exploitant et drainant sans cesse des territoires dotés de richesses et d’une main-d’œuvre habile, mais ne contribuant nullement à son développement économique, social ou culturel. Le point est souligné dans une citation de l’historien classique allemand Theodor Momzen, au 19ème siècle, très admiré de Mark Twain, qui écrivait : « Le fardeau déjà pesant de la domination romaine en Orient se transforma rapidement en une répression et une oppression insupportables, face auxquelles ni la Couronne ni la hutte du paysan n’étaient exemptes du péril d’être confisquées. Chaque épi de blé cultivé était réservé aux seuls collecteurs d’impôts romains et chaque enfant à naître était destiné à devenir la propriété de ses marchands d’esclaves. » (p. 417).

La conquête romaine de l’Asie Mineure se résume ainsi aux yeux de Manantian :

« […] le début d’une destruction et d’une catastrophe qui allait avoir de terribles et dévastatrices conséquences pour le développement économique et culturel à venir de l’Orient hellénistique. » (p. 415)

« L’effondrement et la désintégration culturelle » que connut par la suite l’Asie Mineure doivent donc être imputés « carrément sur la responsabilité de Rome », laquelle pilla et détruisit l’Orient non seulement via l’invasion militaire, mais aussi « l’exploitation financière et usuraire » (p. 411).

Contre cette invasion rétrograde, poursuit l’argumentation, la résistance de Tigrane II et Mithridate VI constituait objectivement une défense de la civilisation hellénistique pré-romaine d’Asie Mineure, encore survivante, laquelle, grâce à son infrastructure productive et commerciale globale, étayait un développement culturel substantiel. Dans une étude récente, parfois éclairante, H. K. Hakobyan en rajoute, écrivant : « Durant le 1er siècle avant notre ère, Tigrane fut en fait un agent de la globalisation, poursuivant l’œuvre réalisée par Alexandre de Macédoine. C’est à cette aune que la signification internationale de Tigrane doit être appréciée. » (Tigrane le Grand, Erevan, 2005, 244 p., p. 51)

Malheureusement, ni Manantian, ni Hakobyan à ce sujet, ne proposent aucun argument de poids ou détaillé, aggravant au contraire leur cas par un plaidoyer discutable et romancé en faveur des deux monarques. C’est une chose d’affirmer qu’en tant qu’héritiers de la civilisation hellénistique d’Asie Mineure, ils prenaient de facto sa défense contre une Rome rétrograde et prédatrice. C’en est une autre de les présenter comme une sorte de modernes démocrates révolutionnaires, une approche qui néglige leur nature esclavagiste, leur oppression implacable de leur propre peuple et leur conquête militariste d’autres nations et peuples. Or c’est ce que fait Manantian.

Tandis que Mithridate VI dirige ses armées impériales dans les Etats voisins soumis par Rome, il est présenté comme un libérateur national, quasiment un représentant de la lutte des classes, « défendant et protégeant les exploités » et leur inspirant une « lutte sociale et de classe » contre la « brutale domination de Rome » (p. 440-1). Manantian conteste à ce propos Momzen. « Il est difficile, écrit-il, d’être d’accord avec lui sur le fait que le conflit arméno-romain et les guerres de Mithridate furent des mouvements réactionnaires à l’encontre des peuples d’Orient. » (p. 466) En vérité, la population de ces Etats haïssait les Romains. Mais il ne saurait être question de dépeindre la conquête par une nouvelle puissance coloniale comme une libération nationale. Hakobyan suggère en outre une sorte d’impérialisme arménien bienveillant, progressiste, rétablissant ordre, stabilité et sécurité, contribuant ainsi au commerce et aux échanges (Hakobyan, p. 101). S’agissant de tels points de vue, il conviendrait peut-être de rappeler le cas de Gengis Khan. A ses yeux et logiquement, les Arméniens ne peuvent constituer une appellation positive. Il est pourtant qualifié par l’écrivain anglais Ralph Fox d’impérialiste progressiste en vertu des mêmes motifs pour lesquels Hakobyan plébiscite Tigrane.

Désireux d’étayer davantage sa défense de Tigrane, Manantian, comme beaucoup d’historiens arméniens, évite de prendre en compte les déportations de masse qui furent des instruments centraux de sa politique impériale. Tigrane II déporta 300 000 habitants de leur Cappadoce ancestrale, les relogeant en Arménie afin d’y servir son projet de réforme hellénistique. Manantian tente de donner à ce projet un vernis progressiste, laissant entendre que le développement urbain et artisanal qui en résulta bénéficia au peuple arménien. Faut-il rappeler que Shah Abbas, en Perse, sur lequel les Arméniens eux aussi auraient beaucoup à dire, déracina et déporta toute une communauté arménienne en la relogeant en Perse pour y servir son propre programme de développement national ?

II. Le choc des empires

Romantisme mis à part, l’approche centrale de Manantian demeure solide et mesurée. S’il remet Tigrane dans son véritable rôle historique, il ne le place pas sur ce piédestal de « Grand », bâti par des historiens romains, européens et arméniens, et ne le dépeint pas non plus sous les atours patriotiques criards, que l’on rencontre si souvent dans l’arsenal du maquillage historique arménien. Rien n’est estompé de la victoire finale de Rome et de ses conséquences dévastatrices pour l’Arménie et cette région.

Les forces de Tigrane furent en effet défaites lors d’un premier affrontement majeur avec Rome, à la bataille de Tigranakert en 69 avant notre ère. Manatian règle son compte au récit ridicule fait par Plutarque d’une victoire écrasante des armées romaines sur des « Barbares » arméniens lâches et incapables, récit auquel fait écho au 20ème siècle Kurt Eckhardt, qui oppose lui aussi « une armée romaine incomparablement douée » aux « bandes sauvages marchant derrière la bannière de Tigrane ». Il n’y eut « aucune confrontation sanglante » à Tigranakert, partant aucun test de prouesse militaire, de valeur guerrière, de bravoure ou de courage des deux côtés. Mais l’on se saurait dissimuler l’échelle et la gravité de l’effondrement arménien, qui s’avéra une « panique et une fuite, sans combattre » (p. 523), une déroute des plus humiliante car résultant non d’une infériorité militaire des Arméniens, mais d’une stratégie politique fautive de la part de l’empereur d’Arménie.

Lors du premier assaut romain contre Mithridate VI, roi du Pont, de 90 à 85 avant notre ère, Tigrane II choisit de rester neutre, espérant qu’en échange Rome s’abstînt de s’en prendre à ses possessions impériales. Concédant cela aux sources romaines, Manantian note qu’elles

« […] suggèrent à juste titre que Tigrane n’eût pas permis la destruction du Pont, qui protégeait ses arrières. » (p. 489)

Erreur d’appréciation combinée avec une suffisance étonnante. Estimant les perspectives d’un assaut romain éloignées, Tigrane part défendre les marches de son empire, laissant une Rome enhardie libre d’attaquer son empire désormais politiquement isolé et aussi privé de chef.

Manantian ne tente pas d’expliquer les décisions de Tigrane : « Se fût-il engagé contre les Romains (lorsqu’ils attaquèrent tout d’abord le Pont), il eût été obligé de combattre simultanément Rome et les forces persanes meurtrières, qu’il s’employait alors à écraser. » Manatian note en outre la diplomatie trompeuse, incroyablement habile, de Rome, qui parvint à tromper la vigilance de Tigrane. Hakobyan va plus loin, affirmant qu’il est faux de « soutenir que Tigrane ne s’attendait pas à une attaque romaine ». L’Arménie et Rome, écrit-il, savaient bien que « tout allait en direction » de la guerre et ainsi « travaillaient à se préparer pour la venue d’un combat inévitable » (p. 116). Le fait que Tigrane fut abusé, souligne Hakobyan, résulte non d’un mauvais calcul de sa part, mais de l’effondrement des plus facile et inattendu de Mithridate face aux Romains.

Quel qu’en soit le motif, les décisions politiques de Tigrane facilitèrent une victoire romaine qui lança l’effondrement de son empire. Lucullus parvint à frapper au cœur l’empire arménien sans défense – sa capitale, la ville nouvellement construite de Tigranakert, résidence de la famille de Tigrane et entrepôt de ses butins de conquête. L’historiographie romaine se montre silencieuse ou méprisante sur la résistance arménienne, des mois durant, contre les forces romaines encerclant Tigranakert. Néanmoins, peu après le raid expéditionnaire audacieux de Tigrane qui délivra sa famille prise au piège, Rome s’empara de la ville et la mit à sac. Il convient de noter ici que l’objection concernant les déportations et le relogement forcés de populations par Tigrane ne constitue pas seulement un jugement moral anhistorique, bien que légitime. De telles mesures ne peuvent jamais contribuer à assurer des fondations stables pour quelque Etat que ce soit. Lors de la bataille de Tigranakert, la victoire romaine, qui devait sceller efficacement le destin de l’empire de Tigrane, fut facilitée lorsque des pans de la population de la ville, qui y avaient été relogés de force, se rallièrent aux Romains.

Tigrane se vengea, organisant une brillante campagne aux allures de guérilla, qui humilia Lucullus et le contraignit à abandonner honteusement la région. Mais sa bonne fortune ne s’en remit jamais. Sa défaite à Tigranakert, en 69 avant notre ère, détermina « le destin et l’avenir non seulement du Pont, mais de l’Arménie et de l’Asie Mineure » (p. 477). Elle marqua le début de « la désintégration du grand Etat arménien » (p. 522), mit un terme définitif tant au « développement d’une culture et d’une civilisation urbaine hellénistique dans une Arménie arriérée » qu’au destin de cette même civilisation en Orient (p. 526).

III. La fin de l’empire et le débat sur son héritage

En dépit de la retraite de Lucullus, présentée par Plutarque comme un départ triomphal, Rome parvint à dicter des conditions rigoureuses. Outre le fait d’imposer un lourd fardeau de réparations de guerre et d’impôts, Rome réduisit les frontières de l’empire de Tigrane à une fraction de ses dimensions antérieures. Mais il était réservé au successeur de Lucullus, Pompée, cet « agent notoire de la finance et de l’usure romaines », de dresser l’acte de décès de l’empire arménien de Tigrane. Face à un Tigrane terriblement affaibli, Pompée réussit, dès 66 avant notre ère, à « soumettre et piller l’Arménie sans verser le sang, ni sacrifier de vies » (p. 583), drainant davantage encore la puissance et la richesse que Tigrane avait accumulées.

Loin de sa grandeur de « roi des rois », Tigrane allait devenir un « ami et allié » de Rome, payant des impôts et subalterne, un « Etat tampon », « un avant-poste militaire romain » (p. 598). Etat régional dominant durant une courte période, Pompée rendit l’Arménie à ce qu’elle fut au début du règne de Tigrane. A son terme, l’Arménie avait « cessé d’être une grande puissance », avait perdu son « indépendance de fait », ainsi que les moyens « de prendre en main son destin ». Dans son recueil d’études sur l’histoire de l’Arménie, Bagrat Ouloubabian le résume fort bien :

« Ainsi […], sous les yeux mêmes de son créateur, l’Etat universel de Tigrane le Grand se rétrécit et retrouva les frontières qui caractérisaient l’Arménie durant le règne de son père, le roi Artachès [Artaxias] Ier. Lorsque le fils de Tigrane, Artavazde II, monta sur le trône, l’Arménie était dans une certaine mesure un Etat dépendant de Rome. » (p. 133)

Avec la fin de l’empire arménien, Rome foula aux pieds ce qui restait de la civilisation hellénistique en Orient. Un signe de son triomphe fut le triomphe ultérieur du christianisme en Arménie. Imposé par la violence militaire, il effaça les derniers vestiges de culture hellénistique que Tigrane tenta si difficilement d’introduire en Arménie.

Pour le développement de l’Etat arménien, la défaite par Rome de l’empire de Tigrane manifesta en outre une impuissance à ancrer et consolider durablement les bases d’un futur Etat arménien indépendant et autonome, monarchique ou autre. Malgré ses qualités personnelles indubitables, Tigrane fut incapable de contenir les forces et les féodalités arméniennes fortement centrifuges, qui brisèrent à plusieurs reprises chaque tentative de bâtir un Etat arménien stable et centralisé, capable de résister aux ambitions violentes des grandes puissances voisines. Parallèlement au triomphe de Rome, une Perse enhardie rejoignit de même la meute des conquérants voisins, avides de s’assurer le contrôle de l’Arménie. Aussi :

« Avec l’établissement de l’hégémonie romaine […] une situation politique très difficile et pénible, aux allures d’Etat tampon, fut créée pour l’ancienne Arménie, qui allait perdurer des siècles durant. Se retrouvant entre deux ennemis puissants, entre Rome et la Perse, l’Arménie fut obligée, à l’encontre des intérêts vitaux du peuple arménien, de devenir partie prenante des guerres incessantes et haineuses périodiquement entreprises par les grandes puissances dont elle était voisine. » (p. 601)

Après une brève période de réelle indépendance de l’Etat, l’avenir de l’Arménie et de son peuple serait désormais largement « déterminé » par les grandes puissances (environnantes) (p. 602), à savoir les empires perse, romain, puis arabe et, plus récemment, ottoman et russe.

Dans son ouvrage, Hakobyan tente de récupérer une part du règne de Tigrane au profit de la nation arménienne moderne. Mais son argumentation est ténue. « L’héritage majeur [de Tigrane] pour les générations futures », écrit-il, fut son rôle dans la survie « de la nation arménienne ». Les « peuples d’Asie Mineure qui succombèrent à Rome, poursuit-il, ont depuis quitté la scène historique, alors que les Arméniens vivent encore aujourd’hui. » (p. 230) Certes, le peuple arménien continua de vivre, mais non en tant que peuple libre. Poursuivant son existence comme un esclave aux enfers, enchaîné, déporté de ses terres ancestrales, abattu, massacré et réduit de nos jours aux limites de la survie.

Pour sévère que soit l’approche de Manantian, elle n’amoindrit naturellement pas les qualités personnelles de Tigrane. Comme individu, son histoire incarne véritablement la tragédie d’une figure héroïque qui, se hissant aux sommets d’une gloire impériale avec une rapidité, une audace et une détermination stupéfiantes, vécut ensuite ses dernières années en auxiliaire mineur d’adversaires qui le rabaissèrent. Il est étonnant de voir aussi peu de fictions littéraires modernes, consacrées sur Tigrane, dépasser le sentimentalisme patriotique. Ouloubabian nous rappelle que le « folklore populaire » para de fait Tigrane « de l’aura la plus brillante ». Or cela témoigne, et très justement, d’utopies populaires visant une vie meilleure, sûre et pacifique. Mais il ne s’agit pas d’une représentation artistique moderne. Cela requerrait la reconstitution des vérités sociales et historiques à l’époque impériale de Tigrane, de son aspect cruel et esclavagiste, de son militarisme, de la conquête et de l’oppression qu’il exerça sur d’autres nations, autant de conditions qui devraient aussi figurer de manière centrale dans tout débat moderne, démocratique et national, sur le règne de Tigrane.

Malheureusement, une grande part des écrits arméniens, historiques ou fictionnels, sur l’Etat impérial de Tigrane et sur l’histoire de l’Arménie en général, est submergée par un patriotisme plus qu’enthousiaste. Peu regardant, si tant est, quant à la précision dans la définition des concepts de nation et de peuple, bien que ceux-ci soient bien développés dans le discours intellectuel arménien moderne. Malgré toutes leurs divergences, Mikael Nalpantian et Krikor Ardzrouni, deux éminents penseurs du 19ème siècle, comprirent et utilisèrent avec justesse le terme de « nation » pour se référer en premier lieu à la part majoritaire d’une population, les gens ordinaires et non ses élites. Se fondant sur leur étude de l’histoire arménienne et sur leur expérience contemporaine, en tant que représentants démocratiques du peuple arménien, ils mirent en lumière la nature essentiellement non nationale de l’élite arménienne, lui reprochant son opposition à la nation en tant que peuple, aux besoins du peuple et à ceux de l’Arménie. Tout débat et toute approche sincère de l’histoire de l’Arménie, de ses monarques, princes et évêques, y compris Tigrane II, devraient considérer l’approche de Nalpantian et d’Ardzrouni comme un repère et un point de départ indispensable.

Une grande partie de l’historiographie arménienne moderne reste tristement indifférente à l’égard du legs remarquable de Nalpantian et Ardzrouni. Le romancier et dirigeant de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA), au début du 20ème siècle, Avetis Aharonian, par exemple, écrit que c’est durant le règne de Tigrane que « notre (à savoir celui du peuple arménien) pouls national bat le plus sainement et avec la plus grande vigueur ». Même l’historien Léo, un admirateur d’Ardzrouni, laisse échapper un soupir de regret sur un « dirigeant inégalé » qui hissa l’Arménie à « des niveaux de puissance jamais atteints depuis ». Or « le pouls qui bat » et la « puissance acquise » durant le règne de Tigrane ne furent pas ceux du peuple ou de la nation arménienne. Un peuple ne peut posséder un empire. L’empire britannique n’était pas celui du peuple britannique ! L’Etat que Tigrane bâtit n’était pas celui du peuple ou de la nation arménienne. C’était le bien personnel de Tigrane. L’empire de Tigrane était l’empire d’un monarque absolu, totalement coupé du peuple. Non seulement il exploita le peuple, mais il s’engagea dans une conquête coloniale guère différente de celle qui a dévasté l’existence des Arméniens et des Arméniennes ordinaires. Incidemment, son éloignement du peuple est souligné par un fait singulier. Logique avec toute l’histoire des élites arméniennes, la langue de la Cour de Tigrane fut de plus en plus une langue étrangère : le grec !

Contrairement aux falsifications impérialistes, le peuple arménien, comme le peuple africain et asiatique, possède une histoire qui s’étend sur des siècles. Mais, comme toutes les histoires d’un Etat ou d’une région, tout n’est pas glorieux, tout ce qui en reste n’est pas digne d’admiration. Dans les annales de l’histoire arménienne, il y a beaucoup plus que l’anoblissement de l’empereur Tigrane. Il ne s’agit pas naturellement d’exclure Tigrane II et les souverains qui l’ont précédé et suivi de l’histoire du peuple et de la nation arménienne. Pour les Arméniens dont les ancêtres vécurent dans l’Arménie historique, toutes les époques précédentes ont laissé un matériau brut pour la formation de la nation moderne. Son étude et son appropriation par les gens ordinaires requièrent cependant précision et clarté dans l’usage des catégories et des notions.

Note

1. Remarquant la supercherie historiographique des grandes puissances, dans leurs tentatives pour assimiler des nations plus petites et les rejeter ensuite de l’histoire, Moïse de Khorène note que pour se venger de Haïk, fondateur de l’Arménie, le roi assyrien Ninus entreprit « l’anéantissement de tous ses descendants » et « ordonna la destruction d’un grand nombre d’ouvrages qui évoquaient les réalisations des autres nations », dont celles des Arméniens. Les falsifications impérialistes conçues en vue de saper l’édification d’autres nations indépendantes demeurent d’actualité. Les Arméniens doivent combattre ce genre de falsifications non seulement de la part de l’historiographie turque, laquelle tente de les effacer de la mémoire de leurs territoires historiques, mais aussi de celle des historiens européens et américains contemporains, qui présentent systématiquement l’Arménie et sa culture comme des appendices secondaires par rapport aux grandes puissances impériales supérieures. Armen Aivazyan a attiré avec force l’attention sur ce point dans son ouvrage controversé, pas toujours correct, mais souvent pointu, L’Histoire de l’Arménie telle qu’elle est présentée dans l’historiographie américaine : une approche critique (Erevan : Artagers, 1998) [en arménien].

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20110131.html
Article paru le 31.01.2011.
Traduction : © Georges Festa – 02.2011
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.