dimanche 20 février 2011

Hratchia Kotchar - Vahram Alazan - Zabel Essayan

Emblème de la République Socialiste Soviétique d’Arménie (1920-1991)
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Hratchia Kotchar, Le Livre blanc – Vahram Alazan, Chemins de souffrance – Zabel Essayan, Sur Méguerditch Bechigtachlian et Bédros Tourian

par Eddie Arnavoudian

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1.

Au début des années 1960, affranchis d’une partie des contraintes politiques antérieures, quelques auteurs arméniens parvinrent à aborder certains aspects de 1915, avec un niveau d’intégrité artistique qui évita ce patriotisme et ce chauvinisme vulgaires, lesquels anéantissent tout potentiel créateur. Parmi ces œuvres figure un volume intitulé Le Livre blanc, de l’écrivain arménien soviétique Hratchia Kotchar, mort tragiquement en 1966 à l’âge de 55 ans. Recueil de deux courts romans et de plusieurs nouvelles, Le Livre blanc constitue une réflexion sur la force de l’identité nationale et sur la volonté humaine de vivre.

L’œuvre la plus remarquable dans ce volume est Désir, une reconstitution enthousiaste et sincère de la vie en Arménie soviétique durant les années 1930, avec le génocide pour toile de fond vivante du récit. Arakel est un réfugié vieillissant, originaire d’Arménie Occidentale, qui provoque une crise politique après avoir franchi illégalement la frontière arménienne soviétique vers ce qui fut autrefois une province d’Arménie. Il est motivé par un puissant désir de visiter son lieu de naissance et rendre hommage aux tombes de sa famille.

Admirable exercice d’écriture, l’histoire évoque sa lutte pour revoir, se souvenir et ainsi retrouver et revivre ces choses et lieux, qui partagèrent l’existence de l’ancienne génération des réfugiés de 1915. C’est aussi un tableau fidèle de la vie quotidienne de ces paysans, désormais établis dans des villages d’Arménie soviétique. Les heurts entre générations, entre familles et entre des factions politiques, qui exploitent la crise politique provoquée par Arakel pour faire avancer leurs intérêts particuliers, leurs partisans et réduire leurs opposants, sont finement saisis. Tous les niveaux de la société sont dépeints, sans rien embellir, de l’appareil étatique central à Erevan, la capitale, jusqu’au conseil municipal avec ses dirigeants qui se chamaillent. La réponse cassante et bureaucratique des officiels du gouvernement de tous grades aux requêtes d’Arakel détermine le sort de nombre d’individus et familles. Trait louable de l’œuvre, la description réaliste de membres de la communauté kurde, qui évite les paramètres d’une mythologie raciste largement répandue. Il s’agit d’un hymne à la vie humaine.

Nahabed, l’autre court roman, n’est pas aussi affiné et pénétrant. Mais il reconstitue la souffrance, le désespoir et le regain d’espérance, d’une maison et d’un foyer, qui suivirent les massacres de 1915. Même si Nahabed, comme personnage, est proche de la caricature, cela ne diminue en rien la chaleur et l’humanité dont son expérience est empreinte.

Son vécu durant le génocide traumatise Nahabed. Il est étreint par le désespoir et une résignation fataliste à sa mort prochaine. Pourtant, malgré cela, il se remarie à un âge déjà avancé, crée des enfants et commence à rebâtir une vie. Cette transformation est dépeinte non sans force, verve et densité d’émotion. Ce qui lui donne profondeur et puissance est le fait que la renaissance de Nahabed n’est pas inspirée ou déclenchée par quelque révélation « intérieure » métaphysique ou surnaturelle de la valeur d’une vie humaine abstraite. Elle est davantage le produit de pressions sociales, d’une solidarité sociale, d’enjeux familiaux et du soutien de la communauté locale. Pour profond que soit leur désespérance, les communautés humaines doivent vivre et, lorsqu’elles le font, elles entraînent avec elles jusqu’aux êtres les plus désespérés et découragés.

2.

Chemins de souffrance (Erevan, éditions Sovetakan Krogh, 1990), de Vahram Alazan, est écrit dans un arménien merveilleusement intact. Le style et la manière de raconter est aimable et simple, comme si l’on nous narrait quelque conte ancien. Pourtant, il s’agit là d’un témoignage sur la vie rude et brutale dans les camps soviétiques, de 1936 au début des années 1950. Un hommage au courage, à la solidarité et à la résistance humaine. Alazan fut un membre dévoué du Parti communiste d’Arménie, un homme de lettres, un poète et un romancier. Il fut aussi l’un des principaux vulgarisateurs de la littérature arménienne occidentale en Arménie soviétique. Comme tant d’autres, il fut victime des purges.

Le véritable courage, note Paul Nizan, consiste à surmonter de petits ennemis. En quinze ans de prison et d’exil, Alazan ne manqua jamais de ce véritable courage. A chaque étape, lui et ses compagnons firent preuve d’une capacité étonnante de rebondir et d’une résistance acharnée. Sans jamais succomber ni désespérer. La solidarité et les protestations collectives contre les puissants du jour firent en sorte que, durant les années les plus sombres, ils préservèrent leur humanité, leur esprit et leur espérance.

Lors de leur périple de deux mois en direction de la Sibérie, ils protestent en jetant par la fenêtre du wagon ce pain rassis et pourri censé les nourrir. Leur chef est enfermé, dix jours durant, dans un cachot isolé, sans éclairage ni chauffage. Au camp, ils vivent dans la terreur d’une exécution imminente. Ils voient de nombreux camarades être convoqués dans les bâtiments de l’administration pénitentiaire sans jamais revenir. Les criminels de droit commun, avec lesquels ils sont forcés de se mélanger, sont encouragés à persécuter, frapper et voler les prisonniers politiques, espérant ainsi les démoraliser et les réduire à l’état de chevaux de trait passifs et obéissants. Malgré une pression sanguine trop élevée et de graves problèmes cardiaques, Alazan est contraint d’effectuer des travaux physiques très éprouvants dans des conditions polaires. Il voit nombre d’amis et de compagnons de détention mourir d’épuisement, de maladie et de faim.

En dépit de cet enfer qu’est leur existence quotidienne, les prisonniers politiques restent humains, continuent à profiter de la vie, rire, plaisanter, faire la fête et espérer. De fait, leur comportement est empreint de noblesse. Rendus, après des mois de confinement isolé, à la compagnie de leurs camarades de détention, ils organisent des fêtes insensées, comme s’ils étaient au paradis. Un bain chaud et un ensemble de vêtements propres suscitent chez eux un sentiment de liberté. Ils organisent des conférences et des débats. Ils rencontrent Gourguen Mahari et fêtent ses vingt ans d’activité littéraire. L’ouvrage est empli d’anecdotes émouvantes sur la vie dans les camps, sur des rencontres avec d’autres intellectuels et artistes emprisonnés et sur l’ingéniosité que déployaient les prisonniers dans leur lutte pour rester humains.

Il est des domaines existentiels dont on aurait aimé voir parler Alazan, mais il garde le silence. Il y a juste une observation sur l’esprit politique du temps et les combats culturels et politiques, qui conduisirent aux purges. Pratiquement rien n’est dit de ses tentatives créatrices, de ses efforts et frustrations. D’un certain côté, cependant, nous trouvons une allusion à un important accrochage politique contemporain. Aghasi Khanjian, alors dirigeant du Parti communiste d’Arménie, qui fut lui aussi victime des purges, apparaît comme le champion décidé et convaincu des intérêts nationaux arméniens contre un pouvoir central arrogant. Durant son existence, il prit la défense de Tcharents et de Bakounts. Il fut un obstacle de taille contre les objectifs de Beria visant à remplacer la direction du Parti communiste d’Arménie par d’ignobles « béni-oui-oui ». Beria le fit donc assassiner, supprimant ainsi une entrave notable aux purges qui s’ensuivirent.

Alazan ne fut libéré du goulag qu’en 1946, à l’âge de 43 ans. Mais, comme tant d’autres, il n’était pas encore un homme libre. Il dut passer huit autres années d’exil en Sibérie, avant de recouvrer la liberté. En 1954, il fut réintégré au sein du Parti communiste et se remit à écrire. Mais sa santé était alors brisée. Il mourut dix ans plus tard.

3.

L’essai détaillé de Zabel Essayan, Sur Meguerditch Bechigtachlian et Bédros Tourian, révèle une intellectuelle et une artiste de premier plan. Avec une sensibilité et une profondeur revigorantes, elle aborde des questions d’ordre national, social, politique et artistique. Résultat, une présentation brillante et avertie du poète et dramaturge Bechigtachlian (1828-1868) (en dépit du titre, et malheureusement pour nous, Bédros Tourian n’y tient pas ses promesses) et de son époque. Voici ce que nous avons pu y glaner.

Bechigtachlian vécut l’époque des Lumières arméniennes au 19è siècle et du déclin de l’empire ottoman. Un moment de renaissance nationale durant lequel, parallèlement à l’émergence nouvelle d’une classe moyenne arménienne, se développa une intelligentsia nationale relativement importante et intègre. Cette période fut témoin du combat pour sauver, faire renaître et moderniser la langue arménienne et la transformer en un outil d’élévation du peuple. C’est alors aussi qu’apparaissent le théâtre, l’art épistolaire, la poésie et la prose arméniennes modernes. Les grands intellectuels, artistes et penseurs du temps, dont Bechigtachlian, vouèrent leurs efforts à améliorer le sort du peuple.

L’intellectuel arménien progressiste avait fort à faire à Constantinople. Afin de se gagner position sociale, pouvoir et avancement, l’élite arménienne qui s’y était établie, assimilait volontiers tout ce qui était ottoman, excepté la religion. Elle révérait tout ce qui était étranger et composait une classe de parasites des plus révoltante et servile. Cette même élite affichait un mépris virulent et quasiment raciste à l’égard des dizaines de milliers d’immigrés, nouvellement arrivés des provinces arméniennes. Et c’est contre cette toile de fond que les intellectuels progressistes cherchèrent à redonner vie à la conscience, à la culture et à la langue nationales. L’objectif plus vaste de cette entreprise notablement démocratique était de jeter les bases d’un progrès économique et social pour la masse du peuple arménien – la paysannerie opprimée et les immigrés occupant les taudis dans les villes. Tel est le contexte dans lequel Essayan commente les pièces de théâtre et la poésie de Bechigtachlian.

L’approche de l’art de Bechigtachlian par Essayan est aussi pénétrante que son évocation des conditions qui présidèrent à son apparition. Incisive et sans concession, elle se montre des plus spirituelle dans sa critique dévastatrice du « théâtre engagé » contemporain, avec ses intrigues absurdes, ses personnages unidimensionnels, de carton pâte, et ses dialogues ampoulés et verbeux. Elle note cependant que ce théâtre, véritablement inepte sur le plan de l’art, est l’œuvre d’hommes et de femmes dotés d’un réel talent artistique. Pourquoi prit-il cette forme ? Parce qu’à cette époque, le théâtre n’est pas vraiment de l’art, il s’agit là de propagande, d’un instrument visant à atteindre le peuple, d’un moyen de faire renaître la conscience et la fierté nationales. Pour l’Arménien opprimé, l’image romantique, le plus souvent grossièrement maquillée, des gloires anciennes, semait les graines d’une nouvelle fierté nationale. Le théâtre n’était pas, comme pour les classes moyennes d’Europe, un divertissement. Si bien que, malgré tous ses manques par rapport aux normes et aux critères de perfection artistique, ce répertoire joua un rôle positif et fut, de fait, plébiscité par le peuple. Il répondait à un réel besoin. Cette littérature de propagande imprègnera ainsi, quasiment dans leur ensemble, romans historiques, pièces de théâtre et poésie arménienne.

Son évaluation de la poésie de Bechigtachlian est tout aussi élogieuse, témoignant d’une sensibilité artistique hautement développée. L’on n’y trouve quasiment aucune trace de cette sentimentalité consternante, de cette grandiloquence et de cette déclamation qui entachent ses discours et ses pièces de théâtre. Un goût raffiné, un sens de l’équilibre et de l’harmonie, tout cela contribue à rendre admirablement les tourments et les émois de l’âme humaine. L’appréciation par Essayan de la poésie arménienne classique de Bechigtachlian est significative. Si sa poésie nationaliste et patriotique, écrite en arménien moderne, est de grande qualité, non sans une dimension universelle, c’est avec son écriture en arménien classique que Bechigtachlian peut, selon elle, être rangé aux côtés des plus grands poètes à travers le monde.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il a publié de nombreux essais littéraires et politiques dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20000524.html
Article paru le 24.05.2000.
Traduction : © Georges Festa – 02.2011
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.