samedi 19 février 2011

Jo Laycock - Imagining Armenia

© Manchester University Press, 2009


La politique britannique et les Arméniens au début du 20ème siècle
[recension de : Jo Laycock, Imagining Armenia : Orientalism, Ambiguity and Intervention, Manchester : Manchester U.P., 2009]

par Ronald Grigor Suny

The Armenian Mirror-Spectator, 12.02.2011


Lorsque le très lu historien Arnold Toynbee définissait l’Arménie comme étant « entre Orient et Occident », il n’appréciait pas de manière positive une zone d’échanges culturels, mais la pathologie d’une « paralysie spirituelle ». Et partageait en cela une approche européenne généralisée de l’anormalité, et même du caractère inacceptable, d’un peuple chrétien vulnérable, dominé par un empire musulman despotique. Adoptant le paradigme orientaliste d’Edward Saïd, Jo Laycock explore de quelle manière la politique de domination occidentale fut légitimée par la représentation de l’Orient (et de l’Occident) en Occident. A quoi donc se rattache l’Arménie ? A l’Orient ou à l’Occident ? Comment les Britanniques s’imaginaient-ils les Arméniens ? Et dans quel but ?

Les chrétiens ottomans sont alors, tout uniment, présentés comme opprimés et potentiellement civilisables, dignes ainsi à ces deux titres du soutien britannique. Mais comme les Arméniens et les autres vivent aussi en Orient, dont ils sont les produits, leur voie de guérison nécessitait une intervention britannique. L’appui paternaliste de Londres était requis, du fait de la voix absente d’un Orient muet. Paradoxalement, la cause des Arméniens fut défendue par les critiques libéraux anti-impérialistes de l’impérialisme victorien de Disraeli, mais, comme le souligne J. Laycock, « elle approuvait implicitement la domination impériale britannique, réaffirmant les visions impérialistes du monde. » (p. 28)

L’Arménie n’est pas seulement chrétienne, mais aussi, dans l’imaginaire britannique, un berceau de la civilisation face à la barbarie. Cependant, à l’instar des Balkans étudiés par Maria Todorova (1), l’Arménie est un « autre intérieur », se revendiquant d’Europe – une Europe encore plus originelle, du fait de son insistance à avoir été la première nation chrétienne. Pour les Britanniques, les Arméniens ne sont pas alors des « étrangers à l’intérieur de l’Europe », mais « une sorte d’étranger civilisé dans le monde oriental, une part de l’Europe qui a été déplacée » (p. 34). Du fait de son intérêt pour les Arméniens, la Grande-Bretagne accrut son rôle autoproclamé de défenseur de la civilisation. Dans l’imaginaire orientaliste dichotomique de l’Orient et de l’Occident, l’Arménie, de même que les Balkans et l’Europe orientale plus généralement, occupe une position médiane ambiguë, laquelle requiert une étude et une compréhension plus grande de « ce que signifie être « civilisé » et ce que signifie être « Européen » » (p. 37).

S’agissant de définir les Arméniens, religion et race rivalisent, mais à mesure que le discours de la nation domine de plus en plus la manière avec laquelle les peuples et la géographie sont catégorisés au 19ème siècle, les écrivains britanniques considèrent les Arméniens comme une nation dispersée ou démembrée – au moment même où les intellectuels arméniens reconsidéraient quant à eux leur peuple en tant que communauté d’ordre essentiellement national, et non simplement ethnico-religieuse. Or la nation, contrairement à la religion ou même l’empire, requiert un territoire défini et délimité. Voir les Arméniens comme une nation ou comme membres de la race indo-européenne confirmait la parenté des Anglais avec leurs cousins chrétiens d’Orient ; mais, regardant vers l’Est, les écrivains britanniques en concluaient que des siècles de domination turque avaient corrompu les Arméniens, dont la dégénérescence était évidente en toute chose, de leurs talents aussi légendaires que trompeurs à leur hygiène inférieure. Les Arméniens se trouvaient dans une triste situation, mais étaient méritants et susceptibles de rédemption. Des Européens véritables et intacts, tels que les Britanniques, se devaient de protéger et d’encourager les Arméniens. Les atrocités des massacres d’Arméniens par les Ottomans en 1894-96 galvanisèrent les arménophiles britanniques et ancrèrent les images des chrétiens innocents et des Turcs sauvages, que les « atrocités bulgares » avaient auparavant grandement contribué à former. Mais cette compassion britannique était tempérée par l’ambiguïté que l’on ressentait à l’égard d’un peuple lointain et dégénéré.

J. Laycock poursuit son analyse captivante en direction du génocide arménien de 1915. Evénement unique, en bien des aspects, par sa férocité et sa détermination à éliminer et réduire à l’impuissance un peuple constitutif de l’empire, le génocide s’intègre sur le plan discursif au débat plus large sur les atrocités de la guerre, comme dans le « viol de la Belgique », et à une image essentialisée du « Turc » (souvent au singulier) comme perpétrateur de meurtres de masse. Les Arméniens bénéficièrent de ce regain de préoccupation, s’agissant de la défense des petites nations, lui-même intégré aux motifs de faire la guerre contre les Huns et les Turcs. « L’Arménie faisait partie de cette catégorie nouvelle des « nations victimes ». » (p. 119)

Le récit de Laycock est merveilleusement rendu. Elle dissèque avec finesse et sensibilité les tendances contradictoires et rivales au sein de l’opinion britannique et, ce faisant, permet au lecteur d’apprécier les limites de ce qu’il était possible d’imaginer à l’époque. Son propos se concentre presque exclusivement sur les leaders d’opinion en Grande-Bretagne et non sur les Arméniens alors en train simultanément d’inventer et d’élaborer leur propre identité. Cela dit, le domaine qu’elle montre est des plus révélateur. Les Arméniens en tant que martyrs, leurs femmes comme victimes par excellence de prédateurs abominables, sont dépeints au cinéma, dans les affiches et brochures comme les représentants du viol d’une nation. Leur survie personnelle symbolise une continuité nationale – et même civilisationnelle. Après la Première Guerre mondiale, les Britanniques firent face au problème des réfugiés, des rapatriements et de leur propre redressement et reconstruction. Leur sympathie initiale envers les Arméniens s’évanouit à mesure qu’ils affrontèrent la contradiction entre des Etats-nation fixés et homogènes sur le plan ethnique avec un peuple déraciné, incapable de revenir dans le pays d’où il avait été expulsé. Les stéréotypes plus négatifs sur les Arméniens – « âpres au gain », leur « passion de l’intrigue » - aboutirent à saper le soutien britannique à une Arménie indépendante (p. 193). Largement abandonnée par l’Occident, une Arménie croupion perdura jusqu’à l’invasion de l’Armée Rouge fin 1920. L’unique Arménie qui survécut à la guerre, au génocide et à la révolution, fut l’Arménie soviétique, protégée, développée et maltraitée par le régime bolchevique de Moscou. Une région périphérique de l’Arménie historique en était devenue le cœur.

Laycock termine en soulignant à quel point le cas des Arméniens dément « l’opposition binaire entre colonisateur et colonisé, civilisé et barbare, que suppose l’orientalisme » (p. 220). Or la richesse du paradigme de Saïd ouvre la possibilité de comprendre la force du discours, non seulement pour donner sens, mais pour influencer et habiliter les acteurs politiques. Dans cette histoire, les Arméniens en général réagirent plus qu’ils n’agirent, tirant avantage lorsqu’ils étaient considérés comme avatars d’une civilisation et souffrant lorsqu’ils furent écartés en tant que rebut d’une géographie et d’un destin historique malheureux.

[Ronald Grigor Suny enseigne l’histoire à l’Université du Michigan.]

NdT

1. Maria Todorova. Imagining the Balkans. New York : Oxford University Press, 1997. – cf. la recension de Gale Stokes, http://www.ess.uwe.ac.uk/genocide/reviewy3.htm

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20February%2012,%202011.pdf
Traduction : © Georges Festa – 02.2011