dimanche 6 février 2011

Juifs d'Algérie / Algerian Jews

© Dar El Maarifa (Algérie), 2004


Les tombes qui témoignent de la tragédie des Juifs d’Algérie

par Robert Fisk

www.independent.co.uk


[NdT : Nous livrons à la réflexion de nos lecteurs ce reportage de Robert Fisk, traduction qui ne saurait cependant accréditer l'ensemble des thèses de l'A. Les déprédations que subirent les cimetières juifs et européens d'Algérie dès l'indépendance ne furent pas l'apanage du GIA, l'antisémitisme des années 1890 et 1940 sévissait de même de l'autre côté de la Méditerranée; par ailleurs, la francophilie des Juifs d'Algérie répondait à des attentes citoyennes tangibles.]


« Vous voulez voir les tombes israélites ? », me demande un gardien.


Il pleut à verse, une froide pluie diluvienne venue de la mer. Au-dessus du cimetière français algérien de Saint-Eugène, je lis à nouveau ces mots familiers : « Aujourd’hui moi, demain toi. » Depuis que j’ai franchi ces mêmes portes il y a quelques vingt ans, je suis à peu près certain que les restes des Juifs d’Algérie n’ont pas survécu. Durant la guerre civile des années 1990, le lieu était devenu une zone interdite pour les autorités algériennes, mis à part les gardiens engagés par l’ambassade de France. Les grands cimetières français de Tlemcen et d’autres villes furent rasés par les islamistes, les tombes des Juifs algériens de jadis, des Juifs français, des pieds-noirs et des colonisateurs durant 130 ans retournées.

Les bandits du GIA fabriquaient des bombes sous les eucalyptus de Saint-Eugène, parmi les tombes, dit-on. Quelques policiers à la recherche d’explosifs ont fait exploser les caveaux de négociants français du 19ème siècle. Ne trouvant que des ossements. Le cimetière est encore là. « Montez sur ce mur », m’explique le gardien. La voici, la minuscule synagogue dédiée par « la communauté israélite d’Alger à ses enfants morts au champ d’honneur ».

Et voici les monuments, encore subsistants, en hébreu et en français, aux Juifs d’Algérie qui donnèrent leurs vies pour la France durant la Grande Guerre. « David Jules Soussan, du 3ème Régiment mixte de Zouaves, mort à Etingen, 1918 » et « Amar Maurice Moïse, soldat du 2nd Régiment du Génie, mort à Nieuport, 16 août 1915, Croix de Guerre ». Probablement victime de l’ultime assaut d’Hitler lors du conflit suivant, William Levy « mort pour la France, 16 juin 1940, à Arpajon (Seine-et-Oise), à l’âge de 30 ans », mort avant qu’il n’apprenne comment son pays aura criminellement traité son peuple.

L’antisémitisme sévissait déjà dans les années 1890 – non chez les musulmans d’Algérie, mais parmi les colonisateurs français « civilisés » qui, en 1870, furent scandalisés, lorsque le ministre français de la Justice Isaac Crémieux, accorda la pleine citoyenneté française aux 40 000 Juifs d’Algérie. Les musulmans ne se virent pas accorder ce privilège, mais c’est la droite française, et non la population musulmane majoritaire, qui exprima son mépris à l’égard des Juifs. Dans un ouvrage remarquable, la journaliste algérienne Aïssa Chenouf a publié les fruits de son enquête exceptionnelle au sein de l’ancienne population juive de son pays, révélant certains épisodes atroces de la brutalité de la France à son encontre.

En mars 1897, par exemple, le quotidien colonial français Le Petit Africain exhorta les électeurs à utiliser leurs bulletins de vote contre tous ceux qui soutenaient la communauté juive en Algérie. Le journal publia une « liste anti-juive » de candidats français de souche, dont des médecins, hommes d’affaires et officiers à la retraite de droite, sous le titre : « Tous les Français contre l’ennemi commun. Le Juif : voilà l’ennemi. » Les électeurs pro-Juifs étaient présentés comme des « moutons » agissant sur ordre.

Chose incroyable, dix-sept ans après, les Juifs d’Algérie envoyaient leurs fils se battre en France. Aïssa cite une lettre du rabbin de Constantine à son fils, sur le point de partir pour le front de Salonique. « Je te conseille d’être un bon soldat, courageux, obéissant à tes officiers et cordial envers tes camarades, écrit-il. Tu n’es plus un enfant, tu es un homme et tu as donc l’honneur de partir à la guerre défendre notre pays bien-aimé, la France. L’honneur de toute ta famille est maintenant entre tes mains. Tu dois revenir parmi nous, après la victoire, décoré de la Médaille militaire et de la Croix de Guerre. » Comme le malheureux Amar Moïse, je suppose.

Au moins 2 000 Juifs algériens périrent durant la Grande Guerre. Ils en furent bien mal récompensés. Sous le régime de Vichy en 1940, le décret Crémieux fut abrogé, rendant les Juifs algériens à leur statut d’ « indigènes ». Le général Maurice Weygand parapha cette mesure. De vieux soldats français algériens, s’intitulant la « Légion des Vétérans Français », forte de 150 000 membres, définirent leurs ennemis comme suit : « La démocratie, les traîtres gaullistes et la lèpre juive ». Lorsque les Algériens eurent l’autorisation de s’emparer des biens des Juifs, les musulmans – comme un seul homme – refusèrent. Ferhat Abbas, l’un des grands patriotes musulmans d’Algérie, considéra les lois anti-juives comme « odieuses ».

Dans sa nouvelle histoire des Juifs en terre musulmane, Martin Gilbert rend hommage à ces musulmans algériens qui risquèrent leur vie pour les Juifs durant la période de Vichy, bien que son ouvrage ne soit pas exempt d’inexactitudes. Or l’histoire des Juifs dans les pays musulmans comporte nombre de paradoxes. La violence antisémite existe bel et bien dans l’histoire algérienne, en particulier au 12ème siècle. La tragédie finale fut la guerre d’indépendance de l’Algérie. Les Juifs tentèrent d’éviter d’y prendre part, bien que leur formation française et leur histoire firent de beaucoup d’entre eux des alliés des colonisateurs pieds-noirs, jusqu’à sympathiser avec l’opposition armée anti-gaulliste de l’OAS. Fin juin 1962, 142 000 Juifs avaient quitté l’Algérie, 25 000 seulement y restant – dont 6 000 à Alger. Gilbert précise que 125 000 gagnèrent la France, 25 681 seulement Israël (où leur nouvelle vie – une histoire largement méconnue – s’avéra une étonnante success story). A l’indépendance en 1962, le Front de Libération Nationale demanda aux citoyens juifs de rester. Gilbert note qu’une loi sur la nationalité jeta ensuite le doute sur cette requête. « Une ancienne communauté juive arrivait à son terme », écrit-il.

Pas vraiment. Des Juifs vivent encore à Alger. J’ai rencontré l’un d’eux, il y a quelques semaines. Ils continuent de se rendre au cimetière de Saint-Eugène. En franchissant ce mur sous la pluie, je tombe pratiquement sur les tombes de la famille Baïchi. Conformément à la tradition juive, des pierres, nouvellement déposées, parsèment la tombe d’une vieille dame. « Un membre des Baïchi est venu ici, il y a quatre jours, précise le gardien. Il est venu prier sur la tombe de sa mère. » Puis il claque les mains dans un geste définitif que je comprends, mais que je n’apprécie pas. « C’est fini, me dit-il. Mais ils sont encore là. »

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Source : http://www.independent.co.uk/opinion/commentators/fisk/robert-fisk-tombs-that-bear-witness-to-algerias-jewish-tragedy-2191292.html
Article publié le 22.01.2011.
Traduction : © Georges Festa – 02.2011

site du cimetière israélite Saint-Eugène Bologhine (Alger) :
http://www.cimetiere-steugene.judaismealgerois.fr