dimanche 6 février 2011

Sale août / Serge Valletti - Patrick Pineau

Sale août, de Serge Valletti et Patrick Pineau
© MC93 Bobigny – Cité Nationale de l’Immigration – Conseil Régional Languedoc-Roussillon – Scène Nationale Evreux-Louviers – Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau, 2010

Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France, 05.02.2011


Dire le sang, voir le sang


Août 1893, marais salants d’Aigues-Mortes. Halos blancs, virant progressivement au bleu factice, à l’orangé étouffant, puis au rouge définitif, indéfendable. L’avant-scène, vue des puissants. Oublieux de l’humain pris au piège, n’ayant pas le choix. Déracinements en sourdine, comme au lointain. Et pourtant quotidiens, inscrits dans un paysage de sueur et de larmes. Tous « esclaves de ce climat », mais pour des raisons diamétralement opposées. Pendant que les nantis rêvent de mécanisation, se soucient de lunes croissantes et montantes, leurs compagnes névrosées égrènent les impasses d’une énième Mouette.

Le hareng saur, d’un certain Charles Cros : tout d’abord déclamation de pacotille, puis clef dessillant les âmes. Sur scène, les protagonistes s’affairent, telles des silhouettes sur une pellicule. L’Italien, l’ingénieur, les possédants, la Compagnie des Salins du Midi, l’étudiant idéaliste, la mère perdue dans ses illusions, la jeune fille rebelle… La France derrière ses volets clos, avec ses innocents et ses tueurs : « Rien de tel qu’un massacre pour en faire oublier un autre ! »


Fête du 15 août. Ou les prospérités du pogrom. Tandis que les petits-bourgeois rêvent théâtre et artistes, les sans-grade, invisibles, écrasés, aux prises avec la saumure et un soleil de plomb, argent en poche, improvisent une utopie précaire, aux sons des flûtes et du tambourin. Exotisme étrange et familier, focalisant haines et passions. Un certain Giovanni Giordano. Un certain Joseph Constant. Siège de la boulangerie de la veuve Fontaine. Le film s’accélère. « Me changer moi-même ! » De l’autre côté, hurlements de ceux qui portent les coups, « cœurs et poumons », pavés, fourches. Le décor s’emballe, perd toute mesure. Vent qui se lève. « Nos cœurs secs et immobiles. » La grille restera fermée, indifférente au supplicié qui s’y accroche. Complice des bourreaux anonymes, ayant pignon sur rue.

Aigue Morte – Siamo morti !
Perchè siamo Italiani !
Il sale del nostro sudore
Zucchero sangue
Collati nei paludi !

Replacer les événements dans leur contexte, rappelle le maître. Un certain Sac de Rome. A relire, à reconstituer. En lieu et place des Barbares, des légions romaines. « Toujours se demander pourquoi ? »
L’homme aux 10 francs. Condamné pour tous les autres. Qui ont sauvé leur réputation. Comme on sauve un compte en banque. Et que la lâcheté collective rendra fou. Bientôt viendront l’Afrique, le Dahomey, le Sénégal, ses mirages, son sel. Puis les camps. « C’est l’homme qui doit changer, pour que le monde change ! » Et encore : « Se souvenir, drôle d’idée ! »

Se souvenir de cette lagune baignée de cris, de sang et de larmes. Se souvenir des silences, des égoïsmes, des exils. Se souvenir de tous ceux que le monde nouveau broya, arracha. Ne cesse de broyer, d’arracher. Se souvenir du vent et des vagues. Nos pluies et nos midis d’Aigues-Mortes.

© georges festa – 02.2011


Sale août. Comédie triste en quatre actes de Serge Valletti. Mise en scène : Patrick Pineau.
D’après Le massacre des Italiens. Aigues-Mortes, 17 août 1893, de Gérard Noiriel.
Avec : Gilles Arbona, Nicolas Bonnefoy, Hervé Briaux, Célia Catalifo, Laurence Cordier, Pierre Félix Gravière, Laurent Manzoni, Sylvie Orcier.
Assistanat à la mise en scène : Anne Soisson. Lumière : Marie Nicolas. Son : Jean-Philippe François. Scénographie : Sylvie Orcier. Costumes : Sylvie Orcier, Charlotte Merlin. Accessoires : Renaud Léon. Régie générale : Florent Fouquet.

site du Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France :

www.theatrelouisaragon.fr