mardi 15 février 2011

Sevgi Soysal

© İletişim, 2003


Sevgi Soysal et son oeuvre :
une littérature révélatrice de la coercition militaire dans l’Etat moderne turc des années 1970

par Sinem Meral

Deportate, esuli, profughe, n° 12, janvier 2010


Résumé : Après une rapide présentation de l’écrivaine Sevgi Soysal, l’article s’appuie sur trois de ses romans : Un Après-midi à Yenişehir, Cellule de prison pour femmes et L’Aube. La première œuvre relate la crise d’identité de trois personnalités différentes et les effets de la situation politique des années 70. La seconde reconstitue les conditions d’existence dans les prisons pour femmes et la troisième se concentre sur les mauvais traitements, suite à leur élargissement, à l’égard des ex-détenus de gauche. L’étude se réfère constamment à l’analyse de Giorgio Agamben sur l’Etat autoritaire et sur les outils dont se sert ce dernier pour contrôler la société.


Arrière-plan

La Turquie a une large et vaste expérience en matière de coercition étatique et de coups d’Etat dans son histoire politique. Il y eut deux coups d’Etat « réussis », l’un en 1960 et l’autre en 1980, et deux « demi-coups d’Etat », en 1971 et 1998. Toutes ces interruptions non démocratiques de gouvernance eurent un visage militaire et, chose étonnante, furent légales. Et ce, car affirmant « défendre l’Etat contre toute tentative de révolution », « empêcher toute tentative de changer l’ordre légal de la république de Turquie » ou « sauvegarder l’ordre constitutionnel de l’Etat ». Juridiquement, l’armée turque endossa ce type de responsabilité à partir du coup d’Etat de 1980, mais avant même cette date, la vie civile et démocratique turque fut impactée fortement et de manière irréversible par la déclaration de l’armée, le 12 mars 1971. Cette déclaration conduisit à un équilibre politique stable de l’Etat turc moderne : le pouvoir de l’armée mis en balance face à l’autorité politique civile.
Vivre dans un pays où l’Etat impose une autorité injustifiable et présente sa gestion arbitraire comme « nécessaire en temps d’urgence dans l’Etat de droit et démocratique moderne » affecte inévitablement chaque citoyen, en premier lieu un écrivain. Les écrivains sont généralement considérés comme « témoins de leur époque ». Ce qui renvoie à leur responsabilité majeure : informer chacun des vérités honteuses au sein de la société.
Sevgi Soysal est l’un de ces intellectuels courageux à avoir vécu en république de Turquie de 1936 à 1976. Cette écrivaine, qui mourut si prématurément et dut abandonner si tôt sa contribution à la langue turque, naquit dans une famille bourgeoise d’Istanbul. Le fait d’avoir une mère allemande influença probablement sa façon de penser. Elle finit par comprendre qu’être différent par son apparence, sa manière de penser ou ses origines n’était pas une source de honte, mais une ressource précieuse, non seulement pour la personne concernée, mais pour la société tout entière. Sevgi Soysal étudia la philosophie et l’art dramatique en Allemagne, puis, une fois diplômée, retourna en Turquie. Sa carrière d’écrivaine débuta par plusieurs récits originaux publiés dans des revues locales ou nationales. Elle y abordait principalement des conflits d’identité, la précarité sociale et la sexualité, l’oppression sociale et la vie urbaine ordinaire. Dans ces romans et récits, les mouvements politiques en Turquie ne figurent ni en toile de fond ni comme un enjeu central. L’écrivaine n’était pas insensible au chaos politique où se trouvait le pays, mais ne s’y impliquait pas véritablement non plus. Un changement dramatique intervint dans son écriture juste après le demi-coup d’Etat qui survint le 12 mars 1971. Elle fut emprisonnée durant quelque onze mois dans la prison militaire de Mamak, à Ankara, où elle acheva ses œuvres les plus importantes : Un Après-midi à Yenişehir et L’Aube. Ses mémoires de détenue ont aussi été publiés dans un ouvrage intitulé Cellule de prison pour femmes. Après cette expérience, Sevgi Soysal réalisa beaucoup mieux la répression étatique qui sévissait dans les prisons. Elle vécut en tant qu’« accusée de délit d’opinion » avec des prisonniers politiques, assistant à toutes sortes de tortures, de viols, d’humiliations, d’oppressions psychologiques et de brutalités. Elle continua d’écrire jusqu’à sa mort tragique.

Analyse de l’Etat d’exception

Pour saisir plus en profondeur les œuvres de Sevgi Soysal, je propose de suivre la démarche intellectuelle de Giorgio Agamben qui, dans son livre Etat d’exception, expose les opinions de deux penseurs parmi les plus importants du siècle dernier, Carl Schmitt et Walter Benjamin. Pour Schmitt, « l’état d’exception » est une période durant laquelle le gouvernement a le droit de suspendre la loi afin de stabiliser l’équilibre recherché de l’Etat. Lors de ces périodes, les droits fondamentaux des citoyens peuvent être réduits et l’Etat peut justifier officiellement des faits illégaux, comme la torture après arrestation ou la détention sans jugement, en déclarant l’état d’urgence et en affirmant que l’Etat est obligé de sauvegarder l’ordre républicain. Citons Agamben : « Dans chaque cas, l’état d’exception marque un seuil où logique et pratique s’emmêlent et où la violence pure, dénuée de logos, s’exprime sans aucun cadre réel de référence. » (Agamben, éd. 2005, p. 40)
Dans l’univers de Schmitt, l’Etat, ou ses représentants comme les forces militaires ou les instances administratives (que leur pouvoir politique soit ou non légitimé via des élections légales et honnêtes), a le droit d’instituer des exceptions à la loi en cas d’urgence. Des actions totalement « illégales » (à savoir contraires à ce qui est écrit dans la Constitution ou les codes du pays), mais cependant « légitimes », peuvent ainsi être entreprises, instituant en quelque sorte leur propre loi. Il s’agit d’un des points les plus importants établis par Agamben : une situation d’urgence comporte des règles et une logique particulières, mises en œuvre par la seule « raison d’Etat ».
Benjamin, de son côté, approche l’état d’exception d’un point de vue juridique, le décrivant comme un processus dans lequel le judiciaire renonce à son adhésion à la loi. Il souligne le fait que l’état d’exception ne protège pas le droit ou ne crée pas un droit nouveau, mais le suspend afin de répondre à la « violence pure ». La violence pure est issue de l’âme de la société ; elle est cette fureur qui provoque révoltes politiques et révolutions. En résumé, Benjamin essaie de relier toujours l’état d’exception aux « actions illégales », tandis que Schmitt tente de lui donner une apparence légale en opérant un lien entre ordre légal et état d’exception.
La position de l’armée est l’une des questions clé dans l’histoire politique de la Turquie. Depuis le début du 20ème siècle, l’armée turque est proactive dans la vie politique et intervient sans cesse afin de préserver le pays de tout ennemi intérieur ou extérieur potentiel. En expliquer en détail les raisons excèderait les limites de cet article, mais, pour résumer, cette mentalité traditionnelle est transmise d’une génération de militaires à la suivante. La préservation de la république de Turquie et de la Constitution turque est la tâche première de l’armée. Dès que des changements sociaux commencent à menacer l’ordre politique de l’Etat, l’armée intervient aveuglément, tant dans la législation civile que dans la vie sociale. Par exemple, du fait des coups d’Etat, l’Assemblée de Turquie fut à plusieurs reprises suspendue. En outre, des mesures de couvre-feu privèrent la population des ses droits fondamentaux. Conformément à la théorie de Schmitt, l’armée turque justifie ces interventions au moyen du droit et des lois (essentiellement des arrêtés ou des règlements) telles que la « Loi sur le service intérieur » et le « Règlement des Forces armées turques », où la sauvegarde du pays est clairement présentée comme relevant de la responsabilité de l’armée turque.
Il convient d’analyser ce que la population turque expérimenta durant les années 1970, du point de vue des deux groupes principaux concernés : l’armée (ou l’Etat) et les victimes (la population). Les raisons de l’Etat sont surtout exprimées par Schmitt, tandis que Benjamin prend en compte l’opinion des victimes. Sevgi Soysal critique sans cesse le point de vue de Schmitt, tout en défendant de manière convaincante l’approche humanitaire de Benjamin. Sachant que Sevgi Soysal est écrivaine, l’on ne peut attendre d’elle qu’elle soit impartiale, s’agissant d’évoquer cette époque en tant que telle. L’on doit aussi prendre en compte le fait que Sevgi Soysal passa six mois environ dans la prison pour femmes d’Adana en tant que prisonnière politique, sans être accusée du moindre crime, avant de proposer une approche littéraire de ses œuvres.

Un Après-midi à Yenişehir

Quittons maintenant l’analyse d’Agamben et ses sources dans Schmitt et Benjamin. Nous pouvons trouver un tableau frappant de l’état d’exception dans Un Après-midi à Yenişehir. Il s’agit d’un roman dans lequel les représentants de chaque classe sociale et économique sont présentés. Il fait donc plus que nous donner une connaissance passagère de cette période ; il plonge au cœur de la société d’alors. Ses personnages comptent un marchand ambulant et sa petite amie issue de la classe défavorisée, une femme au foyer de la classe moyenne et un professeur d’université de la classe aisée, trouvant tous le moyen de s’exprimer dans le roman. Les relations entre les principaux personnages, Olcay, Ali et Dogan, ont une tonalité politique évidente. Ali est un jeune communiste enthousiaste, issu de la classe ouvrière, alors qu’Olcay et Dogan, frère et sœur, ont des tendances socialistes, mais appartiennent à la bourgeoisie turque. L’histoire de ces trois personnages est liée à l’effondrement d’un vieux peuplier, ce qui se révèle être l’image la plus forte du roman. La chose est toujours débattue parmi les critiques turcs, mais, à mon avis, le vieux peuplier symbolise la fin de l’âge d’innocence et l’appel à la violence. Pour reprendre la définition de Benjamin, la violence pure, provenant de la société, vise à changer l’ordre légal. Le danger croissant de cet arbre pourrissant anticipe le groupe social en développement qui va se révolter. En Turquie, après 1971, il y eut une révolte armée contre le vieil ordre national, parallèlement aux révolutions advenues dans d’autres pays à travers le monde. A la fin du livre, l’arbre s’écroule finalement sur un homme issu de la classe défavorisée, dont le travail est exploité par la classe aisée. Cette fin semble avoir été choisie par Sevgi Soysal pour symboliser la violence économique et politique provoquée par l’ordre capitaliste.

L’Aube

La psychologie du prisonnier politique est dévoilée en profondeur dans L’Aube, qui fut publié en 1975. Il s’agit aussi d’un roman de l’après-1971, mais davantage centré sur l’ordre politique et juridique de l’Etat turc, ainsi que sur sa politique et sa stratégie d’oppression. Le principal personnage, Oya, est une artiste de gauche d’Istanbul, exilée à Adana, une ville à l’Est de la Turquie. Là, elle doit se rendre chaque jour au commissariat pour donner sa signature et se trouve continuellement sous surveillance policière. L’Aube est l’un des rares romans dans la littérature turque, où les instruments schmittiens de l’Etat (ou de l’armée) font la démonstration de leur usage élargi dans un régime d’état d’exception. Le second personnage, Mustafa, est un ancien condamné, qui vient juste de recouvrer sa liberté. Il a connu les conditions violentes de l’Etat dans les prisons. Oya et ses souvenirs de détenue occupent à nouveau le devant de la scène, lorsque la police locale fait soudainement irruption au domicile de Mustafa. Sevgi Soysal évoque surtout la psychologie d’Oya et de Mustafa, qui passent la nuit en garde à vue, terrorisés à l’idée d’être à nouveau torturés, avec leurs rêves brisés de liberté. Cette tension affecte profondément Oya et Mustafa, les incitant à faire leur examen de conscience. La scène du raid policier, dépeinte d’une façon particulièrement réaliste dans le livre, amène les personnages à s’interroger sur des notions telles que la peine et le délit. Au commissariat d’Adana, Oya demande sans cesse au chef de la police si l’enquête et le recueil de dépositions seront mis en œuvre dans le cadre de la loi, mais elle n’obtient jamais une réponse claire. Les officiers de police humilient Oya car elle est communiste et femme. Oya songe à la torture, tout en marchant vers la pièce où elle doit passer la nuit en garde à vue :

« Abdullah, un des officiers, marche près d’elle. L’expression mauvaise de son visage ne l’effraie plus comme auparavant. « Que peut-il me faire ? Me frapper ou m’insulter, tout au plus. Il est incapable de se livrer à la torture systématique et scientifique sur laquelle j’ai entendu des histoires si horribles. » Etre frappé par Abdullah semble maintenant à Oya une perspective ridicule et même réjouissante, tandis qu’elle compare le tout à ce genre de tortures… Mains et orteils liés à des câbles électriques, le cœur qui bat à tout rompre, prêt à exploser ; être maintenu délibérément et criminellement à l’écart de la mort dont elle se languit, contrainte de perdre son humanité et sa féminité au milieu d’un lac de sang et de vomissures, ayant sans cesse l’impression de tomber, tomber. Puis la matraque, qui se charge de la tâche la plus vile de l’organe masculin… » (Soysal, éd. 2002, p. 90. Trad. anglaise par Sinem Meral)

Cellule de prison pour femmes

Le dernier ouvrage, Cellule de prison pour femmes, est un livre de témoignage, de divulgation, non un roman, mais plutôt un recueil de souvenirs de détention. Notons que l’usage du langage par Sevgi Soysal au début et à la fin est très différent. La raison en est qu’elle fit l’expérience de la prison avant et après le 12 mars [1971] ; le recours systématique à la torture débuta après cette date. Chaque passage met à nu combien il était dur d’être un prisonnier politique juste après le 12 mars. Le lecteur est informé de l’oppression physique et psychologique, des diverses techniques de torture et des viols lors des gardes à vue. Le personnel de l’armée créa la notion de « prisonnier des soldats » ; les victimes se trouvaient ainsi automatiquement sous la chaîne militaire de commandement. Des événements effroyables eurent lieu durant cette période, comme l’exécution de Deniz Gezmis, Yusuf Arslan et Huseyin Inan, trois dirigeants de gauche très importants, et le détournement d’un avion des Turkish Airlines. Comme si l’on dynamitait la société, qu’on la secouait à l’aide de la violence pure, décrite par Benjamin. D’après lui, les agissements illégaux de l’Etat ne peuvent être justifiés ; les œuvres de Soysal doivent être lues comme la preuve tangible de cette résistance. Par exemple :

« On s’habituait à presque tout, mais pas à ce que les victimes de tortures arrivant en prison nous racontaient, même si l’histoire était toujours la même. Les gens recherchés étaient arrêtés lors de raids de la police, leurs yeux bandés, et ils étaient emmenés sans ménagement. Une fois dans la salle de torture, la personne était mise à nu et vêtue de pyjamas ensanglantés et sales. Pendant ce temps, les officiers, qui se donnaient du « Mon major », « Mon colonel », etc., abreuvaient d’obscénités les victimes, du genre « Putain ». Et commentaient les particularités physiques de la victime. Puis l’électricité était mise à contribution, suivie par des litres d’eau, la bastonnade, la marche dans l’eau, les pieds gonflés suite aux coups de bâton. Après cela, de nouveau l’électricité, et toutes sortes d’injures comme « Enculé », « Fils de pute », etc. Et enfin le viol au moyen d’une matraque. » (Soysal, éd. 2003, p. 95. Trad. anglaise par Sinem Meral)

Ecrivaine majeure de la littérature turque, Sevgi Soysal non seulement enrichit notre histoire des plus noire, mais présente aussi notre époque contemporaine. Ses romans nous rappellent que l’Etat est toujours prêt à réduire nos acquis démocratiques et à réagir contre chaque mouvement qui tente de changer l’équilibre politique actuel au sein de l’organisation étatique. Quiconque détient du pouvoir ne sera jamais prêt à l’abandonner de son propre gré. Tant que nous ne regarderons pas en face cette histoire honteuse, la Turquie continuera de vivre dans le cadre de la logique étatique d’exception et nous n’aurons guère d’espoir en l’avenir.

Bibliographie

AGAMBEN Giorgio, Istisna Ali [Etat d’exception], trad. Kemal Atakay, Editions Otonom (Turquie), 2005 (en turc).
AGAMBEN Giorgio, Beyond Human Rights, trad. Cesare Casarino, in Radical Thought in Italy, éd. Paolo Virno et Michael Hardt, University of Minnesota Press, 1996 ; Means without End / Notes on Politics, trad. Vincenzo Binetti et Cesare Casarino, University of Minnesota Press, 2000.
GULENDAN Ramazan, « Desired and Portrayed Characteristics of Women in Modern Turkish Literature : 1960-1980 », Social Sciences Magazine (Turquie), 2000.
SOYSAL Sevgi, Yenişehir’de Bir Öğle Vakti [Un Après-midi à Yenişehir], Editions Iletisim (Turquie), 2002.
SOYSAL Sevgi, Şafak [L’Aube], Editions Iletisim (Turquie), 2002.
SOYSAL Sevgi, Yıldırım Bölge Kadınlar Koğuşu [Prison pour femmes], Editions Iletisim, Turquie, 2003.
YÜCE Sefa, « Sevgi Soysal’in hikâyeciliği » [Sevgi Soysal romancière], Uluslararasi Sosyal Araştirmalar Dergisi / The Journal of International Social Research, vol. 1/2 (Turquie), winter 2008.

[Chercheure indépendante, Sinem Meral vit à Izmir en Turquie. Elle s’occupe principalement des questions d’identité sexuelle, des conflits d’identité et des notions juridiques dans une approche interdisciplinaire, tout en traduisant de la littérature anglaise et française en turc. Elle s’intéresse actuellement à la littérature comparée et interdisciplinaire. Ses récits et essais ont été publiés dans plusieurs magazines et journaux turcs.]

___________

Source : http://www.unive.it/nqcontent.cfm?a_id=71770
Traduction de l’anglais : © Georges Festa – 02.2011
Avec l’aimable autorisation de Bruna Bianchi (Université Ca’ Foscari, Venise) et Sinem Meral.