dimanche 13 mars 2011

Jasmina Dervisevic-Cesic / Interview

© Panisphere Books and Audio, 2003


De la guerre et des livres
Entretien avec Jasmina Dervisevic-Cesic

par Susan O’Neill

Eclectica, janvier-février 2007


Avant d’avoir 20 ans, Jasmina Cesic a perdu une maison, un mari, deux frères adorés et son bras droit. Aujourd’hui, treize ans plus tard, elle s’est forgée une nouvelle vie aux Etats-Unis comme épouse, mère et femme d’affaires. The River Runs Salt, Runs Sweet [Salée s’écoule, douce s’écoule la rivière] sont ses Mémoires de Bosnie avant et durant la guerre civile, qui déchira l’ancienne république de Yougoslavie. Le titre du livre est repris du Coran (1).

- Susan O’Neill : The River Runs Salt, Runs Sweet détaille ton existence en Bosnie, de 1988 à ton émigration aux Etats-Unis en 1993. Tu as écrit ce livre en 1994. Un récit sincère, poignant, sur la perte et la survie. Je suis frappée du fait que tu aies eu la présence d’esprit de coucher par écrit tes expériences si peu de temps après les avoir traversées – et en anglais, une langue nouvelle pour toi. Comment as-tu accompli cela aussi rapidement ?
- Jasmina Dervisevic-Cesic : Tout était dans ma tête, à mon arrivée ici. Je ne pensais qu’à ça. J’ai étudié l’anglais aux cours d’adultes de Harvard pendant quatre mois ; en 1993, des gens mouraient chaque jour en Bosnie, j’allais chaque jour sur Harvard Square, là les gens étaient heureux. J’en pleurais. Ce livre était une façon de guérir. Je voulais écrire en anglais, apprendre à chacun dans mon nouveau pays ce qui se passait, pour qu’ils puissent le comprendre. Mon anglais était mauvais ; je communiquais ce que j’écrivais à Joanna, ma meilleure amie, et elle m’a aidée avec des mots que je ne connaissais pas.

- Susan O’Neill : J’ai remarqué que l’ouvrage attribue à Joanna Vogel et à son beau-frère Bruce Holland Rogers un rôle de « destinataires ».
- Jasmina Dervisevic-Cesic : Joanna a proposé que je le montre à Bruce car il est écrivain. Les récits sont tous de moi ; il n’a pas modifié ce que j’ai écrit, mais il a déplacé certains pans, pour que tel récit ne s’achève pas avant qu’un autre ne commence. Il a pensé que ce serait plus prenant comme ça, comme on voit dans un roman.

- Susan O’Neill : Le livre est vraiment prenant et la guerre faisait la une des actualités en 1994. Pourquoi ne s’est-il pas vendu à ce moment-là ?
- Jasmina Dervisevic-Cesic : A cette époque, le Journal de Zlata fut publié (2).

- Susan O’Neill : Le récit d’une jeune fille de 12 ans originaire de Sarajevo ; promu comme la version bosniaque du Journal d’Anne Frank.
- Jasmina Dervisevic-Cesic : Oui. Tous les courriers de refus que j’ai reçus disaient la même chose : le livre est très bien écrit et constitue un témoignage vrai sur la force de l’esprit humain, mais après le Journal de Zlata et d’autres ouvrages sur la Bosnie, il ne serait guère facile, selon eux, de vendre un livre tel que le mien. Mon agent me conseilla de modifier mon récit et d’évacuer la Bosnie du livre. « La Bosnie est si loin ! – me disait-elle. Centre ton livre sur toi, une femme qui a vécu une terrible tragédie et qui pourtant reste intacte et forte sur le plan émotionnel et spirituel. » Selon elle, cela attirerait l’attention du public américain et ferait vendre le livre.

- Susan O’Neill : Et tu as répondu ?
- Jasmina Dervisevic-Cesic : Je lui ai dit : « Shawna, même si je voulais devenir riche, mon livre n’est pas une histoire d’argent. Il s’agit de raconter. Et il raconte une histoire importante. Qui est loin de se limiter à moi. » J’ai simplement utilisé ma tragédie personnelle pour révéler cette histoire au reste du monde : ce qui peut arriver quand un fou est élu, quand on nous présente l’idée que la guerre est la seule solution à nos problèmes et la seule manière d’atteindre un avenir meilleur, et quand la haine, les préjugés et l’ignorance l’emportent sur l’amour et l’humanité. L’humanité souffre, des enfants meurent et peu importe de quel côté ils se situent.

- Susan O’Neill : Il est donc resté inédit jusqu’en 2003, lorsque Bruce Holland Rogers le prend dans sa petite maison d’édition, Panisphere. Je crois que Bruce vient juste de vendre les droits au Pakistan, pour le publier en ourdou et en anglais. Félicitations !
- Jasmina Dervisevic-Cesic : Je suis très heureuse que mon livre finisse par devenir international. Je suis désolée qu’aucun pays en Europe, d’où je viens, ne l’ait publié, mais espérons qu’après le Pakistan, ils s’y mettront aussi.

- Susan O’Neill : Revenons au livre. Au début, tu es, pourrait-on dire, une adolescente « typique » de 15 ans à Visegrad, en Bosnie, obsédée par les fringues, les copains et les groupes de jeunes. A la fin, tu as perdu non seulement ta maison, ta famille et ta santé, mais aussi ton innocence. D’après ce que tu m’as dit de la Bosnie, tout se passe comme si ton évolution à travers la guerre est parallèle à celle du pays.
- Jasmina Dervisevic-Cesic : La Bosnie a toujours été un pays très mélangé. Il y avait toutes les communautés. Avant la guerre, il n’était pas question de religion pour un ado typique de 15 ans, s’agissant d’amitié. Tes meilleurs amis étaient dans la rue ou dans ta classe ou dans ton équipe, si tu faisais du sport, quelle que soit leur religion. Mais, dès que la guerre a éclaté, nos amis serbes sont devenus des étrangers. Je me demande parfois s’ils ont vraiment été des amis et comment ils ont changé autant du jour au lendemain.

- Susan O’Neill : A quoi ressemble Visegrad maintenant ?
- Jasmina Dervisevic-Cesic : Aujourd’hui, Visegrad est une ville privée de sa population musulmane, qui représentait plus de 70 % des habitants avant la guerre. C’est triste pour ma famille et moi, quand nous déambulons dans ces rues familières, sachant que dans chaque maison, dans notre rue, il manque quelqu’un, parce qu’ils ont été tués, brûlés vifs durant la guerre ou massacrés ou jetés par dessus un pont, comme mon frère cadet. Tu reconnais quelques visages familiers – comme cette jeune fille serbe qui allait à mon école ; elle m’a jeté un regard, sans rien dire, et je n’ai rien dit non plus. Mon professeur principal, qui est Serbe, vivait dans mon appartement jusqu’à ce qu’il ait dû fuir récemment, car c’est un criminel de guerre et un assassin. Maintenant c’est comme une ville morte pour moi.

- Susan O’Neill : Ici, aux Etats-Unis, personne en vie aujourd’hui n’a eu à vivre le chaos d’une guerre livrée sur notre propre sol. D’après toi, comment cela affecte-t-il notre façon d’agir avec les autres pays ?
- Jasmina Dervisevic-Cesic : Je pense que si les Etats-Unis devaient mener combattre sur leur propre sol, ils feraient tout pour maintenir la paix. Les Etats-Unis ont déjà de gros problèmes sociaux, alors imagine-toi, s’ils avaient aussi des problèmes économiques, plus des centaines et des centaines d’enfants orphelins, des milliers et des milliers de gens déplacés, des immeubles détruits, des routes et des autoroutes complètement hors d’usage, des problèmes d’eau, plus assez de nourriture pour alimenter leur population et tout ce qui s’ensuit lors d’une guerre ! On se rappelle encore des images de New York lorsque les tours se sont effondrées, et La Nouvelle-Orléans l’an dernier. Tant d’habitants de La Nouvelle-Orléans vivent toujours ici et la ville est toujours en chantier, les tours à New York n’ont toujours pas été reconstruites. Je n’ai donc pas à te donner une image de ce pays, s’il a vécu les mêmes destructions que la guerre entraîne ailleurs. Dans ce cas, la paix signifie la liberté.

- Susan O’Neill : Dans le livre, tu ne présentes pas les forces de maintien de la paix des Nations Unies sous un jour positif. En fait, l’incident au cours duquel ton mari est mort et où tu as perdu un bras est survenu, alors que quelqu’un essayait de faire sauter un véhicule des Nations Unies ; toi et les gens qui t’entouraient, qui avez été blessés et tués, étiez de simples spectateurs. Après l’explosion, les soldats des Nations Unies sont partis sans vous venir en aide. Plus tard, ta fuite de Sarajevo dépendit de ta capacité à traverser un terrain gardé par les Nations Unies en pleine nuit, échappant à leurs barrières et à leurs éclairages. S’ils n’étaient pas là pour ta sécurité, à quoi servaient les Nations Unies ?
- Jasmina Dervisevic-Cesic : Je ne sais pas. Peut-être nous faire mourir, l’estomac plein ? Les Nations Unies ont échoué en Bosnie. Elles le savent et le monde entier le sait. Ils n’ont pas fait ce qu’ils étaient censés faire et ce pour quoi ils étaient là. Ils ont créé six zones de sécurité en Bosnie, en prétendant qu’en démilitarisant ces zones, ils protègeraient leurs habitants des Serbes. En 1995, l’une d’elle, Srebrenica, est tombée aux mains des Serbes et plus de 9 000 musulmans furent tués en l’espace de deux jours seulement. Les Nations Unies n’ont rien fait pour protéger ces gens ; ils se sont contentés de quitter la ville. Quelques jours plus tard, toujours en 1995, une autre zone « sûre », Zepa, est tombée entre les mains des Serbes et, de nouveau, les Nations Unies n’ont rien fait. Tu peux faire des recherches sur internet là-dessus. Il existe aussi de nombreux ouvrages sur Srebrenica, parce que ce fut le plus grand massacre depuis la Seconde Guerre mondiale.

- Susan O’Neill : Même en pleine horreur de la guerre, ton livre donne des exemples extraordinaires de bonté et de gentillesse.
- Jasmina Dervisevic-Cesic : L’humanité parvient toujours à se rencontrer, au pire des horreurs de la guerre. Ce n’est que dans des situations de ce genre que tu peux voir des étrangers aider des étrangers spontanément, sans autre idée en tête.

- Susan O’Neill : Qu’aimerais-tu que les lecteurs retirent de ton livre ?
- Jasmina Dervisevic-Cesic : J’aimerais qu’ils sachent que, quelles que soient les circonstances, la vie continue. L’amour, l’amitié, le partage, le savoir sont des choses merveilleuses. Plus nous partageons, moins nous sommes ignorants. Le savoir nous rend simplement plus forts, plus compréhensifs et plus aimants. Ne laissez pas les autres vous changer, parce qu’ils sont comme ils sont. L’amour peut conquérir le monde et la haine ne peut que le détruire. La haine te rend misérable et l’amour te rend heureux.

NdT

1. « Et c’est Lui qui donne libre cours aux deux mers : l’une douce, rafraîchissante, l’autre salée, amère. Et Il assigne entre les deux une barrière et un barrage infranchissable. » Coran, 25 :53 – traduction Barbara Centorami, www.islam-guide.com/fr/
Jasmina Dervisevic-Cesic. The River Runs Salt, Runs Sweet : A Memoir of Visegrad, Bosnia. Panisphere Books ans Audio, 2003, 216 p. - ISBN : 0970421036
2. Zlata Filipović. Le journal de Zlata. Traduction française du serbo-croate par Alain Cappon. Fixot et Editions Robert Laffont, 1993. 217 p.

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Source : http://www.eclectica.org/v11n1/oneill.html
Traduction : © Georges Festa – 03.2011