samedi 12 mars 2011

Lawrence of Arabia : Armenia and the Turks / Lawrence d'Arabie : Arménie et Turcs

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L’Arménie et les Turcs dans l’esprit de Lawrence d’Arabie

par Benny Morris

The National Interest, 08.03.2011


Si le colonel T. E. Lawrence (« Lawrence d’Arabie ») sympathisa avec les aspirations souverainistes des Arméniens et, de fait, dressa après la Grande Guerre la carte d’un partage séduisant du Moyen-Orient aux mains de l’empire ottoman, où il défendait une Arménie indépendante (en Cilicie), il nourrit aussi nombre de préjugés anti-Arméniens, dominants à son époque.

Lawrence fut membre de la délégation britannique à la Conférence pour la Paix de Paris qui suivit la guerre en 1919. Le 3 novembre, il confie à Frank Polk, « chargé d’affaires » américain à Paris, que les Arméniens avaient tendance à prêter « de l’argent à des taux d’intérêt exorbitants » et se saisissaient « des terres ou des chevaux des Turcs pour s’assurer du paiement », ce qui expliquait, en partie du moins, les atrocités des Turcs à leur encontre durant la Première Guerre mondiale.

Mais il y eut un autre facteur. « Les Arméniens, apprit-il à Polk, comme ce dernier le rapporte, ont la passion du martyre qui, selon eux, peut le mieux être satisfaite en se querellant avec leurs voisins […] On peut leur faire confiance pour provoquer des troubles contre eux dans un avenir proche. »

Plus généralement, aux yeux de Lawrence, « tenter d’établir un Etat arménien est la chose la moins souhaitable ». Excepté sur un territoire spécifique, où leur présence serait largement majoritaire. « L’idée d’un Etat arménien fait enrager toutes les autres races et il faudrait cinq divisions (soit 100 000 hommes de troupes) pour le défendre. »

D’après Lawrence, les Turcs sont épuisés par la Grande Guerre et leur « armée est brisée par les maladies vénériennes et le vice contre-nature ». D’où un taux de natalité en chute libre. Il estimait que si les Turcs étaient « confinés dans leurs propres territoires, en l’espace de trente ans [la Turquie] retrouverait à nouveau sa vigueur et, incidemment, sa soif de conquêtes. » (L’usage par Lawrence des mots de « vice » et de « soif » fut peut-être influencé par son expérience personnelle durant les années de guerre…)

Au sujet de son ami l’émir Fayçal, le chef militaire de la révolte des Arabes et alors dirigeant de facto à Damas, Lawrence note qu’il est « prudent, modéré, habituellement honnête, mais capable de traîtrise, si cela lui convient ».

Chose étonnante, Lawrence confie à Polk que « les Juifs sont en bonne entente avec les Arabes » et ajoute que, contrairement à l’opinion dominante à cette époque concernant les autorités britanniques, « le Juif est un bon cultivateur tant en Palestine qu’en Mésopotamie » [parlant des Juifs d’Irak]. Le problème est que « la situation [au Moyen-Orient] empêche toute entreprise visant à des améliorations et que [le Juif] exige 5 shillings par jour pour vivre contre 6 pences [à savoir, la moitié d’un shilling : 20 shillings valaient alors une livre sterling] pour un Arabe ou un Syrien.

Lawrence conclut en déclarant que « le mouvement sioniste compte de nombreux prophètes, mais pas un seul politicien » [s’il avait vécu jusqu’au 21ème siècle il aurait changé d’avis]. D’après lui, « le mouvement a été mal géré ces neuf derniers mois ».

Il livre à Polk une dernière réflexion d’ordre général sur les peuples du Moyen-Orient : « Aucune nation ne doit s’attendre à de la gratitude de la part de l’Orient ou quoi que ce soit de ce genre, mais à une « fin de non recevoir », dès que cela leur sera possible [signifiant par là que les Arabes ou les Turcs chasseront les puissances étrangères dès qu’ils pourront le faire, quelque profitables qu’aient pu être ces mêmes puissances auprès des populations locales auparavant]. »

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Source : http://nationalinterest.org/commentary/armenia-the-turks-the-time-lawrence-4992
Traduction : © Georges Festa – 03.2011