samedi 12 mars 2011

Tufts University - Genocide Talks / Université Tufts - Colloque sur le génocide

© Panisphere Books and Audio, 2003


Université Tufts : un colloque sur le génocide mobilise l’intérêt des étudiants

par Tom Vartabedian

The Armenian Mirror-Spectator, 12.03.2011


MEDFOR, Massachusetts – De nos jours, le message est la reconnaissance du génocide et il fut rappelé haut et fort dans le campus de l’université Tufts.
Le 24 février dernier, quelque 250 étudiants se sont réunis à la Fletcher School of Law and Diplomacy pour y entendre cinq conférenciers condamner avec émotion les violations des droits de l’homme, appeler à la paix et à la compréhension entre les communautés à travers le monde.
« Grâce à leurs récits et à leurs expériences fondées sur la vraie vie, nous espérons montrer une continuité des thématiques concernant la manière avec laquelle le génocide a modelé nos existences et nos générations », a déclaré le rabbin Jeffrey Summit, directeur exécutif de Tufts Hillel et modérateur de ce programme.
« Nous devons nous relever et donner la parole à la morale, a-t-il ajouté. L’éducation est un outil puissant et l’enseignement sur le génocide une force viable sur notre campus. »
Etaient présents : Khatchig Mouradian (Arménie), rédacteur en chef de The Armenian Weekly et doctorant en études sur la Shoah et le génocide à l’Université Clark ; Maurice (Ries) Vanderpol (Shoah), psychiatre de renom ; Sayon Soeun (Cambodge), directeur exécutif de Light of Cambodian Children, Lowell ; Jasmina Dervisevic-Cesic (Bosnie), femme d’affaires dans l’immobilier et écrivaine ; ainsi qu’Eugénie Mukeshimana (Rwanda), fondatrice de l’ONG Genocide Survivors Support Network.
La manifestation était soutenue par Tufts Against Genocide, Tufts Hillel, Tufts Collaborative on Africa et Tufts STAND. Elle fut rendue possible grâce à un financement de la Cummings Foundation – dotée de 2 millions de dollars -, qui subventionne des séjours éducatifs, des expositions artistiques, des projections de films, des conférences et des études ayant pour but la prévention du génocide.
Khatchig Mouradian se présenta le premier à la tribune, évoquant son adolescence au Liban, nourri des récits de survivants du génocide au sein de sa famille. Il aborda le génocide arménien de 1915-1923, son déni et la réconciliation.
Il était le seul non survivant parmi les cinq conférenciers.
« Les génocides font partie de notre réalité, souligna-t-il. Imaginons dès maintenant des générations, lorsque cette continuité prendra fin ! Si nous n’arrivons pas à établir le lien, les risques que d’autres génocides se produisent ne feront que se répéter. Certains ont tant pleuré qu’ils n’ont plus de larmes ! »
Mouradian exhorta les étudiants à assumer le rôle de militants et encouragea la lutte contre les violations des droits de l’homme.
« L’importance de faire face au passé contribue à notre expérience contemporaine, a-t-il ajouté. A plus d’un égards, le génocide arménien a façonné ma vie et orienté mon travail. »
Mouradian rappela l’horizon du centenaire 2015, appelant à la justice et à une reconnaissance pour les Arméniens.
« D’autres nations ont obtenu gain de cause, pas les Arméniens ! », a-t-il conclu.
Son exposé se centra sur la destruction des Arméniens dans le désert syrien. Il s’est récemment rendu à un colloque sur le génocide arménien à Ankara, en Turquie.
Nonagénaire malgré lui, Vanderpol rappela l’existence atroce qu’il mena lorsque les nazis envahirent Amsterdam. Réduit à survivre à la tourmente des persécutions et des déportations, en se cachant deux années durant.
« Une pomme de terre valait plus que de l’or, reconnut-il. Une pomme de terre pouvait rallonger votre vie. Hitler buvait du champagne à Berlin, pendant qu’ici des gens mouraient de froid. Nous avons combattu nos malheurs en restant positifs et en préservant un sentiment de légèreté. »
Comment Vanderpol a-t-il vécu avec le poids de cette tourmente ?
« Ça vous désintoxique, dit-il. On finit par apprécier l’existence agréable qu’on vit maintenant en Amérique. »
A l’âge tendre de 9 ans, Soeun tenait un fusil d’assaut et avait appris à tuer ses compatriotes cambodgiens, y compris des membres de sa propre famille.
« C’était ou tuer ou être tué, confia-t-il. Le gouvernement m’enseigna que mes parents et mes proches étaient mes ennemis. Tout amour était prohibé. Mon âme appartenait au régime. »
Aujourd’hui, Soeun est un militant cambodgien, qui s’emploie à éduquer les étudiants, un rôle qu’il a assumé vingt ans durant en tant qu’ancien membre de la Protection Judiciaire de la Jeunesse [Juvenile Justice Advisory Committee] du Massachusetts.
Jasmina Dervisevic-Cesic perdit son mari à cause d’un obus de mortier et a eu un bras déchiqueté durant le bouleversement intervenu en Bosnie dans les années 1990, lorsque plus de 200 000 musulmans furent tués ou moururent de faim dans des camps de concentration.
Elle a refait sa vie en Amérique, s’est formée dans l’immobilier, a créé une petite affaire, continue de participer à des cycles de conférences et a écrit un ouvrage sur son vécu (1).
« Certains parmi nous refusèrent d’être tués par les Serbes, dit-elle, la voix brisée par l’émotion. Ce n’est que l’an dernier que les Serbes se sont excusés pour leurs crimes. Ce genre d’excuses va ouvrir la voie aux générations à venir. »
Eugénie Mukeshimana était enceinte de huit mois, lorsque le génocide éclata au Rwanda en 1994 – un génocide qui s’est traduit par un million de victimes sur une période de 100 jours. Arrivée en Amérique au tournant de ce siècle, elle s’est diplômée et travaille maintenant avec des sans-abri et leurs proches impliqués dans des affaires de garde à vue.
« Quand quelqu’un me crachait au visage, je détournai l’autre joue et je m’en allais, se souvient-elle. On était attaqués par des gens qui étaient nos amis. Il est impensable de tuer des gens parce qu’ils n’apprécient pas vos origines. J’ai trouvé refuge sous un lit et ce fut là ma maison durant des semaines. »
Les étudiants se sont passionnés pour les récits impressionnants des intervenants. Des questions furent posées et des réponses apportées. En dépit d’une soirée agréable qui leur offrait d’autres options, les étudiants furent présents de leur propre gré, et non dans le cadre d’un cours, se mêlant longuement aux orateurs.
Etaient notamment présents Dro Kanayan, président de la commission des programmes sur le génocide arménien à Merrimack Valley, qui a mis en œuvre au nord de Boston un enseignement sur le génocide, ces trois dernières années.
« Faire prendre conscience des violations des droits de l’homme aidera, espérons-le, les étudiants à prendre de bonnes décisions, une fois diplômés – contribuer à empêcher ces crimes contre l’humanité de se produire à nouveau », a-t-il observé.

NdT

1. Jasmina Dervisecic-Cesic. The River Runs Salt, Runs Sweet : A Memoir of Visegrad, Bosnia. Panisphere Books and Audio, 2003, 216 p. – ISBN : 0970421036

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/The%20Armenian%20Mirror-Spectator%20March%2012,%202011.pdf
Traduction : © Georges Festa – 03.2011