dimanche 27 mars 2011

Violence sexuelle et génocide arménien / Sexual Violence and the Armenian Genocide

Vladimir Velickovic, La serpe, lithographie
© www.amorosart.com


« Un destin pire que la mort » : la violence sexuelle durant le génocide arménien

par Matthias Bjørnlund


www.ermenisoykirimi.net



« Toutes racontent la même histoire et portent les mêmes cicatrices : leurs hommes furent tous tués aux premiers jours des marches hors de leurs villes, après quoi les femmes et les jeunes filles furent sans cesse dépouillées de leur argent, de leurs affaires de couchage, de leurs vêtements, et battues, criminellement abusées et kidnappées en chemin. Leurs gardiens les obligeaient à même payer pour boire aux sources sur leur route et furent leurs pires bourreaux, mais ils permirent aussi aux éléments les plus abjects de chaque village qu’ils traversaient d’enlever les jeunes filles et les femmes et d’en abuser. Non seulement nous fûmes informés de tout cela, mais ces mêmes scènes se sont produites ici même sous nos propres yeux et ouvertement dans les rues. » (1)

Introduction

La citation qui précède, extraite d’une lettre du 6 août 1915 par F. H. Leslie, missionnaire américain dans la ville ottomane d’Ourfa, au consul des Etats-Unis à Alep, Jesse B. Jackson, résume en grande partie ce que fut le génocide arménien – le massacre d’un million et demi d’Arméniens ottomans durant la Première Guerre mondiale -, dont un aspect fondamental, lié à l’identité sexuelle. Or, s’agissant de campagnes massives d’extermination telles que le génocide arménien, la Shoah et le génocide rwandais, les aspects sexuels sont habituellement minimisés dans les études scientifiques. Cela est peut-être compréhensible, si l’on considère le caractère totalisant de ce que l’on a appelé à juste titre les génocides globaux du siècle dernier (2). Le génocide arménien constitua la tentative presque aboutie, par la dictature Jeune-Turc (connue aussi sous le nom de Comité Union et Progrès, CUP), de « purifier » la terre d’Anatolie non seulement d’environ deux millions d’Arméniens ottomans, mais aussi d’autres nationalités, principalement chrétiennes, comme les Grecs et les Assyriens ottomans, ce qui fut le plus souvent mis en œuvre au moyen de plusieurs méthodes de massacres directes et indirectes : tueries, noyades, marches de mort sous couvert de déplacements, famine forcée et maladies, etc. (3)
Ainsi, lorsque le but ultime des perpétrateurs est d’assurer la disparition de tout un groupe – hommes, femmes et enfants –, des thèmes tels que l’abus sexuel, ou savoir quels facteurs ou dans quelle mesure des facteurs comme l’identité sexuelle ou l’âge jouèrent un rôle dans la sélection des victimes, peut sembler d’une importance secondaire. Or l’histoire montre que les hommes et les femmes ont souvent été affectés par le génocide par des moyens très divers, qu’ils soient victimes ou perpétrateurs, et le fait de se centrer sur des aspects comme l’identité sexuelle est important, si l’on veut comprendre pleinement les modalités, les motifs, la dynamique et les conséquences du génocide et autres crimes de masse (4). Cet essai tente d’étudier les aspects du génocide arménien liés à l’identité sexuelle, en particulier la façon avec laquelle les Arméniennes ottomanes furent ciblées en vue de destruction physique, d’abus sexuel, d’esclavage et/ou d’assimilation forcée. Comme le sort particulier des Arméniennes dans cette période n’a été analysé que dans de rares études scientifiques (5), et comme cette destinée est aujourd’hui peu connue des non Arméniens et des non spécialistes dans le champ des études sur le génocide, notre objectif est aussi d’aider à créer une base plus large pour un débat approfondi sur cet événement, ainsi que pour une comparaison des aspects liés à l’identité sexuelle dans le génocide arménien avec des aspects similaires d’événements historiques similaires ; autrement dit, tenter d’amener ce matériau dans un contexte plus large de la violence sexuelle en période de guerre et de génocide.

Identité sexuelle et génocide arménien : panorama

Le massacre de masse organisé, sélectif en termes d’identité sexuelle – parfois qualifié de gendercide – est un trait commun à la guerre, à la purification ethnique et au génocide, et cible à travers l’histoire, dans ce type de situations de conflit, les hommes, en particulier les plus jeunes, « en âge de combattre » (6). Ces massacres de masse ont été soit considérés comme un objectif en tant que tel – la destruction d’une opposition réelle ou imaginaire et/ou de forces reproductives et de la cohérence d’un groupe, un cas d’espèce récent étant le massacre à Srebrenica en 1995 d’environ 8 000 hommes et garçons musulmans bosniaques (7) - soit comme un élément plus ou moins distinctif d’un projet génocidaire plus approfondi – ce que Adam Jones nomme « root-and-branch extermination » [extermination en arborescence - NdT] (8). Cette dernière s’applique au génocide arménien, lequel fut mis en œuvre via deux gendercides successifs, relativement distincts, mais reliés entre eux dans le contexte d’une campagne d’extermination plus vaste. Les premières victimes du génocide arménien furent ainsi presque exclusivement les hommes : les quelque 200 000 soldats arméniens combattant dans l’armée ottomane qui, début 1915, furent désarmés et massacrés ou périrent aux travaux forcés, suivis par les politiciens, les dirigeants religieux et d’autres membres de l’élite arménienne, qui furent arrêtés, déportés, souvent torturés et tués dès le printemps de cette même année. Ils furent suivis, en retour, par ce qui subsistait d’hommes et de garçons plus âgés qui n’avaient pas réussir à se cacher ou à fuir, et qui furent massacrés, prélude aux marches de mort ou, durant les premières phases, aux déportations. Certains hommes et garçons plus âgés parvinrent à rester en vie, du moins durant la période de ces marches, grâce à la corruption ou en se déguisant en femmes (9).
Il pouvait y avoir d’importantes similitudes dans les manières de traiter Arméniens et Arméniennes victimes, en particulier près de la ligne de front au Caucase, où les massacres eurent tendance à être globaux, partant, moins sélectifs quant à l’identité sexuelle. Et, comme durant le génocide bosniaque (10), le génocide rwandais (11), l’occupation japonaise de l’Asie du sud-est durant la Seconde Guerre mondiale (12) et parfois lors de l’invasion de la Belgique et de la France par l’Allemagne en 1914 (13), hommes et femmes furent souvent, dès le début, soumis à des mutilations à caractère sexuel dans le cadre de ce qui semble être des rituels d’humiliation et de déshumanisation liés aux véritables massacres, visant peut-être à montrer la toute-puissance des perpétrateurs et l’impuissance des victimes. Fin mai 1915, un missionnaire américain à Harpout [Kharpert], Henry H. Riggs, croise les cadavres des deux Arméniens âgés, quasi nus, notant qu’ils

« […] étaient étendus dans une position de nature à ridiculiser leurs personnes au regard des passants, et sur leur abdomen avait été déposée une grosse pierre. Ils avaient été de toute évidence assassinés là à midi, puis les bourreaux s’étaient arrêtés, laissant derrière eux des marques non seulement de violence, mais aussi de moquerie et d’outrage. » (14)

D’après une source allemande,

« durant tout un mois [l’été 1915 – note de Matthias Bjørnlund], l’on vit des cadavres flotter le long de l’Euphrate presque chaque jour, souvent par groupes de deux à six cadavres attachés ensemble. Les cadavres des hommes étaient dans de nombreux cas atrocement mutilés (organes sexuels sectionnés, et ainsi de suite), ceux des femmes dépecés. » (15)

Des réfugiés arméniens, originaires de régions de la Perse occupées par les Ottomans, signalèrent début 1915 que :

« les 750 Arméniens qui ont atteint Salmast depuis Ourmia étaient totalement dévêtus, leurs femmes kidnappées. A Dilman aussi, un même nombre d’Arméniens furent assassinés, dont le supplice fut mis en œuvre de la manière la plus horrible. Ils coupèrent les pieds des personnes en vie à l’aide de scies, sectionnèrent leurs poignets de la même façon, découpèrent nez, joues et lèvres à l’aide de ciseaux. Ils brûlèrent ces parties du corps qui sont les plus sensibles. Les plus âgés comme les plus jeunes furent tués lors de tortures effrayantes, sans égard au sexe. Nous vîmes les traces d’une cruauté sans limites, des brochettes brûlantes avaient été passées à travers les parties génitales des femmes comme des hommes, et ils furent ainsi conduits à la mort. » (16)

En règle générale, la population arménienne fut cependant émasculée cruellement et en grande partie avec succès devant les victimes, tandis que les missionnaires et d’autres observateurs occidentaux en vinrent à considérer le sort des survivants plus cruel encore (17). Ce qui se produisit lorsque l’on apprit ce que signifiaient les déportations ou les déplacements approuvés par le gouvernement, opérations orchestrées et exécutées par le Directorat à l’implantation des tribus et immigrants du ministère de l’Intérieur, et soi-disant dictées par ce qui était officiellement considéré comme une nécessité militaire (18). Dès l’été 1915, une fois les Arméniens ottomans dépossédés par le gouvernement du Comité Union et Progrès de la plupart des moyens potentiels de résistance organisée, armée ou politique, ainsi que des soutiens traditionnels des familles (19), les femmes et les enfants arméniens constituèrent le principal groupe cible suivant (20). Par centaines de milliers, ils furent sommairement avisés, dans un délai allant de quelques semaines à quelques heures seulement, par les autorités d’abandonner leurs foyers et leurs biens et de marcher vers le désert syrien pour y être « réinstallé ».
Même s’il y eut quelques exceptions, dépendant habituellement de comportements individuels des gendarmes chargés de les escorter ou d’administrateurs locaux, l’objectif général des déportations était de tuer l’ensemble ou la plupart des déportés au moyen de massacres assumés, d’actes individuels de violence, de l’épuisement, de la faim, de la déshydratation ou de la maladie, avant qu’ils n’atteignissent les zones de soi-disant réinstallation, situées en plein désert (21). Le tout est attesté par des instructions gouvernementales voilées (22), ainsi que par les récits émanant de survivants arméniens et d’observateurs ottomans ou encore originaires de pays neutres ou alliés aux Ottomans (23). S’agissant de rapports émanant d’observateurs neutres, Carl Ellis Wandel, représentant diplomatique du Danemark à Constantinople (Istanbul), note le 4 septembre 1915 qu’il est certain que l’intention de la politique de massacre et de déportation du Comité Union et Progrès est d’ « exterminer le peuple arménien » (24). Et l’infirmière missionnaire danoise Maria Jacobsen, en poste à Harpout, ville au centre de l’Anatolie, précise dans son Journal, le 26 juin 1915, que si la destination des déportés est réellement le désert syrien, « il est tout à fait évident que l’objectif de leur départ est l’extermination du peuple arménien » (25). A ce moment-là, peu de gens croient aux promesses faites par les autorités de protéger les déportés. Dans un rapport de témoin oculaire, établi par le lieutenant ottoman Sayied Ahmed Moukhtar Baas (lequel, à l’instar de nombreux autres citoyens ottomans musulmans, était opposé au génocide et tenta même de sauver des Arméniens, bien que cela fût punissable de mort) (26), il est écrit :

« Lorsque les premiers convois d’Arméniens déportés arrivèrent à Gumush-Khana, tous les hommes valides furent mis à l’écart, sous prétexte de leur confier du travail. Les femmes et les enfants furent emmenés sous escorte, avec l’assurance, de la part des autorités turques, que leur destination finale était Mossoul et qu’il ne leur serait fait aucun mal. Les hommes gardés à l’arrière furent conduits hors de la ville par groupes de 15 ou 20, alignés au bord de fosses préparées au préalable, abattus, puis jetés dans ces fosses. Chaque jour, des hommes furent ainsi abattus par centaines. Les femmes et les enfants furent attaqués sur leur route par les bandes armées (« chotas ») mises en place par le gouvernement turc, qui les attaquèrent et s’emparèrent de nombre d’entre eux. Après avoir dépouillé et commis les pires outrages sur les femmes et les enfants, ils les massacrèrent de sang froid. Ces attaques furent quotidiennes, jusqu’à ce que chaque femme et chaque enfant aient été anéantis. Les escortes militaires avaient des ordres stricts de ne pas interférer avec les « chotas ». […] En juillet 1915, je reçus l’ordre d’accompagner un convoi d’Arméniens déportés. Il s’agissait du dernier convoi provenant de Trébizonde [Trabzon, note de Matthias Bjørnlund] […] Je tombai malade et je voulus revenir en arrière, mais l’on m’intima que tant que les Arméniens dont j’avais la charge seraient en vie, je serais envoyé d’un lieu à un autre. » (27)

Un autre témoin oculaire, Mousheg Hakobian, né en 1890 à Nicomédie, signale de même que les Arméniens durent faire des allers et retours ou marcher en cercle : « Ils étaient si impitoyables qu’ils nous obligeaient à revenir sur nos pas et à refaire la même route à nouveau à travers collines et vallées, afin de nous épuiser totalement. Nous n’avions déjà plus de pain, ni d’eau… » (28) Les déportés apprenaient souvent de la part des gendarmes qui les escortaient qu’ils seraient tous tués et qu’en règle générale, quiconque tombait à terre à l’arrière était abattu ou abandonné à la mort (29). Cette procédure caractéristique et apparemment injustifiée peut s’expliquer non seulement par la nécessité de mettre en œuvre l’anéantissement des Arméniens restants près de rivières et de gorges éloignées, adaptées au massacre et à la destruction des corps (30), à bonne distance des témoins oculaires (occidentaux) et de la population musulmane en générale, de crainte des maladies (31), mais aussi de tenir les déportés éloignés de sources de nourriture et d’eau et de minimiser les possibilités de fuite. Elle peut aussi s’expliquer par une haine contre les Arméniens en tant que groupe, une vengeance pour ce qui était perçu comme des transgressions, et peut-être une tentative de vaincre une possible résistance de la part des gendarmes ou des soldats à l’égard du massacre direct des femmes et des enfants. Interrogé par des missionnaires sur la raison pour laquelle ils ne tuaient pas simplement les femmes et les enfants dans leurs villages, au lieu de les exposer aux avanies des convois, un gendarme turc livra cette réponse qui révèle une combinaison de raisonnements : « C’est bien comme ça ! Ils doivent souffrir. Et que ferait-on des cadavres ? Ça puerait ! » (32) Khanoum Paloutzian, qui fut déportée de la région d’Erzeroum en mai 1915, déclare que les gendarmes qui escortaient son convoi avaient reçu des ordres stricts « de ne pas tuer les femmes à l’aide d’épées ou de balles, mais seulement d’une autre manière », autrement dit par la faim, les mauvais traitements et l’épuisement. Qu’un tel ordre ait été véritablement donné ou non, l’escorte qui accompagnait cette marche, ainsi que lors d’autres marches, ne se priva pas de massacrer purement et simplement femmes et enfants (33).
Souvent des convois entiers étaient massacrés ou pillés par des unités de tueurs spécialisés, sans scrupules, par des soldats, des villageois musulmans ou par des milices kurdes, sous le contrôle des autorités ou en étroite collaboration avec celles-ci (34). Or les marches de mort n’en étaient pas moins conçues pour tuer par divers moyens d’épuisement (à savoir, sans que personne n’ait à procéder à un massacre direct), moyens qui rendaient cruelles les escortes, tout en s’assurant que les Arméniens survivants finissent par devenir totalement déshumanisés (35). Et même si les mauvais traitements et l’endurcissement faisaient partie intégrante de la formation du soldat et du gendarme ottomans (36), certains gardiens nécessitaient d’être encore plus endurcis afin de pouvoir tuer les femmes et les enfants, ainsi qu’ils en avaient reçu l’ordre. Les missionnaires Thora von Wedel-Jarlsberg et Eva Elvers, originaires respectivement de la Norvège, pays neutre, et de l’Allemagne, alliée des Ottomans, rapportent des entretiens qu’elles eurent en juin 1915 avec de jeunes soldats turcs chargés d’escorter, de maltraiter et de massacrer des déportés d’Erzindjan, ces mêmes missionnaires en concluant qu’elles eurent profondément pitié non seulement des déportés, mais aussi de ces pauvres garçons (« armen Jungen ») transformés systématiquement en êtres malfaisants (« systematisch zu Teufeln gemacht werden ») (37). Un policier turc, qui avait participé au massacre d’un groupe d’Arméniens, lesquels avaient tenté de résister à leur capture, dont le père et le frère d’une jeune fille qu’il avait prises pour femme, expliqua ou excusa par commodité ses actions par le fait que s’il n’avait pas obéi, il eût été lui-même tué (38).
Il n’est pas surprenant que de nombreux exécutants (autrement dit, des perpétrateurs directs) du génocide – principalement ces « hommes ordinaires » qui ne sont pas déjà endurcis par la guerre, les crimes violents ou l’engagement idéologique ou religieux dans une cause radicale – nécessitent au début un certain endurcissement et une déshumanisation de l’ennemi, pour pouvoir tuer, en particulier lorsque les victimes sont des femmes et des enfants non combattants (39). Un exemple typique de ce besoin apparemment universel chez certains perpétrateurs d’être (se laisser) endurcis est fourni par un survivant du génocide rwandais, qui fut chassé d’une ville avec plusieurs autres Tutsis après un massacre, et qui se contente maintenant de vivre sur une hauteur aux alentours, tout en étant poursuivi par les génocidaires hutus : « … Je pense que pour les Hutus, le fait de nous voir ainsi, vivant dans des conditions pires que des animaux sauvages, rendit le travail plus facile. En particulier pour ceux qui n’étaient pas incités à massacrer, du fait de la haine. » (40) Le fait que certains exécutants du génocide arménien furent en fait des « hommes ordinaires » est relevé par un prisonnier de guerre britannique à Yozgat, le lieutenant E. H. Jones :

« Le carnage eut lieu dans une vallée à quelques dizaines de kilomètres de la ville […] Parmi nos sentinelles se trouvaient des hommes qui avaient tué des hommes, des femmes et des enfants, jusqu’à ce que leurs bras soient trop fatigués de porter des coups. Ils s’en vantaient entre eux. Et pourtant, sous bien des aspects, c’étaient de bons bougres. » (41)

Comme nous l’avons rappelé, les Arméniens furent systématiquement déshumanisés en étant désignés comme déloyaux, cupides, etc., par les politiciens et par les médias sous contrôle de l’Etat durant des mois, et même des années, avant la Première Guerre mondiale (42). Il convient, d’autre part, de prendre en compte dans quelle mesure les massacres antérieurs d’Arméniens, durant les années 1890 et en 1909 (44), ont alimenté une indifférence à l’égard de leurs souffrances, créant une situation où le massacre conduit à une déshumanisation, laquelle ouvrit finalement la voie au génocide (45). Or, en 1915, la déshumanisation est considérée comme un résultat très concret des marches de mort. Les observateurs relèvent que l’apparence même des déportés arméniens devient moins qu’humaine, ce qui, en retour, contribua apparemment à convaincre les gendarmes qui les escortaient qu’ils étaient en fait justifiés au premier chef pour traiter les Arméniens comme du « bétail » ou des « moutons à abattre », ainsi qu’en témoignent les descriptions contemporaines de la situation et du sort des déportés (46). Leslie Davis, consul des Etats-Unis à Harpout [Kharpert] dans la région de Mamouret-ul-Aziz, décrit précisément à quel point ont été déshumanisés les dizaines de milliers de déportés qui traversent sa circonscription consulaire, une artère majeure des routes de déportation vers les déserts de Syrie :

« Des groupes d’exilés arrivèrent périodiquement durant l’été 1915, certains au nombre de plusieurs milliers. Le premier groupe, qui arriva en juillet, campa dans une vaste étendue aux abords de la ville, où ils étaient exposés à un soleil de plomb. Ils étaient tous en haillons et beaucoup quasi nus. Emaciés, malades, souffrants, sales, couverts de poussière et de vermine, ressemblant bien davantage à des animaux qu’à des êtres humains. Ils avaient été conduits des semaines durant, tels des troupeaux, ayant peu à manger, la plupart d’entre eux n’ayant que guenilles sur les épaules. Lorsque les rations insuffisantes, fournies par le gouvernement, furent apportées pour être distribuées, les gardiens furent obligés de les frapper à l’aide de matraques, tant ils étaient affamés. Il y avait peu d’hommes parmi eux, la plupart de ceux-ci ayant été massacrés par les Kurdes avant leur arrivée à Harpout. De nombreuses femmes et enfants avaient eux aussi été tués et un grand nombre d’autres étaient morts en chemin de maladie et d’épuisement. De ceux qui étaient partis, seul un petit nombre était encore en vie et ils mouraient rapidement. » (47)

Cela est confirmé par Maria Jacobsen, qui écrit que l’on pouvait sentir de loin ces déportés malades, morts et mourants, et que « ces pauvres gens n’avaient plus l’air d’humains, pas même des animaux n’auraient pu être trouvés dans cet état, les gens auraient eu pitié d’eux et les auraient abattus. » (48) Un survivant a décrit comment les femmes déportées dans ces camps provisoires étaient examinées avant d’être violées et enlevées, comparant le fait à la façon pour un boucher d’examiner des animaux avant de les abattre (49). Harpout [Kharpert] et Mezreh, non loin, comptent parmi les nombreuses villes et bourgades, le long des routes de déportation, qui devinrent des centres de répartition systématique des Arméniennes, jeunes et moins jeunes, au sein des populations locales (50). D’autres sources confirment qu’en dehors de Mezreh, les femmes et enfants arméniens campèrent dans des conditions atroces. Ce camp se transforma en un marché aux esclaves bien organisé, où les Arméniennes les plus désirables, en tout premier lieu celles issues de riches familles, étaient recherchées par les musulmans du lieu et contrôlées par les médecins en cas de maladies, etc. Si une femme refusait de suivre son nouveau « propriétaire », elle était incarcérée par les autorités locales jusqu’à ce qu’elle acceptât une vie d’esclavage (51). D’après les tribunaux militaires turcs de l’après-guerre, la distribution et les mauvais traitements systématiques que subirent les Arméniennes ne furent pas le seul apanage des couches les plus basses de la société ottomane. Nouri, le responsable de la police de Trabzon, par exemple, ramena des jeunes filles à Constantinople comme cadeaux du gouverneur-général au Comité central du Comité Union et Progrès, tandis que l’hôpital du Croissant Rouge de Trabzon se transforma en un « lieu de plaisirs » où des officiels de haut rang se livraient à des orgies (52). De fait, sélectionner des jeunes filles et des femmes en vue de les remettre à des musulmans dirigeants semble avoir été une pratique courante (53).

La violence sexuelle durant les marches de la mort

De même que dans les camps de la mort et les camps de concentration nazis, tout était permis ou toléré dans les provinces orientales et durant les marches de la mort ; les marches, en particulier, devinrent, pour reprendre la description des camps nazis par Hannah Arendt, des laboratoires de domination totale (54). Décrivant la permission officielle, accordée aux Serbes, de transgresser barrières légales et morales lors de la guerre et du génocide en Bosnie, durant les années 1990, Slavoj Zizek et Christopher Hanlon décrivent une situation « carnavalesque », comparable à celle de cet effondrement moral que fut le génocide arménien : « … il ne s’agit pas simplement d’une sorte de « sombre terreur », mais d’une sorte de libération mensongère, explosive. » (55) Dans une lettre datée du 15 septembre 1915 au ministre britannique de l’Armement, David Lloyd George, Philip P. Graves, travaillant aux services secrets du ministère anglais de la Guerre, précise qu’au sujet du génocide arménien, « toutes exagérations comprises, il n’y a aucun doute qu’un carnaval de meurtres et de viols soit advenu dans de nombreuses régions de l’intérieur… » (56), tandis que Raphaël de Nogales, un mercenaire vénézuélien servant dans l’armée ottomane sur le front du Caucase et de la Perse, recourt à des expressions telles que « orgie » et « bacchanale barbare » pour décrire l’extermination des Arméniens, dont il fut témoin dans la région de Van (57).
En échange de cette « libération », à savoir le permis de tuer, piller et violer, l’on attendait une loyauté à l’égard de la dictature du Comité Union et Progrès et de son plan génocidaire. Jackson, consul américain à Alep, déclare le 12 mai 1915, concernant les déportations à partir de Zeïtoun, Marasch et des régions environnantes : « Selon des rapports émanant de sources fiables, les gendarmes chargés de les accompagner ont été informés qu’ils pouvaient agir à leur guise avec les femmes et les jeunes filles. » (58) Ce que firent la plupart d’entre eux. Karen Jeppe, humanitaire danoise et commissionnaire de la Société des Nations, qui travailla depuis sa base à Alep afin d’assurer la libération de dizaines de milliers d’Arméniennes – femmes et jeunes filles – prisonnières de familles musulmanes et enlevées de force durant le génocide, déclare en 1926 que sur les milliers d’Arméniennes avec lesquelles elle est entrée en contact, quasiment toutes ont été abusées sexuellement (59). Il est clair qu’outre la famine, les maladies, les coups et l’épuisement général, les Arméniennes furent soumises à un plan délibéré d’abus et d’humiliations sexuelles constantes et systématiques, durant des semaines, et parfois des mois.
Dans certaines régions de l’empire, en particulier en Anatolie orientale, l’effondrement des valeurs morales se produisit si rapidement et fut si entier que les abus eurent lieu ouvertement. Ce fut probablement la conséquence d’une combinaison de facteurs, comme la fermeture des frontières, la brutalisation via la guerre, la vengeance au titre des atrocités commises contre des civils musulmans, de la résistance et de l’activité révolutionnaire des Arméniens (perçues comme telles), et d’une vision officiellement avalisée de l’ensemble des Arméniens comme étant des représentants intérieurs du principal ennemi extérieur, les Russes. Entre autres exemples d’atrocités commises, figure un cas où des officiels du gouvernement à Trabzon ont, selon un rapport, prélevé « certaines des plus jolies Arméniennes appartenant aux meilleures familles. Après avoir commis sur elles les pires outrages, ils les tuèrent. Les cas de viols de femmes et de jeunes filles, y compris en public, sont très nombreux. Elles ont été systématiquement tuées, après avoir été abusées. » (60) Un rapport en provenance de Moush, précise que les parentes d’Arméniens victimes de tortures furent violées face à leurs maris ou frères dans le cadre de leur châtiment (61). Dans cette même région, des Arméniennes et de jeunes Arméniens « de belle prestance » furent enlevés afin d’être turcisés ou adoptés dans des familles kurdes (assurant ainsi la loyauté des tribus et des villageois en leur permettant d’accepter des Arméniens comme « paiement »), mais les autres furent brûlés vifs, au lieu d’être déportés (62).
La plupart des abus liés à l’identité sexuelle se produisirent néanmoins durant les déportations, à grande distance de la frontière. Les déportations constituent ce qui est largement considéré comme une manière particulièrement prolongée, épuisante et humiliante, de tuer, un destin qui était « pire que la mort », autrement dit, pire que le meurtre immédiat (63). Les marches pouvaient durer des mois, partant, les souffrances. Les déportés, marchant pieds nus à travers des passages montagneux et des déserts, étaient sans cesse frappés, battus, fouettés, dépouillés, vendus, enlevés ou sexuellement abusés par leurs gardiens ou par « les pires éléments de chaque village qu’ils traversaient, tandis que les uns autorisaient les autres à pénétrer dans le camp des exilés la nuit, allant jusqu’à répartir les jeunes filles parmi les villageois pour la nuit » (64). Une Arménienne de Moush rapporta que des fillettes âgées de huit à dix ans furent violées devant les autres déportés, puis abattues, car ne pouvant marcher suite aux abus subis (65). La violence sexuelle était tout simplement la règle lors des marches de la mort. Et encore le fait que telle femme ou jeune fille soit violée, tuée, enlevée ou (temporairement) laissée indemne, pouvait parfois, comme cela a été relevé, dépendre du « caprice du moment » (66). Sachant cela, les mères laissaient délibérément les visages de leurs filles sales, afin de les rendre repoussantes, espérant ainsi leur éviter d’être violées (67). Pour ce même motif, les Arméniennes, comme les Allemandes en 1945 face à l’armée soviétique (68), ou les femmes dans les camps japonais de prisonniers de guerre durant la Seconde Guerre mondiale (69), appliquèrent des stratégies telles que se couper les cheveux, porter des vêtements déchirés et se voiler ou encore s’appliquer des onguents sur les yeux pour paraître aveugles (70).
Autres violations liées à l’identité sexuelle lors des marches de la mort, de nombreux exemples de femmes accouchant et contraintes d’abandonner à la mort leurs nouveaux nés, du fait de leur épuisement ou par désespoir, ou parce qu’elles en reçurent l’ordre de la part des gendarmes qui les escortaient, ces mêmes femmes mourant souvent d’hémorragies, n’ayant droit ni au repos ni à des soins après leur accouchement (71). Un rapport caractéristique émanant d’une source allemande sur les « convois d’exilés » précise :

« les jeunes filles sont enlevées quasiment sans exception par les soldats et leurs sbires arabes. […] Les enfants abandonnés en route par les Arméniens sont innombrables. Les femmes dont les douleurs surviennent, chemin faisant, doivent continuer leur marche sans répit. Une femme accoucha de jumeaux, aux abords d’Aïntab ; le lendemain, elle dut repartir. Elle dut abandonner aussitôt ses enfants sous un buisson et s’effondra peu après. Une autre, dont les douleurs survinrent durant la marche, fut obligée de repartir de suite et tomba morte, presque immédiatement. De nombreux autres incidents de ce genre ont eu lieu entre Marash et Alep. » (72)

Comme cela fut le cas avec d’autres exemples de crimes de masse (73), figurent aussi de nombreux autres exemples de femmes enceintes qui furent éventrées afin de supprimer leurs enfants à naître (74). Paraphrasant Roger W. Smith, Helen Fein note à propos de ces atrocités que dans l’histoire du génocide « éventrer des femmes enceintes constitue une forme récurrente de pratique de la terreur… » (75). Ces « pratiques » ne visent peut-être pas seulement à terroriser, mais aussi à symboliser la destruction complète du groupe victime, y compris ceux qui peuvent le moins se défendre et les plus vulnérables. Cette « destruction complète », voulue par le Comité Union et Progrès, fut exprimée par le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, un des principaux architectes qui présidèrent au génocide : « Il nous a été reproché de ne faire aucune distinction entre les Arméniens innocents et ceux coupables ; or cela était quasiment impossible, considérant que ceux qui sont innocents aujourd’hui pouvent être coupables demain. » (76)
De même, du fait que corrompre les gardiens ou les villageois était souvent la seule façon de survivre – en se procurant de la nourriture et de l’eau, et en évitant ou, plus probablement, en différant de mauvais traitements ou le meurtre (77) -, les Arméniennes qui n’avaient pas été totalement dépouillées, avant d’être déportées, furent parfois contraintes de dissimuler des pièces d’or ou autres objets de valeurs dans leur corps afin de survivre (78). Un rapport américain, basé sur des récits de survivants, relate comment l’existence de ce genre d’ « argent de protection » fut autant une nécessité qu’une autre source potentielle de danger et d’humiliation :

« Lorsqu’elles arrivaient près d’un village arabe, dans cet état de nudité, les Arabes prenaient pitié d’elles et leur donnaient de vieux vêtements pour qu’elles puissent s’en couvrir. Certaines exilées, qui avaient conservé de l’argent, achetèrent quelques vêtements. Mais il en resta encore, qui arrivèrent dans cet état de nudité dans la ville d’Haleb [Alep – note de Matthias Bjørnlund]. Ces malheureuses ne pouvaient marcher droit du fait de la honte, elles étaient toutes penchées en avant. Dans cet état de nudité elles trouvèrent le moyen de conserver le peu d’argent qu’elles possédaient. Les unes le gardaient dans leurs cheveux, d’autres dans leur bouche et d’autres dans leur utérus. Et lorsque des voleurs les attaquaient, certains furent suffisamment rusés pour chercher l’argent dans ces endroits secrets et cela de la manière la plus vile, naturellement. » (79)

Parmi les atrocités et les humiliations, cela montre que même si les déportées étaient une proie rêvée et si la fuite ou toute résistance physique étaient rarement possibles, certaines parvinrent néanmoins à trouver le moyen de dissimuler quelque argent afin de pourvoir à leur survie ou à celle de leurs enfants. Dans de telles circonstances, l’on peut affirmer que l’esprit de ressource pouvait aller jusqu’au suicide, une option que de nombreuses Arméniennes choisirent en se jetant d’elles-mêmes individuellement ou collectivement dans les fleuves. Ce qui semble avoir résulté habituellement du désespoir, de la peur et de l’épuisement, suite aux abus sexuels ou après avoir assisté au meurtre de proches (80). D’après Sevart Mikaelian, un déporté d’Erzeroum, les quatre enfants de sa tante furent tués durant la marche et, lorsque les déportés atteignirent un fleuve, sa tante, n’arrivant plus à supporter cette situation, parvint à s’y jeter en dépit des efforts pour la sauver (81). Souvent les femmes faisaient face à des choix impossibles, avant ou durant les marches, comme avoir à choisir entre garder un enfant voué à une mort quasi certaine, ou bien le vendre ou le donner à un musulman (82). Un exemple est fourni par Surpurhi et Diuhi Stefanian, deux sœurs originaires d’Ismid, qui furent déportées le 26 juin 1915. Agée de 19 ans, Diuhi avait un fils de trois ans, Magreditz, qui n’arriva plus ensuite à marcher, et comme sa mère ne pouvait plus le porter ni le nourrir, elle tenta de le vendre à des Arabes locaux. Comme Magreditz s’accrochait à sa mère, l’implorant de ne pas le vendre, Diuhi décida quand même de le garder. Mais il mourut quelques jours plus tard sur la route d’Osmanieh, tandis que quatre autres des cinq enfants des deux sœurs moururent durant les dix jours suivants (83).
Il existe aussi une multitude d’exemples de comportement altruiste de la part des déportés, dont des exemples de « suicide altruiste », comme lorsque des mères ou des grands-mères donnaient le peu de nourriture ou d’eau qu’elles possédaient aux enfants, ou bien lorsque les mères décidaient de rester et de mourir avec leurs enfants, au lieu de les abandonner (84). Mais le suicide – parfois de masse – pouvait aussi être ce qui semble être, du moins en partie, des actes de défi, autrement dit de résistance, en niant aux perpétrateurs le droit de décider du corps et de la vie de la victime (85). Dans de tels cas, la notion religieuse traditionnelle du suicide en tant que « mort coupable » semble avoir été remplacée par la notion de suicide comme acte héroïque (86) – un « suicide par défi » (87). Cet ethos de « mort plutôt que le déshonneur » est même décrit (et honoré) dans certains des nombreux chants sur l’expérience génocidaire qu’entonnaient les survivants arméniens en exil :

En avant, en avant les Arméniennes!
Un jour, la mort viendra sur nous,
Plutôt que devenir l’épouse de l’ennemi,
Allons dans l’Euphrate trouver notre mort ! (88)

De tels chants sont comparables aux chants et aux récits célébrant les exemples de résistance armée des Arméniens ou d’actes de vengeance suite au génocide (89), dans lesquels l’on cherche à nier ou modifier le sentiment d’impuissance du survivant du génocide, insuffler un sentiment de fierté personnelle ou nationale et donner sens à une expérience qui en était fondamentalement dénuée. Et au lieu de prendre le risque que des femmes violées puissent tenir lieu de métaphore isolée, non seulement pour les femmes elles-mêmes, mais pour la nation arménienne « dévastée » ou « violée » en tant que telle (comme dans le film américain Ravished Armenia de 1919, basé sur le récit d’Aurora Mardiganian, survivante du génocide), le fait de célébrer ou de commémorer des actes de défi ou de résistance aboutit à la création d’une « contre-métaphore » (90).
La violence sexuelle dans les marches de mort pouvait prendre des formes dans lesquelles les éléments violents de l’abus étaient moins directs, et où les victimes parvenaient à préserver dans une certaine mesure le pouvoir de marchander. Un exemple est fourni par Vahram Touryan, qui perdit la plus grande partie de sa famille lors d’une marche de la mort, depuis le village de Darman en Anatolie orientale. Comme de coutume, Ibosch, le gendarme turc conduisant la caravane, orchestra des attaques meurtrières en route, dans ce cas de la part de Kurdes, mais Ibosch fut aussi celui qui finit par sauver Vahram et sa sœur aînée Siroun. Lorsque la caravane atteignit Palou dans la région de Mamouret-ul-Aziz, Ibosch devait être remplacé et il décida de conduire Siroun chez son père dans les montagnes près d’Harpout [Kharpert]. Siroun n’eut d’autre choix que de le suivre, bien qu’elle s’était engagée à se marier. Elle insista néanmoins avec force pour que Vahram l’accompagnît, ce que le gendarme, désireux de conquérir ses faveurs, accepta. Le reste de ce qui subsistait de sa famille continua avec la caravane, disparaissant à tout jamais (91).

La violence sexuelle – un moyen ou une fin ?

D’après des témoins oculaires occidentaux, comme Bergfeld, consul d’Allemagne à Trabzon, le viol des Arméniennes faisait partie d’un plan visant à exterminer le peuple arménien (92). Ce n’est pas improbable, mais contrairement aux autres campagnes génocidaires du 20ème siècle, le modèle de la violence sexuelle et autres atrocités avant et durant les marches de mort semble en général avoir eu un objectif relativement peu « pratique », autrement dit, tactique ou stratégique. Difficile d’établir avec certitude quels furent le(s) but(s) poursuivis, tant on sait peu de choses sur les motifs généraux, locaux ou individuels, qui présidèrent à la violence sexuelle durant le génocide arménien. Mais compte tenu des preuves dont nous disposons, et en supposant que les exécutants ne furent en général guère différents de ceux d’autres crimes de masse, les principaux objectifs, au niveau local et individuel, ont probablement été le sadisme (93), la gratification obtenue par la domination totale, la purification symbolique (l’exorcisation du « mal » au moyen de rituels de dégradation) (94), des « manifestations mutuelles de virilité » dans le cas de viols collectifs (95), ainsi que l’humiliation, l’intimidation et la déshumanisation des victimes immédiates, des proches masculins des victimes et des Arméniens en tant que groupe (le viol des femmes comme viol symbolique de toute une communauté) (96), la plupart des femmes et des jeunes filles étant tuées après avoir été abusées, se suicidant, mourant et du moins attendant de mourir, durant et après les déportations.
Autrement dit, la violence sexuelle durant le génocide arménien peut au moins en partie être considérée comme le résultat d’un environnement profondément brutalisé qui laissa la place à des initiatives locales, s’agissant de méthodes de massacres et d’humiliation, initiatives qui répondaient à des besoins individuels, non seulement à des fins d’autosatisfaction, mais aussi de variation. Les massacres et les abus peuvent devenir une routine et une manière de rompre cette monotonie, en se distinguant ou en prenant ses distances par rapport à l’acte, est d’inventer des « jeux » (97), comme lors des massacres de Nankin et dans les zones avoisinantes, perpétrés par les Japonais en 1937, où le meurtre et le viol collectif pouvaient être considérés comme un sport (98). Hagop Der-Garabedian, qui survécut aux bataillons de travaux forcés, à la torture et à l’emprisonnement, décrit littéralement la torture des Arméniens par les soldats ottomans comme un « jeu créatif » (99). Un exemple concret est fourni par l’ingénieur danois, foncièrement pro-Turc et anti-Arménien, O. A. Rygaard. En 1928-1929, il traverse à cheval l’Anatolie, découvrant les effets consécutifs au génocide arménien. A Sarki Karahissar il a de franches conversations avec plusieurs Turcs du lieu au sujet des massacres d’Arméniens qui s’y produisirent en août 1915 : « Tout en riant grossièrement, ils évoquent entre eux comment ils tentèrent finalement de trouver combien de victimes une seule balle pouvait traverser. « On est arrivé jusqu’à 10 ! - me dit l’un d’eux, mais le fusil du soldat turc c’est un sacré fusil ! », ajoute-t-il, tout fier et content. » (100)
La violence sexuelle durant le génocide arménien fut probablement en premier lieu une façon de dégrader et de tuer liée à l’identité sexuelle et, dans la mesure où ce genre d’abus était directement et explicitement avalisé par les dirigeants locaux ou supérieurs du Comité Union et Progrès, il a certainement constitué une des raisons de s’assurer la participation de la population masculine au processus d’extermination. Les rituels constamment répétés de violence ont pu aidé à créer des liens entre le Comité Union et Progrès et la population en général, qu’il tentait de mobiliser. Ce qui n’est pas sans rappeler la manière avec laquelle la répartition des richesses et des personnes des Arméniens fut pratiquée, afin de s’assurer une loyauté. En fait, le pillage et le viol en période de guerre et de génocide semblent être en de nombreux cas des phénomènes qui sont inexplicablement liés entre eux (101). Si les femmes (comme c’était souvent le cas dans l’empire ottoman) étaient fondamentalement considérées comme un bien meuble, une propriété masculine, par les soldats, les bandes ou la population en général, qui reçurent l’autorisation plus ou moins explicite de vivre de la terre durant la guerre et le génocide, la violence sexuelle a pu être considérée comme un droit, une extension naturelle du droit au pillage – le viol en tant que « violation la plus extrême de l’intérieur domestique », comme on a pu l’écrire (102).
Or, comme la plus grande partie de la population masculine arménienne ottomane en âge de combattre avait alors été tuée, et que les survivants n’opposaient qu’une résistance faiblement organisée, il semble moins probable que les dirigeants du Comité Union et Progrès aient recouru à la violence sexuelle à l’encontre des Arménienne avec pour principal objectif d’ « adresser un message » à un ennemi désigné, même si ce raisonnement, comme d’autres mentionnés plus haut, ont pu constituer des facteurs motivants à un niveau régional et local (103). La violence sexuelle semble plutôt avoir été un « sous-produit » totalement accepté, souvent encouragé, du programme génocidaire global. Que le gouvernement ottoman ou le Comité Union et Progrès aient ou non autorisé directement les abus sexuels en tant que politique séparée, cela faisait partie intégrante des attaques à grande échelle et systématiques contre une population civile dans le but de détruire cette population, conférant ainsi aux abus sexuels un caractère génocidaire. Il n’est pas improbable, néanmoins, que le viol, associé aux autres abus et aux privations liés aux marches de mort, ait été parfois un moyen conscient d’affaiblir des femmes jeunes et leurs enfants, les préparant ainsi à leur absorption dans des familles musulmanes (voir plus haut le débat sur l’assimilation forcée) (104). Mais cela diffère encore de l’usage fréquent du viol organisé en tant que stratégie politique et arme militaire lors d’autres campagnes génocidaires, moins totales, où l’objectif ultime n’est pas (ou ne s’est pas encore transformé en) l’anéantissement, mais plutôt la soumission, la destruction partielle et/ou l’émigration forcée d’un groupe.
Le but du viol organisé dans de tels cas est de détruire les liens familiaux et la solidarité de groupe ; de saper le moral des militaires en infligeant traumatisme, humiliation et peur ; de bloquer la procréation du groupe ; et d’imprégner les femmes de manière à affecter la composition ethnique des populations. Ce genre de crimes est ainsi à juste titre inclus dans la Convention des Nations Unies sur le Génocide comme faisant partie de ce qui peut constituer le crime de génocide (105). Comme le note Ruth Seifert, « le viol n’est pas une manifestation agressive de la sexualité, mais plutôt une manifestation sexuelle d’agression » et, lorsqu’il se produit d’une manière systématique, organisée, lors de campagnes génocidaires, le viol devient une partie intégrante de l’arsenal de destruction (106). Entre autres exemples, les camps serbes de viol durant le génocide bosniaque (107), les massacres et les abus de masse commis en 1971 par les forces pakistanaises contre la population bengalie du Bangladesh (108) et la tentative de « purification » des Grecs ottomans sur le littoral égéen, lors de la phase d’avant-guerre de la campagne de turcisation ou de « reconfiguration ethnique » (109) de l’empire ottoman entreprise en 1914 par le Comité Union et Progrès. D’après Alfred Van der Zee, consul danois à Smyrne (Izmir) en mars 1914, les valis (gouverneurs généraux) de Smyrne et des régions environnantes firent des tournées d’inspection dans les villes et villages côtiers, « conseillant » aux officiels locaux d’obliger la population grecque à partir, tout d’abord au moyen de boycotts économiques, puis, lorsque cela n’avait pas l’effet désiré, par de violentes persécutions : « Des bachi-bouzouks [bandes financées par l’Etat – note de Matthias Bjørnlund] armés attaquèrent la population grecque, violèrent les Grecques, tuèrent les enfants, etc. Finalement, les bandes s’en prirent aussi aux citoyens non ottomans. » (110)
Je dois souligner que la tentative de comparer les modalités via lesquelles la violence sexuelle a été rationalisée, instrumentalisée et mise en œuvre par divers perpétrateurs dans diverses campagnes génocidaires, fait partie d’une tentative de clarifier les différences et similitudes d’événements liés sur le plan conceptuel, mais distincts quant à l’histoire et à la géographie. Il ne s’agit pas d’une tentative visant à minimiser ou relativiser les souffrances de tel groupe ou telle personne comparées à celles de tel autre groupe ou personne. Une tentative de cet ordre serait moralement douteuse et la mesure des souffrances pratiquement impossible, et sans rapport avec des objectifs scientifiques. Ce qui relie entre eux ces exemples d’abus sexuels organisés est le fait que des individus innocents soient violés de manière systématique dans le cadre de campagnes plus vastes de destruction. Par exemple, dans le cas arménien et bosniaque, l’abus se produit après ou durant une période de ce qui, dans un contexte bosniaque, a été qualifié de production sociale de peur et d’esprit de vengeance à l’encontre d’un groupe victime (111) et durant des guerres de conquête, lesquelles visent non seulement à acquérir un territoire, mais aussi à créer un Lebensraum ethniquement pur pour le groupe privilégié (112). Par ailleurs, la violence de masse durant ces campagnes fut systématiquement dirigée contre les membres de groupes, dont une grande proportion partageaient ce que l’on pourrait qualifier de valeurs et modes de vie traditionnels, conservateurs. Dans de tels groupes, la violence sexuelle à l’encontre des femmes institue un stigmate notablement conséquent, la virginité avant, et la chasteté après, le mariage étant non seulement hautement prisées, mais représentant un motif d’honneur personnel, familial et national (113). L’ensemble des victimes originaires de tous les groupes doivent donc souffrir non seulement du traumatisme né des abus vécus à titre personnel et de la tentative de destruction de leur groupe, mais souvent aussi du traumatisme supplémentaire d’être ostracisé de la part des membres survivants de la famille ou d’autres membres du groupe (114).

« Réinstallation » : la finalité des marches de la mort

Les rescapés des marches de la mort qui parvinrent de fait à atteindre la région du désert syrien ne trouvèrent aucune des installations promises par le gouvernement, et seulement d’immenses et chaotiques camps de concentration à ciel ouvert (115), tandis que ceux qui n’avaient pas été assimilés par la force ou qui avaient réussi à s’enfuir subirent d’autres persécutions, des massacres ou furent exposés aux maladies et à la famine, lesquelles firent près de 400 000 victimes, culminant avec le massacre direct de quelque 20 000 survivants en 1916 (116). Fin juillet 1915, Jackson, consul des Etats-Unis à Alep, est informé de l’arrivée dans la région de Dyarbékir d’un groupe de plus d’un millier de femmes et d’enfants arméniens venant d’Harpout [Kharpert]. Ils sont alors remis à une bande de Kurdes qui se mêlèrent à eux, sélectionnant les femmes, les jeunes filles et les enfants qui leur semblent les plus attirants. Certaines femmes terrifiées tentent de résister, suscitant l’ire des Kurdes qui tuent de nombreuses femmes sur place. Avant d’emmener les Arméniennes choisies, ils déshabillent la plupart des 300 autres femmes et les contraignent à poursuivre leur marche durant les six jours suivants à travers le désert, jusqu’à ce qu’elles atteignent Ras-el-Aïn au nord de la Syrie, « brûlées d’une couleur vert olive, la peau se détachant et formant de grandes taches, nombre d’entre elles portant des estafilades à la tête et des blessures sur le corps », comme en témoigne Jackson lui-même (117). Pratiquement aucune subsistance n’était fournie par les autorités, ce qui signifie qu’à moins que les déportés survivants ne soient clandestinement aidés par les musulmans ou les Occidentaux du lieu, ou par les Arméniens d’Alep qui n’avaient pas encore été déportés (118), ils étaient abandonnés à la mort, du fait de l’épuisement, de la faim ou des maladies, ou, comme ce fut fréquemment le cas, dans l’obligation de vendre leurs enfants afin d’empêcher qu’eux-mêmes et leur progéniture ne meurent de faim (119). C’est ainsi que le commerce d’esclaves – femmes, jeunes filles et enfants arméniens – devint une affaire lucrative au sein des tribus bédouines et kurdes dans les régions arabes de l’empire (120).
Le docteur Martin Niepage, un enseignant allemand à l’école technique allemande d’Alep, fut témoin de la manière avec laquelle des milliers d’Arméniens déportés, presque exclusivement des femmes et des enfants, gisaient morts ou en train de mourir dans les rues et les arrière-cours de la ville, ou furent cachés dans les maisons de chrétiens ou de musulmans opposés au génocide. Les déportés ne reçurent aucune aide de la part des autorités et, comme d’autres observateurs, Niepage en conclut que l’objectif est de détruire entièrement les Arméniens. Avec ses collègues, il tenta désespérément d’en sauver autant que possible, mais les besoins étaient énormes et Niepage eut le sentiment que raconter des contes de fées à ses élèves, principalement arméniens, ou d’essayer de leur apprendre à conjuguer les verbes, constituait une insulte à la véritable morale et une parodie de compassion humaine, alors que les compatriotes de ces mêmes enfants mouraient de faim aux abords de l’école (121). Certaines Arméniennes furent rachetées par des Européens à des soldats turcs qui les avaient violées – individuellement ou collectivement – et ces femmes et jeunes filles montrèrent alors des signes de graves traumatismes, comme le fait de ne pouvoir parler ou de délirer, suite aux abus subis et parce qu’elles avaient été contraintes de voir des proches se faire égorger (122). Après avoir interrogé des soldats turcs capturés au sujet des massacres et des mauvais traitements infligés aux Arméniens à Ras-el-Aïn, Gertrude Bell – voyageuse, archéologue et officiel du gouvernement britannique – écrit à propos du sort des Arméniennes que « nul homme ne peut songer à un corps de femme, sinon comme un objet d’horreur et non de séduction, après Ras-el-Aïn » (123). Les abus furent de fait si fréquents et systématiques que H. Hoffmann-Fölkersamb, consul d’Allemagne à Alep, en conclut fin 1915 que le viol est devenu une politique officielle, une réalité que les autorités ne se soucient même plus de dissimuler (124).

Le génocide par assimilation forcée : arrière-plan et raisonnement

Or un autre sort, pire que la mort, sur la base de calculs spécifiques fondés sur l’identité sexuelle et l’âge, fut décidé pour certains Arméniens – enfants et femmes en état de porter un bébé -, pratique commune à d’autres cas de génocide. De fait, Roger W. Smith soutient que le génocide affecta en général les femmes d’une manière différente par rapport aux hommes sous trois aspects au moins :

« Les femmes ont rarement participé de manière directe au génocide, bien que cela ait commencé à changer au 20ème siècle (par exemple, dans l’Allemagne nazie et au Cambodge) ; les femmes ont été victimisées différemment par rapport aux hommes dans une large mesure (viol et esclavage) ; et les conséquences du génocide (incorporation au sein de la société perpétratrice ou ostracisme à l’égard des victimes de viol, comme au Bangladesh) ont de même été différentes. Toutes ces différences peuvent être expliquées en termes de : 1) les attributs biologiques spécifiques des femmes (sexualité, capacité reproductrice et maternité), qui les rendent historiquement à la fois vulnérables et utiles ; et 2) les croyances de la société patriarcale selon lesquelles les femmes sont faibles, dépendantes et la propriété sexuelle des mâles, qui peuvent s’approprier leurs corps, leur travail et leur force reproductrice. » (125)

Dans le cas du génocide arménien, un nombre significatif de femmes et d’enfants – estimés globalement entre 100 et 200 000, soit entre 5 et 10 % de l’ensemble de la population arménienne ottomane – furent, du fait de leurs attributs biologiques, considérés comme aptes à être intégrés dans ce qui allait devenir la société turque, et non plus ottomane. Comme cela a été noté, les hommes arméniens étaient porteurs de l’origine ethnique, tandis que les femmes et les enfants arméniens étaient susceptibles d’assimilation (126). Cela ne fut pas seulement une conséquence des enlèvements, des mariages forcés, etc,, mais résulta aussi d’une politique officielle du Comité Union et Progrès, tout en faisant partie, comme le rappelle Ara Sarafian, du même calcul génocidaire que les massacres, les viols et les marches de mort (127), qui font du génocide arménien un « programme différencié » (128). Les observateurs occidentaux contemporains, qu’ils soient d’un pays neutre, allié ou en guerre avec l’empire ottoman, concluent de même que cette politique de conversion forcée fut une des méthodes utilisées afin de s’assurer de la disparition des Arméniens ottomans (129). D’après W. Spieker, un employé allemand au chemin de fer du Bagdad, un commissaire turc lui apprit en juillet 1915 que les autorités n’avaient plus alors d’estimation du nombre de femmes et de jeunes filles enlevées, que ce soit, selon les dires du commissaire, « de force » (c’est à dire, sans un accord et une coopération officielle explicite) ou en accord avec le gouvernement. Le commissaire y voyait l’accomplissement d’un plan mûrement réfléchi, qui conduisait à la mort neuf Arméniens sur dix (130). Or, même le nombre limité d’Arméniens convertis inquiéta le dirigeant du Comité Union et Progrès, Talaat, et fut à l’occasion « restreint » (131). De nombreux Arméniens convertis, y compris certains de ceux qui avaient été convertis de force après les massacres d’Arméniens à grande échelle de 1894-1896, durant le règne d’Abd-ul-Hamid II (132), ainsi que des milliers d’Arméniens orphelins désignés à l’origine pour une turcisation, furent ainsi tués (133).
Sarafian distingue quatre catégories concernant la manière avec laquelle les Arméniens furent transférés, convertis de force et intégrés dans les foyers musulmans en 1915-1916 :

- 1) les conversions « volontaires » d’individus durant les étapes initiales des persécutions de 1915
- 2) la sélection à titre individuel d’Arméniens par leurs hôtes musulmans, à titre individuel, en vue d’intégration dans des foyers musulmans
- 3) l’affectation d’Arméniens dans des familles musulmanes par des instances gouvernementales
- 4) le recours à des orphelinats soutenus par le gouvernement ottoman, comme moyen direct d’assimilation des enfants arméniens (134).

Le fait que la disparition de ce qui était communément considéré à l’époque comme la « race arménienne » ait été réalisé en partie grâce à une politique officielle d’absorption des Arméniens au sein de la population musulmane, indique clairement que les sentiments anti-Arméniens largement répandus parmi les dirigeants du Comité Union et Progrès et la population en général (et, pour cette raison, parmi de nombreux observateurs occidentaux contemporains) ne se fondaient pas généralement sur une notion de racisme biologique, comme ce fut le cas avec l’antisémitisme des nazis (135). Il existe de nombreuses similitudes entre les sentiments anti-Arméniens et l’antisémitisme – les Arméniens étaient même perçus par certains comme étant « les Juifs de l’Orient », ce qui ne revenait pas à un compliment (136). Or, même si la haine des Arméniens et des autres chrétiens, fondée sur une conception relativement moderne de racisme biologique éliminatoire, existait chez certains Jeunes-Turcs influents (137), la variante dominante du racisme dans l’empire ottoman se basait principalement sur une haine ethnico-religieuse : les Arméniens étaient perçus comme subversifs, déloyaux, rusés, incroyants, etc., une « anomalie ethnico-religieuse » (138). D’après Carl Ellis Wandel, diplomate danois à Constantinople, l’anti-arménianisme constitua le principal ingrédient de la xénophobie nationaliste générale, dont le Comité Union et Progrès avait fait, dès 1913, son principe politique directeur (139).
Cette haine ou cette méfiance à l’égard des Arméniens « fourbes » et « traîtres » fut un facteur nécessaire, mais non suffisant, conduisant au génocide. Il convient aussi de prendre en considération le fait connexe qu’en 1915, alors que la Guerre mondiale faisait rage, les Arméniens ottomans avaient fini par être totalement identifiés avec le principal ennemi extérieur, la Russie. Comme le docteur William S. Dodd, médecin américain, écrit de Konya, le 15 août 1915 :

« Ici les Turcs disent : « Les Arméniens doivent mourir et nous les éloignons dans ce but. » Les Turcs de Konya sont connus pour leur modération et leur opposition à de telles mesures, mais l’on observe que leur tempérament évolue. Les journaux publient des articles contre les Arméniens qualifiés de traîtres, de révolutionnaires, rapportant les atrocités commises par eux à Van, 60 000 Turcs tués par eux, etc., tout ce qui peut enflammer l’esprit et empoisonner la pensée. La même évolution que j’ai observée à l’époque des massacres, il y a vingt ans [les massacres d’Arméniens ottomans en 1894-96 – note de Matthias Bjørnlund]. » (140)

En outre, le djihad avait été déclaré contre les « infidèles », galvanisant davantage les sentiments anti-chrétiens dans l’empire (141), tandis qu’une grande partie de l’opinion était d’avis que la nation turque et les Turcs recueilleraient des bénéfices économiques, politiques et territoriaux en se débarrassant de la concurrence des Arméniens, et que la guerre s’avéra être l’opportunité idéale pour un tel projet.
Ces facteurs étaient suffisants pour inciter une large part de la population musulmane à participer à l’élimination des Arméniens. Mais comme l’« identité arménienne » n’était généralement pas considérée comme étant basée sur la biologie, l’élimination pouvait être en partie réalisée au moyen de l’assimilation forcée. L’origine ethnique et la religion étaient les principaux marqueurs de différence, rendant l’« identité arménienne » fixée de manière moins indélébile, aux yeux des Turcs, que l’« identité juive » ne le sera pour les nazis, profondément racistes (142). Les régimes génocidaires du Comité Union et Progrès et des nazis oeuvrèrent pour s’assurer la disparition complète d’un groupe non désiré. Or, pour le Comité Union et Progrès, l’anéantissement visait toutes les traces visibles des Arméniens ottomans et leur histoire trois fois millénaire en Anatolie et en Cilicie, y compris les églises, les noms des personnes et des villes, etc. ; ils voulaient « détruire le nom Arménien » et réserver la Turquie aux Turcs, comme un officiel turc le précisa à W. Spieker (143). De leur côté, les nazis désiraient que même les traces invisibles – en premier lieu, le sang et les gènes, censés dangereux, des Juifs – disparaissent. Ce qui explique aussi le fait que, s’il était juridiquement interdit dans l’Allemagne nazie pour un « Aryen » d’avoir des relations sexuelles avec une Juive, il n’existait, semble-t-il, aucune restriction à l’encontre d’un Turc ayant des relations sexuelles, et même rendant enceinte une Arménienne (144).
Autrement dit, en changeant de religion et en oubliant ou ignorant la langue, l’arrière-plan, l’éducation et les expériences culturelles, y compris l’élimination de la plupart de leurs compatriotes arméniens, un nombre limité d’Arméniennes (mais, en général, aucun Arménien âgé de plus de 10 ou 15 ans) pouvait, du moins en théorie, devenir turques dans toute l’acception du terme. Comme cela a été rappelé : « La société traditionnelle au Moyen-Orient considérait encore les femmes et les enfants comme des biens meubles, des personnes dépourvues de personnalité politique et d’identité ethnique transmuable. Les valeurs culturelles des enfants et des femmes peuvent être effacées ou reprogrammées. La continuité génétique est une affaire masculine. » (145) Dans une société et à une époque où les concepts plus ou moins rudimentaires de « race », de nation, d’identité ethnique et de culture étaient si étroitement liés au concept de religion, le fait qu’on puisse changer de « race » en changeant de religion avait du sens pour beaucoup de gens (146).
Par exemple, Yeghsa Khayadjanian, originaire de Harpout [Karpert], âgée de 15 ans en 1915, se rappelait que lorsque, avec un groupe d’autres jeunes Arméniennes, elle dut choisir entre la conversion ou la mort, il ne leur fut pas demandé si elles voulaient devenir musulmanes, mais si elles « deviendraient ou non des Turques » (147). De même, Khanoum Paloutzian raconte comment, avant de procéder à un massacre, les gendarmes turcs signifièrent aux Arméniennes que « celles qui voulaient être Turques pouvaient se rendre dans trois maisons sur la route et avoir la vie sauve » (148). Ce qui devait être officiellement changé, tout en étant supprimé de manière violente et systématique, ce n’était donc pas seulement la religion, mais aussi les expressions de la langue, de la culture arménienne, jusqu’aux patronymes des survivants, que ce soit dans les familles, les orphelinats dirigés par le gouvernement ou la sphère publique, ne laissant que le « matériau brut » biologique être turcisé de manière systématique. Il s’agit d’une des modalités par lesquelles les assimilations forcées répondent à la violence sexuelle directe des marches de mort : dans l’esprit des perpétrateurs, ni l’assimilation, ni le viol ne sont une affaire de rencontres entre personnes, mais plutôt entre la personne du perpétrateur et le corps de la victime. Néanmoins, l’étape première du processus d’assimilation forcée est la conversion à l’islam qui, pour les femmes, ne pouvait être ratifiée que par un mariage immédiat avec un musulman et l’abandon de leurs enfants arméniens, emmenés en tant que « vrais musulmans », avec des noms musulmans, chez des familles musulmanes (149). En participant aux conversions forcées et en contrôlant ensuite la piété et les actions des convertis, ces familles musulmanes devinrent ainsi des agents essentiels de ce qui s’avéra un programme centralisé d’assimilation forcée, dans le cadre d’un projet génocidaire plus vaste (150). Les dirigeants Jeunes-Turcs eux-mêmes étaient souvent laïcs, et même athées, mais ils pensaient qu’une turcisation réussie ne pouvait être réalisée qu’au moyen de l’islamisation.
Pour les garçons arméniens, les conversions forcées pouvaient être suivies de circoncisions publiques accomplies par des religieux musulmans locaux (151). Ce rituel souvent douloureux et humiliant était censé marquer un « point de non retour » dans la conversion d’un Arménien chrétien devenant un Turc musulman. Sarkis Saroyan, âgé de quatre ans en 1915, se souvenait même que le « morceau de chair excisé » fut séché au soleil et conservé comme la preuve de sa nouvelle identité de musulman et de Turc (152). Naturellement, la conversion dans le but d’éviter les persécutions ou la destruction ne constituait pas une option souhaitable, car elle suscitait des craintes de punition divine et d’exclusion sociale chez les Arméniens ordinairement très religieux, où le martyre, et non le renoncement, est hautement prisé (153). Or, comme le montrent plusieurs exemples, ils n’avaient guère le choix. Ce choix était cependant loin d’être toujours proposé ; en fait, les autorités rejetèrent souvent des appels désespérés à la conversion, préférant voir les Arméniens tués (154). Les missionnaires Wedel-Jarlsberg et Elvers furent témoins et décrivirent la situation désespérée des Arméniennes survivantes à Erzindjan, évoquant une femme criant à leur adresse dans la rue : « On veut devenir musulmanes ! On veut devenir Allemandes ! Tout ce que vous voulez ! Simplement, sauvez-nous ! Ils vont nous emmener à Kemagh et nous égorger ! » (155) Le docteur Niepage précise que, dans certains cas, des Arméniens adultes furent autorisés, afin d’avoir la vie sauve, à s’adresser aux administrations locales pour avoir le droit de se convertir, voyant ensuite leur demande rejetée par les officiels qui leur répondaient que « la religion n’est pas une chose avec laquelle on joue ». Ils préféraient voir les demandeurs tués, mais d’après Niepage, ils voulaient tout d’abord humilier les Arméniens et leurs bienfaiteurs européens (156). D’autre part, lorsqu’ils avaient réellement le choix de solliciter une erzuhal, une demande de conversion religieuse (157), beaucoup d’autres Arméniens choisirent la mort, plutôt que la conversion (158).
D’après certains observateurs occidentaux contemporains, une des raisons pour lesquelles le Comité Union et Progrès préféra, dans certains cas, la conversion au meurtre, était que certains traits « raciaux » - perçus comme tels – des Arméniens étaient considérés comme souhaitables, dissociés cependant de toute « arménité » véritable, à savoir, de toute manifestation visible de ce qui pouvait être « arménien ». Concernant l’assimilation forcée des Arméniennes, Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople, relève que :

« […] les jeunes filles arméniennes les plus belles et les plus robustes peuvent être enlevées, converties par la force à la religion de Mahomet, devenant les épouses ou les concubines de dévots sectateurs du Prophète. Leurs enfants deviennent alors automatiquement musulmans, renforçant ainsi l’empire, comme le firent jadis les janissaires. Ces jeunes Arméniennes représentent un type élevé de féminité et les Jeunes-Turcs, avec leur manière grossière et intuitive, estiment que le mélange de leur sang avec la population turque exercera une influence eugénique sur l’ensemble. » (159)

Le fait, selon Morgenthau, que les Jeunes-Turcs, souvent éduqués à l’Ouest, pensaient en termes rudimentaires d’eugénisme, peut indiquer qu’ils n’étaient pas étrangers aux visions modernes d’êtres humains répartis au sein d’une hiérarchie de races définies sur le plan biologique et de « certains comportements sociaux vus comme reflétant une constitution biologique ou culturelle trans-générationnelle, immuable, qu’ils soient d’une nature supérieure ou dégénérative » (160). L’opinion selon laquelle les autorités turques appréciaient d’une certaine manière le « réservoir génétique » arménien est aussi évoquée par un survivant arménien et par la missionnaire américaine Mary Graffam (161).
Quoi qu’il en soit, les autorités instituèrent des orphelinats spéciaux visant à l’assimilation directe des enfants arméniens (162). Par ailleurs, à un niveau local, on réalisa parfois qu’en temps de guerre, avec de nombreux musulmans mobilisés dans l’armée, la population locale avait besoin d’une main-d’œuvre bon marché ou gratuite – bergers, domestiques, ouvriers agricoles – main-d’œuvre que pouvaient constituer femmes et enfants arméniens distribués par les autorités (163). La missionnaire danoise Hansine Marcher écrit en 1916 :

« […] Dans les villages turcs l’agriculture est en grande partie prise en charge par les femmes et les enfants arméniens, qui ont été remis aux paysans musulmans par les autorités. Sœur [Marcher – note de Matthias Bjørnlund] remarqua quantité d’entre eux partout, pratiquement dans une situation d’esclavage. Ils n’ont jamais la permission de se reposer en paix, mais sont constamment harcelés d’un village à l’autre. » (164)

A Dyarbekir, au début du printemps 1916, Marcher rencontra quelques-uns des rares Arméniens survivants de la ville, de nombreux enfants vivant comme domestiques et esclaves, avec des noms turcs et ne parlant que le turc (165). Mais, en général, le Comité Union et Progrès se montra réticent à accepter les exemptions au regard de la destruction physique, même si l’économie, le prestige international et l’effort de guerre en souffrirent gravement (166).
Il n’y a rien de singulier dans la manière avec laquelle religion et origine ethnique ou « race » pouvaient devenir interchangeables dans l’empire ottoman. Comparé à la Shoah, où une idéologie moderne, dominante, d’antisémitisme biologique extrême exclut toute conversion ou assimilation comme moyens de survie, dans le cas du génocide arménien, comme dans celui bosniaque, des idéologies fondées sur la haine ethnico-religieuse incitèrent au meurtre, tout en dégageant, dans une certaine limite, des possibilité de survie, même lorsque l’appartenance ethnico-religieuse commença à être considérée comme un marqueur « racial » moderne. Comme l’écrit Michael Sells, dans les Balkans, les nationalistes croates et serbes continuent aujourd’hui de voir les Bosniaques – musulmans slaves – comme des Turcs, alors qu’ils partagent la langue, l’origine tribale et des traits culturels et physiques avec leurs voisins chrétiens. L’idée qui se cache derrière la notion de Slaves changeant de « race » et devenant Turcs est que la conversion à l’islam constitue de fait une turcisation, une transformation « raciale » ou ethnico-religieuse. De ce point de vue, les Slaves ne sont et ne peuvent être musulmans, et la conversion, volontaire ou non, revient à trahir non seulement la religion, mais la « race » et la « culture » (167). Par ailleurs, dans l’imaginaire de certains Serbes et Bosniaques, les femmes, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes, sont à la base des incubateurs qui assurent la reproduction des gènes masculins, ce qui signifie que, au moyen du viol, des femmes musulmanes et serbes peuvent respectivement donner naissance à des enfants « purement » serbes et musulmans (168).

L’assimilation forcée comme expérience pratique

En réalité, le fait pour un Arménien de passer par les procédures requises pour devenir Turc ne signifiait pas qu’il ou elle accepte véritablement, à quelque moment que ce soit, une « re-programmation ». Cela dépendait de plusieurs facteurs, l’âge étant apparemment le plus important : les enfants les plus jeunes avaient tendance à oublier totalement la langue, la religion, ainsi que l’identité nationale ou ethnique d’origine, tandis que les Arméniens plus âgés étaient enclins à conserver au moins certaines parts de leur « arménité » et à se souvenir du meurtre de leurs proches. Souvent, les enfants plus âgés tentèrent de s’échapper (169). Cette « re-programmation » n’était pas non plus réellement acceptée par les populations turques, kurdes ou arabes. Nombre de ceux qui furent convertis de force et placés dans des familles musulmanes ne furent pas du tout assimilés ou traités comme des égaux, mais comme des domestiques ou des esclaves. L’histoire d’Hansa, une jeune Arménienne, en témoigne. Elle perdit tous ses proches en 1915 à l’âge de six ans et fut enlevée par des Bédouins chez qui, loin d’être traitée comme « une des leurs », elle fut maltraitée et dut voler du pain aux enfants bédouins qu’elle surveillait. Elle s’échappa plusieurs fois, tombant alors entre les mains d’autres abuseurs (170). Beaucoup de convertis ne parlaient même pas le turc et restèrent considérés comme djavours, autrement dit, des infidèles, comme dans le cas d’une autre jeune Arménienne :

« Au début, j’étais avec une famille turque, où l’homme avait deux épouses. L’une d’elles avait des enfants et l’autre non. L’épouse sans enfant prenait soin de moi, mais l’autre était jalouse, disant qu’elle prenait soin d’une djavour, qui prenait de la nourriture à ses enfants. L’homme étant la cause du litige entre elles [les deux femmes] m’emmena dans une autre maison. Là, la femme était paralysée et très maigre. Elle avait une fille et ne pouvait s’en occuper. J’ai donc dû faire tous les travaux autour d’elle. J’étais très jeune et je ne comprenais pas sa langue [le turc]. » (171)

C’est aussi dans les témoignages des survivants que l’on peut se faire une idée du caractère organisé des assimilations, la bureaucratie, la police, l’appareil judiciaire et le clergé ottomans étant impliqués dans l’approbation du mariage forcé, de la conversion et de l’adoption, conservant des copies de ces actes officiels, compilant des listes de ceux qui devaient être déportés, adoptés ou convertis, etc. (172). A Sivas, Henry Vartinian, âgé de neuf ans, sa mère veuve et ses quatre enfants survécurent à 1915 grâce à la protection d’un ami turc influent, Ali Effendi, qui dut à la fin informer la famille qu’il ne pouvait plus les cacher, car il serait pendu si les autorités apprenaient ce qu’il faisait. Il prévint les Vartinian qu’ils ne pourraient survivre qu’en se convertissant, ce que la mère, une pieuse chrétienne, refusa tout d’abord ; mais Ali lui répondit que l’alternative serait que ses enfants seraient tués devant elle et qu’elle serait obligée d’épouser un Turc. Devant un tel choix, elle décida de se convertir, mais seulement « de façon extérieure », restant chrétienne en secret. Une conversion exigeait qu’ils se rendissent tous devant un juge au sein de l’assemblée municipale, qu’ils abjurassent leur foi et déclarassent leur adhésion à l’islam. Ils se virent alors attribuer de nouveaux noms (Henry Vartanian devint Abdul Rahman oghlu Assad), ainsi que des symboles extérieurs (fez et turban), furent recensés par les autorités et reçurent de nouveaux papiers d’identité. Les garçons furent circoncis par un religieux musulman et fréquentèrent une école turque, où ils furent cependant harcelés par des garçons d’origine turque qui les qualifiaient de dönme, « renégats » (172).

Remarques conclusives

Début 1916, le missionnaire américain Frederick W. MacCallum écrit une lettre depuis Tiflis (l’actuelle Tbilissi, en Géorgie), décrivant la situation et le vécu des réfugiés arméniens dans la région :

« J’ai entendu un grand nombre de récits de souffrances personnelles – des hommes écorchés vifs, réduits en pièces à l’aide de haches, affamés, enterrés vivants, brûlés vifs, affamés dans des trous d’une saleté indescriptible ; des femmes outragées de la manière la plus cruelle et la plus révoltante, des femmes enceintes au ventre fendu, leurs seins découpés, des jeunes filles cultivées, raffinées, obligées de prendre la route, jour après jour, totalement nues ; des cas innombrables de femmes conduites de force dans des harems musulmans ; d’enfants eux aussi torturés et tués de la façon la plus atroce. Or tout ce que j’ai vu de mes yeux résulte de ce traitement – cicatrices, maladie, démence, peur, désespoir, haine, désir de vengeance contre les Turcs, etc. (174).

Niall Ferguson estime qu’il « serait certainement simpliste de considérer le viol des femmes comme une forme de violence que l’on ne saurait distinguer, par son intention, du fait d’abattre les hommes » (175). Comme cette étude a essayé de le montrer, cela est vrai concernant le génocide arménien. Il s’avère largement que la destruction des Arméniens ottomans se caractérisa par des aspects différenciés, liés à l’identité sexuelle, dont le calendrier et les méthodes spécifiques de massacre des femmes et des enfants ne furent pas les moindres, le fait que la population féminine fut soumise à des abus sexuels massifs et systématiques, et qu’un certain nombre de femmes et d’enfants furent autorisés à survivre en tant que Turcs musulmans. Par ailleurs, si le contexte et la mise en œuvre précise de la violence contre les Arméniennes font de ce cas, à certains égards, un phénomène particulier dans l’histoire des abus sexuels durant la violence de masse, les expériences vécues – séparation des familles, viol, famine, déshumanisation, assimilation forcée, etc., le tout dans le contexte d’un plan d’extermination mené durant une guerre – sont d’une importance profondément universelle. La violence contre les Arméniennes durant la Première Guerre mondiale, de même que les effets immédiats et à long terme de cette violence (sujets qui excèdent l’objectif de cet article), constitue un phénomène qui mérite beaucoup plus d’attention que celle qui lui a déjà été accordée, notamment parce qu’elle peut, d’une manière signifiante, éclairante, être comparée à d’autres exemples de violence sexuelle à grande échelle, systématique, durant une guerre et un génocide, et utilisée dans des débats théoriques visant à analyser les causes, les modalités et, idéalement, la prévention de tels événements.

Notes

1. A. Sarafian, comp., United States Official Documents on the Armenian Genocide 1915-1917 [Documents officiels américains sur le génocide arménien 1915-1917], Princeton et Londres, 2004, p. 199.
2. M. Levene, « Creating a Modern « Zone of Genocide » : The Impact of Nation- and State-Formation on Eastern Anatolia », Holocaust and Genocide Studies, XII, n° 3 (Winter 1998), p. 395 ; R. F. Melson, Revolution and Genocide : On the Origins of the Armenian Genocide and the Holocaust (Chicago, 1992) ; A. Destexhe, Rwanda and Genocide in the 20th Century (New York, 1995). C. P. Scherrer, « Comparing Total Genocide in the 20th Century : A 22-Point Comparison » (conférence présentée lors du Séminaire de recherche comparée sur le génocide et les massacres de masse, Hiroshima, mars 2004) ajoute le génocide cambodgien de 1975-1979 au génocide arménien, à la Shoah et au génocide rwandais, dans sa catégorie des « génocides globaux ».
3. Parmi de récentes monographies sur le génocide arménien : T. Akçam, A Shameful Act : The Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsability (New York, 2006) ; T. Akçam, From Empire to Republic : Turkish Nationalism and the Armenian Genocide (Londres et New York, 2004) ; D. Bloxham, The Great Game of Genocide : Imperialism, Nationalism, and the Destruction of the Ottoman Armenians (Oxford, 2005) ; V. N. Dadrian, The History of the Armenian Genocide – Ethnic Conflict from the Balkans to Anatolia to the Caucasus (Oxford, 1997). Sur les génocides assyrien et arménien : D. Gaunt, Massacres, Resistance, Protectors : Muslim-Christian Relations in Eastern Anatolia During World War I (New Jersey, 2006).
4. R. W. Smith, « Women and Genocide : Notes on an Unwritten History », Holocaust and Genocide Studies, VIII, n° 3 (Winter 1994), p. 315-334 ; D. E. Miller et L. T. Miller, Survivors : An Oral History of the Armenian Genocide (Los Angeles, 1993), p. 94 ; C. Card, « Genocide and Social Death », in C. Card et A. T. Marsoobian, éd., Genocide’s Aftermath : Responsability and Repair (Malden, Massachusetts, 2007), p. 10-11.
5. Exception notable : K. Derderian, « Common Fate, Different Experience : Gender-Specific Aspects of the Armenian Genocide, 1915-1917 », Holocaust and Genocide Studies, XIX, n° 1 (Spring 2005), p. 1-25.
6. Sur le concept de « gendercide », A. Jones, éd., Gendercide and Genocide (Nashville, 2004). Sur ce qui me semble être des critiques pertinentes de cette notion souvent appliquée de manière arbitraire et peut-être peu précise ou éclairante, voir S. Stein, « Geno and Other Cides : A Cautionary Note on Knowledge Accumulation », ibid., p. 196-229 ; R. C. Carpenter, « Beyond « Gendercide » : Operationalizing Gender in Comparative Genocide Studies », ibid., p. 230-256.
7. Voir, par ex., J. Hagan, Justice in the Balkans : Prosecuting War Crimes in the Hague Tribunal (Chicago et Londres, 2003), p. 85-88.
8. A. Jones, « Gendercide and Genocide », Journal of Genocide Research, II, n° 2 (June 2000), p. 185, 193. Page internet : http://www.gendercide.org/gendercide_and_genocide_2.html.
9. Voir, par ex., les témoignages de Sevart Mikaelian et Khanoum Paloutian (Paloutzian), Rigsarkivet [Archives Nationales Danoises], Kvindelige Missions Arbejdere [Femmes missionnaires humanitaires, ci-après KMA], 10.360, n° 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic] 1906-1927 » ; V. M. Garougian, Destiny of the Dzidzernag (Princeton et Londres, 2005), p. 205, 292-293, n. 22. Pour un homme, se déguiser en femme était facilité par le fait qu’il était commun pour les paysannes arméniennes de se voiler le visage.
10. R. Hukanovic, The Tenth Circle of Hell : A Memoir of Life in the Death Camps of Bosnia (Londres, 1998), p. 35, 75-76 ; A. Cavelius, Leila, En Bosnisk Flicka, trad. M. Hoelstad (Stockholm, 2002), p. 86-87.
11. Voir, par ex., R. Dallaire, Shake Hands with the Devil : The Failure of Humanity in Rwanda (Londres, 2004), p. 430 ; Ø. Kyrø, Godmorgen, Rwanda – er I begyndt at arbejde (Copenhague, 2004, p. 116-117.
12. G. Daws, Prisoners of the Japanese : POWs of the Second World War in the Pacific (Londres, 2007 [1994]), p. 363.
13. J. Horne et A. Kramer, German Atrocities, 1914 : A History of Denial (New Haven et Londres, 2001), par ex., p. 34, 185-187, 232-234.
14. H. H. Riggs, Days of Tragedy in Armenia : Personal Experiences in Harpoot, 1915-1917 (Ann Arbor, 1997), p. 57-58.
15. Cité in J. Bryce et A. Toynbee, The Treatment of Armenians in the Ottoman Empire, 1915-1916, édition non censurée, éd. par A. Sarafian (Princeton, New Jersey, 2000 [1916], p. 67. Voir aussi Miller et Miller, 1993, p. 85 ; Sarafian, comp., 2004, p. 158 ; C. D. Ussher, An American Physician in Turkey : A Narrative of Adventures in Peace and War (Boston et New York, 1917), p. 238, 283.
16. Extrait d’un article d’un journal russo-arménien contemporain, in E. G. Danielyan, The Armenian Genocide of 1894-1922 and the Accountability of the Turkish State (Erevan, 2005), p. 32. Sur le massacre et les mutilations des chrétiens dans la région d’Ourmia, voir aussi Gaunt, 2006, p. 81-120. Sur les mutilations dont furent victimes les Arméniennes et les Arméniens dans et autour de Bitlis et Dyarbekir, et dont furent témoins Myrtle O. Shane et Floyd O. Smith, cf. J. L. Barton, comp., Turkish Atrocities : Statements of American Misionaries on the Destruction of Christian Communities in Ottoman Turkey, 1915-1917 (Ann Arbor, Michigan, 1998), p. 9, 12, 92-93. Pour un exemple de mutilation génitale masculine durant le génocide arménien, voir aussi H. L. Larsen, Fra Blodets og Taarernes Land i Europa. En Orientrejse 1922 (1922), p. 40. Sur la castration et le dépeçage des cadavres masculins, voir aussi A. Ter Minassian, « Van 1915 », in R. G. Hovannisian, éd., Armenian Van/Vaspurakan (Costa Mesa, Californie, 2000), p. 218. Pour des exemples comparables de viol, de mutilations (par ex., l’amputation des oreilles et des nez) et l’utilisation de jeunes esclaves sexuels dans les bordels d’officiers de la Werhmacht sur le front oriental durant la Seconde Guerre mondiale, K. C. Berkhoff, Harvest of Despair : Life and Death in Ukraine Under Nazi Rule (Cambridge, Massachusetts, et Londres, 2004), p. 114-115, 217, 222, 302. Sur les mutilations de musulmans durant la guerre des Balkans en 1912, voir, par ex., S. Cagaptay, Islam, Secularism, and Nationalism in Modern Turkey (Londres et New York, 2006), p. 7.
17. Voir, par ex., W. Gust, éd., Der Völkermord an den Armeniern 1915/16 : Dokumente aus den Politischen Archiv des deutschen Auswärtigen Amts (Springe, 2005), p. 181 ; H. Morgenthau, Ambassador Morgenthau’s Story (Detroit, Michigan, 2003 [1918], p. 209. Certains soldats arméniens furent (temporairement) laissés en vie afin de combattre pour l’empire ottoman, tandis que leurs familles étaient massacrées ou déportées : par ex., Larsen, 1922, p. 32-33, 55 ; E. J. Zürcher, « Ottoman Labour Battalions in World War I », in H.-L. Kieser et D. J. Schaller, éd., Der Völkermord an den Armeniern und die Shoah / The Armenian Genocide and the Shoah (Zürich, 2002), p. 192 ; Sarafian, comp., 2004, p. 27-28, 249, 255.
18. L. Kuper, Genocide : Its Political Use in the Twentieth Century (Londres, 1981), p. 111 ; M. Niepage, Rœdslerne i Aleppo. Sete af et Tysk Øjenvidne (Londres, 1917), p. 3-4 ; Sarafian, comp., 2004, p. 51. D’après Bastendorff, un ingénieur allemand qui travaillait au chemin de fer du Bagdad, Sükrü Bey, le directeur du Directorat, était un raciste avéré, au sens moderne, biologique, du terme, pour qui le résultat final de la politique anti-arménienne « doit être l’extermination de la race arménienne. C’est l’éternel combat entre musulmans et Arméniens, qui arrive maintenant à son terme. Les plus faibles doivent disparaître. » In Gust, éd., 2005, p. 421. Pour une vision similaire exprimée par un diplomate allemand, voir Morgenthau, 2003, p. 257. Pour une vision turque officielle contemporaine des déportations et de la « question arménienne » en général, voir, par ex., A. Djemal Pacha, Erinnerungen eines Türkischen Staatsmannes (München, 1922), p. 313 et suiv.
19. Sur l’organisation sociale, généralement très patriarcale, des Arméniens ottomans, en particulier dans les zones rurales, S. H. Villa et M. K. Matossian, Armenian Village Life Before 1914 (Detroit, 1982), par exemple, p. 24, 26-27, 71-72.
20. Les Arméniennes prirent néanmoins part aux côtés des hommes à des activités de résistance, comme dans la tentative de défense du quartier arménien d’Ourfa, en octobre 1915 : Miller et Miller, 1993, p. 75.
21. Voir, par ex., Miller et Miller, 193, p. 78 ; A. Ohandjanian, 1915 : Irrefutable Evidence. The Austrian Documents on the Armenian Genocide (Erevan, 2004), par ex., p. 95, 103. L’on estime qu’en moyenne, guère plus de 20 à 25 % des déportés atteignirent vivants les provinces arabes : R. P. Adalian, « The Armenian Genocide », in S. Totten, W. S. Parsons, et I. W. Charny, éd., Century of Genocide : Eyewitness Accounts and Critical Views (New York et Londres, 1997), p. 43 ; Å. M. Benedictsen, Armenien – Et folks Liv og Kamp gennem to Aartusinder (Copenhague, 1925), p. 254. Le témoin oculaire allemand Niepage estime que 90 % des déportés ont été tués avant d’atteindre Alep depuis l’Anatolie : Niepage, 1917, p. 5. Les déportés en provenance d’Anatolie occidentale eurent un taux plus élevé de survie, car ils ne furent en général pas massacrés en route et furent souvent transportés par train. Ce n’était là qu’un moyen légèrement moins inhumain de « réinstallation » par rapport aux marches de mort : les Arméniens devaient payer pour être entassés dans des chars à bœufs, sans nourriture ni eau ou presque et, une fois dans le désert, connaissaient habituellement le même sort que les autres Arméniens : H. Kaiser, At the Crossroads of Der Zor : Death, Survial, and Humanitarian Resistance in Aleppo, 1915-1917 (Princeton et Londres, 2002), p. 9-13. Voir aussi Y. Auron, The Banality of Indifference : Zionism and the Armenian Genocide (New Brunswick et Londres, 2003), p. 177-178.
22. Voir, par ex., V. N. Dadrian, « The Turkish Military Tribunal’s Prosecution of the Authors of the Armenian Genocide : Four Major Court-Martial Series », Holocaust and Genocide Studies [HGS], XI, n° 1 (Spring 1997), p. 35, 41 ; A. Sarafian et E. Avebury, éd., British Parliamentary Debates on the Armenian Genocide, 1915-1918 (Princeton et Londres, 2003), Appendix [Annexe] III, p. 91.
23. Voir, par ex., Dadrian, HGS, 1997, p. 33 ; P. Balakian, The Burning Tigris :The Armenian Genocide and America’s Response (New York, 2003), p. 272 ; H. Stürmer, Two War Years in Constantinople : Sketches of German and Young Turkish Ethics and Politics, annot., rev. et intr. par H. Kaiser (Londres, 2004 [1917]), p. 41 et suiv. ; R. Kloian, comp., The Armenian Genocide :News Accounts From the American Press : 1915-1922 (Richmond, Californie, 2005).
24. Rigsarkivet [Archives Nationales Danoises], Udenrigsministeriets Arkiver [Archives du ministère des Affaires Etrangères, ci-après : UM], 139, D. 1., « Tyrkiet – Indre Forhold », Pk. 1, til 31 December 1916, nr. CXIII, 4/9 1915 (20/9). Sur Wandel, le Danemark et le génocide arménien, voir M. Bjørnlund, « When the Cannons Talk, the Diplomats Must Be Silent » : A Danish Diplomat in Constantinople During the Armenian Genocide », Genocide Studies and Prevention, I, n° 2 (Fall 2006), p. 197-223.
25. M. Jacobsen, Journal de Maria Jacobsen 1907-1919, Kharpert – Turquie (Antélias, 1979) [en danois et en arménien], p. 210-211. Un fac-similé des carnets originaux, écrits à la main en danois, est inclus dans ce volume. Pour une traduction anglaise : M. Jacobsen, Diaries of a Danish Missionary : Harpoot, 1907-1919 (Princeton et Londres, 2001).
26. Il existe de nombreux témoignages évoquant des musulmans protecteurs et la peine de mort pour de tels actes : par ex., A. Lange, Et Blad af Armeniens Historie : K. M. A. 1910-1920 (Copenhague, 1920), p. 51.
27. Sarafian et Avebury, éd., 2003, Appendix III, p. 91-92. Voir aussi le rapport du lieutenant Maaroue, ibid., p. 93-94. Les shotas, ou tchétés, faisaient partie de l’Organisation Spéciale, une organisation secrète créée par les dirigeants du Comité Union et Progrès afin de mener une guérilla derrière les lignes ennemies, tout en agissant en tant que principales unités de mort dans le massacre des Arméniens en Anatolie Occidentale. Les tchétés se composaient habituellement de condamnés libérés et/ou de membres de tribus et de réfugiés musulmans, commandés par des officiers ou des responsables du Comité Union et Progrès : Bloxham, 2005, p. 69-70, 78-79, 86-87 ; Akçam, 2004, p. 158-166.
28. V. Svazlian, The Armenian Genocide and Historical Memory (Erevan, 2004), p. 58. Voir aussi Riggs, 1997, p. 140. La même méthode de faire avancer et revenir sur leurs pas ou en cercle les déportés comme méthode de meurtre de masse fut aussi utilisée contre les Grecs ottomans par les kémalistes au début des années 1920 : Télégramme n° 201, Haut-commissaire britannique Sir H. Rumbold au Gouvernement britannique, 10 mai 1922, cité in H. Tsirkinidis, At last we uprooted them… : The Genocide of the Greeks of Pontos, Thrace and Asia Minor through the French Archives (Thessalonique, 1999), p. 241-242.
29. Voir, par ex., le témoignage de Sevart Mikaelian, in KMA, 10.360, Pk. 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic] 1906-1927 » ; Barton, comp., 1998, p. 17.
30. H. Kaiser, éd. et intr., Eberhard Count Wolffskeel Von Reichenberg, Zeitoun, Mousa Dagh, Ourfa : Letters on the Armenian Genocide (Princeton et Londres, 2004) [2de éd.]), p. ix.
31. Voir, par ex., V. N. Dadrian, « The Role of Turkish Physicians in the World War I Genocide of Ottoman Armenians », Holocaust and Genocide Studies, I, n° 2 (1986), p. 175, 185, n. 15.
32. Gust, éd., 2005, p. 262. Voir aussi ibid., p. 289.
33. Témoignage de Khanoum Paloutian [Paloutzian], KMA, 10.360, Pk. 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic] 1906-1927 ». Voir aussi le témoignage sous serment de Palaidzu Captanian, déposé en 1920 auprès du Haut Comité Britannique à Constantinople, cité in G. S. Graber, Caravans to Oblivion : The Armenian Genocide, 1915 (New York, 1996), p. 102-104.
34. H. Kaiser, « « A Scene from the Inferno. » The Armenians of Erzerum and the Genocide, 1915-1916 », in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 129 ; L. A. Davis, The Slaughterhouse Province : An American Diplomat’s Report on the Armenian Genocide, 1915-1917 (New York, 1989), p. 79-87.
35. Voir, par ex., Miller et Miller, 1993, p. 83. W. Litten, consul d’Allemagne à Tarbis, estimait qu’un des avantages des marches de mort était qu’il était difficile de déterminer le véritable meurtrier : Gust, éd., 2005, p. 446.
36. Voir, par ex., Riggs, 1997, en particulier le chapitre « The Turkish Soldier’s Woes », ainsi que les pages 127-128.
37. Gust, éd., 2005, p. 259. Sur les accusations de viols en masse de 250 femmes et enfants arméniens aux environs d’Erzindjan par le capitaine Mehmed Hassan et ses hommes : Dadrian, 1986, p. 174.
38. T. Atkinson, « The German, the Turk and the Devil Made a Triple Alliance » : Harpoot Diaries, 1908-1917 (Princeton, New Jersey, 2000), p. 88. Dans une note sur ce sujet, le gouverneur Faik de Merzifun [Marsovan] apprit au professeur grec Xenidhis, confronté à la réalité des déportations et des massacres au sens littéral du terme des Arméniens dans la région, qu’ainsi que le commandant des gendarmes, il ne faisait qu’obéir aux ordres : Dadrian, 1986, p. 180.
39. Voir, par ex., Lieutenant-colonel D. Grossman, On Killing : The Psychological Cost of Learning to Kill in War and Society (Boston, New York et Londres, 1996), p. 209-210.
40. J. Hatzfeld, Into the Quick of Life. The Rwandan Genocide : The Survivors Speak (London, 2005), p. 72. Voir aussi T. Longman, « Placing Genocide in Context : Research Priorities for the Rwandan Genocide », Journal of Genocide Research, VI, n° 1 (March 2004), p. 35. Sur la brutalisation des perpétrateurs nazis, T. Jørgensen, Stiftelsen – Bødlerne fra Aktion Reinhardt (2003), p. 124-127.
41. E. H. Jones, The Road to En-Dor (Londres, 1973 [1920]), p. 83 ; cité in R. Fisk, The Great War for Civilization : The Conquest of the Middle East (Londres, New York, Toronto, Sydney, 2006 [2005]), p. 403. Sur les massacres de Yozgat, voir aussi Vahram Dadrian, To the Desert : Pages from My Diary (Princeton et Londres, 2003), p. 23 ; Gust, éd., 2005, p. 323, 455. Sur la question des « hommes ordinaires » en tant que perpétrateurs, C. R. Browning, Ordinary Men : Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland (1998 [1992]), passim ; M. Mann, The Dark Side of Democracy : Explaining Ethnic Cleansing (Cambridge, 2005), p. 26-30. Pour une approche conceptuelle du génocide arménien, ibid., p. 111-179.
42. UM, 139. D. 1., « Politiske Begivenheder i Tyrkiet i 1914 », indsendt af Gesandtskabet i Konstantinopel 26/1 1915, p. 2 ; UM, 139. D. 1., « Tyrkiet – Indre forhold », Pk. 1, til 31 December 1916, nr. LXXI, 7/6 1915 (21/6) ; H.-L. Kieser, « Dr Mehmed Reshid (1873-1919) : A Political Doctor », in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 257.
43. Voir, par ex., A. J. Kirakossian, éd., The Armenian Massacres 1894-1896 : U.S. Media Testimony (Detroit, 2004).
44. Voir, par ex., N. Saupp, Das Deutsche Reich und die Armenische Frage 1878-1914 (Köln, 1990), p. 167 et suiv.
45. N. M. Naimark, Fires of Hatred : Ethnic Cleansing in Twentieth-Century Europe (Cambridge, Massachusetts, 2002), p. 23. Voir aussi Balakian, 2003, p. 157 : « A mesure que le concept de massacre arménien était martelé sans cesse plus profondément dans la psychologie sociale de la société turque, la Question arménienne était inculquée comme un sujet ne pouvant être résolu qu’au moyen d’une violence totale, avec l’appui et l’aval de l’Etat. »
46. Voir, par ex., Jacobsen, 1979, p. 229 ; Garougian, 2005, p. 205, 243 ; Riggs, 1997, p. 125 ; C. A. Krethlow, « Colmar Freiherr von der Goltz und der Genozid an den Armeniern 1915-1916 », Sozial. Geschichte, XXI, n° 3 (2006), p. 64.
47. Cité in A. Sarafian, « The Absorption of Armenian Women and Children into Muslim Households as a Structural Component of the Armenian Genocide », in O. Bartov et P. Mack, éd., In God’s Name : Genocide and Religion in the Twentieth Century (New York et Oxford, 2001), p. 214. Voir aussi Miller et Miller, 1993, p. 174 ; R. A. Parmalee, A Pioneer in the Euphrates Valley (Princeton et Londres, 2002), p. 24.
48. Jacobsen, 1979, p. 270. Une autre missionnaire danoise à Harpout [Kharpert], Karen Marie Petersen, décrit les déportés d’une manière semblable : E. Bockelund, En Tjenergerning blandt Martyrfolket. Kvindelige Missions Arbejdere 1900-1930 (1932), p. 36-37. Voir aussi Atkinson, 2000, p. 40, 53 ; Riggs, 1997, p. 146-147 ; Barton, comp., 1998, p. 68.
49. Témoignage de Khanum Paloutian [Paloutzian], KMA, 10.360, Pk. 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic] 1906-1927 ».
50. Sur le marché aux esclaves de Malatia, voir Kaiser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 160, 165. Sur un marché aux esclaves à Erzindjan, voir Gust, éd., 2005, p. 260.
51. Sarafian, in Bartov et Mack, éd., 2001, p. 215 ; Kaiser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 166 ; Riggs, 1997, p. 148-149 ; Barton, comp., 1998, p. 42. Il est possible que les médecins vérifiaient aussi si les jeunes filles étaient vierges, car le prix pouvait alors atteindre quatre fois celui d’une jeune fille violée : Benedictsen, 1925, p. 254. D’après Villa et Matossian, 1982, p. 73, les Turcs accordaient plus de valeur aux Arméniennes vierges qu’à celles non vierges, si bien qu’une des raisons pour lesquelles les jeunes Arméniennes pré-pubères étaient parfois mariées était de les protéger du viol : « En général, plus les villageois se sentaient en danger physiquement ou politiquement, plus s’abaissait l’âge du mariage. » Sur un épisode en 1922, où une jeune Grecque déportée épousa à Harpout un Grec pour éviter d’être enlevée, voir Garougian, 2005, p. 200. Sur les liens entre viol, enlèvements, pillage et conversions forcées des Arméniens avant et pendant la Première Guerre mondiale, J. J. Reid, « Total War, the Annihilation Ethic, and the Armenian Genocide, 1870-1918 », in R. G. Hovannisian, éd., The Armenian Genocide : History, Politics, Ethics (Hampshire et New York, 1992), p. 39 et suiv.
52. V. N. Dadrian, « The Armenian Genocide : An Interpretation », in J. Winter, éd., America and the Armenian Genocide of 1915 (Cambridge, 2003), p. 83-84. Des survivants arméniens témoignèrent en 1919 devant le tribunal de Yozgat qu’ « [à] de très rares exceptions près, les jeunes Arméniennes furent […] victimes de viol, souvent de viols collectifs » : A. Höss, « The Trial of Perpetrators by the Turkish Military Tribunals : The Case of Yozgat », in Hovannisian, éd., 1992, p. 217. Devant un tribunal similaire d’après-guerre à Kayseri [Cesarea], de hauts responsables locaux furent accusés de viols et de viols collectifs : V. N. Dadrian, « The Agency of « Triggering Mechanisms » as a Factor in the Organization of the Genocide Against the Armenians of Kayseri District », Genocide Studies and Prevention, I, n° 2 (Fall 2006), p. 120-121.
53. Voir, par ex., Kaiser, 2002, p. 91-92, n. 102 ; Derderian, 2005, p. 7-8 ; E. Mugerditchian, I Tyrkernes Kløer : En Beretning om en Armenisk Families Flugt (Londres, 1918), p. 20 ; D. E. Miller et L. T. Miller, « Women and Children of the Armenian Genocide », in Hovannisian, éd. 1992, p. 160. Il existe aussi des rapports selon lesquels les garçons arméniens furent distribués en vue d’abus sexuels : J. Künzler, Im Lande des Blutes und der Tränen. Erlebnisse in Mesopotamien Während des Weltkrieges (Berlin-Potsdam, 1921), p. 77, 87. Voir aussi V. N. Dadrian, « Children as Victims of Genocide : The Armenian Case » - http://myweb.tiscali.co.uk/cragsite/Children.htm.
54. H. Arendt, Essays in Understanding – 1930-1954 (New York, 1994), p. 304.
55. S. Zizek et C. Hanlon, « Psychoanalysis and the Post-Political. An interview with Slavoj Zizek », New Literary History, XXXII, 1 (2001), p. 19. Cité in B. Diken et C. B. Laustsen, Becoming Abject : Rape As a Weapon of War (Aalborg, 2004), p. 19. Sur la violence de masse et l’abus sexuel comme « carnaval », voir aussi W. W. Hagen, « The Moral Economy of Popular Violence : The Pogrom in Lwów, November 1918 », in R. Blobaum, éd., Antisemitism and Its Opponents in Modern Poland (Ithaca et Londres, 2005), p. 125 et suiv.
56. Cité in A. Nassibian, Britain and the Armenian Question 1915-1923 (Londres, Sydney et New York, 1985), p. 72. Pour un traitement poétique de l’atmosphère « carnavalesque » pouvant caractériser les massacres d’Arméniens dans l’empire, Siamanto [A. Yardjanian], Bloody News from My Friend, trad. P. Balakian et N. Yaghlian (Detroit, 1996). Ce recueil de poèmes, publié à l’origine en 1911, s’inspira directement du massacre de quelque 20 000 Arméniens dans et autour de la ville cilicienne d’Adana en 1909. Extrait du poème « Douleur », p. 38 : « […] what a mob, what dances, what joy / and what feasts everywhere […]/Our red shrouds are victory flags./The bones of our pure brothers are flutes […]/with them others are making strange music. » / « […] toute cette foule, toutes ces danses / et toutes ces réjouissances en tous lieux […]/Nos linceuls rouges se font bannières de victoire./Les os de nos frères purs se font flûtes […] avec quoi d’autres composent une étrange musique. » (trad. française G. Festa). Siamanto figura parmi les intellectuels arméniens victimes de la rafle du 24 avril 1915.
57. R. de Nogales, Four Years Beneath the Crescent, trad. anglaise M. Lee (Londres, 2003 [1924]), p. 59 et suiv.
58. Sarafian, comp., 2004, p. 41. Voir aussi lettre du docteur Shepard, Aïntab, 20 juin 1915, in Bryce et Toynbee, 2000 (1916), p. 483 ; Dadrian, in Winter, éd., 2003, p. 83 ; Riggs, 1997, p. 120-121.
59. K. Jeppe, Armeniervennen, VI, nos 7-8 (juillet-août 1926), p. 28. Considérant a) le nombre de preuves qui renvoient au fait que l’abus sexuel était la norme durant les marches de mort, et b) le fait que les Arméniennes qui furent libérées par l’organisation de Jeppe furent élargies de familles musulmanes où elles furent très probablement abusées sexuellement, le constat de Jeppe ne semble pas invraisemblable. Sur le vécu de Jeppe comme témoin oculaire et travailleur humanitaire durant et après le génocide, voir M. Bjørnlund, « Karen Jeppe, Aage Meyer Benedictsen, and the Ottoman Armenians, National survival in imperial and colonial settings », communication présentée lors du colloque Nordic Perspectives on Colonialism, sous l’égide du Netværk for Global Kulturhistorie (Network for Global Cultural History), Université d’Aarhus, à Höör, Suède, 11-12 janvier 2007.
60. Sarafian et Avebury, éd., 2003, Appendix [Annexe] III, Rapport du lieutenant Baas, p. 92. F. H. Leslie signale le 6 août 1915 :

« L’on estime à au moins cinq cents les femmes enlevées, se trouvant maintenant dans les foyers des musulmans de cette ville [Ourfa – note de Matthias Bjørnlund] et comme beaucoup ont été abusées sexuellement, elle se retrouvent à nouveau dans la rue. Ils ont été jusqu’à abuser ces jeunes filles ouvertement dans les rues et sous les yeux des étrangers. »

In Sarafian, comp., 2004, p. 199. Voir aussi G. H. Knapp, The Tragedy of Bitlis (Londres, 2002 [1919], p. 42 et suiv. ; Ter Minassian, « Van 1915 », in Hovannisian, éd., 2000, p. 218.
61. Cité in Bryce et Toynbee, 2000, p. 121. Pour une description d’un épisode comparable durant le génocide arménien, Fisk, 2006, p. 391-392. Pour une occurrence similaire lors du génocide bosniaque, A. Stiglmayer, « The Rapes in Bosnia-Herzegovina », in A. Stiglmayer, éd., Mass Rape : The War against Women in Bosnia-Herzegovina (Lincoln et Londres, 1994), p. 82. Pour des occurrences similaires durant l’occupation par l’Allemagne de la Belgique et d’une partie de la France, pendant la Première Guerre mondiale, Horne et Kramer, 2001, p. 196-204.
62. Voir, par ex., Svazlian, 2004, p. 49-50 ; Balakian, 2003, p. 273-274 ; de Nogales, 2003, p. 116-117.
63. Voir, par ex., Bryce et Toynbee, 2000, p. 356 ; D. Jensen, Et Hjemløst Folk : Spredte Trœk fra min Rejse i Orienten (1929), p. 37.
64. F. H. Leslie, Ourfa, 28 juin 1915, rapport sur les déportations de Zeïtoun : Sarafian, comp., 2004, p. 85. Voir aussi Svazlian, 2004, p. 57 ; Miller et Miller, 1993, p. 88-89 ; Gust, éd., 2005, par ex., p. 217, 287, 406-407, 420 ; Atkinson, 2000, p. 39 ; Fisk, 2006, p. 433 ; Garougian, 2005, p. 23-24 ; Fâiz El-Ghusein, Martyred Armenia (Londres, 1917), p. 12-17 ; Barton, comp., 1998, passim.
65. Bryce et Toynbee, 2000, p. 128. Voir aussi Miller et Miller, 1993, p. 102-103.
66. Bryce et Toynbee, 2000, p. 640. Sur la manière avec laquelle « [les] variantes dans le viol systématique reflètent, semble-t-il, les préférences des commandants locaux ou de leurs chefs politiques » lors du génocide bosniaque : Gutman, « Foreword », in Stiglmayer, éd., 1994, p. x-xi.
67. Miller et Miller, 1993, p. 101 ; Atkinson, 2000, p. 51 ; Riggs, 1997, p. 126.
68. A. Nesaule, A Woman in Amber (New York, 1995), p. 26.
69. L. Warner et J. Sandilands, Women beyond the Wire (1997), p. 95 ; N. Lillelund, En Brutal Bagage : Barndom i en japansk fangelejr (Copenhague, 2004), p. 60.
70. Témoignages de Sevart Mikaelian et Khanoum Paloutian [Paloutzian], KMA, 10.360, Pk. 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic], 1906-1927 ». Voir aussi Derderian, 2005, 1718, n. 16 ; Atkinson, 2000, p. 46-47 ; Garougian, 2005, p. 293-294, n. 30 ; Riggs, 1997, p. 126 ; Barton, comp., 1998, p. 30, 68-69 ; Naimark, 2002, p. 31.
71. Voir, par ex., dépêche de Jackson, Alep, 8 juin 1915, in Sarafian, comp., 2004, p. 60 ; déclaration de Merrill, Marash, ibid., p 68-69 ; déclaration du consul général des Etats-Unis à Beyrouth, Hollis, ibid., p. 118 ; lettre du docteur Shepard, Aïntab, 20 juin 1915, in Bryce et Toynbee, 2000, p. 482 ; rapport de Hunecke, juillet 1915, in Sarafian et Avebury, éd., 2003, p. 67 ; Miller et Miller, 1993, p. 102 ; Kaiser, 2002, p. 25 ; Gust, éd., 2005, p. 255 ; Atkinson, 2000, p. 47 ; El-Ghusein, 1917, p. 14 ; L. Einstein, Inside Constantinople (Londres, 1917), p. 126.
72. Cité in Bryce et Toynbee, 2000, p. 68, 160.
73. A. Jones, « Gender and Genocide in Rwanda », in Jones, éd., 2004, p. 118-119 ; C. A. MacKinnon, « Turning Rape into Pornography : Postmodern Genocide », in Stiglmayer, éd., 1994, p. 80 ; R. Seifert, « War and Rape : A Preliminary Analysis », ibid., p. 65 ; G. Grandin, « History, Motive, Law, Intent :Combining Historical and Legal Methods in Understanding Guatemala’s 1981-1983 Genocide », in R. Gellately et B. Kiernan, éd., The Specter of Genocide : Mass Murder in Historical Perspective (Cambridge, 2003), p. 350 ; J. Nevins, A Not-So-Distant Horror : Mass Violence in East Timor (Ithaca et Londres, 2005), p. 109. Sur les femmes juives enceintes tuées par balles en plein ventre « pour le plaisir » : E. Klee, W. Dressen et V. Riess, éd., « The Good Old Days » : The Holocaust As Seen by Its Perpetrators and Bystanders (1991 [1988]), p. 179. Bien que certains puissent soutenir que de tels actes ne sont que mythes ou symboles, il semble qu’il y ait trop d’occurrences confirmées en temps de guerre et de génocide pour que l’on élude ce phénomène comme une invention, même si certaines occurrences peuvent être classées en tant que telles. Sur l’invention des « mythes d’atrocité », Horne et Kramer, 2001, p. 196-225.
74. Derderian, 2005, 9 ; Kaiser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 162 ; R. G. Hovannisian, « Bitter-Sweet Memories :The Last Generation of Ottoman Armenians », in R. G. Hovannnisian, éd., Looking Backward, Moving Forward : Confronting the Armenian Genocide (New Brunswick et Londres, 2003), p. 120 ; Bryce et Toynbee, 2000, p. 319 ; M. D. Peterson, « Starving Armenians » : America and the Armenian Genocide, 1915-1930 and after (Charlottesville et Londres, 2004), p. 55.
75. H. Fein, « Genocide and Gender : The Uses of Women and Group Destiny », Journal of Genocide Research, I, n° 1 (March 1999), 45.
76. Cité in D. G. Dutton et al., « Extreme Mass Homicide : From Military Massacre to Genocide », Aggression and Violent Behaviour, X (2005), 443.
77. Par ex., « En Redegørelse for Dr Khosrov Krikorians Oplevelser i Ørkenen fra 1915-1918 », KMA, 10.360, Pk. 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic] 1906-1927 », 1.
78. Miller et Miller, 1993, p. 89 ; Kaiser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 157-158, 161.
79. Sarafian, comp., 2004, p. 331. Voir aussi Gust, éd., 2005, p. 217, 284-285 ; Larsen, 1922, p. 32 ; Riggs, 1997, p. 142 ; Vahram Dadrian, 2003, p. 78.
80. Voir, par ex., Svazlian, 2004, p. 84 ; Miller et Miller, 1993, p. 80, 96, 103-105 ; Gust, éd., 2005, p. 281 ; B. Nercessian, I Walked through the Valley of Death (New York, 2003), p. 25 ; Atkinson, 2000, p. 40 ; Knapp, 2002, p. 47 ; Riggs, 1997, p. 136-137 ; K. Meyer, Armenien und die Schweiz (Berne, 1974), p. 96 ; Ussher, 1917, p. 312. Le suicide collectif pour parer aux abus sexuels fut aussi pratiqué en Allemagne de l’Est, durant la Seconde Guerre mondiale, lorsque des populations entières de villageoises se jetèrent elles-mêmes dans les rivières afin d’éviter d’être violées par les soldats russes : Gellately et Kiernan, « Introduction », in Gellately et Kiernan, éd., 2003, p. 14.
81. Témoignage de Sevart Mikaelian, KMA, 10.360, Pk. 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic] 1906-1927 ».
82. Miller et Miller, 1993, p. 97-103 ; Kaiser, 2002, p. 12 ; Gust, éd., 2005, p. 214, 264.
83. Larsen, 1922, p. 55-56.
84. Miller et Miller, 1993, p. 104. Pour des exemples de comportement altruiste plus général, voir, par ex., S. B. Harper, « Mary Louise Graffam : Witness to genocide », in Winter, éd., 2003, p. 231.
85. Sur la résistance au génocide en tant que concept plus large que, mettons, le fait de prendre les armes, voir C. Tatz, With Intent To Destroy : Reflecting on Genocide (Londres et New York, 2003), p. 24, qui cite Yehuda Bauer pour avoir défini la résistance aux décrets nazis durant la Shoah comme « toute action de groupe prise consciemment en opposition » à ces décrets.
86. Sur le thème de l’existence, depuis le début de l’époque moderne, des débats sur le suicide comme « coupable », « situation médicale » (« le produit d’un esprit fragile ») et « héroïque », respectivement, et de ce qui est présenté comme la dé-criminalisation des actes de suicide, suite à la Première Guerre mondiale, R. M. Brown, The Art of Suicide (Londres, 2001), par ex., p. 13-14, 147.
87. Miller et Miller, in Hovannisian, éd., 1992, p. 170.
88. Svazlian, 2004, p. 83. Voir aussi Miller et Miller, 1993, p. 103-105 ; Gust, éd., 2005, p. 253 ; Kaiser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 160, 163 ; Knapp, 2002, p. 47 ; El-Ghusein, 1917, p. 14, 17 ; Meyer, 1974, p. 95.
89. Voir, par ex., Svazlian, 2004, p. 106, 108 ; R. Peroomian, « Armenian Literary Responses to Genocide : The Artistic Struggle to Comprehend and Survive », in Hovannisian, éd., 1992, p. 224-226.
90. Pour un débat sur le statut collectif d’Arménien victime et les tentatives visant à le réparer, R. Panossian, The Armenian : From Kings and Priests to Merchants and Commissars (Londres, 2006), p. 236 et suiv.
91. Miller et Miller, 1993, p. 11-13. Notons que dans de tels cas où il semble qu’aucune violence physique ne soit impliquée dans le fait d’enlever une femme, cela reste à mes yeux un acte de violence liée à l’identité sexuelle ; de même, les relations sexuelles durant les mariages forcés et/ou l’esclavage demeurent des actes de viol. La Chambre de première instance du Tribunal Pénal International pour le Rwanda recourt à une définition, selon moi sensée, du viol en tant qu’ « invasion physique de nature sexuelle, commise sur une personne dans des circonstances qui sont coercitives », et de la violence sexuelle, y compris le viol, en tant que « tout acte de nature sexuelle, qui est commis sur une personne dans des circonstances qui sont coercitives ». Cité in N. Pillay, « Sexual Violence in Times of Conflict : The Jurisprudence of the International Criminal Tribunal for Rwanda », in S. Chesterman, éd., Civilians in War (Londres, 2001), p. 173. Pour un débat approfondi sur le viol comme génocide, C. Eboe-Osuji, « Rape as Genocide : Some Questions Arising », Journal of Genocide Research, IX, n° 2 (2007), p. 251-273. Pour une description représentative de l’existence d’une Arménienne dans le cadre d’un mariage forcé, le témoignage de Digin Versjin, KMA, 10.360, Pk. 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic] 1906-1927 ». Le sort de Digin [« Dame », « Madame »] Versjin (ici orthographié « Vergene ») est aussi mentionné in Atkinson, 2000, p. 72.
92. Dadrian, in Winter, éd., 2003, p. 83.
93. Voir, par ex., B. A. Valentino, Final Solutions : Mass Killings and Genocide in the 20th Century (Ithaca et Londres, 2004), p. 40-43 ; Dutton et al., 2005, 470.
94. Mark Levene, « Introduction », in M. Levene et P. Roberts, éd., The Massacre in History (New York et Oxford, 1999), p. 17.
95. R. Seifert, « War and Rape : A Preliminary Analysis », in Stiglmayer, éd., 1994, p. 56.
96. Voir, par ex., Fein, 1999, p. 43-44 ; Horne et Kramer, 2001, p. 199-200 ; D. Baro, « Children Witnessing Atrocities against Parents or Caregivers, a Human Rights Perspective », Torture – Journal on Rehabilitation of Torture Victims and Prevention of Torture, XVI, n° 3 (2006), p. 194-196 ; K. Weis et S. Weis, « Victimology and the Justification of Rape », in I. Drapkin et E. Viano, éd., Victimology : A New Focus. Vol. V. Exploiters and Exploited : The Dynamics of Victimization (Lexington, Toronto et Londres, 1975), p. 14.
97. Voir débat in R. F. Baumeister, Evil : Inside Human Violence and Cruelty (New York, 2001), chapitre 7.
98. H. Katsuichi, The Nanjing Massacre (2000), passim. L’arrestation d’un groupe d’Arméniennes à Bitlis est présentée comme « un sport » par un témoin américain : Barton, comp., 1998, p. 11. Sur le meurtre comme « sport » durant la Shoah, voir, par ex., Browning, 1998, p. 101, 134.
99. H. S. Der-Garabedian, Jail to Jail : Autobiography of a Survivor of the 1915 Armenian Genocide, traduit en anglais par A. H. Der-Karabetian (New York, Lincoln, Shanghai, 2004 [1957]), p. 76-77.
100. O. A. Rygaard, Mellem Tyrker og Kurder. En Dansk Ingeniørs Oplevelser i Lilleasien (1935), p. 165. Pour une description d’une occurrence similaire lors de la destruction des populations assyriennes et arméniennes dans la région d’Ourmia en Perse en 1915, Gaunt, 2006, p. 113. Pour une description d’une occurrence similaire durant les massacres d’Arméniens en 1894-1896, Balakian, 2003, p. 65. Sur les massacres d’Arméniens vus comme « un sport », voir aussi Einstein, 1917, p. 231. Sur le massacre des Arméniens à Sarki Karahissar [Chabin Karahissar], Nercessian, 2003, p. 8-13 ; New York Times, 18 août 1915. Pour une description de ce qui apparaît comme une ritualisation des massacres de masse d’Arabes musulmans par la cavalerie régulière ottomane, dont la mutilation à caractère sexuel et le meurtre d’une femme enceinte, T. E. Lawrence, Seven Pillars of Wisdom (1983), p. 652, cité in J. J. Reid, « The Concept of War and Genocidal Impulses in the Ottoman Empire, 1821-1918 », Holocaust and Genocide Studies, IV, n° 2 (1989), p. 187. Sur le viol des femmes arméniennes et juives par les forces ottomanes en Palestine ottomane : H. V. F. Winstone, The Illicit Adventure : The Story of Political and Military Intelligence in the Middle East from 1898 to 1926 (Londres, 1982), p. 234.
101. Voir, par ex., N. J. Mitchell, Agents of Atrocity : Leaders, Followers, and the Violation of Human Rights in Civil War (2004), p. 9-10, 48-50. Voir aussi E. K. Jernazian, Judgment unto Truth : Witnessing the Armenian Genocide (New Brunswick et Londres, 1990), p. 65.
102. Horne et Kramer, 2001, p. 198. Voir aussi Katsuichi, 2000, p. xx, sur le massacre de Nanjing [Nankin] : « [Pour] la plupart des hommes dans l’armée paysanne du Japon, les femmes étaient des biens meubles, dont l’homme pouvait user à sa guise. Cela était particulièrement vrai des femmes chinoises – qui, pour beaucoup de leurs officiers, constituaient une race inférieure. Dès lors que le pillage était autorisé, le viol suivait à coup sûr. »
103. Voir, par ex., Derderian, 2005, 5, qui soutient que « l’abus physique et le viol des femmes proches de la famille fut aussi utilisé pour intimider les dirigeants arméniens et décourager leur volonté de résister ».
104. Sarafian, in Bartov et Mack, éd., 2001, p. 210.
105. Diken et Laustsen, 2004, p. 1, 5. Pour une introduction au jugement, prononcé par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda, de Jean-Paul Akayesu, maire d’une commune rwandaise, qui fut condamné pour des chefs d’accusation relatifs à des viols et violences sexuelles en tant que génocide, A. Stiglmayer, « Sexual Violence : Systematic Rape », in R. Gutman et D. Rieff, éd., Crimes of War : What the Public Should Know (New York et Londres, 1999), p. 327.
106. Seifert, in Stiglmayer, éd., 1994, p. 55.
107. Voir, par ex., Stiglmayer, éd., 1994 ; T. Shanker, « Sexual Violence », in Gutman et Rieff, éd., 1999, p. 323-326 ; G. Rodrigue, « Sexual Violence : Enslavement and Forced Prostitution », ibid., p. 328-329.
108. Voir R. Jahan, « Genocide in Bangladesh », in Totten, Parsons et Charny, éd., 1997, p. 298 : « Le viol systématique et organisé fut l’arme de guerre de prédilection utilisée par l’armée pakistanaise durant la seconde phase de la lutte pour la libération. Tandis que, lors de la première phase, les hommes jeunes valides furent les victimes de massacres sans discernement, durant la seconde phase les jeunes filles et les femmes devinrent les cibles particulières de l’agression pakistanaise. Lors des opérations armées, les jeunes filles et les femmes étaient violées devant leur famille proche afin de semer la terreur et humilier au niveau racial. Les jeunes filles et les femmes furent souvent enlevées et violées – individuellement et collectivement – à plusieurs reprises dans des camps spéciaux gérés par l’armée, à proximité des casernes. De nombreuses victimes de viol furent abattues ou se suicidèrent. Globalement, l’on estime qu’environ 200 000 jeunes filles et femmes furent violées durant le génocide de 1971. » Voir aussi K. K. Roy, « Feelings and Attitudes of Raped Women of Bangladesh towards Military Personnel of Pakistan », in Drapkin et Viano, éd., 1975, p. 65-72.
109. Cagaptay, 2006, p. 9.
110. UM, 5. L. 15., « Grækenland-Tyrkiet : Politiske Forhold », Pk. 1, Juni 1914-31/12 1945, n° 31, 23/6 1914.
111. P. Parin, « Open Wounds : Ethnopsychological Reflections on the Wars in the Former Yugoslavia », in Stiglmayer, éd., 1994, p. 42.
112. Sur les liens entre expansionnisme et génocide – les tentatives par des régimes génocidaires de purifier un territoire au lieu de, ou combinées avec le fait de purifier une « race » : B. Kiernan, « Twentieth-Century Genocides : Underlying Ideological Themes from Armenia to East Timor », in Gellately et Kiernan, éd., 2003, p. 33-37. Sur la « purification » de l’Anatolie, M. Bjørnlund, « The 1914 Cleansing of Aegean Greeks As a Case of Violent Turkification », Journal of Genocide Research, X, 1 (2008), p. 41-58 ; Stürmer, 2000, p. 48, 93 ; H. Kaiser, « The Ottoman Government and the End of the Ottoman Social Formation, 1915-1917 » (2001), http://www.hist.net/kieser/aghet/Essays/EssayKaiser.html ; N. Seker, « Demographic Engineering in the Late Ottoman Empire and the Armenians », Middle Eastern Studies, XLIII, n° 3 (May 2007), p. 463.
113. Sur la Bosnie, voir, par ex., R. Gutman, « Foreword », in Stiglmayer, éd., 1994, p. x ; sur l’Arménie, Villa et Matossian, 1982, p. 124.
114. Seifert, in Stiglmayer, éd., 1994, p. 59 ; J. Hagan, Justice in the Balkans : Prosecuting War Crimes in the Hague Tribunal (Chicago, 2003), p. 186 ; A. Gram, Blandt Armeniske Flygtninge i Grækenland. Med Erindringer af den tidligere Armeniermissionœr Margrethe Jepsen (1953), p. 18 ; Industrimissionens Blad, I, n° 4 (décembre 1922), p. 49.
115. Voir, par ex., Vahram Dadrian, 2003, p 51 et suiv.
116. Voir, par ex., Kaiser, 2002, p. 10-12, 66-68 ; M. Levene, « The Experience of Genocide : Armenia 1915-16 and Romania 1941-42 », in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 436-37 ; R.-H. Kévorkian, « Ahmed Djémal Pacha et le sort des déportés arméniens de Syrie-Palestine », ibid., p. 206-207 ; V. N. Dadrian, HGS, 45 ; Larsen, 1922, p. 36. Pour un témoignage oculaire sur les massacres à Deir-es-Zor en 1916 par la déportée arménienne Sandouk Gorjaslian, 7 Gamle Koner (Lemvig, 1927), p. 9-10. Ces massacres pouvaient être précédés de viols de masse, comme en témoigne Sarafian, comp., 2004, p. 550 : « Je suis informé de source sûre que le mutassarif de Deir-es-Zor [Zeki Bey, représentant officiel local du Comité Union et Progrès – note de Matthias Bjørnlund] a organisé et met en œuvre le massacre de tous les Arméniens restants qui se trouvent ici, environ 12 000 au total, se rendant personnellement sur place afin de superviser le travail. A savoir qu’avant la fin, toutes les femmes et jeunes filles présentables sont offensées par les « tchatchamés » des tribus arabes présentes, lesquelles interviennent sur invitation ou sur ordre du mutassarif. » Voir aussi « En Redegørelse for Dr Khosrov Krikorians Oplevelser i Ørkenen fra 1915-1918 », KMA, 10.306, Pk. 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic] 1906-1927 », p. 2-4.
117. Cité in Miller et Miller, 1993, p. 19. Voir aussi Riggs, 1997, p. 137-138.
118. Kaiser, 2002, passim ; Ohandjanian, 2004, p. 118.
119. Sarafian, comp., 2004, p. 169.
120. V. Tachjian et R. H. Kévorkian, « Reconstructing the Nation with Women and Children Kidnapped During the Genocide », traduction anglaise M. R. Appel, Ararat, XLV, n° 185 (Winter 2006), p. 5-14. Voir aussi Auron, 2003, p. 191.
121. Niepage, 1917, p. 3-7. Voir aussi Kaiser, 2002, p. 13-18.
122. Niepage, 1917, p. 13-14.
123. H. V. F. Winstone, Gertrude Bell (Londres, 2004), p. 276-277, cité in Fisk, 2006, p. 402. Sur le massacre et les violences à grande échelle contre les Arméniens à Ras-el-Aïn, voir aussi le témoignage d’une Arménienne déportée de Bitlis avec sa famille, in Jensen, 1929, p. 37 ; Auron, 2003, p. 182.
124. Kaiser, 2002 , p. 27.
125. Smith, 1994, p. 316.
126. Derderian, 2005, p. 4.
127. Sarafian, in Bartov et Mack, éd., 2001, p. 210. Sur le nombre des assimilations, voir aussi E. G. Danielyan, The Armenian Genocide of 1894-1922 and the Accountability of the Turkish State (Erevan, 205), p. 27.
128. Kaiser, 2002, p. 1. Voir aussi Morgenthau, 2003, p. 200-201 ; Tachjian et Kévorkian, 2006, 5 ; Derderian, 2005, 2 ; A. Baum et al., « Review of Mass Homicides of Intelligentsia As a Marker for Genocide », The Forensic Examiner, XVI, n° 3 (Fall 2007), p. 34-41. Sur la continuation de la politique d’assimilation forcée des femmes arméniennes et grecques au début des années 1920 durant le régime kémaliste, voir, par ex., H. J. Psomiades, « The American Near East Relief (NER) and the Megali Catastrophe in 1922 », Journal of Modern Hellenism, XIX-XX (Winter 2002-2003), p. 135-150.
129. Sarafian, in Bartov et Mack, éd., 2001, p. 211. Voir aussi Kaiser, 2002, p. 1.
130. Gust, éd., 2005, p. 217.
131. Kaiser, in Kieser et Schaller, éd. 2002, p. 151. Voir aussi Derderian, 2005, 4 ; T. Hofmann, éd., Der Völkermord an den Armeniern vor Gericht : Der Prozess Talaat Pascha (Göttingen et Vienne, 1985 [1921]), p. 133-136 ; Riggs, 1997, p. 97 ; U. Ü. Üngör, « Center and Periphery in the Armenian Genocide : The Case of Diyarbekir Province », in H.-L. Kieser et E. Plozza, éd., Der Völkermord an den Armeniern, die Türkei und Europa/The Armenian Genocide, Turkey and Europe (Zürich, 2006), p. 80.
132. Bryce et Toynbee, 2000, p. 297 ; Kieser et Schaller, « Einleitung », in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 31 ; Kaiser, ibid., p. 159 ; Sarafian, comp., 2004, p. 154.
133. Jacobsen, 1979, p. 284, 288, 316 ; Bryce et Toynbee, 2000, p. 288 ; Davis, 1989, p. 64, 169 ; Gust, éd., 2005, p. 236.
134. Sarafian, in Bartov et Mack, éd. 2001, p. 210-211. Sur les orphelinats gérés par le gouvernement comme partie intégrante du programme génocidaire, voir aussi Benedictsen, 1925, p. 257 ; Barton, comp., 1998, p. 164-165.
135. Sur le préjugé (proto-)raciste, turc et occidental, à l’encontre des Arméniens, W. Gust, « Die Verdrängung des Völkermords an den Armeniern – ein Signal für die Shoah », in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 463-480 ; S. H. Astourian, « Modern Turkish Identity and the Armenian Genocide : From Prejudice to Racist Nationalism », in R. G. Hovannisian, éd., Remembrance and Denial : The Case of the Armenian Genocide (Detroit, 1998), p. 23-50 ; Bjørnlund, « Karen Jeppe, Aage Meyer Benedictsen… », 2007 ; M. L. Anderson, « « Down in Turkey, Far Away » : Human Rights, the Armenian Massacres, and Orientalism in Wilhelmine Germany », Journal of Modern History, LXXIX (2007), p. 80-111 ; C. E. Bechhofer, In Denikin’s Russia and the Caucasus, 1919-1920 (1992 [1921]), p. 257 et suiv.
136. Gust, éd., 2005, p. 227. Pour des comparaisons entre l’anti-arménianisme et l’antisémitisme, voir aussi Raphael Lemkin, cité in D. J. Schaller, « « La question arménienne n’existe plus » : Der Völkermord an den Armeniern während des Ersten Weltkriegs und seine Darstellung in der Historiographie », in Fritz Bauer Institut, éd., Völkermord und Kriegsverbrechen in der ersten Hälfte des 20. Jahrhunderts (Francfort et New York, 2004), p. 113 ; S. H. Astourian, « Genocidal Process : Reflections on the Armeno-Turkish Polarization », in Hovannisian, éd., 1992, p. 59. L’ambassadeur des Etats-Unis à Copenhague durant la Première Guerre mondiale, Maurice Francis Egan, note que ses homologues turcs considèrent les Arméniens comme des « parasites mortels », et compare leurs opinions sur les Arméniens à la façon avec laquelle les nobles russes traitaient les « Juifs inférieurs » : M. F. Egan, Ten Years Near the German Frontier : A Retrospect and a Warning (New York, 1919), p. 312. Sur un de ces diplomates à Copenhague durant la Première Guerre mondiale, Djevad Bey, et, par ex., son insistance à évoquer une « Turquie pour les Turcs », voir Bjørnlund, « « When the Cannons… » », 2006, p. 205.
137. Voir, en particulier, Kieser, « Dr Mehmed Reshid… », in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 245-280.
138. Adalian, in Totten, Parsons, Charny, éd., 1997, p. 46. Voir aussi, par ex., Seker, 2007, p. 463.
139. UM, 139, D. 1., « Tyrkiet – Indre Forhold », Pk. 1, til 31 December 1916, nr. CXXV, 22/9 1915 (5/10) ; UM, 139, D. 1., « Tyrkiet – Indre Forhold », Pk. 1, til 31 December 1916, nr. XCVII, 14/8 1915 (25/8).
140. Cité in Sarafian, comp., 2004, p. 194. Voir aussi ibid., p. 446. Sur le débat concernant la résistance/révolte des Arméniens à Van, voir, par ex., Ter Minassian, « Van 1915 », in Hovannisian, éd., 2000, p. 209-244.
141. Voir, par ex., R. Bonney, Jihad : From Qur’an to bin Laden (Hampshire et New York, 2004), p. 150-153.
142. R. G. Suny, « Religion, Ethnicity, and Nationalism : Armenians, Turks, and the End of the Ottoman Empire », in Bartov et Mack, éd., 2001, p. 53-54.
143. Gust, éd., 2005, p. 291. Concernant le principe « La Turquie pour les Turcs » du Comité Union et Progrès, voir aussi O. L. von Sanders, Fünf Jahre Türkei (Berlin, 1920), p. 200.
144. Sur les lois raciales nazies, etc., voir I. Kershaw, The Nazi Dictatorship (Londres, 1993 [3e éd.]), p. 92-93 ; Fein, 1999, p. 52-53. Malgré les lois raciales, de nombreuses femmes juives continuèrent à subir viols, humiliations sexuelles, esclavage et mutilations durant la Shoah : par ex., A. L. Gold, Fiet’s Vase and Other Stories of Survival, Europe 1939-1945 (New York, 2003), p. 108 ; M. Gilbert, The Holocaust : A History of the Jews of Europe during the Second World War (New York, 1987), p. 301 ; E. Schloss, Eva’s Story (New York, 1990), p. 76-77 ; Browning, 1998, p. 152-153.
145. Adalian, in Totten, Parsons et Charny, éd., 1997, p. 52. Voir aussi Diken et Laustsen, 2004, p. 7-8.
146. Le fait qu’un tel lien entre « race » et « religion » pouvait exister aux yeux des autorités turques est exprimé dans une citation rapportée par Garougian, 2005, p. 134-135. Vers 1921, alors que les Grecs pontiques étaient massacrés ou déportés depuis la Mer Noire vers l’intérieur, des survivants arméniens à Harpout s’enquirent auprès des officiels turcs au sujet de la nourriture dispensée à ces déportés décrits comme misérables et malades. D’après Garougian, il leur fut répondu : « [Ils] font partie de votre race ! A vous de les aider ! » Dans ce cas, le fait que Grecs et Arméniens soient en général chrétiens semble avoir été interprété comme signifiant que ces deux communautés appartenaient à la même « race ».
147. Svazlian, 2004, p. 81. Voir aussi Miller et Miller, 1993, p. 71, 108, 183 ; Adalian, in Totten, Parsons, Charny, éd., 1997, p. 72 ; Garougian, 2005, p. 215 ; B. Morley, Marsovan 1915 : The Diaries of Bertha B. Morley (Ann Arbor, Michigan, 2000), p. 16, 23 ; A. I. Elkus, The Memoirs of Abram Elkus : Lawyer, Ambassador, Statesman (Princeton et Londres, 2004), p. 68.
148. Témoignage de Khanoum Paloutian [Paloutzian], KMA, 10.360, Pk. 15, « Armenier-Missionen, Diverse Skildringer vedr. Arminierne [sic] 1906-1927 ». Voir aussi R. G. Hovannisian, « Intervention and Shades of Altruism during the Armenian Genocide », in Hovannisian, éd., 1992, p. 181, 191-192. Pour un exemple d’avant le Comité Union et Progrès, voir The Friend of Armenia, n° 25 (Spring 1906), « Orphans of Diarbekir », p. 154, au sujet d’une Arménienne, mère et veuve, blessée durant les massacres des années 1890, qui « dans son malheur, devint turque », autrement dit, se convertit à l’islam. Le même principe semble avoir été appliqué dans l’un des rares cas où une Turque musulmane se convertit au christianisme. D’après Maria Jacobsen, la jeune femme en question, qui s’était volontairement (et, compte tenu qu’il s’agissait d’un délit punissable de mort, très probablement en secret) convertie au christianisme, n’était donc plus, non seulement, une musulmane, elle n’était plus une Turque : KMA, 10.360, n° 15, « Armeniermissionen, Korrespondance til og fra Frk. Marie [sic] Jacobsen (1912-1919), « 1914 », lettre de Jacobsen au KMA, Harpout, 19 mars 1914.
149. Kuper, 1981, p. 111. Les expressions « prendre un autre nom » ou « changer de nom » étaient en fait utilisées comme dénotant une conversion et une assimilation forcée : Larsen, 1922, p. 35 ; Barton, comp., 1998, p. 83.
150. Sarafian, in Bartov et Mack, éd., 2001, p. 217.
151. Voir, par ex., Kaiser, 2002, p. 51 ; Sarafian, comp., 2004, p. 256 ; Dadrian, « Children As Victims… ». Voir aussi Barton, comp., 1998, p. 127.
152. Svazlian, 2004, p. 82.
153. O. Bartov et P. Mack, « Introduction », in Bartov et Mack, éd., 2001, p. 8.
154. Voir, par ex., Kaiser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 159.
155. Gust, éd., 2005, p. 260. Sur les massacres dans les gorges de Kemakh, au sud d’Erzindjan sur l’Euphrate, voir, par ex., S. Payaslian, « The Death of Armenian Karin/Erzerum », in R. G. Hovannisian, éd., Armenian Karin/Erzerum (Costa Mesa, Californie, 2003), p. 353-355 ; I. K. Hassiotis, « The Armenian Genocide and the Greeks : Response and Records (1915-23) », in Hovannisian, éd., 1992, p. 146-147.
156. Niepage, 1917, p. 14-15. Sur les rejets de ces demandes, voir aussi Morley, 2000, p. 36-37 ; T. Hofmann et M. Pehlivanian, « « Der Schlimmsten Orte Einer… » : Malatia 1915 bis 1918 » (1998), http://www.aga-online-org/de/texte/malatia/index.php#1.
157. Morley, 2000, p. 50, 83.
158. Voir, par ex., Gust, éd., 2005, p. 263.
159. Morgenthau, 2003, p. 200-201. Sur l’islamisation et le « mélange de sang » (qualifié ici d’ « amalgame de races »), comme moyens d’assimilation et de turcisation forcées des Grecs ottomans, et sur les abus sexuels dont furent victimes les Arméniennes, voir H. Morgenthau, United States Diplomacy on the Bosphorus : The Diaries of Ambassador Morgenthau, 1913-1916 (Princeton et Londres, 2004), p. 275. Sur l’islamisation et les abus sexuels que subirent les Arméniennes, voir aussi ibid., par ex., p. 322.
160. E. D. Weitz, « The Modernity of Genocides : War, Race, and Revolution in the Twentieth Century », in Gellately et Kiernan, éd., 2003, p. 56.
161. Svazlian, 2004, p. 83 ; S. E. Moranian, « Bearing Witness : The Missionary Archives as Evidence of the Armenian Genocide », in Hovannisian, éd., 1992, p. 115. Voir aussi Dadrian, 1986, p. 184.
162. Sarafian, in Bartov et Mack, éd., 2001, p. 216.
163. Dadrian, in Winter, éd., 2003, p. 85 ; Kaiser, in Kieser et Schaller, éd., 2002, p. 167. D’après J. Winter, « Under Cover of War : The Armenian Genocide in the Context of Total War », in Gellately et Kiernan, éd., 2003, p. 194, entre 50 et 60 % de la population masculine adulte de l’empire ottoman fut mobilisée durant la Première Guerre mondiale.
164. Bryce et Toynbee, 2000 (1916), p. 289.
165. H. Marcher, Oplevelser Derovrefra (1919), p. 16.
166. Kaiser, in Kieser et Schaller, éd., 2003, p. 142 ; Zürcher, ibid., p. 193.
167. M. Sells, « Kosovo Mythology and the Bosnian Genocide », in Bartov et Mack, 2001, p. 182-3, 189. Voir aussi Hukanovic, 1998, p. 31 ; L. Jones, Then They Started Shooting : Growing up in Wartime Bosnia (2004), par ex., p. 46-47, 75-77.
168. Diken et Laustsen, 2004, p. 4-5.
169. Voir, par ex., Miller et Miller, 1993, p. 122 ; Bockelund, 1932, p. 46-47.
170. J. Svanenskjold et U. Fugl, éd., K.M.A.s Arbejde gennem Femogtyve Aar, 1900-1925 (Copenhague, 1925), p. 42-43.
171. Cité in Miller et Miller, 1993, p. 113.
172. Sarafian, in Bartov et Mack, éd., 2001, p. 212-214 ; Miller et Miller, 1993, p. 110 ; Jacobsen, 1979, p. 235-236 ; H. M. Chitjian, A Hair’s Breadth from Death (Londres et Reading, 2003), p. 100-101.
173. Miller et Miller, 1993, p. 145-146.
174. Cité in Peterson, 2004, p. 55.
175. N. Ferguson, The War of the World : History’s Age of Hatred (Londres, 2007), p. 1.

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Source : http://www.nadirnadicelik.org/a%20fateworse%5D.pdf

Repris in : Dagmar Herzog, éd., Brutality and Desire : War and Sexuality in Europe’s Twentieth Century, Palgrave Macmillan, coll. Genders and Sexualities in History, 2009, 256 p. – ISBN-13 : 978-0230542530

Traduction : © Georges Festa – 02.2011. Tous droits réservés.
Avec l’aimable autorisation de Matthias Bjørnlund.