lundi 11 avril 2011

Alexandre Chirvanzadé – Stepan Zoryan – Paramaz [Matteos Sarkissian]

Alexandre Chirvanzadé – Stepan Zoryan – Paramaz [Matteos Sarkissian]
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Alexandre Chirvanzadé, L’Esprit du mal – Stepan Zoryan, Histoire d’une vie – H. M. Boghossian, Paramaz

par Eddie Arnavoudian

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1. L’Esprit du mal – Un roman de Chirvanzadé sur les préjugés rétrogrades

Alexandre Chirvanzadé (1858-1935) est généralement considéré comme l’un des représentants majeurs du roman réaliste arménien. La valeur accordée à son œuvre est cependant imméritée et une grand part de son héritage est illisible. Mais il fut parfois un observateur perspicace de la société, avec le don de raconter une histoire. Parmi ses œuvres volumineuses figurent ainsi quelques écrits dignes d’intérêt. L’Esprit du mal est de ceux-là. Court roman consacré à une certaine « Sonia la belle », une jeune épileptique, il évoque avec une certaine intensité émotionnelle les méfaits de la vie communautaire, en particulier pour les femmes, dans une société viciée par l’ignorance et des préjugés irrationnels.

Après avoir vécu sa première crise d’épilepsie à l’âge tendre de sept ans, Sonia est enfermée dans la maison familiale, atrocement misérable. Les victimes malheureuses de l’épilepsie étant alors regardées comme affligées par des esprits malfaisants, la connaissance publique de la situation de Sonia saborderait pour sa famille toute chance de la marier. Sonia doit ainsi être enfermée à l’âge de 9 ans, afin de la préparer au traditionnel mariage arrangé. Recluse chez elle, Sonia se languit de ses amis qu’elle entend crier, rire et pleurer, tandis qu’ils parcourent les ruines du village, frappé il y a peu par un tremblement de terre. Mais, lentement, elle se laisse gagner par l’asservissement, s’adaptant et se conformant à son nouveau destin, du moins extérieurement. N’est-ce pas, d’ailleurs, le but présidant à l’enfermement des jeunes filles à marier ? Briser leur volonté individuelle, détruire leur esprit d’indépendance et les préparer à leur rôle soumis en tant que bétail d’élevage et cheval de trait au sein de la « sainte famille ». Au début, grâce à quelques souvenirs de ses jours de liberté, Sonia fabrique des poupées, auxquelles elle donne le nom de ses anciennes camarades de jeu. Mais ensuite, préalable à sa servitude d’épouse, elle se met à tricoter et raccommoder des chaussettes – que son père dépensier vendra pour s’adonner à la boisson. Parasite complet, il traite son épouse Chouchan et sa fille en conséquence, aggravant ainsi leur angoisse et leur souffrance.

La mère de Sonia espère une pause, croyant que « l’esprit malin » puisse être vaincu grâce à la prière et à sa confiance en Dieu. Sa fille finit par être mariée. Mais, pour Sonia, le mariage n’est qu’une nouvelle étape dans son chemin de croix. Dès le début, les haines mesquines et sordides de sa belle-famille font de son existence un enfer. Et lorsqu’elle traverse sa première crise de sa vie de femme mariée, son existence cauchemardesque et la menace d’un drame se font quasi palpables.

Ce roman n’est pas dénué d’imperfections. Trop de transitions rapides nous empêchent de saisir toutes les nuances de l’évolution de Sonia et de son « adaptation » à sa vie carcérale. De plus, comme l’a noté Léo, en liant l’hostilité générale de sa belle-famille à celle que suscite la situation particulière de Sonia, toute la violence et le caractère irrationnel du préjugé à l’encontre des épileptiques deviennent moins parlants. Quoi qu’il en soit, la plupart des personnages, en particulier Sonia, sa mère et Daniel le fou, l’idiot du village local qui, contrairement à une mentalité odieuse, éprouve une profonde compassion humaine envers Sonia, composent des types humains saisissants. Leurs relations, ainsi que celle des personnages mineurs, traduisent bien la tragédie d’êtres dont les vies sont piégées au sein d’un réseau de préjugés médiévaux et de misère.

2. L’Histoire d’une vie – des mémoires fictifs

Puisant leur inspiration dans la vie en Arménie, les premiers romans et nouvelles de Stepan Zoryan (1889-1967) reflètent traditions et usages nationaux d’une manière plus authentique que les œuvres d’écrivains tels que Chirvanzadé, lesquels s’intéressent principalement au vécu des communautés en diaspora. L’Histoire d’une vie, récit fictif d’une enfance et d’une adolescence au nord-est de l’Arménie, au tournant du 20ème siècle, en est un bon exemple. Grâce à ses personnages bien construits – le héros Souren, Eve, Achot, Sampson, Sétrak -, l’ouvrage est plus que le tableau captivant de la vie parmi la misère, l’oppression étrangère et des coutumes sociales rétrogrades. En reconstituant l’histoire des débuts de Souren, Zoryan éclaire aussi certains aspects de l’histoire même de la vie.

Les soixante premières pages composent une lecture palpitante, recréant comme par enchantement l’imagination de l’enfance, fusionnant son mélange d’émotions, de troubles, d’efforts et d’appétences chaotiques, d’ambitions, de plaisirs et de souffrances innocentes. L’on découvre dans quasiment chaque page la magie et le drame de la vie naissante. Souren survit à un clivage familial hostile, endure le mariage d’un de ses premiers amours d’enfance, subit le contrecoup de la mort de son frère et explose d’indignation lors du projet de fiançailles de la sœur de son meilleur ami Sétrak avec un homme âgé et détestable. Pourtant, aucun malheur ne décourage son ardeur. Grâce à une imagination et une audace incroyables, lui et ses amis ont recours à d’étonnants stratagèmes afin de déjouer leurs nombreux persécuteurs.

La résistance des Arméniens à l’occupation étrangère représente une part centrale de l’expérience formatrice de Souren. A l’époque, toutes les écoles arméniennes sont fermées par les autorités tsaristes, dans le cadre de leur stratégie visant à saper le mouvement national arménien émergent. L’on découvre ainsi Souren, âgé de sept ou huit ans, se préparant à intégrer l’école russe locale de service. Il suit auparavant les cours illégaux, clandestins, dispensés en arménien par le maître Zakar. Se réunissant dans un souterrain abandonné, les infiltrations incessantes, l’humidité et la moiteur contraignent élèves et maîtres à faire classe au dehors. Ils sont découverts. L’école est fermée. Zakar est arrêté et exilé. Mais la résistance continue, sous des formes diverses.

Ces premières péripéties ouvrent la voie aux infortunes et aux fardeaux de la vie d’adulte, laquelle néanmoins apporte parallèlement une promesse et un potentiel plus vastes. Souren quitte l’école russe pour son premier emploi comme transcripteur de correspondances dans une gare locale. Il fait sa première rencontre amère avec la duperie et la traîtrise humaines, connaît sa première incarcération et entame un processus de politisation. Le passage progressif de Souren à l’âge adulte est saisi avec émotion à travers les évocations de son amour pour Anahid, non payé de retour.

La seconde partie de L’Histoire d’une vie est de moindre qualité. Il s’agit pourtant d’un témoignage intéressant sur la population et la vie sociale et politique à Tbilissi, jadis, comme Bolis [Istanbul], un centre important de la diaspora arménienne et une base pour la renaissance nationale. C’est à Tbilissi que Souren vient chercher du travail, parfaire son éducation et découvrir le monde des livres. Personnages et lieux, rapports sociaux et situations politiques sont rendus vivants, traduisant bien l’atmosphère de la ville comme centre administratif d’une province impériale.

Aussi hardi et discutable que cela puisse être, il est raisonnable de soutenir que L’Histoire d’une vie soutient la comparaison avec David Copperfield de Charles Dickens. Tous deux communiquent avec esprit et humour, l’émerveillement, l’aventure, le mystère et la magie de l’enfance. Tous deux retrouvent la réalité souvent oubliée de l’univers d’un enfant, marqué par de vastes, profondes et des plus diverses expériences émotionnelles et intellectuelles, empreintes d’une insondable innocence, laquelle rend l’enfance si enchanteresse.

3. Paramaz – Esquisse d’une biographie d’un dirigeant hentchak

Paramaz [Matteos Sarkissian] (1863-1915), l’un des membres les plus éminents du parti social-démocrate arménien hentchak, n’est guère servi par cette esquisse de biographie écrite par H. M. Boghossian. Raccordant des événements disparates au sein d’une structure chronologique plutôt illogique, cette brochure inclut cependant des matériaux qui stimulent la réflexion quant à divers aspects de l’histoire arménienne moderne. Elle offre en outre l’intérêt de rééditer certains des écrits de Paramaz.

Suite à la disparition rapide du parti armenakan, rudimentaire et amorphe, le parti hentchak, fondé en 1887, fut le premier mouvement politique arménien véritablement moderne. Durant son développement historique, il connut plusieurs transformations d’ordre qualitatif. Deux traits durables marquèrent néanmoins sa période initiale. Dès ses débuts, le parti hentchak appela à l’institution d’une Arménie indépendante, défendant la thèse d’une séparation de l’Arménie historique d’avec l’empire ottoman. Reconnaissant la composition multiethnique et multinationale des territoires historiques de l’Arménie à cette époque, il plaida pour une plate-forme de droits démocratiques et nationaux à égalité comme base d’un Etat indépendant. Si le parti hentchak réussit, sur cette base, à s’implanter rapidement et solidement dans les communautés arméniennes de l’empire ottoman, ces dernières ne se trouvaient pas en Arménie historique, mais au dehors, en Cilicie et ailleurs. Les conséquences, tant pour le peuple arménien que pour les hentchaks, furent incalculables.

Tel est le contexte de l’œuvre politique de Paramaz, tandis qu’il sillonnait les communautés arméniennes de l’empire ottoman, souvent déguisé en maître d’école, marchand ou vagabond, prenant la parole, éduquant et organisant. Outre son activité en Cilicie, à Van et dans d’autres régions de l’Arménie historique, il se rendit aussi dans le Caucase, où il se distingua parmi ceux qui œuvraient afin de promouvoir l’entente entre les différents groupes nationaux. Lors de son arrestation et de son procès à Van en 1898, le discours enflammé, qu’il prononça depuis le banc des accusés, résume l’essentiel de son point de vue :

« Comme nos requêtes ne peuvent être satisfaites dans le cadre de l’empire ottoman, nous, révolutionnaires, reconnaissant nos droits humains fondamentaux, exigeons la séparation de la population de l’Arménie d’avec l’Etat ottoman. Nous ne sommes pas chauvinistes ! Notre détermination est que l’Arménien, le Kurde, le Turc, l’Arabe, le Laz, le Tcherkesse (qui vivent en Arménie), soient gouvernés par ceux pour lesquels ils votent et régis par des lois pour lesquelles ils votent. Nous exigeons l’Arménie avec toute la population qui y vit ! »

Avec des hauts et des bas, Paramaz continua d’œuvrer jusqu’en 1914, date à laquelle il fut à nouveau arrêté, victime d’une offensive majeure visant les Hentchaks, préméditée par les Jeunes-Turcs. La raison de cette offensive était évidente.

Alors que les défaites politiques et militaires, ainsi que les divisions internes, conduisirent le parti hentchak à abandonner finalement sa politique révolutionnaire, il garda cependant une vision pénétrante de l’évolution politique de l’empire ottoman et des groupes nationaux qui le constituaient, livrant un tableau fidèle du caractère essentiellement national-chauviniste et fasciste des Jeunes-Turcs. Paramaz remarque en particulier leur attitude hostile et intolérante à l’égard des autres groupes nationaux et condamne leur tendance à centraliser le pouvoir étatique, n’y voyant rien de moins que les efforts de la nouvelle élite turque pour défendre ce qui subsistait d’un empire colonial désormais très réduit. Paramaz faisait partie de ce courant des Hentchaks qui, anticipant le désastre du génocide, s’opposèrent au pacte qu’avait conclu la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) avec les Jeunes-Turcs, se mirent à cultiver une opposition turque et plaidèrent pour la renaissance d’une autodéfense armée arménienne, se préparant à nouveau à la clandestinité.

Dans le contexte d’un empire ottoman tourmenté par la crise et soumis à l’oppression grandissante des Jeunes-Turcs, en particulier en Arménie historique, la perspective d’un mouvement révolutionnaire arménien renaissant était sérieuse. Les Jeunes-Turcs redoutèrent que le mouvement hentchak ne prît les devants par rapport à la FRA et ne présentât une menace réelle pour leurs projets. Ils entrèrent donc en action. Paramaz et quelque deux cents organisateurs et dirigeants furent jetés en prison et l’organisation hentchak, de fait, brisée. Paramaz fut même accusé de complot d’assassinat visant Talaat Pacha et autres dirigeants Jeunes-Turcs. Une fois écartée la menace hentchak, les Jeunes-Turcs ne s’attendirent qu’à peu d’opposition au regard de leurs plans génocidaires. Et lorsque Paramaz et ses vingt camarades furent exécutés en public en juin 1915 à Istanbul, les déportations en Arménie historique étaient déjà mises en œuvre.

Aperçu intéressant de cette brochure, ses précisions quant aux villages et communautés arméniennes au nord de la Perse. A cette époque, et peut-être même jusqu’aux années 1930, la notion d’une « Arménie perse » conserva quelque réalité. Les régions proches du lac d’Ourfa (considérées parfois comme faisant partie de l’ancienne Arménie pré-chrétienne) comptaient encore des villes et des villages peuplés de communautés arméniennes anciennement établies. Bien que cela ne figura jamais dans les exigences nationales arméniennes, le mouvement révolutionnaire arménien utilisa cette région comme base arrière sûre pour la fabrication et la contrebande de fusils, ainsi que la diffusion de propagande, en direction de l’Arménie sous domination ottomane.

[Eddie Arnavoudian est diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester, Angleterre. Il anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch ! (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20010828.html
Article publié le 28.08.2001
Traduction : © Georges Festa – 04.2011
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.