mercredi 6 avril 2011

Archi Galentz - Interview

© underconstructionhome.net


Biennale de Venise 2009 – Entretien avec Archi Galentz

par Christopher Atamian

www.reporter.am


- Christopher Atamian : Pourrais-tu présenter l’œuvre que tu exposes à la Biennale de Venise cette année ?
- Archi Galentz : Je vais montrer une série d’objets, petits et de taille moyenne, avec pour titre opératoire « not red banners » [anti-bannières rouges]. Je remonte en 2003 avec des bannières qui sont oranges, violettes ou un mélange de ces deux couleurs. J’utilise une soie tissée d’une manière spéciale et une gaze transparente orange et violette mélangées en fines couches, lesquelles changent de couleur en fonction de l’éclairage et du point de vue. Elles sont construites comme des peintures pour utiliser l’effet de provisoire. Je m’intéressais au fait que les spectateurs les voyaient toujours en rouge – par rapport au communisme et ainsi de suite. En 2005, j’ai exposé pour la première fois quelques-unes de ces bannières à Berlin au Prima Center, un espace géré par des artistes, lors d’une exposition personnelle « Ces jours en 16 ans » (1).

- Christopher Atamian : Quelle est l’histoire préexistante, si tant est ?
- Archi Galentz : Les théories ne m’intéressent pas vraiment. Cette série a commencé en 2003 en réaction aux images « New Hero » de Marina Abramovich. Ces bannières, ou fragments de drapeaux, ne symbolisent pas une quelconque doctrine politique, mais j’essayais sûrement de les « charger » d’une connotation politique. J’espère arriver à une sorte d’écriture sur ces bannières en blanc et rouge, à mi-chemin entre SMS et courriels, écrire en arménien, mais avec des caractères latins, une phrase ou 3-4 mots, du genre « liberté, égalité et fraternité » - « @ngueroutioun, azadoutioun, barekamoutioun ».

- Christopher Atamian : Comment ton œuvre s’adapte-t-elle aux thématiques du groupe ou du Pavillon Krossings, où tu vas te retrouver ?
- Archi Galentz : Je me concentre sur notre exposition collective en tant que manifeste collectif avant tout. […] Les bannières étaient un projet autonome. Une touche subtile, à mon avis, passant d’une peinture à un niveau conceptuel. Ces bannières sont faites de bois, de tissus et de matériaux en acier, évitant le recours aux médias nouveaux et onéreux. Ma posture en tant qu’artiste arménien me permet de jouer avec l’entrelacement d’une forme minimaliste et d’une surface vivante. Disposées à côté des écrits délicats et laineux de Silvina, elles soulignent un niveau autre que l’information verbale, parlée.

- Christopher Atamian : Comment et quand as-tu intégré Underconstruction ?
- Archi Galentz : J’en suis « membre fondateur ». En 2003 on avait une exposition à Berlin. Achot, moi et deux artistes de république d’Arménie. Silvina était invitée et présentait son travail et ses idées. Tout de suite après, nous avons essayé de développer et d’exporter notre expérience vers Erevan. On a commencé avec « Hayk in sight » [Arménien en vue] de Silvina, un projet qui tentait de susciter la confiance dans notre identité culturelle, plutôt que géographique (2).

- Christopher Atamian : Où es-tu né et où habites-tu actuellement ?
- Archi Galentz : Je suis né à Moscou dans une famille d’artistes arméniens. J’ai grandi à Moscou et en partie à Erevan, j’allais dans une école anglaise et j’apprenais l’arménien à la maison. J’ai étudié l’art à Erevan, après avoir été exclu de mon école d’art à Moscou, du fait de mes origines, je pense. Je vis actuellement à Berlin.

- Christopher Atamian : Pourrais-tu préciser comment tu vois le lien diaspora –Arménie – libre à toi d’évoquer n’importe quel aspect ou de parler en termes généraux – et le rapport ou l’interaction entre artistes dans la diaspora arménienne et en Arménie. La scène artistique se porte-t-elle bien dans les deux cas ?
- Archi Galentz : Dans un sens, les Arméniens vivent toujours en diaspora, même en république d’Arménie. Mes grands-parents arrivèrent en 1946 du Liban et mon père est né à Erevan, mais la culture arménienne continue à se développer en « îles » séparées… Je n’arrive pas vraiment à penser l’art en termes de santé. J’ai quelque chose contre « l’eugénisme culturel ». L’art est une nécessité intérieure, non une stratégie de bric et de broc ou un faire-valoir, ou l’illustration d’une doctrine. J’ai aussi ce problème avec l’avant-garde. Ils n’apaisent pas la société, mais sont habituellement des instruments au service de manipulateurs qui restent en arrière-plan.

- Christopher Atamian : Question difficile : pourquoi n’y a-t-il pas eu de « grand » artiste arménien, depuis Gorky ?
- Archi Galentz : J’ai beaucoup de respect pour Gorky, mais je conteste le fait qu’il soit l’artiste arménien le plus important. Il représente une part importante de l’histoire de l’art américain, ayant influencé de nombreux expressionnistes abstraits, partagé un studio avec De Kooning et étant considéré comme faisant partie d’une « chaîne » allant du surréalisme à l’abstraction. Si bien que Gorky compte pour 99 % des gens comme faisant partie de cette chaîne ou de ce mouvement, et non parce qu’il était Arménien ou qu’il fut témoin du génocide. Il y aurait beaucoup à dire sur pourquoi et comment le génocide a influencé son inspiration… Dans ce contexte, Tutundjian est plus évident, mais moins « important » que Gorky.

- Christopher Atamian : Pourrais-tu évoquer ton travail lors de la récente exposition ThisPLACEd à Tallinn et l’esthétique usta ?
- Archi Galentz : Mon travail sur les formes usta parle de la place des « médecins », de ceux qui ne s’intéressent qu’à un patient réellement malade… Du fait de porter des vestons gris et de prendre les véritables décisions, comme des conservateurs dans leurs bureaux, prenant l’argent des politiciens et de l’industrie. De faire tout ce qui est nécessaire par soi-même. Enseigner, écrire, faire de l’art, le vendre, prendre ses responsabilités.

- Christopher Atamian : Pourrais-tu développer ta formule superbe sur « le comportement insupportable et le langage écœurant du pathos avant-gardiste » ? Existe-t-il des théoriciens que tu apprécies ou que tu respectes ?
- Archi Galentz : Avant-garde. En général, dans le langage contemporain, ce terme revêt une connotation positive. Je pense que ce phénomène a muté vers son contraire : c’est un merveilleux stratagème – désigner quelque chose à l’aide d’un terme brillant, alors qu’en fait on cherche à castrer l’idée qui y préside. Exactement comme le 20ème siècle a réussi à faire passer le communisme d’un principe de fraternité à un monde qui présente immédiatement à l’esprit des images d’esclavage et de goulags. « Avant-garde » en tant que terme provient d’une théorie militaire élaborée par Clausewitz et Jomini à la fin du 18ème siècle. Il est alors utilisé pour décrire un combattant des frontières et l’est aussi maintenant de façon métaphorique dans l’art : contre l’art de mauvaise qualité et le kitsch, et contre la confiance en soi de la classe moyenne. Avant-garde comme porteur d’idées, de technologies, de relations et de contextes nouveaux : qu’on m’inscrive dans cette coterie, si elle existe. Pour en revenir aux pères de la stratégie militaire, avant-garde n’est pas utilisé pour définir de jeunes et stupides kamikazes envoyés à la mort, mais plutôt comme des forces chargées de distraire l’ennemi, afin d’ouvrir son flanc plus faible en vue d’un coup fatal. Lorsque des exemples historiques (l’avant-garde russe des années 1920 ou l’expressionnisme allemand dans les années 1930, ou l’art américain des années 1940-50) sont mis en avant, le concept est toujours utilisé en opposition au stalinisme et au totalitarisme nazi. A mon avis, cela ne suffit pas aujourd’hui. Pour moi, il s’agissait clairement d’une tactique de manipulation à l’époque de la Guerre froide. Je dirais même que l’art contemporain comme système est un produit de la Guerre froide. Le plus intéressant dans le discours post-moderne est probablement le refus d’aborder l’art en termes de dialectique héros-victime. Les théoriciens qui m’ont influencé sont Abaev, Feyerabend et Groys. Mika Hannula, un ami suédois, conservateur de profession, m’a initié à la « pensée esthétique » de Wolfgang Welsch au début des années 1990.

- Christopher Atamian : S’il y a une ou deux œuvres que tu aimerais commenter ou faire connaître aux lecteurs, profites-en.
- Archi Galentz : J’ai mis des œuvres importantes sur le site d’Underconstruction et j’ai commenté des thématiques sur www.underconstructionhome.net. Une grande série d’œuvres sur lesquelles je travaille actuellement concerne l’héritage soviétique. Je pense qu’il s’agit là de thèmes extrêmement importants. Pour moi c’est aussi très important en tant qu’artiste arménien, car nous sommes une nation qui fait face à une puissante vague de modernisation. Un véritable viol, mais qui élimine l’option de « se cacher dans un monastère » comme le ferait une bonne sœur. Soixante-dix ans de socialisme ne sont pas un simple intermède dans l’histoire d’une nation, ne l’ignorons pas.

- Christopher Atamian : Mon œuvre pour la Biennale de Venise se centre autour de Nigoghos Sarafian et des questions de langue et d’exil. Aurais-tu des commentaires à faire à ce sujet ? L’importance ou la place de la langue ? Sarafian écrit : « Notre patrie nous a échappé, nous avons été jetés à la mer. C’est peut-être la meilleure façon d’apprendre à nager. Sommes-nous Michael Phelps ou une bande de marmots en train de barboter dans un bassin ?
- Archi Galentz : C’est aussi le problème que j’ai avec Nigoghos Sarafian. Ce serait très intéressant de voir ton travail sur lui et d’en discuter. Je le connais un peu, suite à une présentation à laquelle j’ai assisté à Berlin, qui était construite à partir de la métaphore de la forêt comme existence dangereuse. Pour beaucoup d’Arméniens, c’était une énorme révolution de comprendre qu’une telle arnaque conceptuelle peut être métaphorique. Or les questions qu’il soulève sur son identité – « qui suis-je ? » sont un peu dépassées pour les années 1930. Il s’agit bien sûr d’un problème que les Arméniens ont constamment rencontré depuis l’acte, plutôt avant-gardiste, d’accepter le christianisme comme religion nationale en 301, et après notre mouvement de renaissance au 9ème siècle. Sarafian vivait en France, mais où est l’influence du Surréalisme ? Le mouvement révolutionnaire de libération : a-t-il jamais entendu parler de Sigmund Freud ? Du marxisme ?… Ces mouvements et doctrines ont travaillé le problème des identités mutuelles. Dans le passage que tu as traduit pour un catalogue à Tallinn, il lutte encore dans le cadre d’une identité conservatrice et traditionnaliste : « Je ne crois plus en Dieu, je ne suis pas aussi versé en krapar (arménien classique) que mon père, qui lisait Grégoire de Narek. » Chose intéressante, Mihran Dabag, éminent chercheur sur le génocide, qui a interviewé des centaines de témoins, m’a confié un jour que, quelle que soit la longueur d’un récit – 15 minutes ou 5 jours -, les meurtres ou les souffrances sont racontées très rapidement. Le récit principal est toujours un bilan de perte – le jardin aux arbres fruitiers, la maison, les animaux, le tapis de la grand-mère, et ainsi de suite. Pour moi, c’est une situation intéressante dans le cas de Sarafian. Ce qui soulève la question de l’identité arménienne en tant que système conservateur, où une société médiévale, de type féodal, est considérée comme un système social idéal…, où l’on vit dans un royaume et où le voisin est regardé comme un rival dangereux… La question de la langue est un problème terrible. Dans un sens, c’est une honte que les Arméniens se battent au sujet de l’orthographe adéquate au 21ème siècle et qu’une population de 7 millions d’individus se permette le luxe d’avoir trois langues [l’arménien occidental, l’arménien oriental et le krapar ou arménien classique]. Rien d’étonnant à ce qu’il n’y ait aucune revue d’art internationale en arménien, ni de véritable collectionneur ou musée ! Il est plus facile de ferrailler sur l’orthographe de Bedros ou Petros.
Notre culture nationale ne s’intéresse pas à l’art contemporain comme plate-forme d’échanges intellectuels, ni comme modèle de prise de conscience démocratique et transparente. Aujourd’hui, ce n’est même pas tant un problème de langue – on peut recourir à YouTube pour découvrir le rabiz et autre kitsch ethnique. C’est un problème d’approche de la culture en tant que mécanisme de conservation. Les Arméniens sont doués pour la flexibilité et le travail de notre groupe en fournit un bon exemple. Nous avons une société civile plus développée que nos voisins, même les Russes, qui disposent de ressources bien supérieures. Ils possèdent à Moscou de véritables conservateurs et collectionneurs d’art, des musées privés, mais ils n’ont pas l’expérience de la vie en diaspora. Pour reprendre ces mots de Branko Dimitrievich, un conservateur avec qui j’ai travaillé à Belgrade : « Qui je suis est moins important que l’endroit où je me trouve. »

Notes

1. http://www.prima-center.net/Exhibitions2005B/Galentz.htm
2. http://www.underconstructionhome.net

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Source : http://www.reporter.am/index.cfm?furl=/go/article/2009-05-16-biennale-interview-archi-galentz&pg=1
Article publié le 16.05.2009.
Traduction : © Georges Festa – 04.2011.
Avec l'aimable autorisation de Christopher Atamian.