lundi 11 avril 2011

Chez les Pomaks de Thrace Occidentale / Tra i Pomacchi della Tracia occidentale

Village d’Ano Thermes, préfecture de Xanthi, Thrace, Grèce – sept. 2010
© en.wikipedia.org


Chez les Pomaks de Thrace occidentale

par Tanya Mangalakova

www.balcanicaucaso.org


[Une minorité isolée, à l’âme partagée entre plusieurs identités : la pomaque, la grecque et la turque. Voyage à travers les villages de Thrace occidentale, en recueillant impressions et témoignages d’une communauté peu connue, celles des musulmans slaves de Grèce.]

« A Skecha on est des nashi et on parle en pomaque. » J’ai connu Husnia dans l’autobus qui, depuis la ville de Xanthi, chef-lieu de la préfecture homonyme de Thrace Occidentale, en Grèce, une région étroite entre la mer Egée et les monts Rhodope, nous conduit vers son village natal, Thermes.

Husnia revient chez elle pour la fête d’Ederles (6 mai), qui marque la fin de l’hiver et le début de la belle saison. C’est véritablement dans la localité thermale de Thermes (que les habitants du lieu, musulmans, nomment Ladzha), à dix kilomètres seulement de la frontière avec la Bulgarie, que se tient une des fêtes les plus grandes organisées à cette occasion. Skecha est le nom que donne la population locale à Xanthi, lorsqu’elle n’utilise pas l’ancien nom turc d’Iskece.

Les Pomaks constituent ici une communauté fermée, qui vit dans les villages périphériques des préfectures de Xanthi, Komotini et Evros, des villages auxquels ils donnent des noms qui ne figurent sur aucune carte officielle grecque. Ils parlent un dialecte qu’ils définissent comme « nash » (le « nôtre ») et lequel fait partie de la famille linguistique qui comprend aussi les dialectes bulgares des Rhodope.

La tradition d’Ederlez est très vivante à Thermes. Dans trois grands restaurants on cuit à la broche l’agneau et on chante en trois langues : le bulgare, le grec et le turc. Le festin le plus riche est celui qu’apprête l’Union Pomaque Pan-Grecque, égayé par les musiciens d’un groupe folk réputé, provenant du village de Vievo, en Bulgarie.

Ahmet Imam, un des dirigeants de la communauté, estime qu’en Grèce il existe aujourd’hui environ 80 000 Pomaks, lesquels parlent un dialecte et conservent une identité culturelle que partagent les habitants du versant bulgare des monts Rhodope.

En Grèce, ce dialecte n’a pas de place dans le système scolaire et il s’enseigne de génération en génération dans le cadre des familles slaves musulmanes de la région. Depuis 1998, une association culturelle pomaque publie la revue Zagalisa, ce qui, en dialecte local, signifie « On s’aime, on s’adore ».

Avant que ne débute le repas organisé par l’Union, arrive en hélicoptère le mécène de l’événement, le riche homme d’affaires grec Prodromos Emfiyecioglu, membre honoraire de l’organisation.

Dans l’auberge voisine on chante en grec, tandis que près du lieu a été érigée une estrade sur laquelle on chante en turc. Dans cette cacophonie musicale on peut entrevoir l’ensemble des aspirations et des tendances qui se disputent l’âme de cette petite minorité périphérique, partagée entre identité pomaque/bulgare, grecque et turque.

La tradition d’Ederlez veut que l’on se baigne le matin et que l’on jette dans l’eau de nombreuses feuilles de géranium (« zdravets » en langue bulgare, plante réputée avoir de grandes qualités curatives – Ndlr). Cette année, de nombreux Pomaks sont venus aussi de Bulgarie faire la fête à Thermes.

Dans une des sources thermales, des femmes du village musulman de Nedelino se baignent en compagnie d’habitantes du lieu. Parlant tranquillement entre elles, sans avoir besoin d’interprètes. « On fait partie du même peuple. A Ladzhata et à Shein (Echinos en grec, village populeux aux portes de Xanthi), ils parlent comme nous. », me confie Nasibinka, de Nedelino.

Pour Ederlez, à Thermes, les jeunes filles les plus élégantes viennent du village de Glafki (ou Gechebunar, deux mille habitants environ), couvertes de voiles en soie aux couleurs voyantes, typiques de la tradition pomaque. Ali Rongo, musicien de Glafki, définit ainsi l’identité des musulmans de Xanthi/Skecha : « Nous, on n’est pas des Turcs. On est musulmans et on se comprend avec les gens de Bulgarie, ceux de Shiroka Laka et Smolyan (localités des monts Rhodope bulgares). On a beaucoup de mots en commun. »

L’accès à ces villages isolés, sur une bande de trente kilomètres de la frontière, était très difficile pour les étrangers jusqu’en 1995. Avec l’entrée de la Bulgarie dans l’Union Européenne, la population musulmane des deux côtés de la frontière a pu de nouveau communiquer et se (re)connaître. Un deuxième pas en avant a été franchi le 15 janvier 2010, lorsque les Premiers ministres de Bulgarie et de Grèce ont inauguré le nouveau passage frontalier de Zlatograd-Thermes.

La localité de Zlatograd se trouve à dix minutes seulement de la frontière et est devenue en peu de temps une destination commerciale pour les habitants en provenance des régions de Xanthi, Drama et Kavala, étant donné les prix plus accessibles des magasins en Bulgarie.

D’après Aleksandar Mitushev, hôtelier et propriétaire d’un complexe ethnographique privé à Zlatograd, l’ouverture de ce nouveau passage frontalier contribuera au développement du tourisme culturel et rétablira les anciens contacts entre Bulgarie et Grèce. Dans ce complexe ont été restaurées de vieilles demeures du 19ème siècle appartenant à des commerçants locaux, qui descendaient vers les ports de la mer Egée pour transporter ensuite les marchandises vers les Rhodope avec des caravanes de chameaux.

Selon lui, la population pomaque en Grèce représente un pont entre celle-ci et la Bulgarie. « Ce sont des Bulgares musulmans, pomaques. Ces populations ont vécu dans l’isolement, appelés Pomaks en Grèce et laissés sous l’influence de la Turquie. Beaucoup ont étudié en fait en Turquie et les jeunes comprennent mieux le turc que le bulgare. »

Les Pomaks de Xanthi/Skecha parlent soit le grec, soit le pomaque, alors que ceux de la région de Komotini parlent le grec et le turc et ont presque oublié le pomaque. D’après Zafeirios Mekos, avocat de Komotini, spécialiste des minorités musulmanes en Thrace Occidentale, du fait aussi des pressions de la Turquie, tous les musulmans de la région sont considérés comme turcs.

A ses yeux, la fête d’Ederlez est utilisée par la composante turque pour éloigner les Pomaks des chrétiens. Il relève que dans la Thrace grecque vivent aujourd’hui près de 35 000 Pomaks. « Les Pomaks tiennent à leur identité particulière. Les Pomaks sont sunnites et dans certains villages proches de la frontière turque, existent des communautés de « kazalbashi », des musulmans mystiques qui boivent du vin et dont les femmes sont plus libres et ne sont pas obligées de se voiler. Les « kazalbashi » possèdent quelques traditions chrétiennes. Par exemple, ils font le signe de croix, lorsqu’ils rompent le pain. »

A Iasmos, localité de cinq mille habitants, située sur les flancs des montagnes qui s’élèvent entre Komotini et Xanthi, et que les habitants du lieu, de religion musulmane, nomment « Yasyu Kyoi », vivent deux communautés, grecque et pomaque. Les principales sources de revenu sont l’élevage et la culture du tabac.

Dans cette région, le dialecte pomaque est presque perdu. Myumyun s’occupe des troupeaux ; il est né sur la frontière avec la Bulgarie, dans le village de Kaloticho (ou « Ugurli », en dialecte pomaque). Myumyun entonne une célèbre chanson des Rhodope, « Bela sam, bela yunache », connue aussi en Bulgarie (1). Ayshe, octogénaire, née elle aussi à Ugurli, raconte que, lorsque sa famille est arrivée à Iasmos, ils ne savaient parler que le pomaque et le grec, mais qu’ensuite ils ont appris le turc.

Ayshe est la chamane du village et connaît d’antiques rituels utilisés pour tenir éloigné le mauvais œil. Lorsque je l’ai priée de me chanter une vieille chanson, elle ne s’est souvenue que de chansons en turc. Elle a désormais oublié les chansons en pomaque, qu’elle ne chante plus depuis de nombreuses années.

A Organi, village dans la région de Komotini, le maire Mehmet Eminoglu m’explique que sur les onze villages pomaques de la commune, le vieux dialecte ne se parle que dans le village de Mirtiski. Les jeunes oublient la langue et seuls les anciens sont en mesure de chanter les chansons traditionnelles. « Ici, à l’école primaire, on étudie en grec et en turc. Ici, en Grèce, le gouvernement affirme qu’il s’agit d’une population turque, de crainte que la Bulgarie ne puisse faire état de prétentions sur ces minorités. »

Selon M. Eminoglu, la minorité pomaque ressemble à une pomme, coupée en deux par les monts Rhodope : chaque village situé en Grèce possède son village jumeau en Bulgarie. « Nous sommes citoyens européens, citoyens grecs, d’origine ottomane ou turque, du moins c’est comme ça que se voient la plupart d’entre nous, raconte le maire. Je comprends le bulgare, mais je ne l’écris pas. Mais, lorsqu’un enfant naît chez nous, la première langue qu’il apprend est le pomaque. »


NdT : « Bela sam, bela yunache, cela sam sveta ogrela » [Je suis blanche, blanche, mon héros, je brille sur le monde entier] : allusion à une légende bulgare durant l’occupation turque - http://slavic-unity.com/viewtopic.php?f=103&t=1822

____________

Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Grecia/Tra-i-pomacchi-della-Tracia-occidentale
Article publié le 03.06.2010
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2011