lundi 4 avril 2011

Istanbul, 2011 - république de Çihangir / Çihangir Cumhuriyeti

Çihangir, jardin, Istanbul, août 2007
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Çihangir, le quartier libre d’Istanbul

par Graziano Graziani


www.balcanicaucaso.org



[A Istanbul, tradition et sécularisation ont un lieu où s’exprimer et tenter de vivre ensemble. C’est le quartier de Çihangir, où se concentre une part importante de la vie culturelle turque et où s’expérimentent des façons différentes de concevoir le monde. Nous accusons réception et publions bien volontiers ce texte.]

Istanbul, la ville la plus moderne et cosmopolite de la Turquie, est aussi celle qui s’honore d’un rapport majeur avec l’histoire et la tradition de son pays. Ici, tradition et sécularisation, styles de vie occidentaux et tentative de s’inventer une voie levantine vers la modernité trouvent leur point de rencontre (et d’achoppement). Parmi les quartiers d’Istanbul, il en est un qui offre une vision privilégiée de ce processus, une zone si particulière qu’elle lui a valu le qualificatif d’ « Etat indépendant » : nous voulons parler de la république de Çihangir.

Le quartier des artistes

Clarifions toute équivoque : Çihangir ne possède ni un statut politique, ni une administration différente de celle de la Turquie. Dans l’Etat issu du kémalisme l’intégrité de la nation ne saurait être mise en question, fût-ce par jeu. Cette définition sert davantage à circonscrire un style de vie et un ensemble de comportements plus libéraux qui, dans ces lieux, sont adoptés sans que l’on se sente, pour cela, « observés » et jugés. Non que le reste d’Istanbul soit un lieu hostile aux artistes, aux intellectuels et aux bohèmes ; néanmoins, à Çihangir, tous ces gens disent « se sentir chez eux ».

Çihangir se trouve dans le district de Beyoğlu, à deux pas de la très centrale place Taksim, où se concentre une grande partie de la vie nocturne de la ville. Quelque vingt-cinq ans plus tôt, Çihangir commence à devenir le refuge naturel des artistes : les maisons sont peu coûteuses, car le quartier n’est pas considéré comme « sûr », mais vu qu’il est situé en plein centre, il constitue une base d’appui idéale pour qui navigue sur les eaux économiquement incertaines de l’art. Nous sommes au milieu des années 80 du siècle dernier. De là à transformer Çihangir en un quartier cool, le pas est vite franchi. Comme dans chaque processus de gentrification, commencent à disparaître les poches de pauvreté, la prostitution, arrivent les étudiants, les loyers augmentent, les artistes désargentés s’en vont et en l’espace de quelques années acteurs et metteurs en scène à la télévision viennent peupler le quartier. Les lieux à la mode fleurissent aux côtés de ceux « historiques », le quartier devient un lieu de rendez-vous et parallèlement, au dire de certains, perd son âme pour la prêter sous un maquillage plus snob et sophistiqué.

Au café Kardeşler

Le café Kardeşler se trouve au croisement de deux des artères principales de Çihangir, derrière la mosquée locale. Les tables occupent tout le trottoir, englobant jusqu’aux supports en marbre sur lesquels il était d’usage d’exposer les morts avant le rite funèbre. L’on se retrouve ici pour rencontrer des amis, discuter de projets, de rendez-vous d’affaire, passer le temps en buvant du café ou du thé.

Aux tables du café Kardeşler, je rencontre Hande Demircioğlu, une jeune auteure, qui a trouvé ici sa dimension, sans pour autant épargner ses critiques envers un des quartiers des plus chic d’Istanbul. « Un grand nombre d’intellectuels et d’artistes vivent ici. Il y a des quartiers de ce genre dans toutes les grandes villes du monde, et même plus ; à Istanbul il n’y a que Çihangir ! », me confie-t-elle. Parlant de Çihangir Cumhuriyeti – la république de Çihangir – Hande met tout de suite en évidence une contradiction. « C’est la république de ceux qui produisent et consomment la culture, c’est dans ce sens que l’on parle de Çihangir Cumhuriyeti. Un endroit particulier. Il existe une différence sensible avec les autres quartiers. Mais cette différence est comme un mur invisible qui sépare Çihangir du reste de la ville, car l’ostentation de ce mode de vie, cosmopolite et aux idées larges, crée une sorte de barrière. N’est-ce pas absurde ? »

L’esprit utopique de Çihangir

L’expression Çihangir Cumhuriyeti a commencé à prendre pied au début des années 2000, grâce aussi au fait que se sont ouverts ici des centres culturels, des théâtres et autres lieux consacrés à l’expression artistique contemporaine. Un sacré changement, comparé à l’époque où le quartier attirait les écrivains désargentés pour ses maisons à bas prix. Aujourd’hui, au contraire, à peu de distance se trouve le studio du Prix Nobel de littérature Orhan Pamuk. Cela dit, d’après Hande, l’esprit de Çihangir peut encore maintenir vivante la flamme de quelques « utopies » qui semblent sorties en piteux état du 20ème siècle finissant. « Pense à un mot comme « liberté », combien il a changé durant ces années. Il s’est en partie atrophié, en partie vidé de nombre de ses significations les plus authentiques et politiques. Parallèlement, l’art, l’esthétique, a commencé à plus avoir à faire avec l’hédonisme qu’avec la politique. Et pourtant le mot « esthétique » contient le mot « éthique ». Il ne faut jamais oublier cela. » En somme, au 21ème siècle, l’art peut-il encore penser à changer le monde ? « Tout à fait ! »

Au restaurant Özkonak

De l’autre côté du carrefour où se trouve le café Kardeşler, se trouve une petite taverne spécialisée en cuisine turque, où il est possible de manger à peu de frais. Le restaurant Özkonak a été ouvert en 1963 par le grand-père de l’actuel propriétaire, Metin Tak. Monsieur Tak connaît bien l’histoire de Çihangir et raconte que la métamorphose qui a saisi ce quartier a commencé à être visible il y a un peu moins de vingt ans, lorsque, outre les artistes, les universitaires et les étrangers se sont mis à chercher des logements de ce côté-ci, pour être près de Beyoğlu. A cette époque, il n’y avait pas le moindre café à la mode. « Ces cafés ont commencé à ouvrir, il y a cinq ou six ans, alors que le quartier était déjà connu comme un lieu à la mode. Et bien sûr cela a fait que les prix du quartier ont augmenté ! », raconte Metin Tak. Son restaurant est le premier à avoir ouvert dans le quartier et il est surtout connu pour ses pâtisseries. Le parti pris de le gérer comme autrefois fait du restaurant Özkonak un endroit un peu spartiate, mais singulier.

Concernant l’histoire de la « république », monsieur Tak fait la grimace : « Cette affaire me paraît absurde. Il s’agit d’un quartier, non d’un Etat. Pourquoi parler de république ? Si chaque quartier devait faire de même, Istanbul n’existerait plus ! » Metin Tak reconnaît cependant que s’il y a vingt ans, les gens disaient vivre à Çihangir et que personne n’y prêtait attention, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

A l’origine, le quartier était habité par des Grecs. Une minorité ethnique qui, à Çihangir, était majoritaire. Et ce durant la première moitié du 20ème siècle, lorsque de nombreuses minorités non musulmanes furent éloignées par la force du centre-ville. D’après Metin Tak, qui adopte la thèse nationaliste, il n’y eut aucune pression : « Les vieux sont morts et les jeunes ont préféré partir ailleurs. Ce sont des choses qui arrivent. » Mais, dans le quartier, beaucoup sont d’un avis différent. Et les récentes études sur l’urbanisation d’Istanbul confirment que les choses ne se passèrent pas d’une manière aussi amène.

Preuves d’occupation temporaire

Metteur en scène et organisatrice de spectacles, Şule Ateş vit à Çihangir depuis 1987. Elle a organisé à travers les rues du quartier la première édition d’un projet, « Geşici İşgal », ce qui signifie « Occupation temporaire », une sorte de festival d’interventions artistiques qui se déroule dans des lieux non conventionnels. Après Çihangir, le projet a été mis en œuvre dans le centre historique, puis dans les centres commerciaux de la ville. « L’idée qui préside est d’habiter sur le plan artistique des espaces pour les transformer. N’importe quel espace : magasins, rues, places, cimetières », précise Ateş.

Or le fait de travailler sur des espaces non conventionnels, parfois à l’abandon, a conduit Şule Ateş et d’autres habitants du quartier impliqués dans ce projet à se colleter au thème de la spéculation. C’est pourquoi ils ont créé une association, la Çihangir Güzelleştirme Derneği (Association pour la mise en valeur de Çihangir), une sorte de comité de quartier. « Çihangir a commencé à changer avant même que je vienne y vivre, à la fin des années 1980. Par exemple, le café Kardeşler, qui est aujourd’hui un point de ralliement pour tant de jeunes gens, était autrefois fréquenté exclusivement par les hommes. Je me sentais mal à l’aise en y allant. Et puis, avec l’arrivée des intellectuels, les choses ont changé. D’un côté, il y a plus de liberté, de l’autre le risque que quelqu’un brade le quartier pour se faire de l’argent. C’est pour ça qu’on a fondé l’association, il y a quinze ans. »

D’après Şule Ateş, le contraste avec le reste de la Turquie, mais aussi avec d’autres quartiers d’Istanbul, est notable. A Çihangir vivent des jeunes femmes seules, des gens qui vivent au grand jour leur homosexualité, sans que cela ne comporte le moindre danger de se sentir discriminés. Il n’en va pas de même dans le reste de la ville. « Ici les propriétaires des appartements ne s’intéressent pas à la vie privée des locataires, explique Şule. Dans le reste de la Turquie, s’il ne s’agit pas de familles, les propriétaires se montrent méfiants et suspicieux. » Même si une bonne partie de la population de Çihangir est célibataire, il existe, d’après Şule, une différence fondamentale avec les grandes villes américaines ou européennes : « Ici il est difficile de te sentir seul, car il y a un « sentiment collectif » qui unit les gens. C’est cela le sens profond de la république de Çihangir. »

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Turchia/Cihangir-il-quartiere-libero-di-Istanbul-90998
Article publié le 01.04.2011
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2011