dimanche 3 avril 2011

Murat Saraçoğlu - 72. Koğuş / Dortoir 72

© Sahin Film, 2011

72. Koğuş [Dortoir 72] – une vision nouvelle des prisons en Turquie

par Emrah Güler

www.hurriyetdailynews.com


ISTANBUL – La pièce classique 72. Koğuş [Dortoir 72], écrite en 1954 par Orhan Kemal, écrivain vénéré s’il en est, vient d’être adaptée à l’écran pour la première fois depuis deux décennies. Si la détenue Fatma joue un rôle plus important grâce à la prolifique actrice et diva Hülya Avşar, ce film du réalisateur Murat Saraçoğlu ne parvient malheureusement pas à saisir le souffle et l’esprit de l’œuvre originelle de Kemal.

Un des plus grands écrivains de son pays et pionnier moderniste du roman turc, Orhan Kemal reste toujours actuel. Les romans réalistes de Kemal sur les différences de classes et l’envers sombre de la Turquie ont marqué de leur empreinte une période s’étendant sur vingt ans, dès le début des années 1950, considérée maintenant comme l’âge d’or de la littérature turque.

Sa rencontre avec un autre grand nom des lettres, le « révolutionnaire romantique » Nazım Hikmet, en prison au début des années 1940, eut un profond impact sur l’entrée en littérature et la politique sociale de Kemal. Il se mit à écrire de la poésie et des récits, s’essayant à des romans et pièces de théâtre. Kemal fut l’un des premiers écrivains à écrire sur la classe ouvrière, l’aliénation des immigrés dans les grandes villes, l’urbanisation de masse et la structure sociale en mutation de la Turquie après la Seconde Guerre mondiale. Jetant une lumière crue et sans concessions sur une population miséreuse, vivant dignement. Les récits, romans et pièces de Kemal donnèrent aussi la parole aux femmes de la classe ouvrière pour la première fois, peut-être, dans la littérature turque moderne.

Aujourd’hui, une de ses œuvres les plus applaudies, 72. Koğuş [Dortoir 72], se fraie une voie à l’écran pour la deuxième fois. Cette pièce de Kemal, écrite en 1954, devint pour la première fois un film en 1987, avec Erdoğan Tokatlı, disparu depuis, comme réalisateur et Kadir İnanır et Halil Ergün, comédiens chevronnés, dans les rôles principaux. En 2011, Murat Saraçoğlu dirige Yavuz Bingöl, Kerem Alışık et la diva Hülya Avşar comme prisonniers dans Dortoir 72, le titre originel de la pièce.

Situé durant la Seconde Guerre mondiale, le film a pour vedette Bingöl en « Capitaine » Ahmet of Rize, un prisonnier détenu depuis dix ans pour avoir tué les meurtriers de son père, et Alışık en Berbat, prisonnier à vie, condamné à plus d’un titre, du meurtre et de l’extorsion de fonds au jeu. Les choses évoluent pour les détenus, lorsque le capitaine reçoit une grosse somme d’argent de la part de sa mère oubliée et âgée. Dans la dynamique complexe de pouvoir au sein de la prison, le rôle du Capitaine change, tirant d’affaire amis et ennemis grâce à cet argent.

Le scénario dû à Ayfer Tunç, romancière populaire de la génération plus jeune, reprend le dortoir pour femmes, entraperçu dans la pièce originelle, et en fait une partie intégrante du film. Avşar joue Fatma, détenue depuis vingt-deux ans pour avoir tué son beau-père, lequel avait tenté de la violer. Le petit rôle de Fatma comme objet d’affection du Capitaine dans la pièce et la première adaptation devient un personnage plus important, davantage central, dans la version 2011.

Saraçoğlu, un réalisateur ambitieux, mais timoré

Saraçoğlu est un réalisateur prolifique, depuis son premier long métrage, 120, en 2008. Un réalisateur fécond et ambitieux, dénué cependant d’une expression personnelle. Bien que tous ses films s’intéressent à des périodes distinctes et différentes dans l’histoire de la Turquie, son style timoré de réalisateur continue de limiter des thématiques choisies avec soin à des essais d’amateur.

Co-dirigé avec Özhan Eren, 120 évoquait des enfants originaires de la ville de Van, à l’est de la Turquie, qui se portent volontaires pour acheminer des armes sur le front entre Kars et Sarıkamış, où les Ottomans combattent les Russes durant la Première Guerre mondiale. Malgré un soutien record du ministère de la Culture, un budget de 3 millions de dollars au total, un millier de figurants et deux années de tournage dans des conditions très dures, le film manque néanmoins du souffle d’une histoire qui proposait un matériau idéal à l’écran.

Dans son second film, la même année, Saraçoğlu collabora avec le cinéaste, unanimement salué, Sırrı Süreyya Önder comme scénariste. O… Çocukları [Les Enfants de H…] présentait un système d’assistance visant les enfants de prostituées, mis en place au lendemain immédiat du coup d’Etat de 1980 en Turquie, lorsque beaucoup disparurent en garde à vue, tandis que d’autres, plus chanceuses, gagnèrent l’Europe pour y demander l’asile. Prenant les suites du coup d’Etat pour toile de fond, le film s’intéresse aux drames que ces femmes et ces enfants durent endurer dans un monde d’hommes. O… Çocukları divisa le public et les critiques, d’aucuns estimant que Saraçoğlu évitait de prendre parti sur le plan politique, tandis que d’autres admiraient les histoires individuelles portées à l’écran.

Troisième long métrage de Saraçoğlu, Deli Deli Olma [La Pianiste] avait pour vedettes les acteurs consacrés Tarık Akan et Şerif Sezer en vieux villageois, descendants d’une tribu contrainte d’émigrer de Russie vers la ville de Kars, en Anatolie orientale, à la fin du 19ème siècle. Ce film constituait une autre incursion dans des récits tragiques, nés des suites de l’histoire de la Turquie. Et dans Dortoir 72, Saraçoğlu reprend à nouveau une histoire classique forte, éprouvée, parvenant à en faire une évocation honnête avec un jeu d’acteurs superbe et des visuels saisissants, où manquent cependant un souffle et une âme.

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=inmates-get-new-faces-in-72nd-cell-2011-03-13
Article publié le 13.03.2011
Traduction : © Georges Festa – 04.2011