lundi 11 avril 2011

Muriel Mirak-Weissbach - Interview

© Fischer, 2009


Entretien avec Muriel Mirak-Weissbach

par Nicole Laskowski

www.wickedlocal.com


ARLINGTON, Massachusetts – Muriel Mirak-Weissbach a beau avoir grandi dans les banlieues paisibles de Winchester et d’Arlington, elle n’est pas indifférente aux retombées des conflits.

Bien au contraire, pour l’A., fille de deux survivants du génocide arménien, tout cela l’entourait, tandis qu’elle grandissait. Même si elle n’en avait pas encore conscience. Même si cela devint de plus en plus clair, à mesure qu’elle avançait en âge.

Le moment clé de cet éclairage intervint lorsque Muriel, qui habite maintenant en Allemagne, partit à nouveau à la rencontre des conflits et de leur impact.

Toujours intéressée par la politique, elle s’est impliquée dans les mouvements politiques en Allemagne durant les années 1960 et 1970. Puis, au fil des ans, ses centres d’intérêt ont aussi évolué – pour œuvrer dans le monde arabe et musulman.

En 1991, après l’opération Tempête du Désert, elle lança une initiative intitulée le Comité Sauvons les enfants d’Irak, aidée par l’Eglise Chaldéenne d’Irak et une organisation des droits de l’homme intitulée International Progress Organization. Ce collectif rassembla une aide humanitaire sous la forme de nourriture et de médicaments et, malgré l’embargo qui frappait le pays, l’achemina vers la population irakienne, réussissant en outre à transporter certains des enfants qui nécessitaient le plus une attention médicale vers des hôpitaux pour enfants situés en Virginie (Etats-Unis) et en Allemagne.

De retour à Arlington, elle ramena ces récits, les partageant avec sa mère. Des récits si proches du vécu de sa mère en Arménie qu’ils libérèrent des souvenirs ensevelis depuis longtemps.

Ainsi débuta ce périple Through the Wall of Fire : Armenia – Iraq – Palestine / From Wrath to Reconciliation [A travers le mur de feu : Arménie – Irak – Palestine / De la colère à la réconciliation], un ouvrage centré sur le conflit, le combat et finalement l’espoir, racontés à travers le regard des enfants.

- Nicole Laskowski : Chaque section – Arménie, Irak et Palestine – est centrée sur des récits d’enfants. Pourquoi ?
- Muriel Mirak-Weissbach : Selon moi, si les gens arrivent à saisir la nature du traumatisme qu’ils ont connu, l’on peut d’une certaine manière ouvrir le cœur d’autrui aux catastrophes et trouver le courage d’identifier les forces qui se dissimulent en fin de compte derrière ces tragédies. Et je soutiens que pour surmonter ces conflits, il faut tout d’abord assumer la réalité historique, sans qu’existe de faute collective. Il s’agit au contraire de groupes discrets, soutenus par des puissants dans le monde entier. Voilà ce qu’il faut reconnaître pour pardonner.

- Nicole Laskowski : Le message est donc le pardon ?
- Muriel Mirak-Weissbach : Pardonner et oublier. Mais pour pardonner, vous devez tout d’abord reconnaître ce qui s’est passé. La paix ne peut advenir que si chaque partie s’engage dans l’intérêt et au bénéfice de l’autre. C’est une idée noble. Je pense que l’on peut y arriver.

- Nicole Laskowski : Mais tel n’est pas le cas. Comment ces pays peuvent-ils atteindre l’objectif dont vous parlez ?
- Muriel Mirak-Weissbach : L’exemple que j’ai choisi à la fin du livre métaphorise ce que pourrait être ce processus. Lors d’une expérience lancée par Daniel Barenboim, musicien argentino-israélien, et Edward Saïd, l’intellectuel palestinien aujourd’hui disparu… un orchestre constitué de jeunes israéliens et palestiniens (et autres Arabes) pour jouer de la musique classique.
Ils devaient trouver des gamins prêts à intégrer ce genre d’expérience… Ils jouaient la journée avec Barenboim. Le soir, au moins trois ou quatre fois par semaine, ils avaient des débats sans fin avec Saïd sur tous les sujets. Durant ces discussions, ces enfants prirent connaissance des drames vécus de l’autre côté.
Au plus haut du conflit de Gaza en janvier 2009, l’orchestre devait entamer une tournée mondiale pour célébrer son dixième anniversaire. A cause des hostilités, ils n’ont pas pu jouer et ils ont déplacé leur venue à Berlin.
Toutes les places du concert furent vendues dès qu’il fut annoncé… C’était incroyable ! D’un côté, ces horreurs qui avaient lieu à Gaza. Et ici, des Israéliens et des Palestiniens luttant vraiment pour transmettre de grandes idées en musique. C’était mon cas – je me colletais à ce moment-là au livre – et puis, après avoir vu ce concert, je me suis dit : voilà la clé. Voilà comment Israéliens et Palestiniens doivent être liés entre eux… L’expérience prouve que les gens peuvent changer du tout au tout.

- Nicole Laskowski : Qu’est-ce que ce « Mur de feu » ?
- Muriel Mirak-Weissbach : Le titre provient d’un épisode de La Divine Comédie de Dante. Un livre important pour moi, lorsque j’étais plus jeune. Dante traverse l’Enfer, le Purgatoire, puis veut entrer au Paradis. Virgile lui apprend que c’est possible, mais qu’il lui faudra traverser un mur de feu pour y parvenir. Il est terrifié, puisque les flammes lui rappellent les souffrances de l’Enfer. Virgile lui dit alors : « De l’autre côté du mur de feu se trouve Béatrice. » Un changement soudain se produit chez Dante. Ce nom déclenche une sorte de changement intérieur dans son apparence émotionnelle. Au lieu d’être obsédé par la peur ou lui-même, il s’intéresse à quelqu’un d’autre, sa bien-aimée, à un rapport amoureux. C’est alors qu’il traverse les flammes et rejoint, de l’autre côté, Béatrice.
J’ai choisi ce titre comme métaphore du défi émotionnel qui, selon moi, attend les dirigeants politiques et les populations dans ces régions du monde.
Si quelqu’un signe un morceau de papier, cela n’apporte pas la paix. Car la paix n’est pas l’absence de guerre. C’est la transformation d’un rapport d’hostilité en rapport de coopération.

- Nicole Laskowski : Avez-vous dû traverser votre propre mur de feu pour écrire ce livre ?
- Muriel Mirak-Weissbach : Je savais que mes parents avaient souffert, mais je n’ai vraiment appris les détails que dans les années 1990. Après avoir travaillé durant de nombreuses années sur ce sujet et beaucoup voyagé dans la région, j’ai décidé d’écrire ce livre. Tout cela est issu de réflexions sur ce qui avait forgé ma décision de devenir politiquement active, analyste et journaliste politique spécialisée sur ces pays.
Il m’a fallu travailler ce que mes parents avaient vécu concrètement. Et faire des recherches sur ce qu’avaient vécu mes parents fut comme aller dans l’Enfer de Dante… Affronter la brutalité du génocide dans le contexte des atrocités de la Première Guerre mondiale : un défi intellectuel et émotionnel que je puis comparer à ce mur de feu. En lisant ces récits, on a tendance à être amer, à haïr, à critiquer. J’ai dû me confronter à cela et me dire : « Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas une population, les Turcs, qui a fait cela. » J’ai dû réorganiser mon attitude émotionnelle à l’égard de ces événements et de mon propre arrière-plan personnel. Et il m’a fallu le surmonter.

[Through the Wall of Fire, de Muriel Mirak-Weissbach, est disponible auprès de : National Association for Armenian Studies and Research (NAASR), 395 Concord Avenue, Belmont ; Armenian Cultural Foundation, 441 Mystic Street, Arlington ; St. James Armenian Apostolic Church, 465 Mount Auburn St., Watertown ; www.abrilbooks.com et http://amazon.com.]

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Source : http://www.wickedlocal.com/winchester/fun/entertainment/books/x2102346356/Q-A-WITH-Winchester-native-MURIEL-MIRAK-WEISSBACH-A-journey-through-the-Wall-of-Fire#axzz1JDIcxzDJ
Article publié le 08.03.2010.
Traduction : © Georges Festa – 04.2011

site de Muriel Mirak-Weissbach : http://www.mirak-weissbach.de/