vendredi 1 avril 2011

Ömer Zülfü Livaneli - Interview

© St.-Martin’s Griffin, 2007


Musulman modéré
Entretien avec Ömer Zülfü Livaneli

par Benny Ziffer

www.haaretz.com


[Après avoir fait de la prison sous le régime militaire de la Turquie dans les années 1970 et vécu en exil durant de nombreuses années, Ömer Zülfü Livaneli est rentré dans son pays, devenant un chanteur populaire et un écrivain à succès. Il est aussi parlementaire et militant des droits de l’homme (1). Son tout dernier roman, Bliss [Le Bonheur] (2), par son intrigue palpitante et sa critique sociale et politique mordante, est devenu un best-seller international et pourrait fort bien être un livre israélien ou moyen-oriental, qui sait ?]

ISTANBUL – Depuis les escalators de la station de métro de Gayrettepe au nord d’Istanbul, les passagers se répandent dans une rue bruyante que longent des immeubles de bureaux estampillés aux couleurs des multinationales et de banques. Le moindre espace entre les tours est occupé par des parkings emplis à ras bord de voitures de luxe. Edifice particulièrement impressionnant, celui de la Bank of Kuwait ; dissimulé derrière lui, se trouve une structure modeste, semblable à une boîte, qui héberge le siège du journal Vatan. Au loin, par delà les gratte-ciel high-tech, on peut voir les mornes façades d’immeubles d’habitation du quartier originel, qui s’est retrouvé cerné par ces temples de la finance, faits de verre et de métal.

Les échoppes de shawarma, qui proliféraient autrefois dans le quartier, ont été remplacées par des restaurants sushi, et les épiceries d’angle ont cédé la place aux portes immenses, étincelantes, d’une chaîne populaire de supermarchés. Bienvenue dans l’Istanbul d’aujourd’hui, l’Istanbul de la globalisation, aux antipodes d’un fantasme pittoresque pour touristes amateurs d’exotisme.

Car c’est ainsi : l’Istanbul réelle, moderne, est une ville qui dévore ses habitants. Si vous n’êtes pas au top, vous êtes largué – sans rémission . Mieux vaut avoir cela en tête comme toile de fond pour un entretien avec Zülfü Livaneli, écrivain, musicien, chanteur, journaliste et membre (indépendant) du Parlement (3), un homme dont l’itinéraire l’a conduit très haut – aussi haut qu’il est possible de faire. Il a publié cinq romans, qui ont été traduits dans plusieurs langues. Lors de ses spectacles comme chanteur, il remplit les stades. Il est lauréat de nombreux prix et a récemment été distingué par la chaîne de librairie Barnes and Noble pour son œuvre dernièrement traduite, Bliss [Le Bonheur] [Mutluluk, en turc].

L’on peut aussi mesurer l’importance de Livaneli par la voiture noire officielle qui l’attend devant l’entrée des bureaux de Vatan, où notre rencontre est censée avoir lieu. Avant l’entretien officiel, il insiste pour que nous déjeunions dans un restaurant. Il a en tête un restaurant sushi et je lui réponds naïvement que de la nourriture turque m’irait tout à fait. Résultat, nous prenons le cap vers un restaurant des plus chic, surplombant le Bosphore, qui nous accueille par un étalage extraordinaire de délicats et délicieux légumes farcis et un bar servi dans un plat, à la façon d’une tour. Tandis que nous entrons et sortons du véhicule, son chauffeur se hâte de m’ouvrir la portière.

Dans la voiture, je lui dis toute mon émotion d’être assis là avec un musicien et un chanteur que j’admire depuis longtemps ; que je possède tous ses disques, depuis les chansons clandestines qu’il composa pour les poèmes contestataires du poète communiste exilé Nazim Hikmet à ses concerts avec la chanteuse grecque Maria Farandouri. Et que je me souviens en particulier de sa voix dans la plus merveilleuse ode d’amour à Istanbul jamais écrite – « Les yeux fermés, j’écoute Istanbul », du poète turc Orhan Veli.

Combien d’années se sont-elles écoulées depuis que Benny Shvili, poète à Jérusalem, m’initia pour la première fois à la musique de Livaneli ? C’est chez lui, un après-midi, que j’ai entendu pour la première fois sa voix profonde, sans fioritures, à la Brassens, qui m’a totalement envoûté. Avec qui d’autre pouvais-je partager mon enthousiasme pour cette musique et cette poésie ? Car Livaneli n’est pas un de ces vulgaires chanteurs à la Mizrahi, qui s’imaginent égaler la musique turque par leurs acrobaties vocales synthétiques. Voilà pourquoi cet homme compte si peu de fans en Israël. Dans Bliss, figure un commentaire sur la musique « orientale » du Moyen-Orient, que j’ai décidé depuis de faire mien. Irfan, l’un des principaux protagonistes, roule en taxi, écoutant la musique plaintive dominant la stéréo, et réfléchit : « Les chanteurs les plus célèbres portent des Rolex incrustées de diamants, roulent en Mercedes, et arborent des chemises en soie à moitié déboutonnées, découvrant leur torse poilu, mais ils chantent des chansons de souffrance, de douleur et de désespoir. Leur musique reflète l’absence de crédibilité du Moyen-Orient. Une vraie imposture, un mensonge. »

« J’ai toujours eu pour ambition d’être écrivain, me confie Livaneli. Mon premier disque est sorti en 1974, alors que je vivais en Suède comme réfugié politique. Dans ce disque, j’ai composé et chanté des chansons contestataires contre le régime militaire et la tyrannie. Les chansons ont été interdites à la vente en Turquie. Le disque entra clandestinement en Turquie et devint un symbole de l’opposition à la junte militaire qui le dirigeait alors. Quand je suis rentré en Turquie à la fin des années 1970, j’ai écrit la musique de Yol et Sürü, du réalisateur Yılmaz Güney (4). J’ai mis en musique des poèmes de Nazim Hikmet. Je me suis produit avec Joan Baez et Theodorakis. Et puis j’ai tout arrêté. Je suis revenu à mes premières amours – l’écriture. »

En fait, Livaneli n’a pas du tout le physique d’un chanteur à succès. Il ne fait montre d’aucun de ces airs affectés auxquels on s’attendrait de la part d’une star comme lui. Son tout dernier album qui vient de sortir est un enregistrement en direct d’un concert qu’il a donné en 1997 à Ankara devant un public de 500 000 personnes. Et il jouait là, comme il le fait partout ailleurs, sans le moindre gadget tape-à-l’œil, seul, simplement, avec une guitare ou un saz (luth turc à manche long).

Je ne suis pas venu ici parler avec lui de musique, mais plutôt de son roman, Bliss, à paraître dans une traduction en hébreu chez Modan Press (il est rare qu’un livre turc soit publié dans une traduction en hébreu et, dans le cas présent, le traducteur, Boaz Weiss, n’a pas traduit directement du turc en hébreu, mais plutôt de l’anglais). Jusqu’à ce que j’entre dans une librairie à Istanbul, je ne réalisais pas vraiment à quel point ce livre est populaire en Turquie, comparé à d’autres best-sellers d’autres auteurs, par ailleurs inconnus en Israël.

Un exemple (et paradoxal, qui plus est) : l’un des écrivains les plus populaires en Turquie est Mario Levi, un Juif quinquagénaire qui est l’auteur de romans comme Istanbul est un conte et Madame Floridis ne reviendra peut-être pas (5). Ou bien, flânant chez un libraire sur l’avenue piétonne Istiqlal, je tombe sur une biographie d’Erol Guney, journaliste chevronné. L’ouvrage n’aurait pas retenu mon attention, si je n’avais su que c’est le nom turc du journaliste israélien à la retraite Erel Ginai, qui vit rue Hatayasim dans Yad Eliahu (6). Il est maintenant nonagénaire. Dans les années 1960, lorsque la junte militaire parvint au pouvoir en Turquie, il dut quitter le pays et se retrouva finalement en Israël.

La biographie évoque sa vie tumultueuse, en particulier sa courageuse amitié avec le grand poète turc Orhan Veli qui, dans toute une série de poèmes épigrammatiques célèbres, immortalisa rien moins que le chat d’Erol Guney ! En fait, à une époque où ce poète se trouvait dans la détresse, Ginai l’hébergea chez lui et son hôte se prit d’affection pour le chat favori de Guney. Et pendant ce temps, Guney/Ginai, dont la biographie est mise en valeur sur les étagères des librairies d’Istanbul, vit à Tel Aviv, où peu de gens connaissent son existence. Et l’abîme d’ignorance sur ce qui nous touche le plus ne cesse de grandir.

Bliss est un roman prenant, facile à lire, presque mélodramatique, entrelacé de messages subtils, subversifs, quasi incessants, et d’une critique sociale et politique non moins mordante que celle d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, qui s’est récemment acquis l’ire de nombre de ses compatriotes.

L’ouvrage de Livaneli ne suscite pas la polémique, peut-être parce que le mélodrame atténue les messages critiques et rend les sévères constats sur l’oppression de la minorité kurde, le génocide arménien, le fondamentalisme musulman et les coutumes familiales conservatrices, bien plus faciles à digérer. Par dessus tout, le lecteur est saisi par un désir d’en savoir plus sur la liaison homosexuelle qui prend une importance grandissante, à mesure que l’intrigue progresse, jusqu’à ce qu’elle explose à la fin du roman.

« Le professeur posa sa tête sur l’épaule nue du jeune homme. « Hedayat ! », murmura-t-il, ne pouvant retenir ses larmes. Une saveur salée emplissait sa bouche.
« Hedayat ! », murmurait-il.
Jamais il n’avait ressenti un tel plaisir en embrassant une femme, jamais il n’avait ressenti une passion aussi puissante.
« Hedayat… Hedayat… ! », répétait-il.
Le jeune homme enivré ne saisissait pas les mots du professeur. Il se libéra de l’étreinte du vieil homme, plissa ses lèvres et l’embrassa avec vivacité sur la joue, puis gagna péniblement les toilettes pour hommes. »

Avant cette scène, plus d’une réflexion sur cet interdit traversent le roman – réflexions qui préoccupent le protagoniste, Irfan, un professeur d’université, lequel délaisse sa femme pour partir en quête de son autre identité sexuelle. « Irfan est un peu entre-deux, explique Livaneli. Il tente de s’expliquer le sens d’un ancien amour qu’il nourrit pour son ami d’enfance et s’imagine qu’il l’a trouvé en la personne de quelqu’un d’autre, un jeune Anglais. Il ne s’agit pas véritablement d’homosexualité, mais de quelque chose qui se situe entre l’amitié et la passion. En Turquie, par ailleurs, il existe une tradition de relations sexuelles entre hommes et de nombreux chanteurs en Turquie sont homosexuels ou travestis. Ce qui renvoie aussi aux eunuques à la cour des sultans, dont beaucoup, contrairement à ce que pensent les gens, avaient une vie sexuelle. Le premier livre que j’ai écrit s’intitulait L’Eunuque (7) et dépeignait la vie d’un eunuque à Istanbul au 17ème siècle. »

Quoi qu’il en soit, l’adaptation au cinéma de Bliss, qui vient juste de sortir en Turquie, a dépouillé l’intrigue de la plupart de ces thèmes sensibles. Livaneli a composé la bande-son du film et précise que son engagement s’est limité à cela dans la production ; il savait dès le début que le film serait plus puritain que le livre.

Avant notre entretien, je vais voir le film dans le vieux cinéma Europa, situé dans un des passages historiques du boulevard Istiqlal. Istanbul est une ville cinéphile, où l’industrie cinématographique turque s’épanouit plus que jamais. Il y a plus d’une dizaine de salles de cinéma, rien que sur dans la petite rue qui sépare la place Taksim et l’ancien lycée Galatasaray. Sans compter la salle de projection du Centre Culturel Français en haut de la rue, celle du Goethe Institut à l’autre bout, au-delà de l’enceinte du lycée, ou encore une sombre allée, près de la boulangerie, qui mène au cinéma romantiquement intitulé Rêve, spécialisé dans le porno.

Cette semaine-là, beaucoup de ces cinémas accueillaient le Festival du Film d’Istanbul, dans lequel Bliss tenait le haut de l’affiche. Le culte voué ici au cinéma est véritablement le substitut le plus efficace jamais inventé à celui de la religion. Dans des pays sur lesquels plane la menace de l’extrémisme religieux, le cinéma est le temple de la laïcité et mérite le respect en tant que tel, quel que soit le niveau des films qui sont projetés. En Turquie palpite un cœur laïc gros comme ça, qui n’est pas encore acquis et qui nécessite un soutien constant. Bliss est l’un de ces renforts aidant la laïcité.

Le livre et le film narrent tous deux l’histoire du viol de Meryem, une jeune adolescente dans un village reculé à l’est de la Turquie. Le violeur est l’oncle de la jeune fille, qui est aussi le chef religieux estimé du village. Mais, comme il est de règle dans ce genre d’environnements, la femme est toujours critiquable en toutes choses et, pour étouffer l’affaire, Meryem doit mourir. Au début, ils tentent de la convaincre de se tuer, puis, comme elle persiste à vivre, un cousin, Djamal, se voit confier la tâche de la conduire à Istanbul et de l’y expédier.

Mais à la fin, sa conscience lui interdit de commettre cela. Ignorant où ils sont conduits, les deux jeunes gens partent, fuyant du fait de l’impératif familial qu’ils ont enfreint. Chemin faisant – car le roman a quelque chose d’un récit de voyage à travers la Turquie – ils rencontrent Irfan, le professeur, lassé des habitudes bourgeoises et de la fausseté de l’existence dans une métropole. Ils se joignent à lui sur son bateau le long des côtes de la mer Egée. Grâce à lui, Meryem et Djamal découvrent la modernité, l’éducation, la liberté. Faisant soudain le constat qu’une discrimination aussi rude à l’égard des femmes n’est nullement nécessaire à l’existence. Ce pourrait être là le message commun au livre et au film : le pouvoir qu’a l’éducation de libérer le Turc des chaînes d’une tradition étouffante, de la tyrannie familiale et de l’ignorance.

Livaneli : « J’ai grandi dans une famille musulmane modérée. Et où l’abstinence à l’égard de l’alcool était chose inconnue. Mon père a quatre-vingt-dix ans maintenant et ne s’imaginerait pas sans sa ration quotidienne de raki. Les femmes, elles, allaient nu-tête. Jamais je n’ai vu ma grand-mère, née en 1900, se couvrir la tête d’un foulard. C’est cela le véritable islam turc. Il a toujours été influencé par la mouvance alaouite. Le fait est que, ces dernières années, ils ont essayé d’importer un autre genre d’islam arabe, un islam fait de force et de violence ; or la force corrompt tout ce qui est bon. D’ailleurs, on n’est même pas arabes !
Les gens oublient que pas un seul des sultans ottomans n’a jamais fait le pèlerinage à La Mecque, même une fois. Alors que le hadj à La Mecque est un des commandements de base de l’islam. De plus, les sultans buvaient de l’alcool, avaient un grand appétit de vivre et n’auraient jamais songé à se laisser entraver par quelque impératif religieux. Et maintenant tout cela change pour le pire. Malheureusement, la Turquie devient un pays où les grands-mères sont plus modernes que leurs petites-filles. Le livre exprime mon opposition à ce changement. »

Livaneli poursuit en précisant ce qu’il nomme « la renaissance turque du 13ème siècle », laquelle promut de grands mystiques tel Djalâl al-Dîn Rûmî, ainsi que des mouvements religieux qui apparurent en Anatolie et tournaient autour des préceptes de tolérance et de non violence. Récemment, m’apprend-il, il a donné des conférences aux Etats-Unis sur Hadj Bektash et la secte bektashie en Anatolie ; ses membres adhèrent à une doctrine de non violence qui s’avère si juste que la police de la région où ils vivent n’a pratiquement rien à faire et ne quitte pas la prison locale.

Puis, j’ignore pourquoi, nous nous mettons à parler de l’écrivain Yachar Kemal. Peut-être parce que j’ai demandé à Livaneli quels furent les écrivains qui ont influencé sa manière d’écrire et qu’il tient à souligner qu’aucun écrivain turc n’a jamais exercé la moindre influence sur lui. Ou peut-être était-ce une provocation de ma part, pour tester sa réaction au sujet de l’écrivain turc Orhan Pamuk, qui a remporté le Prix Nobel de littérature l’an dernier.

Dans les milieux littéraires turcs, le sentiment dominant est que ce prix aurait dû être décerné à Kemal, âgé de quatre-vingt-cinq ans, le doyen des écrivains turcs, célèbre héraut de la liberté et romancier majeur du pays. Ou peut-être ai-je mentionné Kemal, parce que ma mère était autrefois une proche amie de Thilda Serrero, l’épouse de Kemal. Serrero, qui mourut en 2001, quelques années avant ma mère, était issue d’une famille juive séfarade d’Istanbul, tout comme ma mère. Alors que ma mère fit des études de médecine à l’université d’Istanbul, Serrero étudia la traduction et voua son existence à faire connaître Kemal à travers le monde.

En entendant ce nom, Livaneli s’écrie : « Yachar Kemal, mon meilleur ami depuis quarante ans ! Chaque jour on se parle au téléphone et on se rencontre une fois par semaine ! » Il compose tout de go son numéro sur son téléphone portable. J’entends sa voix. Livaneli lui apprend qu’il est assis avec le fils de Ren Farhi et Kemal se souvient très bien de cette femme qui avait quitté la Turquie pour aller exercer comme médecin dans un kibboutz en plein désert. Après tout, elle et Serrero étaient très semblables – deux femmes énergiques aux principes à toute épreuve.

Comme Kemal et Serrero, Livaneli paya durant sa jeunesse un lourd tribut pour ses opinions. Il fut envoyé en prison sous le régime militaire dans les années 1970 (« Je n’étais pas communiste. Ils jetaient en prison presque tous ceux qui pouvaient lire et écrire ! »). Un an après environ, il parvient à s’échapper et, grâce à un faux passeport, franchit la frontière turque et finit par obtenir l’asile politique en Suède, où il étudie la musique, dont il se servira comme outil de changement. Album après album, il proteste et appelle les autres à se joindre à lui.

« Et puis je suis devenu membre du Parlement. Je n’appartiens à aucun parti. Je suis venu lutter pour les droits de l’homme en Turquie. J’essaie grâce à mon influence de faire abolir le célèbre article du code pénal, l’article 301. Un article qui criminalise le fait d’outrager « l’identité turque ». Abolir cet article est crucial pour faire avancer la liberté d’expression. »

Le genre de passeports dont Livaneli fut porteur durant la vie racontent toute son histoire, dit-il. Dans sa jeunesse, il fuit la Turquie avec un faux passeport au nom de Mehmet Ali. En Suède, il détient un passeport de réfugié. Puis, pour la première fois, il possède un passeport turc en règle. Il finit par être choisi par l’UNESCO comme ambassadeur de bonne volonté en Turquie. Parallèlement, en tant que parlementaire turc, il se voit attribuer un passeport diplomatique rouge. Pas vraiment ce qu’on attendrait pour quelqu’un qui débuta comme prisonnier dans un prison turque.

Dans Bliss, figure un scène où Irfan, l’intellectuel, se souvient avec dégoût de toutes les manifestations de gauche auxquelles il prit part étant jeune. « Pas ton affaire, abruti ! – se dit-il à lui-même. Ce n’est pas parce que tu es né dans cette partie du monde et à cette époque que tu dois prendre ça sur toi ! Laisse tomber, nom de Dieu ! Marre de ce bordel ! » La scène s’achève avec Irfan jetant tous les journaux qu’il tient en main, ouvrant une bouteille de bière et s’enivrant. Je demande à Livaneli si le personnage d’Irfan n’est pas, d’une certaine manière, un prolongement de son identité.

Livaneli : « C’est intéressant de voir que certains critiques en Turquie prétendent aussi que je suis en fait ce professeur Irfan. C’est faux ! S’il y a quelqu’un dans ce roman qui est moi, c’est Meryem, la jeune fille violée. La victime principale. Comme elle, j’ai toujours été dans l’opposition. On m’a jeté en prison et pour moi ce fut une sorte de viol. Et comme Meryem j’ai souffert de discrimination. Aujourd’hui, je suis un écrivain célèbre et respecté, mais je n’ai pas oublié combien j’ai souffert pour ne pas avoir suivi le troupeau. »

En lisant Bliss, on a véritablement l’impression que le livre a été écrit par un musicien. Livaneli ne rate aucune occasion, dans le flot de l’intrigue, de commenter ou expliquer subtilement des choses sur la musique et la poésie. Ce qui prend essentiellement la forme de réflexions dans l’esprit du professeur Irfan. Par exemple : la nuit où il s’enivre, après avoir décider de bazarder les journaux et de ne plus les lire, Irfan se met à réfléchir à la musique rébétiko grecque et à ses grands compositeurs – Markos Vamvakaris, Tsitsanis.

« Dans mon esprit, la musique se confond avec la souffrance et la tolérance, explique Livaneli. Cette musique rébétiko, à la fois mystérieuse, grisante et fulgurante, est l’œuvre de Grecs d’Anatolie, qui furent contraints d’émigrer en Grèce à partir des côtes turques de la mer Egée. En Grèce, ils furent toujours considérés comme étrangers et la plupart continuèrent à vivre en marge de la société. De leur profond sentiment d’aliénation est né ce blues grec nommé rébétiko, une musique turque, en fait. Quand j’ai joué dans des concerts avec Mikis Theodorakis, avec Yorgos Dalaras et avec Maria Farantouri, les relations entre les deux nations étaient encore très tendues. Grâce à la musique, les gens commencent à se connaître mutuellement, se mettent à réaliser à quel point ils se ressemblent. Le fait que nous tous, Turcs et Grecs, nous sommes simplement des êtres humains. Les choses commencent à aller dans le sens d’une réconciliation. Quand le tremblement de terre massif a frappé en 1999, les Grecs sont venus à notre aide d’une manière admirable. »

- Benny Ziffer : « Ça ne vous énerve pas de voir la Turquie présentée d’une manière aussi déformée à travers le monde ? Le fait que les Turcs, en Europe, soient assimilés à l’ignorance et à l’intolérance religieuse ? »
- Ömer Zülfü Livaneli : « La Turquie est le grand secret de l’Ouest. Les clichés à son sujet sont innombrables. Une des raison de cette image négative, les immigrés turcs venus en Europe. Qui sont ces immigrés ? Des gens de la campagne, semi-nomades, qui vivent de façon tribale et qui se retrouvent subitement à Düsseldorf. Et parmi tous ces millions de gens, pas un seul intellectuel. »

Aujourd’hui, pourtant, existe toute une culture de Turcs germanophones, comptant de jeunes réalisateurs et écrivains reconnus en Allemagne et ailleurs.

« Ils constituent déjà la troisième génération d’immigrés. Leur maîtrise de la langue turque est rudimentaire, pour ne pas dire inexistante. Ressassant la même ritournelle : identité et intégration. Avec tout le respect qui leur est dû, les problèmes d’identité ne suffisent pas à créer une œuvre d’art. Les films réalisés par les Turcs allemands, les livres écrits par les Turcs allemands – tous ne font qu’une chose : parler aux Allemands de leur tentative personnelle de s’intégrer dans la société allemande en tant que descendants d’immigrés venus de Turquie. »

- Benny Ziffer : « Et si vous étiez un immigré de Turquie, seriez-vous capable d’écrire quelque part ailleurs ? »
- Ömer Zülfü Livaneli : « J’ai reçu de nombreuses invitations pour venir écrire dans d’autres pays. Le problème est que pour écrire j’ai besoin d’entendre ma langue maternelle autour de moi. Je suis issu d’une tribu venue ici d’Asie Centrale et j’ai l’impression que nous sommes restés une tribu. Un peu comme les Juifs et les Russes, nous avons besoin d’être entourés de notre communauté. Parallèlement, je reste critique vis-à-vis de la Turquie, parce que j’aimerais la voir plus civilisée, plus ouverte. Au fond, je suis un patriote. En fait, comme le poète Nizam Hikmet, qui se qualifiait de patriote turc. Et le régime l’a jeté en prison, exilé et ruiné son existence. »

Bliss est parcouru de conflits continuels de ce genre, entre la nécessité d’être un patriote en accord avec sa conscience intérieure et celle de faire ce que l’Etat vous demande de faire. Un des principaux personnages, Djamal, un villageois de la campagne, sert dans l’armée comme simple soldat à l’est de la Turquie. Son unité est envoyé dans des actions de représailles dans des zones contrôlées par les rebelles kurdes. Les actes de sauvagerie et les massacres sont réciproques. Il finit par devenir indifférent à la souffrance humaine. J’ai presque l’impression de lire un ouvrage sur le service d’un soldat des Forces de défense israéliennes dans les territoires palestiniens durant l’Intifada. Et lorsque le professeur Irfan se plaint : « Qu’ai-je fait pour être né dans un pays pareil ? », j’ai à nouveau l’impression de lire un livre sur un gauchiste israélien, un de ceux qui ont désespéré de la gauche après l’Intifada. Bien plus que ne l’imagine Livaneli, Bliss pourrait fort bien être un livre israélien, moyen-oriental, qui sait ?

J’aurais pu lui poser davantage de questions, nous aurions pu discuter bien davantage. Mais à notre retour, sur le canapé de son bureau au journal, deux journalistes venus du Danemark attendent déjà pour le prochain interview. Dernière question, inévitable : les Arméniens. Dans le livre, j’ai découvert plus d’une allusion à cette tragédie. Dans ses moments les plus pénibles, Meryem, la jeune fille censée avoir terni l’honneur de la famille en ayant été violée, songe aux victimes innocentes qui l’ont précédée. A savoir les Arméniens – lesquels, selon la légende les concernant dans ces provinces orientales, sont tous montés au ciel, par miracle, un beau jour.

Livaneli : « Les Arméniens sont une question sensible. J’ai écrit plusieurs articles dans le journal, appelant à un dialogue avec eux. Les Arméniens ont écrit les plus beaux poèmes turcs, les architectes arméniens ont bâti les plus belles mosquées et les plus beaux palais d’Istanbul. Nous avons une frontière commune avec l’Arménie et 70 000 travailleurs clandestins originaires d’Arménie vivent actuellement en Turquie. »

- Benny Ziffer : « Y a-t-il eu ou non un génocide, selon vous ? »
- Ömer Zülfü Livaneli : « Bien sûr. Mais la plupart des Turcs ne croient pas que cela ait eu lieu. Lorsque la république de Turquie est née, il y a eu une volonté de taire et d’effacer. Y compris les traumatismes que les Turcs vécurent durant la Première Guerre mondiale. Vous savez, cinq millions de Turcs furent tués durant ce conflit. Les gens se sont imposé le silence en s’imaginant ainsi pouvoir entamer une page nouvelle. Par exemple, durant de nombreuses années, personne ne m’a dit que, durant la Première Guerre mondiale, des soldats russes tuèrent mes proches qui étaient restés à l’est de la Turquie. Le débat sur la tragédie arménienne fait partie d’un débat plus vaste que les Turcs doivent avoir pour faire face à la réalité, les yeux ouverts. Et ce débat est bien plus important que les pressions extérieures exercées sur la Turquie pour qu’elle accepte sa responsabilité au regard de la tragédie arménienne. »

Plus tard, ce soir-là, je reviens rue Istiqlal. Je m’assieds au vénérable et faiblement éclairé Café Markiz [Marquise], dont l’intérieur est décoré de carreaux de style art nouveau, représentant les saisons de l’année, telles de mélancoliques jeunes filles tenant des fleurs. Ce café appartint jadis à des Arméniens. Durant la Seconde Guerre mondiale, c’est ce café qui servait les représentants de l’Allemagne nazie stationnés à Istanbul et il fut en conséquence boycotté par les Juifs, longtemps après la fin de la guerre.

Soudain, j’entends des cris au dehors provenant d’un haut-parleur. Je sors et je découvre que l’Association contre la Reconnaissance du Génocide arménien, avec des militants de tous les partis, a installé un stand à l’angle de la rue et collecte des signatures pour sa pétition.

Un jeune homme vient à ma rencontre et me propose d’acheter un livre qui explique leur position. Nous discutons pendant un moment. Il n’arrive pas à me convaincre et le livre qu’il veut me faire acheter suscite ma répulsion. En dernier ressort, il tente de me convaincre ainsi : « Nous avons le même problème ! Vous aussi, les Israéliens, vous ne voulez pas subir de pressions pour reconnaître le droit au retour des Palestiniens ! »

NdT

1. Elu CHP (Parti Républicain du Peuple) au Parlement turc de 2002 à 2007, Ömer Zülfü Livaneli (né en 1946 à Ilgın, Turquie), ne s’est plus représenté aux législatives de 2007 - http://fr.wikipedia.org/wiki/Z%C3%BClf%C3%BC_Livaneli
2. Ömer Zülfü Livaneli, Mutluluk, éd. Remzi (Turquie), 2002. Traduit en anglais, français, grec, hébreu, néerlandais, italien, suédois. Traduction française (titre : Délivrance) par Shirin Melikoff, éditions Gallimard, 2003, 391 p. – ISBN : 2070775666. Sont depuis parus Leyla’nin Evi [La Maison de Leyla] et Sevdalım Hayat [Vivre à en perdre la raison] aux éditions turques Remzi (2006, 2007). Son dernier livre, Serenad (Doğan Kitap, 2011), aborde le génocide arménien de 1915 – voir la recension de Vercihan Ziflioğlu, Hürriyet Daily News and Economic Review, 27.03.2011 http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=zulfu-livaneli-serenades-to-anatolian-people-2011-03-25
3. Cf. note 1.
4. Sürü [Le troupeau], 1978 ; Yol, la permission (1982).
5. Mario Levi, Istanbul est un conte, roman traduit du turc par Ferda Fidan, éditions Sabine Wespieser, 2010, 703 p. – ISBN-13 : 978-2848050928.
Mario Levi, Madam Floridis Dönmeyebilir, éditions Şubat, 168 p. – ISBN : 975-293-427-7
6. Artère de Tel Aviv.
7. Ömer Zülfü Livaneli, Engereğin Gözündeki Kamaşma [L’Eunuque de Constantinople], éditions Remzi, 1996 - ISBN : 975140823-7

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Source : http://www.haaretz.com/weekend/magazine/muslim-moderate-1.220207
Article paru le 10.05.07
Traduction : © Georges Festa – 03.2011

site de Zülfü Livaneli : http://www.livaneli.gen.tr/