samedi 2 avril 2011

Rencontres imprévues avec notre passé ottoman / Blind Dates with Our Ottoman Past

Linda Ganjian, Navelstone [Omphalos] – en collaboration avec Elif Uras, 2010
Carreaux de céramique sur structure en bois, 21 h x 72 w x 72 d
Avec l'aimable autorisation de Linda Ganjian
© www.lindaganjian.net


Rencontres imprévues avec notre passé ottoman

par Christopher Atamian

http://araratmagazine.org


Merveilleusement éclectique et stimulante, l’exposition « Blind Dates : New Encounters from the Edges of a Former Empire » [Rencontres imprévues : approches nouvelles aux limites d’un ancien empire], à la Galerie Pratt, ferme ce vendredi 11 février 2011.

A travers plusieurs formes d’expression artistique et en « appariant » des artistes originaires, entre autres, d’Arménie, de Bosnie, de Chypre, de Grèce, d’Israël, du Liban et des Etats-Unis, l’exposition suit les traces et les vestiges de cet ancien empire. Ce concept d’« appariement » fut conçu lorsque les deux conservateurs associés de l’exposition, Defne Ayas et Neery Melkonian, se sont rencontrés pour la première fois à l’automne 2005 et ont décidé de réunir des représentants éloignés de cet empire disparu via toute une série de rencontres artistiques imprévues.

Ce projet fou multimédia, qui inclut la peinture, la photographie, la sculpture et la vidéo, embrasse un spectre allant de réflexions critiques sur des événements historiques majeurs à des interprétations intimes ou subjectives de discours culturels dominants. Parmi les nombreuses œuvres intéressantes exposées, citons des dessins et des modélisations architecturales par Silva Ajemian et Aslihan Demitas, qui ré-imaginent les ruines d’Ani, ancienne capitale de l’Arménie, d’un point de vue complexe, nuancé ; des récits personnels qui interrogent la fin de l’architecture de l’époque soviétique et les violations des droits de l’homme dans l’Arménie post-soviétique, par Karen Andreassian et Citizen Walker Sergey ; une critique audiovisuelle de la perpétuation des concepts de « traumatisme » et d’« atrocité » via la collaboration image/son fascinante de Hrayr Anmahouni Eulmessekian et Anahid Kassabian ; ainsi qu’une sculpture étrange sous la forme d’une estrade de bains turcs, qui reconstitue les histoires autrefois interconnectées des ateliers de céramique d’Iznik et de Kütahya, par Linda Ganjian et Elif Uras.

Digne aussi d’intérêt pour les passionnés d’Arshile Gorky, un photocollage stimulant, bien que partiellement abouti, d’Aram Jibilian, lequel ré-imagine Gorky vu à travers les grilles de sa « maison de verre » dans le Connecticut, où se produit le danseur Aaron Mattocks, masqué, tel le fantôme de Gorky. Je suis un inconditionnel du travail de Jibilian qui, globalement, est visuellement suggestif et riche d’implications sur le plan théorique. Mais là j’ai trouvé la technique de collage dont il s’est servi pour assembler la maison de Gorky peu convaincante et je n’ai pas été conquis par la qualité visuelle d’ensemble de cette œuvre, comme par le passé. Reconnaissons que l’utilisation du masque et le motif du collage, afin de suggérer, peut-être, l’impossibilité de représentation (de la biographie, de la Catastrophe, de la réalité en tant que telle), ainsi que les idées de retracer le passé, constituent un terrain théorique fertile. Une œuvre donc qui mérite un examen critique plus approfondi. Les amateurs de traductions se délecteront avec une série de clichés de textes et inscriptions ottomanes, accompagnés d’un essai philosophique, traduit de l’anglais en turc ottoman, sur la manière de ranimer des traditions rompues ou disparues, par Djalal Toufic et son traducteur, Selim Kuru.

Comme critique m’intéressant de près à la danse, j’ai été particulièrement fasciné par un documentaire vidéo agréablement revigorant et riche culturellement parlant, intitulé Dance DNA [Danse ADN], réalisé à partir d’ateliers de création retraçant l’évolution de la tradition de la danse populaire grecque zeybékiko, par Stefanos Tsivopoulos, avec une équipe de danseurs new-yorkais remarquablement talentueux – Ursula Eagly, Carlos Fittante et Christopher Williams. Le zeybékiko est basé sur les danses des guerriers turkmènes zeybeks, amenées en Grèce par des Grecs d’Anatolie et du Pont, qui se retrouvèrent en Grèce continentale en 1923 dans le cadre des échanges de populations de l’après-guerre avec la république de Turquie nouvellement créée. Là, dans les ports, les cafés et autres repaires du demi-monde, il se mêla à la culture rébétiko pré-existante, que pratiquaient les groupes en marge de la société, finissant par s’intégrer à l’histoire de la danse et de la musique grecques., Performance de groupe initialement, cette création a évolué finalement vers une danse individuelle, exécutée par un seul acteur. Danse DNA se compose de séquences d’archives, de photographies, de textes et de films de fiction, et d’entretiens avec les danseurs impliqués. Le documentaire joue avec les notions de temps et d’espace et la mutation d’une expression culturelle turkmène, puis grecque, passant d’un phénomène rural collectif à une danse urbaine, puis dominante, construisant et déconstruisant les aspects de sa culture machiste. Christopher Williams, marionnettiste réputé et danseur contemporain, se déchaîne, tel un faucon, retombant et bondissant du sol, tourbillonnant par de petits mouvements circulaires fascinants. Carlos Fittante, le directeur artistique de BALAM, qui fusionne danse contemporaine et danses traditionnelles balinaises, contribue à une séquence de chorégraphie comparée, unique et merveilleusement jouée, recréant une danse de chasse originaire d’Indonésie, étrangement semblable au zeybékiko : du port de bras à l’énergie violemment contenue, tout se déroule en parallèle avec la tradition zeykek – ce contraste, proche du yoga, chez Fittante, entre contrainte et libération, est une véritable révélation. Entre temps, la méditation que narre avec force Ursula Eagly sur le mouvement et la forme constitue par elle-même une brève leçon sur la danse post-moderne.

Neery Melkonian et Defne Ayas signent là une exposition subtile, intelligente et esthétiquement éclairante, qui utilise à bon escient l’espace Pratt, évitant par ailleurs de vaines polémiques : les nationalistes de tout poil partiront quelque peu déçus, mais les autres seront ravis de cette fête esthétique. Parmi les autres artistes marquants de cet événement, figurent Nina Katchadourian, qui a collaboré avec l’artiste kurde Ohmet Ogut dans le cadre d’un spectacle d’ouverture en soirée, lequel nécessitait un échange permanent de lettres à leurs noms en présence d’un avocat, et Jean-Marie Casbarian, dont les photographies obsédantes en noir et blanc, provenant des archives de la Near East Foundation, étaient accompagnées d’un texte et d’une histoire familiale par Nazan Maksoudian, chercheur sur le génocide arménien. Précipitez-vous de toute urgence à la Galerie Pratt, sur la 14ème rue : après le 11 février, le spectacle cessera, avant de prendre le large, en cours d’année, vers Istanbul et Erevan.

[Ecrivain, producteur et réalisateur, Christopher Atamian vit à New York. Il a récemment achevé plusieurs traductions d’ouvrages de l’arménien et du français en anglais et a fait partie de la sélection d’artistes invités lors de la Biennale de Venise en 2009. Il publie actuellement un roman et travaille sur plusieurs projets littéraires et cinématographiques.]

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Source : http://araratmagazine.org/2011/02/blind-dates-exhibition/
Article publié le 09.02.2011.
Traduction : © Georges Festa – 04.2011

Pratt Gallery
144 W 14th Street, 2nd Floor
New York, NY
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