mercredi 4 mai 2011

Cinéma turc /Turkish Films : Alin Taşçıyan - Interview

© TMC, 2004


Le cinéma de Turquie : cet inconnu
Entretien avec Alin Taşçıyan

par Giovanni Ercolani

http://turchia.upsidetown.it


[G. Ercolani interviewe Alin Taşçıyan, un des plus grands critiques turcs de cinéma, présentant un aspect de la culture nationale dont on parle peu et que l’on connaît encore moins dans notre pays.]

Bien que très prise ces jours-ci par le 29ème Festival international de cinéma d’Istanbul, Alin est des plus ponctuelle et arrive avec un superbe sourire. Pour l’interview nous décidons de prendre place à l’une des tables d’Haci Baba : quoi de mieux que combiner les délices de la cuisine turque avec une conversation sur les nouvelles tendances du cinéma turc ?

Alin Taşçıyan est un des plus grands critiques turcs de cinéma et vient juste de rentrer de Paris. Elle parle, par ailleurs, un excellent italien. Elle aborde directement le thème de mon interview : « Il ne faut plus parler de cinéma turc, mais de cinéma de Turquie. En fait, le cinéma de ces dernières années a voulu représenter toutes ces réalités, tant sociales que culturelles, qui sont présentes dans le territoire de la république actuelle. L’inspiration est véritablement la richesse culturelle de ce pays. » Pourtant, en Italie, lorsque l’on parle de cinéma turc, l’on continue de se référer au classique Yilmaz Guney et plus récemment à Ferzan Ozpetek ou à Fatih Akin. Seuls quelques-uns arrivent à mentionner aussi Nuri Bilge Ceylan et Zeki Demirkubuz. « Mais le cinéma de Turquie est tout autre, poursuit Alin. L’époque de « Yesilcam » - la ruelle adjacente à l’avenue Istiklal, où les maisons de production cinématographique avaient leurs sièges dans les années 60 – est finie, comme leurs films, même si leur formule de soap opera commercial est à nouveau proposée, mise à jour, à destination d’un public nouveau. Or il existe aujourd’hui de nouveaux filons. Le point de rupture avec la tradition ancienne et le début de ce que l’on définit comme la période « post-Yesilcam » a été le film Eşkıya [Bandit, du réalisateur Yavuz Turgul, 1996]. Ce film, qui a inauguré le nouveau cinéma populaire turc, a su combiner la formule Yesilcam avec un système de production typiquement hollywoodien. Ce type nouveau de cinéma populaire a été capable de générer des ressources économiques pour de nouvelles productions. Un mérite que l’on doit reconnaître au gouvernement actuel est non seulement d’avoir tout d’abord régulé et financé de façon importante la production cinématographique, mais aussi d’avoir autorisé une grande liberté d’expression. »

Si les thématiques qui reviennent sont celles de l’identité, de l’appartenance et de la mémoire, ces dernières s’intègrent dans une société qui a notablement évolué ces dernières années et qui continue à le faire chaque jour. D’après Alin, « ces dix dernières années, le cinéma de Turquie a projeté ces mutations sociales dans quatre veines principales : le film-ghetto, le thème religieux, les intellectuels et Istanbul, et le thème des prisons. Et nombreux sont les films avec un f majuscule, expression artistique d’une nouvelle génération de metteurs en scène et de producteurs qu’intéresse un public aussi, et surtout, en dehors des frontières turques. Le décalage des immigrés turcs qui, abandonnant leurs villages, atterrissent dans la mégalopole stambouliote est le thème des « films-ghettos » (par exemple, Başka Semtin Çocukları [Children of the Otherside] (2008) d’Aydın Bulut, Kara Köpekler Havlarken [Black Dogs Barking] (2009) de Mehmet Bahadir Er), qui en racontent la vie, dans leur langue – souvent le kurde – et leurs coutumes. La « veine religieuse » (par exemple, Takva (L’homme qui craint Dieu] (2006) d’Özer Kiziltan) affronte le thème de la foi – en tant que nécessité humaine de croire – allant même jusqu’à en critiquer le mauvais usage. Elle ne se réfère donc pas à une religion précise, mais même l’appel à la prière du muezzin est rapproché de celui des cloches chrétiennes, superposant des croyances différentes sans créer de hiérarchies ni de tensions. Le filon « Intellectuels – Istanbul » est empreint du regard des nouveaux intellectuels turcs, qui redécouvrent, par des regards différents, une Istanbul en mouvement continu, avec ses misères et ses excès (par exemple, Anlat Istanbul [Contes d’Istanbul, 2004], dirigé par cinq metteurs en scène – Umit Unal, Kudret Sabanci, Selim Demirdelen, Yucel Yolcu et Omar Atay). La veine « Prison » (par exemple, Sonbahar [Automne, 2007] d’Özcan Alper) explore enfin le microcosme des institutions pénitentiaires, dans lesquelles se reproduisent souvent les hiérarchies actuelles au sein de la pègre. Dans cet univers apparemment fermé, où le rapport prisonniers-gardiens est un composé de violence et de compréhension, s’opèrent souvent derrière les barreaux des règlements de compte extérieurs à la prison. »

Le temps passe, sans que nous ne nous en apercevions. Nous concluons avec le classique café turc – sade pour elle, orta pour moi. Puis Alin doit repartir au Festival.

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Source : http://turchia.upsidetown.it/cultura/6092-%E2%80%9Cil-cinema-della-turchia-questo-sconosciuto%E2%80%9D-intervista-con-alin-ta%C5%9F%C3%A7%C4%B1yan
Article publié le 15.05.2010
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 05.2011