dimanche 8 mai 2011

Derviş Zaim - Gölgeler ve Suretler / Shadows and Faces / Ombres et visages

© Marathon Film, 2010


Un nouveau film turc, où dominent ombres, visages et voisins oubliés depuis longtemps

par Emrah Güler

www.hurriyetdailynews.com


[Comme dans ses autres films, le cinéaste chypriote turc Derviş Zaim reprend un motif des arts traditionnels turcs, le théâtre d’ombres Karagöz, et l’intègre à son évocation saisissante de l’origine des affrontements intercommunautaires entre Turcs et Grecs à Chypre. Gölgeler ve Suretler [Ombres et Visages], un film désabusé qui sait que la paix n’est probablement pas pour demain.]

Lorsque le cinéma turc a commencé de renaître dans le milieu des années 1990, ce fut grâce à une poignée de noms qui sortirent ce cinéma de sa torpeur et le hissèrent à un niveau international.

Un de ces noms est l’écrivain-réalisateur Derviş Zaim, qui s’est gagné les faveurs des critiques et du public, au plan à la fois intérieur et international, avec son premier long-métrage inspiré, Tabutta Rövaşata [Saut périlleux dans un cercueil] (1996). L’histoire de Mahsun, inoubliable antihéros, voleur de voitures, sans-abri, nous déchira le cœur et réussit à remporter quatre prix au Festival du Film de l’Orange d’Or en Turquie, dont celui du Meilleur Film, ainsi plusieurs récompenses à l’étranger – San Francisco, Thessalonique et Turin.

Zaim est l’un des rares dans le cinéma turc à s’être établi comme un véritable auteur, avec six longs métrages depuis 1996. Un conteur hors pair, qui ne privilégie pas le contenu par rapport au style, ni l’inverse, puisqu’il les mélange dans ce que l’on pourrait qualifier d’art cinématographique qui n’appartient qu’à lui. Ses aperçus incroyables sur la dynamique complexe de la structure sociale turque en mutation et son histoire nous ont donné certains des films les plus percutants sur les habitants de la Turquie et son histoire récente.

La plupart des films de Zaim ont en commun sa manière d’incorporer des formes d’art turc traditionnelles – dont beaucoup sont déjà, en fait, relégués dans l’histoire – comme des motifs forts définissant son cinéma. Dans Filler ve Çimen [Les Eléphants et la pelouse] (2001), six récits sur la corruption et « l’Etat profond » s’entrelacent mutuellement via le motif central de l’ « ebru », ou papier marbré, cet art de peindre sur l’eau et de l’appliquer sur un tissu. Cenneti Beklerken [En attendant le paradis] (2006), produit il y a cinq ans, est un drame historique sur un maître de la miniature, plaçant l’esthétique de la miniature au centre du film. Et son Nokta [Le Point] (2008), il y a deux ans, présentait la calligraphie, forme d’art traditionnel ottoman, comme toile de fond d’un thriller situé au centre de l’Anatolie.

Lorsque les gens vivaient en paix, ensemble

Dans sa production la plus récente, Gölgeler ve Suretler [Ombres et visages], il utilise le théâtre d’ombres Karagöz de la période ottomane comme motif central pour un film sur Chypre. Zaim y revient dans sa Chypre natale, sur un plan à la fois littéral et artistique, au cœur du conflit en suspens entre Turcs et Grecs sur cette île méditerranéenne. Zaim revient littéralement chez lui, car il est Chypriote turc, et artistiquement, parce qu’il est intervenu dans le conflit chypriote, ces dix dernières années. Il a co-dirigé Parallel Trips [Paralel Yolculuklar] en 2004 avec le réalisateur chypriote Panicos Chrysanthou, dans lequel ces cinéastes issus de camps opposés de cette île divisée narrent des drames humains au lendemain du conflit de 1974 et ses conséquences actuelles. Zaim produisit ensuite en 2006 le film de Chrysanthou, Akamas, sur une histoire d’amour entre un Chypriote turc et une Chypriote grecque.

Dans Gölgeler ve Suretler, Zaim revient aux débuts du conflit entre Turcs et Grecs à Chypre, en 1963. Dans un petit village où Turcs et Grecs vivent en paix, la situation commence à se tendre lorsque les Grecs cernent les villages et expulsent les Turcs. Le film débute par le maître d’ombres Salih (Erol Refikoğlu) prêtant ses paroles à l’une de ses marionnettes, tout en jouant une pièce pour sa fille : « Peut-on être en même temps invisible et bon ? »

Rapidement, tous deux sont forcés de fuir leur village et trouver refuge dans un village voisin. Lorsque la jeune Ruhsar (Hazar Ergüçlü, dans un rôle déchirant) perd son père, elle se retrouve dans une situation désespérée inédite. L’escalade des affrontements intercommunautaires est présentée principalement du point de vue de Ruhsar, qui recherche en priorité son père, en dépit du poids croissant de la domination grecque. Elle se retrouve avec l’ancien apprenti de son père, Veli (Osman Alkaş), et est aidée à l’occasion par sa voisine grecque, Anna (Popi Avraam), tout en craignant cette femme qui incarne l’oppression qui l’entoure.

Les choses ne s’arrangent pas, à mesure que les jeunes Turcs et Grecs du village se chargent eux-mêmes de faire justice (et de mener par conséquent une guerre sanglante), du moins dans leur village.

Les ombres sont ici à la fois les reflets des marionnettes à l’écran et ceux d’un affrontement entre deux nations qui vécurent jadis en paix, ensemble. Les visages sont ceux, oubliés depuis longtemps, de voisins devenus désormais ennemis dans l’autre camp. Gölgeler ve Suretler de Zaim est un film fort, mais désabusé, qui sait que la paix n’est probablement pas pour demain.

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Source : http://www.hurriyetdailynews.com/n.php?n=shadows-faces-and-long-forgotten-neighbors-2011-03-18
Article publié le 19.03.2011
Traduction : © Georges Festa – 05.2011