dimanche 8 mai 2011

Istanbul Armenians : The Diaspora's "Outsiders" ? / Arméniens d'Istanbul : outsiders de la diaspora ?

Istanbul, église arménienne, 2008
© Levon R.


Les Arméniens d’Istanbul : outsiders de la diaspora ?

par Vahe Sarukhanyan

http://hetq.am


D’après Arus Yumul, une sociologue arménienne qui enseigne à l’Université Bilgi d’Istanbul, si la domination des musulmans sur les non musulmans durant l’empire ottoman constituait une division hiérarchique, après la fondation de la république en Turquie cette distinction disparut en théorie, mais ce phénomène continue d’exister aujourd’hui en Turquie, quoique non ouvertement.

Yozge Genc, autre expert près la Fondation pour les Sciences Economiques et Sociales en Turquie (TESEV), me confie que le principal problème des Arméniens aujourd’hui en Turquie est de ne pas être considérés comme citoyens à part entière de l’Etat turc.

« Les Arméniens sont encore identifiés par leur religion et leur appartenance ethnique », relève-t-elle, ajoutant que les autres minorités en Turquie ont le même problème, mais que, dans le cas des Arméniens, cela se manifeste quelque peu différemment.

Pakrat Estukyan, en charge de l’édition en arménien de l’hebdomadaire Agos, est du même avis, notant qu’autrefois les Arméniens de Turquie constituaient une nationalité, un peuple, mais qu’ils se trouvent aujourd’hui réduits à une simple « communauté », religieuse, qui plus est.

Durant des années, le nombre des Arméniens vivant en Turquie a tourné autour de 60 – 70 000, sans compter les crypto-Arméniens vivant en Anatolie et en Arménie Ocidentale, dont le nombre est considérable, selon les spécialistes.

Pour Estukyan, même si seule la religion d’un citoyen est notée dans les passeports, les instances gouvernementales ont la haute main sur les données relatives à la nationalité.

Bien que constituant la minorité non musulmane la plus nombreuse en Turquie, les Arméniens ne sont pas représentés dans les secteurs politiques ou sociaux et n’occupent pas de fonctions administratives. D’après Yozge Genc, le processus d’emploi dans la fonction publique est plutôt compliqué pour les Arméniens, en particulier lorsque des questions de sécurité nationale émergent.

Des Arméniens exercent au Conseil municipal de Sisli, mais c’est un quartier où résident la plupart des non musulmans de la ville.

Ozge Genc note qu’un Arménien a été récemment nommé au Secrétariat central du gouvernement pour les Affaires Européennes, mais qu’il s’agit d’un fait isolé. Pour Mensur Akgun, directeur du Centre d’étude des Tendances Politiques Globales (GPOT), cela a beaucoup à voir avec les contacts personnels et pratiques, et non au simple fait d’être Arménien.

D’après Silvia Tiryaki, son adjointe, « l’Etat profond » turc a évité de nommer des Arméniens à des postes élevés, suite aux opérations de l’ASALA dans les années 1970 et 1980.

Point de vue que conteste Pakrat Estukyan, qui souligne que ce fossé fut créé non à cause de l’ASALA, mais du génocide de 1915, un thème que les Turcs n’abordent pas.

La sociologue Arus Yumul estime, quant à elle, que pour la diaspora arménienne à travers le monde, la communauté arménienne d’Istanbul est semblable à un « agneau égaré », un outsider. Selon elle, d’autres Arméniens leur ont donné pour tâche de ne pas intervenir dans les affaires arméniennes et d’être à la remorque du gouvernement d’Ankara. A. Yumul partage ce point de vue s’agissant de la période ottomane, mais souligne qu’après l’indépendance de la Turquie, les Arméniens ne se sont impliqués ni dans la politique arménienne, ni dans les affaires turques. Une sorte de stratégie de survie, à ses yeux.

Elle ajoute que la communauté s’intègre lentement dans la société turque, au sens large, et que les mariages mixtes ouvrent la voie.

« Autrefois, les parents arméniens s’y opposaient, mais cela aussi a décliné. La prochaine génération sera plus qu’hybride, libre de choisir entre être Arménien, Turc… »

Mais elle s’empresse d’ajouter que cela ne signifie pas que les Arméniens disparaîtront en Turquie.

Néanmoins, la pratique de l’arménien comme langue quotidienne de communication baisse elle aussi ; le nombre d’Arméniens ne pouvant parler la langue maternelle est grandissant. Les parents envoient leurs enfants dans les écoles primaires arméniennes, mais ensuite beaucoup partent dans des lycées privés ou étrangers, pour ne pas avoir de problèmes avec la langue turque à l’université.

Les années 1990 marquèrent à bien des égard un tournant pour la communauté. A l’instar d’autres communautés minoritaires, les Arméniens commencèrent à exprimer leurs préoccupations, évoquer la discrimination qu’ils subissaient, abordant même le sujet tabou du génocide arménien de 1915.

Il y a vingt ans, tout cela était inimaginable. Reste à savoir ce que les vingt prochaines années vont réserver à la communauté.

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Source : http://hetq.am/eng/articles/953/
Article publié le 04.05.2011
Traduction : © Georges Festa – 05.2011