vendredi 6 mai 2011

Jean-Paul Gagnon : Nation-state or country-state ? / Etat-nation ou Etat-pays ?

© Polity Press, 2010

Etat-nation ou Etat-pays : comment penser l’appartenance à une époque de fluidité ?

par Jean-Paul Gagnon

www.opendemocracy.net


[Article inaugural d’un échange en deux parties entre Jean-Paul Gagnon et Michael Gardiner sur l’Etat-nation.]

[L’utilisation du terme « Etat-nation » brouille le débat actuel sur les pays, les Etats et les nations. Nous avons besoin de structures rhétoriques nouvelles qui nous aident à donner du sens à cette époque d’incertitude, où le mouvement de masse des individus entraîne l’érosion des noyaux homogènes autour desquels les Etats-nation à travers le monde furent jadis bâtis.]

D’après la littérature existante, il est, selon moi, suffisamment évident que le terme de « nation » et son appariement avec le terme d’ « Etat » nécessite d’être considérablement réévalué.

Deux domaines substantiels de réflexion peuvent aisément illustrer mon point de vue : le premier est le débat entre communautaire et cosmopolite. Dans des termes peut-être trop simplifiés, l’un met l’accent sur l’Etat et les niveaux inférieurs du gouvernement et de la société, tandis que l’autre soutient que ces structures ne sont pas assez puissantes pour protéger l’individu comme autrefois. Telle synthèse de Richard Shapcott (2010), ainsi que celle de Paul Hirst et Grahame Thompson (2009) (1), peuvent nous aider à considérer ces deux aspects comme conciliables, même s’il s’agit d’une argumentation différente de celle que je tente d’élaborer.

Second domaine de réflexion, le travail mené sur les ensembles sociaux et leur signification dans les systèmes démocratiques. Nous assistons à des études à la fois quantitatives et qualitatives posant la question de savoir si ce genre de « noyaux » homogènes existe dans les sociétés pluralistes ou bien si ce type de « noyau » peut être un amalgame d’intérêts divers, hétérogènes. Ce qui est en jeu, le fait que ces deux domaines se centrent spécifiquement sur l’ « Etat » et donc, à un degré moindre, sur l’ « Etat-nation » en tant que réalité socio-politique qu’il est de plus en plus difficile de discerner.

Même si je suppose ne pas être seul à le penser, j’avance que tel est le cas, du fait des mouvements de masse des individus. Ce qui est explicable, si l’on considère la mécanisation des transports durant ces deux derniers siècles, à mesure que ceux-ci sont devenus plus sophistiqués et accessibles. Sur le plan théorique, j’hésiterais à soutenir qu’une nation soit un composé d’individus semblables du point de vue ethnique, pratiquant des rites culturels communs ou partageant des fétiches similaires (voir Baycroft et Hewitson, 2006 ; Reich, 1991 ; Visvanathan, 2006 ; ou l’essentiel des travaux de Hobsbawm pour de plus amples détails sur la question de savoir ce qui constitue une nation) (2). Or, même cette fine membrane se rompt si l’on « zoome » au niveau individuel ; l’hétérogénéité devient alors la norme. Au cas où l’on adopterait ce concept fragile de « nation », l’on pourrait penser qu’à présent, ces instances peuvent recouvrir différents pays et qu’il peut y avoir un pluralisme de nations à l’intérieur d’un pluralisme de pays.

Si l’on voulait trouver un pays moderne qui soit, dans sa grande majorité, une nation unitaire, il nous faudrait peut-être regarder du côté des petits pays d’Europe ou du Moyen-Orient, comme le Liechtenstein ou le Qatar. Or, ce faisant, nous rencontrons une fois de plus des difficultés : à quel pourcentage d’individus homogènes sur le plan culturel un pays peut-il être considéré comme un « Etat-nation » ? En outre, qu’est-ce que cela signifie, en particulier pour les droits des minorités ? Si les minorités sont autorisées à participer sur le plan politique dans un Etat-nation, cela brouille-t-il nation et Etat ?

Il était peut-être plus aisé de répondre dans l’Europe des débuts de l’ère moderne, lorsque les Etats-nation furent conçus sur le plan juridique. Nous avons actuellement l’impression que ces « Etats-nation » comptaient une vaste majorité soutenant telle forme particulière de religion, partageant des conceptions communes de la famille, du travail, des droits, du devoir, de l’honneur, de l’identité féminine, et ainsi de suite.

Or ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui. Lors d’un entretien avec le professeur David Held (3), ce dernier soutenait que nous sommes entrés dans un Age d’Incertitude, lequel répond fort bien aux études du professeur Ulrich Beck sur le risque et les diverses formes de la modernité (là aussi, un autre débat) (4). Je suis d’accord avec la position de Held et j’estime que nous ferions bien de nous mettre à créer de nouvelles structures rhétoriques qui puissent nous aider à donner sens à ces incertitudes. Voilà pourquoi j’aimerais inventer un terme qui pourrait s’avérer plus utile, lorsque nous débattons de pays, d’Etats et de nations.

Lorsque nous nous référons à un gouvernement ou à une pluralité de peuples au plus haut niveau territorial, au lieu d’utiliser l’expression « Etat-nation », maintenant déroutante, nous pourrions plutôt nous servir de celle d’ « Etat-pays ». Ce qui a l’avantage supplémentaire d’opérer une différenciation entre les gouvernements « standards » qui organisent les Etats ou les provinces dans le cadre d’un « Etat-pays » (nouvelle difficulté rhétorique que nous rencontrons dans nos discours). Le terme agit aussi comme point de repère pour la nature changeante de l’Etat. Comme nous l’avons vu plus haut, il pourrait peut-être, uniquement dans des circonstances très limitées, être conçu comme lié directement à une nation unitaire. Dans la plupart des circonstances, de nos jours, les pays comptent de nombreuses nations en leur sein et de vastes pluralités d’individus, lesquelles provoquent la difficulté rhétorique que j’ai (comme probablement beaucoup d’autres) avec le terme d’ « Etat-nation ».

Bien que l’on observe des appels dans la littérature pour comprendre l’ « Etat-nation » comme un terme qui a subi une évolution morphologique, cela crée une confusion rhétorique ; ainsi suis-je conduit à penser qu’un terme nouveau siérait à nos discours. Espérons qu’ « Etat-pays » s’avère un terme utile à adopter et qu’il puisse contribuer modestement à approfondir le débat sur les nations, l’ « Etat-nation », l’actuel « Etat-pays » normatif, et à voir où cela peut nous mener.

NdT

1. Richard Shapcott. International Ethics : A Critical Introduction. Londres : Polity Press, 2010, 272 p. – ISBN-13 : 978-0-7456-3142-4. Voir la recension de Jean-Paul Gagnon, in Journal of Democratic Theory 1 (1), 2011, p. 36-42 - http://www.journalofdemocratictheory.com/articles/Vol1Iss1.html
Paul Hirst, Grahame Thompson, Simon Bromley. Globalization in Question. Cambridge : Polity Press 2009 (3e éd.), 304 p. – ISBN-13 : 978-0745641515
2. Timothy Baycroft et Mark Hewitson. What is a Nation ? Europe 1789-1914. Oxford University Press, 2006, 400 p. – ISBN-13 : 978-0199562503
Robert B. Reich. The Work of Nations : Preparing Ourselves for 21st Century Capitalism. Vintage Books, 1992, 331 p. – ISBN-13 : 978-0679736158
Sur l’historien Eric Hobsbawm, dont de nombreuses œuvres ont été traduites en français, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Eric_Hobsbawm
3. David Held s’intéresse notamment aux thématiques de la globalisation et de la démocratie cosmopolite - http://www2.lse.ac.uk/researchAndExpertise/Experts/d.held@lse.ac.uk
4. Ulrich Beck, auteur notamment de La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité (traduit de l’allemand par Laure Bernardi - Paris : Aubier, 2001) et de Qu’est-ce que le cosmopolitisme ? (traduit de l’allemand par Aurélie Duthoo - Paris : Aubier, 2006).

[Docteur en sciences politiques, Jean-Paul Gagnon est théoricien des sciences sociales et politiques. Il est rédacteur en chef du Journal of Democratic Theory et chercheur à l’Université de Toronto.]

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Source : http://www.opendemocracy.net/ourkingdom/jean-paul-gagnon/nation-state-or-country-state-how-do-we-discuss-belonging-in-age-of-flui
Article publié le 12.04.2011
Traduction : © Georges Festa – 05.2011