lundi 2 mai 2011

Pietro Kuciukian - Réflexions sur le négationnisme / Alcune riflessioni sul "negazionismo"


Réflexions sur le négationnisme

par Pietro Kuciukian

Akhtamar on line, n° 114, 24.04.2011


Concernant la proposition Pacifici pour une loi qui réprime le négationnisme (1), Stefano Levi Della Torre écrit : « La fausseté par voie législative suppose une vérité par voie législative ; il s’agit là d’un thème familier aux inquisitions et aux totalitarismes et désagréable pour la démocratie et pour la recherche scientifique […] Impossible de déléguer à une loi un combat culturel. » (2) Argumentation de la plus haute importance qui, outre le fait que j’y adhère totalement, marque l’articulation et la complexité du débat interne à la communauté juive et témoigne de la richesse des réflexions menées sur le thème de la mémoire de la Shoah. Le combat contre le négationnisme doit être mené sur le terrain de la recherche et de la culture. Les institutions, Etats et gouvernements, demeurent rarement fidèles aux principes de la démocratie en tant que telle et aux choix constitutionnels, et tendent à tomber dans des compromis (exemple emblématique, les alliances des gouvernements avec les partis xénophobes et les groupes racistes) sur la base des exigences du moment présent ; dans d’autres cas, elles tendent à utiliser les tragédies des peuples afin de légitimer leur passé ou leur présent ou pour des intérêts économiques.

Signalons à ce sujet, mis à part quelques exceptions, la tendance à faiblement réagir et au peu d’ « activisme » du monde de la culture et de la recherche au sens large, mais aussi des communautés à travers le monde. Une juste « colère », qui par ailleurs, comme le note Salvatore Natoli (3), manifeste une « intolérance par rapport au mal » et une « indignation active, une révolte contre la négation des faits et la réécriture de l’histoire de la part d’individus et de gouvernements : tel est le devoir auquel nous sommes tous appelés.

Quelle efficacité peut avoir un combat anti-négationniste mené « par voie législative » ? Une première réponse est fournie dans l’argumentaire qui précède. Mais je crois utile d’opérer certaines distinctions entre le négationnisme émanant d’individus isolés, le négationnisme émanant de personnes influentes et le négationnisme émanant des Etats et des gouvernements :

1. Une loi qui réprime le négationnisme individuel de tout un chacun irait à l’encontre de la liberté personnelle et serait nuisible à la démocratie. Le négationnisme individuel peut être combattu non par la censure, mais par la culture, l’éducation. Hrant Dink, le journaliste turco-arménien assassiné par un fanatique nationaliste à Istanbul en 2007, avait déclaré : « Ils sont fils de l’ignorance ; ils nient le génocide parce qu’ils n’en savent rien. […] Le brouillard qui entoure leur éducation depuis leur plus jeune âge en fait des assassins potentiels. » Tel est le cas des nationalistes turcs ou des kamikazes d’Al-Qaida, formés par des enseignements négationnistes et fondamentalistes, partant victimes d’un abus, comme le relève Yves Ternon. Ce qui est arrivé à Varallo Sesia, lorsqu’un jeune Turc, résidant en Italie, de bonne foi, se sentant offensé par la position pro-Arméniens des Italiens, a tenté de détruire les panneaux d’une exposition sur le génocide, confirme l’inutilité de l’anti-négationnisme par voie législative.

2. Dans le cas du négationnisme émanant de personnes influentes, d’historiens ou d’écrivains tels que John Irving et Robert Faurisson, Justin McCarthy ou d’autres, la question est plus complexe. Louis Brandeis, avocat et juriste américain, membre de la Cour Suprême des Etats-Unis de 1916 à 1939, dont la mémoire est liée à un profond engagement dans les thématiques sociales et à sa contribution au niveau juridique, dans le domaine du « droit à la vie privée [privacy] » et de la défense de la liberté de parole et d’opinion, s’est ainsi prononcé sur la valeur de la liberté d’expression : « Il est des situations dans lesquelles l’on peut interdire un débat : lorsque existent des risques imminents ou menaçants. »

Pensons à la possibilité qu’une personne influente manifeste sa façon de pensée négationniste lors d’une réunion ou d’une assemblée, provoquant une incitation à la haine raciale ou à la violence, avec des conséquences possibles sur la sécurité des personnes ; ou bien que ces manifestations d’opinion soient exprimées lors de moments historiques critiques pour les relations entre Etats et gouvernements. Une limitation temporaire et circonscrite de la liberté de parole pourrait être en fin de compte l’unique option possible pour préserver la cohabitation démocratique.

3. Le cas du négationnisme émanant des Etats et des gouvernements est différent. C’est le cas, pour ne citer que quelques exemples, de la Turquie pour le génocide arménien ou de l’Iran pour la Shoah. Est-il possible de supposer l’approbation d’une loi supranationale visant à atteindre les représentants des gouvernements responsables d’actes ou d’expressions publiques de négationnisme ?

Concernant cette question, je voudrais évoquer certaines situations problématiques, conséquence directe du négationnisme des Etats et des gouvernements :

- au Musée Archéologique de Milan, en 1995, au lendemain de l’inauguration de l’exposition qui montrait les photographies de l’officier allemand Armin T. Wegner, témoin oculaire du génocide des Arméniens dans les déserts de Mésopotamie, le consul de Turquie à Milan, en l’absence du directeur, est parvenu à la faire fermer. Un jour plus tard, l’exposition fut rouverte suite à l’intervention du maire ;

- en 1996, les restes d’Enver Pacha, un des triumvirs du gouvernement des Jeunes-Turcs responsable du génocide, furent transférés depuis l’Asie Centrale et emmenés en Turquie pour y être honorés et, récemment encore, ont été érigés des monuments en souvenir des bourreaux, qui ont suscité des réactions assez vives au sein de la communauté arménienne dans la mère patrie et en diaspora ;

- à Lyon, en 2008, un groupe nourri de représentants des Loups Gris turcs (parti extrémiste du MHP) est intervenu afin d’empêcher la commémoration du génocide arménien du 24 Avril ; des affrontements et des échauffourées en ont résulté ;

- Ahmadinejad, en Iran, continue de nier la Shoah. Il a organisé un congrès international sur le thème de la Shoah afin d’obtenir le soutien des milieux universitaires pour sa position négationniste. Vu les rapports internationaux difficiles entre les Etats, de tels choix apparaissent en substance provocateurs et plutôt risqués, en particulier lorsqu’on a à cœur l’objectif de la paix dans les zones de conflits en cours ou « en suspens ».

Il émerge clairement de ces exemples que nous nous trouvons face au négationnisme en tant que mensonge, délibérément porté en avant par un Etat sur la base d’exigences du présent, et face à la mise en œuvre d’un abus à l’égard de ceux auxquels il n’est pas donné de connaître la vérité historique, un négationnisme qui a eu et qui continue d’avoir de lourdes conséquences sur les communautés qui ont subi le crime de génocide et sur les descendants des survivants qui ne peuvent accorder de sépulture à leurs morts.

Certains Etats, exploitant de façon cynique et instrumentale la faiblesse de leurs propres citoyens, leur ignorance et leur bonne foi, réécrivent l’histoire en falsifiant les faits et nient la réalité criminelle des persécutions et de l’extermination de générations entières ; ils sèment la culture de la haine et de la peur de l’autre, contraignant les peuples à grandir au sein des fondamentalismes, des radicalisations de la pensée, des extrémismes : à ce propos, ne devrions-nous pas nous souvenir que nous nous trouvons, une fois de plus, face à des régimes totalitaires et oppressifs, à des niveaux divers, et que cela constitue une attaque violente contre la démocratie ?

La vérité historique est niée et, s’il est vrai que l’on se trompe en soumettant à la justice des argumentations historiographiques, parce que l’on entre alors sur un terrain difficile et délicat (comme l’a noté Simonetta Fiori au sujet de la Décision cadre sur le thème des négationnismes du 28 novembre 2008, adoptée par l’Union Européenne) (4), il est vrai aussi qu’une déclaration précise, immédiate et unitaire, qui émanerait des plus hautes instances de l’Union Européenne, de l’ONU, des associations qui luttent pour les droits de l’homme à travers le monde, une déclaration qui aurait la plus grande diffusion, une déclaration réitérée face à la négation réitérée, une déclaration qui serait aussi un appel à tous les hommes de bonne volonté, pourrait constituer une contribution décisive à un possible changement de cap et servir de base à l’élaboration d’une loi partagée et efficace, capable de dépasser les nationalismes et les questions de dénomination.

Il ne s’agit pas de réprimer les opinions, ni d’instituer par voie législative ce qui est historiquement avéré, en usurpant le terrain des historiens ; il s’agit de faire émerger une question morale à des fins morales : sanctionner publiquement et d’un commun accord, de manière énergique, le négationnisme des Etats et des gouvernements qui constitue un mensonge au niveau le plus élevé. Une parole commune, empreinte d’une forte « universalité », car expression de la conscience nouvelle des droits de l’homme issue des boucheries des guerres, confèrerait une vigueur nouvelle à l’autorité des témoins, dont la parole s’affaiblit d’autant plus qu’elle n’est progressivement plus écoutée. Le négationnisme des Etats et des gouvernements ne se combat pas, comme l’a observé Yves Ternon, par une loi nationale, mais par une loi supranationale : une loi « anti-négationniste » qu’il convient de soumettre à l’ONU, comparable à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, approuvée par l’Assemblée Générale le 9 décembre 1948, pierre angulaire afin de s’ouvrir à l’espoir d’une histoire qui ne soit plus marquée par la violence politique de masse, ni par des opérations de purification ethnique.

Dans le cas arménien, la négation du génocide, construite dans le contexte de sa mise en œuvre, a provoqué le silence des premières générations, un retard historiographique et, comme l’a noté Catherine Coquio, « la difficulté pour la littérature arménienne de se constituer en pensée témoin et critique de l’événement ».

Relevons cependant que, récemment, l’on observe une réalité différente : face au négationnisme obstiné du gouvernement turc, les deuxièmes et troisièmes générations dans la mère patrie et en diaspora se sont regroupées, ont manifesté un nouvel élan afin de s’opposer à la négation des faits ; la mémoire, renforcée par le négationnisme, est devenue un instrument de construction identitaire ; les témoignages se sont multipliés, recueillis et partagés par des non Arméniens ; un intérêt renouvelé s’est diffusé parmi les historiens de profession et, aux côtés du récit du Metz Yeghérn, la Grande Catastrophe, l’on assiste aujourd’hui à un réexamen de l’histoire et de la culture arménienne. Les mémoires individuelles des souffrances sont devenues une mémoire historique partagée. Le recouvrement de la vérité historique, accompli par les Arméniens pour eux-mêmes, que partagent tant de non Arméniens dans les pays de la diaspora et, même si cela est encore fragile, aussi en Turquie, aide à surmonter la fracture que le génocide crée dans l’histoire des peuples.

En conclusion, j’avance l’hypothèse, un brin provocatrice, que la Turquie, ayant éliminé avec les Arméniens, les Grecs et autres minorités, la part la plus européenne de sa réalité ethnique, s’est dirigée vers une sorte de « suicide politique » (comme il en est advenu de l’Allemagne hitlérienne laquelle, via la destruction des Juifs, a détruit la culture, la science, la littérature, la poésie, la musique, l’art aux niveaux les plus hauts).

Si tout cela n’était pas arrivé, la Turquie aurait pu être aujourd’hui, depuis longtemps, dans l’Union Européenne.

De même, le négationnisme obstiné des gouvernements turcs, comme je l’ai déjà souligné, n’a rien fait d’autre que fortifier la mémoire des Arméniens, rassembler la diaspora dans le monde entier (sept millions) et l’arrimer solidement à la mère patrie (trois millions).

Ouvrir un débat et une comparaison transversale sur le thème du négationnisme, domaine dans lequel se manifestent des positions diverses, constitue, dans le champ des réflexions sur les génocides au 20ème siècle, une opportunité pour opérer un élargissement de la mémoire, comme il en a été lors du passage de l’approfondissement du mal vers la réflexion sur le bien. La mémoire du bien, les figures exemplaires des Justes, des témoins de vérité, des résistants moraux, entrés de plein droit dans la recherche historique, ont renforcé les thèmes classiques de la réflexion sur la Shoah et sur les génocides du 20ème siècle, éclairant d’une lumière nouvelle l’âge des totalitarismes.

NdT

1. Allusion à l’article de Riccardo Pacifici, président de la Communauté Juive de Rome, intitulé « Negazionismo, l’appello di Pacifici : L’Italia adotti una legge per punirlo », suivi d’une lettre de R. P., intitulée « Finito il tempo delle ipocrisie », parus in La Repubblica, 15/10/2010 - http://www.repubblica.it/cronaca/2010/10/15/news/negazionismo_l_appello_di_pacifici_l_italia_adotti_una_legge_per_punirlo-8070343/
2. Stefano Levi Della Torre, « Sulla proposta di Riccardo Pacifici per una legge che punisca il negazionismo », Rete Eco / Ebrei contro l’occupazione, 05/11/2010 - http://rete-eco.it/fr/nouvelles/italie/17085-sulla-proposta-di-riccardo-pacifici-per-una-legge-che-punisca-il-negazionismo.html
3. Salvatore Natoli, universitaire, philosophe contemporain, auteur de nombreux ouvrages sur l’éthique et le néo-paganisme - http://it.wikipedia.org/wiki/Salvatore_Natoli
4. http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2008:328:0055:0058:FR:PDF
L’article cité de Simonetta Fiori, « Intervista a Carlo Ginzburg / La verità non è di stato » [Entretien avec Carlo Ginzburg / La vérité ne relève pas de l’Etat] est paru in La Repubblica, 21/10/2010.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%20114%20%2824%20aprile%29.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 05.2011
Avec l’aimable autorisation d’Emanuele Aliprandi, rédacteur en chef d’Akhtamar on line.